Turbulences

En avant-première mon article sur le crash de l’Airbus Rio-Paris à paraître dans le numéro de septembre du Tigre, curieux magazine curieux, toujours…

Note. Lensemble des passages placés entre guillemets sont des citations extraites du rapport du BEA (Bureau denquêtes et danalyses pour la sécurité de laviation civile) ou de ses annexes, sur le vol Rio-Paris dAir France du 1er juin 2009. Rapport rendu public le 5 juillet 2012.

Une pluie de cristaux de glace qui par10 000 mètresde haut au-dessus de l’Atlantique, une nuit de printemps, et dans la zone de convergence intertropicale, vient percuter de plein fouet la carlingue de l’Airbus, si bien que dans la cabine, les deux pilotes en poste perçoivent distinctement le son des impacts. Puis, s’engouffrant par de minuscules orifices dans les tubes de sondes situées sous les ailes et qui servent à mesurer les vitesses, les désormais célèbres sondes Pitot à la forme de trayeuse à vache, pourtant chauffées électriquement, comme un grille-pain, comme une bouilloire, comme un allume-cigare,  pour lutter contre les températures glaciaires, s’agglomèrent les uns aux autres, les font givrer ; j’ai en tête le bruit qui accompagne la préparation des cafés glacés, lorsqu’on renverse sur les cubes de glace un expresso juste tiré. Givrées : pas longtemps, trente secondes à peine. Le temps de faire sortir un avion de son domaine de vol avant qu’il ne tombe du ciel comme une pierre, givré, ce joli mot pourtant lorsqu’associé à une orange ou à un ami un peu fou.

Un avion qui répond à la position INTOL puis SALPU, puis ORARO, mais qui ne répond plus à la position TASIL, ces points de report imaginaires aux noms d’atolls polynésiens, ces coordonnées GPS utilisées dans l’aviation civile internationale et qui servent de repères aux pilotes, dessinant les routes des traversées océaniques, car, oui, le ciel a beau être grand, il n’en demeure pas moins balisé, avec des voies à suivre ; en l’occurrence, celle du AF447 était : UN873.

 Un commandant de bord qui avait obtenu en 1981 la qualification d’atterrissage en montagne, un copilote place gauche qui devait porter obligatoirement des verres correcteurs, un copilote place droite qui avait effectué au cours des trente derniers jours 61 heures de vol, un atterrissage, deux décollages.

Trois heures que je suis plongé dans la lecture du rapport du BEA (anciennement Bureau étude accident, désormais Bureau d’enquêtes et d’analyses) sur le crash de l’Airbus Rio-Paris, que tout un chacun peut librement et intégralement télécharger sur leur site. C’est lors d’un trajet en train, et à chaque petite secousse, à chaque croisée des rails, je crois être pris dans un trou d’air, et je suis : dans le cockpit de l’appareil à minuit, alors que les plateaux-repas viennent d’être débarrassés, que l’un des pilotes part s’allonger sur la couchette qui jouxte la cabine, et qu’on imagine une ambiance feutrée, dans la tour de contrôle à Dakar, mal climatisée, et assaillie par des nuées de moustiques à cinq heures du matin, tandis que l’agent en poste cette nuit-là tente désespérément, et par tous les moyens, et tous les canaux depuis deux heures, d’entrer en relation, radar, radio, avec l’AF447, à Roissy au petit matin à la cellule de crise, qui vient d’être montée pour délester le Centre de coordination des opérations (COO) d’Air France du poids, moral et matériel, de la gestion de ce vol, et lui permettre de poursuivre sa mission de supervision courante et récurrente des plans de vol de tous les autres avions Air France volant ce matin-là un peu partout comme si de rien n’était, comme un peloton d’hirondelles qu’un coup de feu aurait éparpillé. Et je suis aussi à bord du navire Ile de Sein vingt mois plus tard, alors que deux robots conçus pour les grands fonds et les grands vertiges viennent de remonter à la surface les deux boîtes noires enfin localisées quelques semaines plus tôt à côté de l’épave, posée sur une plaine abyssale, après trois premières missions exploratoires ayant viré au fiasco  ; et puis l’écho sonar a finalement montré un bruit sur une zone d’à peu près 12 hectares au milieu des eaux, qui ressemble sur la photo à une constellation étoilée ; là que se concentraient donc l’essentiel des débris. Juste à côté de l’épave, on a du reste retrouvé plusieurs barils (« déchets navire inconnu »), ce qui en dit long sur certaines pratiques de la marine marchande…Mais donc : lIle de Sein que j’avais vu de mes propres yeux sur les côtes djiboutiennes en 2010, non pas tant en tant que navire d’assistance à la recherche d’épave, mais en tant que navire câblier, en train de déposer dans le lit de la mer Rouge une fibre optique gainée et reliant Port-Soudan à Durban, pour le compte d’Alcatel Lucent. Plongé dans cette lecture comme dans un polar, ce rapport page-turner alternativement traité de sciences cognitives, mode d’emploi d’un Airbus, livret d’une pièce de théâtre, permettant sur ce fait divers entre deux eaux un regard omniscient, le monde autour de moi a disparu, ma tête et mon corps ont régressé à la date du 1er juin de l’année 2009, et quand je lève les yeux et que je regarde par les vitres, je suis étonné que ce ne soient des hublots et qu’alentour paissent des vaches plutôt que des « cunimb ». J’avais déjà connu ce sentiment à Rio, justement, où je vécus durant une année, en 2002, lorsque je m’étais immergé une après-midi durant dans les archives de presse enregistrées sur microfilm de la Bibliothèque nationale, à compulser les éditions dO Globo et de Folha de Sao Paulo, de la semaine ayant suivi l’accident mortel d’Ayrton Senna, pilote brésilien de formule 1, ayant fait un tout-droit dans la courbe du Tamburello sur le circuit d’Imola (Monza) le 1er mai 1994. Les Brésiliens se rassemblant devant les kiosques à journaux tout frais de leurs éditions spéciales en apprenant la nouvelle du drame  à leur réveil le dimanche, les séances de larmes collectives, les trois jours de deuil national. En sortant de la bibliothèque, au square Cinelandia, huit années après la collision, j’avais été étonné, vraiment, de voir les gens marcher et rire si simplement, si tranquillement, comme si Senna n’était pas mort, lâché par sa colonne de direction. Une sidération qui avait duré quelques secondes. Ce que procure également la lecture de ce rapport.

 Son incipit est sobre et précis, élégant. « Le 31 mai  2009, à 22h29, l’Airbus A330  effectuant le vol AF447 décolle de l’aérodrome de Rio de Janeiro Galeão à destination de Paris Charles de Gaulle ». A son bord, pour parler des grandes masses, 17 615 kgde passagers, 18 732 kgen soute, 70 400 kgde carburant.  Aérodrome : je croyais le terme réservé à ces endroits d’où, du bout d’une piste tracée au milieu des champs de colza prennent leur envol des petits coucous dont les pilotes portent sur la tête un casque d’aviateur, des bimoteurs, des ULM. Un aéroport de grand tourisme.  Mais non ; aérodrome désigne l’espace dédié aux décollages et aux atterrissages de tous les aéronefs, quand l’aéroport l’ensemble de l’infrastructure, y compris les boutiques duty-free, les douanes. Celui de Rio, le rapport ne le précise pas, porte un deuxième nom : Antonio Carlos Jobim, le pape de la bossa nova, qui composa le standard Garota de Ipanema. C’est un beau nom. On n’imagine pas le premier aéroport parisien s’appeler Roissy-Charles Trenet. 

 Évidemment, il ne s’agit pas ici de résumer l’enquête, ou le contenu du rapport. Ce serait en pure perte. Mais d’essayer de comprendre ce qui dans toute tragédie, dans un accident d’avion, nous ramène à l’homme – au-delà des machines, des écrans. La seule chose qui soit vraiment fascinatoire (six minutes avant le crash : « Heureusement qu’on est en trois trente hein [A330], on ferait pas les malins avec un trois quarante plein [A340] »…suivi de « rires »). Quelque chose comme : Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Meurent. (De quoi meurt-on lors d’un accident d’avion ? est une question que je me suis fréquemment posée. Les rapports d’autopsie cités disent : fractures de la colonne vertébrale, du thorax, du bassin, causées par la force de l’accélération verticale, puis la décélération). De travailler un rapport au temps particulier ; une mise en abîme (en mer) qui de quatre minutes de détresse, fera deux cent vingt pages de rapport, deux ans d’enquête. Quatre minutes qu’on prend le temps d’éplucher, seconde par seconde, chirurgicalement, comme un artichaut, en se posant la question (biaisée) à chaque instant de ce qu’il aurait fallu faire, jusqu’à arriver au cœur. Un rapport au conditionnel, aussi.

Raconter ça comme ça. Cette nuit-là, comme en témoigneront les autres équipages lancés dans des traversées océaniques, le ciel est clair et en demi-lune. Ils sont trois pilotes dans le cockpit depuis le décollage de Rio, un commandant de bord, deux copilotes. Vers minuit, l’un des copilotes part se reposer, on dépasse Recife. Le commandant de bord bavarde avec son collègue, blague au passage du point Rumba (« Il y a de la rumba dans l’air »), se plaint du nouveau système d’éclairage dans l’avion (« C’est pas une réussite »), le vol est en croisière. Mais bientôt – les écrans météo actualisés qui arrivent par satellite montrent sur la route devant eux une masse nuageuse, du gros temps. Le copilote place droite évoque sa volonté de l’éviter (en latéral, ou mieux, en vertical, c’est-à-dire en prenant de l’altitude) – le commandant de bord, qui peut-être en a vu d’autres, ne donne pas suite, propose « d’attendre un peu voir si ça passe ». Puis part se coucher. Délègue la charge des décisions à prendre à ses collègues et à plus tard. Il est deux heures moins dix du matin, et le décor du drame à venir est déjà en place. Le nouveau pilote (PNF : Pilot non flying) qui a seulement « un peu somnolé », prend la place du commandant de bord, à gauche, tandis que son voisin (PF : pilot flying) le briefe succinctement, dans une langue à l’oralité justifiée par le fait qu’il n’imagine probablement pas à cet instant que ces paroles seront un jour rapportées, décortiquées, jusqu’au moindre soupir : « Le petit peu de turbulences que tu viens de voir on va on devrait retrouver la même devant… ». De là l’annonce au personnel de cabine : « On devrait attaquer une zone où ça devrait bouger un peu (…) tu préviens les copains ». Il y a soudainement une odeur bizarre dans l’habitacle. « C’est…c’est l’ozone », indique le PNF à son collègue qui semblait inquiet, mais il n’y a rien d’alarmant, quelques recherches nous apprennent que la couche d’ozone démarre une dizaine de kilomètres au-dessus du sol, l’altitude de l’appareil à ce moment-là, et que l’odeur de l’ozone, qui vient justement du grec ozô, « exhaler une odeur », devient perceptible dans les zones où règne un champ électrique important : qu’elle sent alors un peu comme l’eau de Javel. « C’est l’ozone c’est ça on est d’accord », acquiesce le PF, alors que, comme pour corroborer cette explication dans le ciel éclatent des feux de Saint-Elme, phénomène physique relativement rare, intervenant justement dans les conditions précitées et accrochant à l’extrémité des mâts des bateaux, ou des ailes des avions, des lueurs violacées qu’on appelle alors parfois farfadets. On doit être comme dans un chapitre d’Harry Potter, en pleine nuit, avec ces arcs électriques qui annoncent la foudre, et cette atmosphère soudainement « chaude et ozoneuse ». L’avion, sur proposition du PNF, altère alors sa trajectoire de 5° vers la gauche. C’est bien, mais pas assez, et trop tard, l’avion entre malgré cet écart dans la zone de nuages et de turbulences. Et puis donc, à 2h10, deux des trois sondes PITOT givrent. Les indications de vitesse, incohérentes entre elles, entraînent le désengagement du pilote automatique et de l’autopoussée, alors que retentit dans le cockpit l’avertisseur décrit comme une « cavalry charge ». On imagine quelque chose à base de cuivres. Je pense à la chevauchée des walkyries : est-ce du Wagner ? Une séquence de notes jugée suffisamment anxiogène pour attirer l’attention des pilotes sur la nécessité d’une intervention rapide ? Survenant en situation de croisière, l’incident crée un moment de flottement – pas long, trois secondes, le temps que les anges passent. Le pilote place droite (PF) annonce alors logiquement « j’ai les commandes ». Mais aussi grotesque que cela puisse sembler : confinés dans leur biotope nano-technologique, « les capacités de pilotage des pilotes de long-courrier et/ou ab initio sont parfois faibles ». En mode pilotage automatique et autopoussée (c’est-à-dire 98% de la durée du vol), l’avion dispose en effet de paramètres de protection ; en clair, les actions des pilotes sont bordées à l’intérieur du domaine de vol. Ces derniers peuvent tirer aussi fort qu’ils le veulent sur le manche, l’avion ne prendra jamais une trajectoire telle qu’elle mette en péril la sécurité du vol. Lorsque ces dispositifs cessent d’être opérants, les pilotes pilotent à mains nues. Il n’y a plus de garde-fous. Je pense à une phrase de Miller : « Jetez-vous à l’eau, mais si vous plongez, allez y sans filet, sinon, vous êtes certain de vous noyer ». A partir de là, plus rien ne va. Tout en essayant de maîtriser le roulis et de maintenir les ailes à plat, le pilote met, de manière inconsciente, le petit manche, pas plus grand qu’un joystick, à cabrer durant presque quarante secondes. Si le pilote n’avait rien fait, « l’avion serait progressivement parti en roulis à gauche, mais les variations d’assiette et d’altitude auraient été faibles ». Autrement dit, dès les vitesses à nouveau valides, trente secondes plus tard, l’avion aurait tranquillement repris sa trajectoire de vieux coucou migrateur. Là, l’avion monte en flèche, jusqu’à atteindre11 500 mètres. Surtout, le pilote n’a rien dit de ses intentions. L’absence de verbalisation empêche la mise en œuvre de rétrocontrôles par le copilote, qui probablement,  n’a pas tout simplement pas vu que l’avion grimpait vers les hauteurs.

Pourquoi le PF, sans raisons a priori, monte-t-il ?  Cinq réponses sont suggérées dans le rapport, notamment celle-ci : l’« attirance pour le “ciel clair” ». Le PF avait, dès détection de la couche nuageuse, proposé de l’esquiver en prenant de la hauteur, ce à quoi le commandant de bord s’était refusé. Réflexe en situation de crise : accomplir les gestes que l’on avait anticipés pour l’éviter. Dépasser les nuages, les nuages, les merveilleux nuages de Verlaine. L’atteint-on, le ciel clair ? L’avion décroche à 2h10m54s. Lorsqu’un avion a une trop forte incidence, il n’est plus porté par les airs (un peu de physique : la portance d’un profil dépend de son coefficient de portance et du carré de la vitesse de l’écoulement). Il décroche, et tombe sous le coup des lois de gravitation. Pendant ce temps-là, le copilote place gauche a appelé désespérément, et à une dizaine de reprises, en actionnant une sonnette, le commandant de bord qui mettra près d’une minute trente à revenir en cabine, et ne prendra jamais les commandes, alors que le copilote place droite continue de cabrer et d’en appeler à la pleine puissance des moteurs, sans que rien ne vienne interrompre la trajectoire folle de l’avion vers la mer, qui chute à une vitesse verticale d’environ 200km/h. A 2h11min30s, le PF déclare : « J’ai plus du tout le contrôle de l’avion ». Le pilote place gauche annonce qu’il prend la priorité des commandes, mais au même instant et en silence, le PF se remet à piloter, si bien que les deux pilotes sont en même temps aux manettes, donnant des ordres antagonistes. Le rapport évoque la « déstructuration du travail de l’équipage ». Car : il n’y a pas eu mutinerie ni des moteurs ni des commandes. Ce sont bien les actions de pilotage qui ont mené à la déroute de l’avion. « Les ailes à plat, l’horizon de secours », demande comme un dernier recours le commandant de bord, debout, et on imagine, stoïque, derrière ses pilotes, alors que l’avion vient de passer sous la barre des10 000 pieds. Retentit bientôt l’alarme de proximité du sol. C’est fini.

C’est la découverte des boîtes noires, qui a permis de reconstituer précisément l’enchaînement des évènements, le séquençage de l’accident. Les boîtes noires ; il y en a deux et elles sont oranges. Elles ressemblent à un petit extincteur, recouvertes d’une inscription en lettres capitales : DO NOT OPEN. Au cas où, au détour d’une promenade, disons d’une cueillette de champignons, on tombait sur une de ces boîtes. On imagine la petite étiquette : si vous me trouvez,  rapportez-moi au BEA, 200, rue de Paris 92253 Le Bourget CEDEX. A l’intérieur, comme dans des poupées russes, différentes enveloppes de protection s’imbriquent les unes aux autres ; au bout, la carte mémoire, elle-même protégée par une petite languette en tôle ondulée. Intacte. Ainsi des voix ont reposé pendant 20 mois par3 500 mètresde fonds et 500 barres de pression. Des voix étouffées par les flots. Mécanique des fluides marins et exercices de vocalise. La première écoute doit être un moment épique, où se mêlent la douleur et une folle adrénaline, comme une mauvaise drogue, un acide vérolé. Suées froides et cauchemars. Ce qu’on entend. Les deux dernières heures de conversation dans le cockpit.

Ensuite dactylographiées, elles sont présentées en dialogue, composant une tragédie pire que racinienne avec ses didascalies, (« Bruits de mouvements de feuille de papier »), ses indications de mise en scène (« Réglage du siège »), ses dialogues ciselés : « Au nord de l’Equateur », « ça va turbuler quand je vais aller me coucher », « je suis très mauvais en mémoire des noms », etc. Les injures sont remplacées par des points d’exclamation. Deux secondes avant de rencontrer la mer, le copilote : « (!) On va taper, c’est pas vrai ». Le verbatim non expurgé a filtré dans le livre d’un ancien pilote qui a eu accès aux bandes. Le point d’exclamation était pour « putain ».

Il y a ce qui est écrit : les procédures d’Air France ou d’Airbus qui auraient dû s’appliquer à la circonstance : vol avec une IAS douteuse (Indicated Air Speed) ; vol à l’approche du décrochage. Il y a l’iconographie annexée au corps du texte : la planches des paramètres, vitesse, angle de pente, accélération, vibrations, et qui ressemble, à l’approche du crash, aux courbes de l’appareillage médical, d’un électrocardiogramme, par exemple, lorsque le cœur s’emballe, avec ses grandes sinusoïdes… Mais dans la troisième phase de l’enquête, la plus intéressante, en parallèle de l’analyse des données factuelles, des travaux ont été menés sur  « les facteurs humains ». On y découvre des règles non écrites du pilotage : ce qu’on peut « raisonnablement » attendre de tout opérateur humain (« percevoir un signal sonore bien audible »), ou les capacités professionnelles génériques normalement présentes dans la population des pilotes (« basic airmanship »). « Pour le dire autrement, il s’agissait de répondre à la question : si on substituait un autre équipage à celui-ci, conserverait-on (probablement, probablement pas ; sûrement ; sûrement pas) les mêmes réponses » de pilotage lors de la phase critique ? Et puis aussi un peu d’hypnose, avec « le magnétisme des barres de tendance de couleur verte » qui ont pu induire en erreur les pilotes.

Rio de Janeiro. L’équipage y est resté trois jours en escale. L’enquête a essayé, mais en vain, de reconstituer ce qu’avaient pu être les activités des pilotes, durant ces trois jours, ainsi que les horaires de leur sommeil, afin de mettre éventuellement en évidence une surdose de fatigue (les « facteurs humains »). Comment s’y sont-ils pris ? On ne sait pas ; on imagine : en interrogeant les proches avec qui ont été passées des conversations téléphoniques durant l’escale, en analysant les données contenues dans les badges magnétiques commandant l’accès aux chambres, en sondant le personnel de réception et d’étage de l’hôtel Méridien, situé tout au bout de la plage de Copacabana, près de la pointe de l’Arpoador, là où les eaux du golfe de Guanabara rencontrent celles de l’Atlantique, et où viennent plonger les pêcheurs de poulpe. C’est dans cet hôtel que descendent depuis toujours tous les équipages d’Air France en escale à Rio. Je retrouve de vieilles notes prises lors de mon année passée là-bas, il y a dix ans exactement, qui me font fantasmer sur ce qu’a pu être l’escale. J’imagine que l’équipage a pu, si bien conseillé, aller manger la feijoada à la CasaRosa, sur les hauteurs de Laranjeiras, où le dimanche soir joue ao vivo un orchestre de forro, parcourir en bondihno, le petit train jaune, les rues pavées et en pente du vieux quartier des artistes à Santa Teresa, et s’arrêter siffler une caïpirinha au largo de Guimarães, ou rester à bronzer, trois jours durant, plage de Leblon, chez les nouveaux riches. Ou mieux encore : s’encanailler dans les venelles sales de Lapa, le vendredi soir, et ses « boates » de nuit en enfilade, et ses carrioles où l’on sert de petits verres à shooter de cachaça. Hôtesses, stewards, et pilotes, ont pu faire la fête durant trois jours et trois nuits : c’est tout à fait possible à Rio. Matériellement.  Mais au-delà de la fatigue, ce qu’évoque le rapport, c’est la possibilité que la corporation des pilotes, habituée à des sollicitations importantes du sens visuel, ait pu développer une forme d’insensibilité du sens auditif : l’alarme de décrochage pourtant modelée dans une « voix synthétique », est-il écrit (probablement l’exact contraire de la voix éthérée des speakerines de FIP l’après-midi), a résonné pendant deux minutes au total, STALL, STALL, accompagnée de sous-séquences dites « cricket », sans qu’à aucun moment l’un des pilotes n’y fasse référence ; est-ce à dire qu’ils ne l’ont pas entendue, ou l’ont ignorée ? Les capacités cognitives occupées à d’autres tâches – phénomène de saturation, de « disposition intellectuelle », de compensation, de « sélectivité attentionnelle ». 

Cependant, le rapport, à l’issue des trente pages d’analyse sur les facteurs humains, ne livre pas de réponse claire sur la part de responsabilité incombant aux pilotes. Probablement parce qu’elle n’est pas nulle, et que ce qui est écrit de leurs réactions suffit à le suggérer.

Citations. « Le commandant de bord se montre très peu réactif vis-à-vis des préoccupations exprimées par le PF à propos de la zone de convergence intertropicale. Il ne répond pas à son souci en prenant une décision claire, en posant une stratégie, ou en donnant des consignes ou une recommandation d’actions pour la suite du vol ». Voilà pour le commandant de bord. « Les actions du PF peuvent être qualifiées de brusques et excessives. Par leur amplitude, elles sont inadaptées et ne correspondent pas au pilotage attendu d’une phase de vol en haute altitude. » Voilà pour le PF. Seul le PNF est épargné.

D’autres phrases, simplement annotées, émeuvent par la simplicité du ton. « Dommages à l’aéronef : l’avion est détruit. Autres dommages : sans objet ». Et : « Seul un équipage extrêmement déterminé et ayant une bonne compréhension de la situation  aurait pu exécuter une manœuvre permettant l’éventuelle récupération du contrôle de l’avion ». Encore : « A 11h07, il est annoncé que le vol AF447 est en fin d’autonomie ». On relit la phrase deux fois pour la comprendre. A 11h07, soit neuf heures après le crash, les réserves de carburant sont épuisées. S’il volait quelque part sans que personne ne le sache, il ne peut plus maintenant « matériellement » voler. Autrement dit : il n’y a plus d’espoir.

Quant à moi, je pense soudain que cela fait deux ans que l’aiguille des vitesses sur le tableau de bord de mon scooter est invariablement bloquée sur le zéro. La trajectoire de l’avion, naturellement linéaire jusqu’à l’incident, est un croquis qui dessine ensuite une sorte de tête d’épingle, l’avion partant en boucle et en dérive sur sa droite jusqu’à accomplir un complet demi-tour. Enfin les sondes PITOT qui sont à l’origine du drame ; plusieurs rapports d’incidents avaient précédemment souligné leur dysfonctionnement par givrage dans des conditions métissées de turbulences et de haute altitude. Air France avait demandé à Thales et à Airbus de travailler à une nouvelle génération de sondes permettant d’éviter que ces incidents ne se reproduisent. Les sondes C16195BA, qui depuis, ont intégralement remplacé les sondes C16195AA, ont été installées sur les premiers Airbus de la compagnie le 30 mai 2009. La veille du crash.  

               

 

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Paris 15 août

J’étais un peu sous spleen de quitter Barcelone pour rentrer à Paris, de quitter les bars à tapas, les parties de volley sur la plage, les fontaines du chat (font del gats) de montjuic, les panneaux en langue catalane remplie de dédoublement de voyelle, des ls, des nt, d’abandonner le bar de manu chao spécialisé dans la liqueur de café, et la vieille Leo qui sert ses patatas al brava et ses pulpitos au comptoir à côté de la barcelonnette, pour retrouver Paris le 15 août sans même avoir écouté Barbara.

 Et surtout parce que débutaient le lendemain dans le quartier de Gracia las fiestas mayores et libertaires, fêtes de rues au sens premier puisque 19 rues du quartier s’y affrontent au son des bandas de flamenco et de punk electrico et autant d’associations rivalisant d’imagination et de créativité pour la décoration de l’espace public, une rue notamment illuminée par un plafond de méduses faites de fil de fer et de pochons de plastique fondus en tube enserrant des néons, des filaments de papier crépon tombant du ciel et faisant les tentacules pendant qu’une petite poche type poche de sang pour infusion (mais pas de camomille) remplie d’eau faisait la substance aqueuse, tout ça sur une centaine de mètres, 2000 ou 3000 méduses recouvrant en totalité l’espace aérien sans qu’aucun pan de ciel bleu ne demeure visible. Je pris un taxi, pensant demander la plaça de Catalunya d’où attraper la navette vers l’aéroport, mais il faisait chaud, ma valise était lourde et le chauffeur paraissait sympa, alors nous sommes partis vers l’aéroport. Marc, de son nom, qui commence par me prévenir qu’il va juste attendre, avant de mettre le compteur, que la voiture de police qui nous précède à l’arrêt nous ait dépassé pour pouvoir prendre le sens interdit sur la gauche, et avec qui la conversation s’engage en même temps que nous sur le périph qui s’appelle xxx, Marc qui remarque le paquet de Lucky dans ma main, et est fier de me dire qu’il vient d’acheter pour la première fois de sa vie ce matin un paquet de Lucky dans un distributeur (en Espagne, les cigarettes se vendent comme les cannettes de soda), parce qu’il a aimé la blancheur du paquet, du reste la même couleur depuis toujours, je lui demande quelle est sa marque d’habitude, mais il fume tout, tabac brun, tabac blond, cigares, cigarettes de paille, il me fait une énumération des marques qu’il a fumées au cours de sa vie longue comme un « Moi président de la République ». Il poursuit en me disant que je parle bien espagnol, ce qui est une marque d’élégance et de perspicacité, puis nous parlons justement des fêtes de Gracia, je lui dis ma peine de quitter la ville la veille justement dès leur début, il me dit de ne pas avoir de regrets, que c’est rien d’autres que quatre jours de beuveries en musique, que lui aussi bien sûr aimait ça quand il avait mon âge, il me demande le mien d’ailleurs, 27 ans, mais qu’aujourd’hui, ça lui paraît un peu stérile, et puis qu’il y a des indignés, des punks, que c’est une fête un peu déstructurée, qu’il y a toujours des gens pour venir casser les décorations que les associations ont con inocencia passé des semaines à créer et à modeler, que bien sûr si je peux revenir l’an prochain, ce sera tout aussi bien, même si lui a le sentiment que la fête décline chaque année. Il vit seul, il a toujours vécu seul, et c’est de puta madre, sa dernière copine remonte à quatorze années, il a bien sûr des aventures, de temps en temps, mais surtout avec des vieilles, parce qu’il n’y a qu’elles qui le regarde, et pas cette israélienne sublime qu’il a prise dans son taxi hier, avec de grands yeux verts, et qui lui a dit I am falling in love with Barcelona, est-ce que vous pouvez m’expliquer, vous pourquoi tous les touristes que je prends adorent Barcelone, c’est quand même pas superbeau, mais si, et puis donc les vieilles, ses vieilles voisines qui tombent amoureuses de lui et qui viennent lui demander des tomates ou du sel, je sais pas, c’est vrai que je suis un animal un peu rare, un peu étrange, mais les femmes sont toutes pareilles, j’ai essayé, et à chaque fois ça s’est très mal fini, vous pouvez pas savoir à quel point je suis heureux de vivre seul, seul avec mes trois chats, deux mâles et une femelle, d’ailleurs, on est trois dans ma famille, un frère, une sœur, tous les trois célibataires, je sais pas, c’est peut-être génétique, nos parents sont morts maintenant, ma mère il y a trois ans, hier nous nous sommes réunis avec mon frère et ma sœur, et trois amis proches qui connaissaient bien maman, nous avons dîné dans un restaurant italien qu’elle adorait, nous nous sommes un peu emboracheados, bon, un peu, sans se bourrer la gueule, juste enivrés, mais voilà, c’était comme si elle était avec nous, on arrive presque, 22 Euros, ah, il est un peu désolé, il m’avait annoncé que ce serait entre 19 et 21, alors il ne me facture pas la valise, c’était Marc, célibataire heureux qui aime les chats et le tabac. 

Et puis une chanson que je trouve belle, belle comme le sont presque toujours les chants révolutionnaires, une sorte de bella ciao catalan que joua Pepa à la guitare sèche et pleine de larmes, d’une voix espagnole, qui veut dire rauque et cristalline, cette voix qu’ont les femmes espagnoles et quand elles chantent et qu’elles le font vraiment, sans se demander si ça plaît, d’ailleurs ça plait, qu’elles chantent comme si elles allaient réussir à contenir la crise qui rampe comme un vieux boa prêt à tous nous avaler, le temps qui passe, la beauté du geste, cette chanson qui s’appelle l’Escata, qui veut dire, pieu, et dont les paroles invitent à ce qu’on tire chacun de tous côtés pour faire tomber ce pieu, cette Estaca à laquelle nous sommes rivés pour recouvrer la liberté, Pepa l’après-midi sous le soleil de Vidreres, en plein air, ar livre, livrée à elle-même et nous libérant le temps de ces quelques notes.

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Quatre petites chansons

Ce sont des moments et ce sont des musiques et ce sont des mots, et parfois par magie, tous se superposent à la perfection, et les notes prennent leur juste pose sur les lignes intemporelles de nos vie, elles s’accrochent en blanche ou en noir, endeuillées ou pour un mariage sur une péniche, il y a parfois, de l’eau qui dort, c’est le lac de Gérardmer sous une pluie fine un dimanche matin, un pêcheur en ciré est là en bas nous le regardons depuis notre sommeil disloqué mais qu’on reconstituera vite, depuis le balcon surplombant le lac enchâssé au milieu de la forêt, comme au tout début de Jules et Jim, où la voix off de François Truffaut indique : « le ciel était très bas », le pêcheur, donc, que l’on retrouva l’après-midi, son oxygène en bandoulière, intubé, et tremblotant au moment de glisser les grains de maïs sur l’hameçon, en courage, et en abnégation, quarante années de tabagisme précisa t-il quand il vit m’allumer à ses côtés une cigarette, l’après-midi il pleuvait encore, on monta des lignes de vifs, les tout petits gardons tentèrent de prendre le large, et l’on ferra un brochet trop petit d’après les prescriptions du code de pêche vosgien, on le relâcha, c’était là la chanson de Marco (qu’il fredonna alors qu’on était tous dehors, et dedans à nos lancers et à nos moulinets) et de Bashung dont on vient d’inaugurer le square, le « ça mord ça fout l’effervescence »

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Et puis une semaine après, sur la route de la Normandie, entre des courses dans un hyper, et une fiole de mauvais whisky qu’on cache au fond sa culotte, alors qu’on a entendu trois ou quatre fois cette chanson de Dominique A à l’autoradio, siglé sur une compil 2012 des Inrocks, 17 ans peut-être après le courage des oiseaux qui a failli nous faire devenir ornytho : rendez nous la lumière, rendez-nous la beauté, sur scène il est là, il a plu toute la matinée, il y a de la boue partout, il est 17 heures, le soleil tente de filtrer, ses rayons comme des lasers dans la grisaille toute cidrée, tout en pomme et en bouchon, il pourrait y avoir des vaches en pâture, c’est un festival familial, et Dominique A donc chante pour nous et nous demandons avec lui qu’on nous les rende, que ceux qui nous les ont confisquées nous les restitue, cette lumière qui s’en va, et cette beauté qui ne prend pas

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Et puis c’est Sébastien Tellier le lendemain soir, là c’est un moment plus pur et plus fugace, il a enlevé quelques secondes ses lunettes noires, toute la scène n’est qu’une irisation bleutée, il s’installe au piano, dit, je vais faire cette chanson parce que j’aime bien la jouer, quelques minutes plus tard déboule, de nulle part, et l’on voit que Tellier est autre chose que sa parodie, un sketch ou un clochard, mais bien une pépite, l’amour et la violence à la fois.

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Hier soir, Miossec en rappel devant le parvis de la mairie du troisième arrondissement annonce, « je reviens bien seulement parce que c’est un concert gratuit, c’aurait été payant, je serais pas revenu », l’important c’est qu’il soit revenu, qu’il soit là, et après un tonnerre de Brest bien et vite envoyé, cette histoire de bières ne s’ouvrant plus aujourd’hui que manuellement, sous une pluie fine mais tenace, Miossec finit son concert, d’un joli « et continuez à bronzer c’est magnifique… », ça fait bien une semaine que l’été a déserté Paris, et lui Breton, ça le fait bien marrer.

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Oh la Belle rouge…

A paraître dans le numéro d’été du Tigre

« Ménilmontant mais oui madame ; C’est là que j’ai laissé mon cœur ». Trenet a composé la chanson juste avant la guerre de 39, pour célébrer le quartier de son enfance. 80 ans plus tard, la « petite église » du premier couplet, Notre-dame-de-la-Croix, surplombe toujours la colline. Mais l’ancienne gare, qui fut en service jusqu’en 1985 (« Où chaque train passait joyeux »), a été remplacée par une barre d’immeubles modernes, aux 7 et 11 rue de la Mare. La dépose des rails qui suivra donnera naissance à la coulée verte ; les temps changent. Mais restons à Ménilmontant donc, puisque c’est là que ça se passe, Ménilmuche, et remontons la rue en pente qui part de la station de métro homonyme. On dépasse là des bistrots où la pression mousse à deux euros au comptoir, et des traiteurs asiatiques ; 20ème arrondissement, entre Belleville et l’Asie majeure. En haut de la bosse et en sueur, la rue Boyer dévoile sur sa droite, du 19 au 25, les édifices imposants, mais à la simplicité art déco manifeste, de feue la Bellevilloise- façades de briques et de béton armé, baies vitrées. Une plaque de la Mairiede Paris rappelle que s’y déploya là l’une des plus belles aventures coopératives de la 3ème République : « Achat direct au producteur, vente directe au consommateur ». Dans le mur et en vis-à-vis se découpent les mots « Science » et « Travail », en mosaïque, et puis : « La Bellevilloise, 1877-1927 ». Noces d’or d’avec le petit peuple parisien, couleur justement des carreaux de faïence. Demeure l’air entêtant de Trenet : autre époque. Douce France…

Oh la Belle rouge... dans Tiger bell1

Aujourd’hui, l’endroit est devenu « un lieu branché et arty » (Art actuel), « le dernier salon de gauche où l’on cause » (Les influences), etc., 2000 m² à « l’ambiance berlinoise » (Elle) fragmentés en un loft, un club, un forum, un café-terrasse, dans une architecture des grands volumes et de l’art brut, et qui ne laisse de séduire…autant le supplément « sortir » de Télérama, que les guides touristiques anglo-saxons, autant d’avant-gardistes stylistes qui y organisent leur podium qu’Arnaud Montebourg, qui y tint convention en octobre dernier pour y faire de la retape pour sa VIème république : comme si la Bellevilloiseétait devenue la dernière frontière. Un tel unanimisme cependant finit par interroger, et demande justement que l’on aille voir ce qu’il y a derrière la façade (décrite plus haut, mais en trompe l’œil ?). Façade verbale d’abord. A la tête du lieu en effet, un « trio d’agitateurs issu du spectacle vivant, de la production et des médias » (c’est ainsi qu’ils se présentent) qui manie assez bien la novlangue survitaminée de « My little paris » : workshop, nouvelle cuisine bistro, installations – et bien sûr l’ineffable jazz brunch (deux sessions le dimanche; 12h / 15h).

Je suis venu à la Bellevilloise ce soir-là de mars où joue le duo de tango El Balcon, avec le projet d’écrire mon article in situ, et dès que j’ai sorti mes cahiers et stylos, des serveurs tout à fait dans le ton, entre tatouage et nuque longue, s’empressent de s’assurer que je compte bien dîner, que je n’ai pas l’intention de mobiliser une table toute la soirée pour mes gribouillis à jeun; je les rassure en commandant un pichet de côte du Rhône et une entrée à base de poireaux braisés à la pomme et à la fourme d’Ambert: l’addition s’élève déjà à 20 euros. Et puis attablé là, dans le brouhaha des couverts, légèrement enivré aussitôt par le vin et la voix entraînante d’une mujer porteña, le doute me saisit, que suis-je venu écrire ?, et puis que suis-je, sinon un rabat-joie, un peine-à-jouir, avec pour seule compagnie moyennement sociale mes notes dactylographiées disposées devant moi, et que je ne sais plus comment ordonnancer pour leur donner forme et éloquence ? Et vie; s’y côtoient anarchiquement le prix du cocktail Cosmopolite (Eristoff, Cointreau, citron, jus de Cranberry, servi au bar, 9 euros), des extraits de discours que Jaurès prononça en ces lieux quelque cent années plus tôt, dans l’actuel loft, et le montant à l’actif de la société ORIZA, gestionnaire de l’établissement (« ORIZA a pour objet l’acquisition de lieux patrimoniaux ou historiques pour y développer des activités culturelles, évènementielles, et de loisirs », indiquera, à l’onglet “raison sociale”,  le rapport du commissaire aux comptes que je téléchargerai par la suite sur le portail des Echos (8 €), croyant y reconnaître une machine à cash,  mais en fait de mirifiques bénéfices, ne découvrant que des comptes à peine à l’équilibre, des fonds propres réduits à peau de chagrin, et cette mention légale : “Limite de crédit : zéro = entreprise en situation de défaillance et ayant un très fort risque de radiation” – qui me fera envisager quelque société écran, quelque recette non déclarée, quelque système de maquillage des comptes – allégations que sans preuve, je cache entre des parenthèses…) (Renaud Barillet, un des trois associés, que je rencontrerai quelques semaines plus tard, m’avouera qu’effectivement, il y a deux ans, quasi-étranglée par un emprunt d’un million d’euros souscrit au moment de la réhabilisation du lieu (ou disons plutôt transformation) (presque transformisme), la Bellevilloise ne fut pas loin de fermer – que la recette d’un soir au bar, ce n’est pas un secret, ne dépasse pas 3 500 euros, qu’il y a soixante dix postes salariés, peu de travail au noir, et que non, la Bellevilloise n’est pas une vache à lait comme le sont assez rarement du reste les lieux de culture, à l’exception des boîtes de nuit du 8ème arrondissement…[Il me confia cela, alors que nous étions attablés à la terrasse du loft – une gracile serveuse vint nous emmener au cours de l’entretien deux coupes de champagne qu’on était en train de déboucher pour une quelconque “privat” – entendre privatisation, Coca-Cola, Danone, Thompson, et la moitié des entreprises du CAC ayant déjà fait tenir leurs séminaires ou autres séances de team-building enla Bellevilloise – pourquoi plutôt que dans les salons d’un Sofitel que leurs profits pourraient autoriser – je pense: pour le plaisir de s’encanailler… de quitter les tours de la Défense pour les hauteurs du 20e arrondissement, le plus à gauche de Paris] [pour le “social-washing”]. On peut faire une demande de devis en ligne, sur le site dela Bellevilloise, et choisir ses options : vestiaire, mise en lumière. Ou open-bar…)

La Halle aux Oliviers. Les arbres quelque peu empotés ne donnent pas de fruits. Mais c’est, il est vrai, un endroit original, voire magnifique (quoi qu’un peu fake), capable si vous n’y prenez garde, d’anesthésier tout esprit critique, le nom déjà s’inscrivant dans les tendances prescriptrices de l’époque – comme l’Occitane pour les soins de corps ou l’Olivier pour l’édition, une certaine idée de l’élégance et du bien-être…Des guirlandes lumineuses enroulées entre les baies d’un merisier du japon (en plastique ?), du vieux mobilier de brocante, des photophores rouges installés sur chaque table, et une charpente métallique, qui rappelle que la Bellevilloise est un ancien haut-lieu, à la manière d’un haut-fourneau, de la culture ouvrière parisienne; qu’il s’y mena des luttes de classe; qu’on y fit la guerre aux profiteurs. Le dos de la carte plastifiée, dressée sur chacune des tables, réécrit l’histoire des murs, avec un art consommé du story-telling… »Paris des libertés depuis 1877″, « forteresse culturelle ». Aujourd’hui gardée par des videurs lors des soirées clubbing.

J’ai un petit contentieux avec la Bellevilloise, je dois l’avouer. Il y a quelques années, j’y fis un essai comme serveur, qui n’excéda pas 48 heures, au terme desquelles une sorte de DRH à la coule m’indiqua que celui-ci n’était pas transformé, que je n’étais pas montré assez souriant-avenant-enthousiaste-dynamique, autant de qualités cruciales aujourd’hui requises sur toutes les fiches de poste, comme si elles recelaient la véritable essence de l’âme (qu’on y porte la flamme d’un briquet). Pas assez «  alternatif  », suggéra t-elle finalement. J’avais cependant profité de la soirée pour doubler les doses d’alcool fort de tous les cocktails que j’avais servis, ayant quelques scrupules à demander neuf euros pour un mojito fait d’un trait de 2 centilitres de rhum blanc et de quelques feuilles de menthe – justice sauvage.

Il y a cinq mois, j’y suis retourné par un samedi soir polaire, rejoindre des amis que je n’ai jamais trouvés; s’y donnait un concert de jazz manouche (un marqueur du lieu), sur scène divaguant quatre types, à l’unisson en marcels noirs et chapeaux ronds quatre musiciens hilares et repus de leur tziganerie, de leur violon, de leur guitare-poignet cassé, et de leur public dont je faisais partie, mais auquel je n’appartenais pas, univoquement blanc, et dont la nuit et l’ivresse ne parvenaient pas à cacher l’occupation: cadres bancaires junior, consultants en stratégie, monteurs, et quelques étudiants en beaux arts. C’est de là que remonte ce projet d’article: d’un bonneteau musical, de maillots de corps et de sueur, du contentement de soi, et de rémunérations exprimées en kilo euros, et de moi là-dedans, seul, et faisant sonner dans le vide le téléphone portable de mes amis resté dans les poches de paletots d’hiver aux vestiaires: je suis sans, sansla Bellevilloise, et sans ses bourgeois-bohême, pensais-je alors, paraphrasant en esprit Aaron Pessefond et sa chronique avortée du tigre saison quatre. Un article qui aurait pour objet de raconter l’histoire d’un lieu, dans ses lignes de fuites, et contre le dithyrambe systématique, contre la filiation abusive; et contre la spoliation de l’héritage, de demander la curatelle (ils ne savent pas ce qu’ils font). D’écrire un réquisitoire contre la Bellevilloise alors même que personne n’a porté plainte, et quela Bellevilloiseest probablement innocente. Qui pouvant se revendiquer ayant-droits ?

 

belle3bis dans Tiger

L’histoire de la Bellevilloise est consignée dans un ouvrage universitaire corédigé, sous la plume en surplomb de Jean-Jacques Meusy – épuisé – que je consulte sous les petits pots de lumière verte des salles de recherche de la BNF. Yest notamment reproduit in extenso une brochure parue dans un vieux numéro de La Revue Socialiste, (1912), et qui solde l’héritage dela Bellevilloise première phase (1877-1910), signée par Louis Hélies qui fut député de l’Indre à partir de 1924 (ancien ouvrier mécanicien lui-même). La plupart des références de cet article proviennent de ces deux sources.  

La Bellevilloise est fondée en janvier 1877 par 18 ouvriers mécaniciens des maisons Cornély et Barriquand, et deux cordonniers, dans le 20e arrondissement. Elle est alors une coopérative parmi d’autres – s’inspirant des associations ayant fait florès sous le second empire, et qui entend permettre à ses membres de s’approvisionner à quasi-comptant en denrées de première nécessité. Ceux-ci fournissent : pupitres, balances et poids. Le premier arrivage est rapidement écoulé, 2 pièces de vin rouge,15 kgd’huile,25 litresde lentilles,25 litresde haricot, ½ caisse de macaroni, ½ caisse de vermicelles.

Fort de ce succès initial, la Bellevilloise étend rapidement sa base sociale – et commence à se forger une petite notoriété. Au 16, de la rue Henri Chevreau, son premier siège, on loue maintenant aussi une écurie pour y entreposer des vivres ; le loyer total s’élève à 400 francs. De mois en mois, les commandes vont augmentant. 3 briques de savon, 6 douzaines de saucisses, 3 kilos de saucisson de Lorraine, 4 kilos de riz, 2 vessies de saindoux, 2 jambons, 6 paquets de bougies. Il y a dans ces énumérations quelque chose de suranné – de rustique et de simple. Se laver, s’éclairer. Vivre. Le bouquin de Meusy était cité dans une émission de France Culture,la Fabriquede l’histoire, Histoire de la nostalgie. C’est exactement cela, les boules de naphtaline au fond de l’armoire coopérative d’un projet généreux et pas encore rongé par les mites. Un an et demi après les premières ventes, les recettes se montent à 333 francs par semaine. La répartition n’ouvre encore que le soir, deux fois par semaine. Les coopérateurs s’y relaient derrière la caisse après leurs journées de travail. Il n’y a d’abord pas de salariés, puis un, puis deux. Mais c’est encore l’époque des “carreaux brouillés” – les ventes ont lieu en fond de cour, dans une impasse zolienne, la marchandise achalandée nonchalamment.

On décide cependant de passer à la vitesse supérieure. D’acheter des livres de comptabilité, et d’établir les statuts de la société coopérative. Des épiceries de proximité, succursales dela Bellevilloise, essaiment au-delà même du 20e arrondissement. C’est l’heure des premiers grands choix d’orientation. Faut-il réserver tous les bénéfices résultant de l’activité coopérative à la “propagande politique” (sic), afin de conquérir des sièges électoraux, ou verser le trop-perçu aux sociétaires, dans une stratégie de fidélisation? On opte finalement pour le trop-perçu.

En 1889, après douze années de fonctionnement, la coopérative compte 3000 sociétaires et fait deux millions de francs de chiffres d’affaires. L’histoire dela Bellevilloise “en ses murs” s’apprête à débuter. Le 9 septembre 1892 ; inauguration d’une panification au 23 rue Boyer (encore en location). Début 1897,la Bellevilloise achète le terrain de la rue Boyer pour70 000 F. En mai de la même année, sur la parcelle du 21: ouverture d’une charcuterie en bordure de rue, avec derrière des aménagements pour la salaison. Une buvette en rez-de-chaussé ouvre un an après, au 19. On commence, au 17, la construction d’un long hangar, inauguré en 1901, qui fera office de dépôt de charbon…

Dans les archives numérisées dela BNF, Gallica, je retrouve un exemplaire du journal de la coopérative : “publication semestrielle, organe dela Bellevilloise, société coopérative de consommation civile et anonyme, à capital et personnel variables”, comme l’indique le bandeau. C’est le numéro 44, le seul disponible, ceux qui précèdent et ceux qui suivront se sont perdus dans les limbes de l’histoire…Il est en date du 17 juin1900. C’est aussi la date de l’assemblée générale annuelle qui vient de se tenir dans le gymnase municipal de la rue dela Bidassoa (20e). La première page est en fait un fac-similé de la convocation adressée à l’ensemble des membres; à l’époque, la participation aux réunions est obligatoire – comme le vote l’est encore aujourd’hui dans certains pays, l’absence induisant une retenue sur le livret de coopérateur, seuls les plus de soixante ans étant “non amendables”. Il y est fait mention que : “sur ordre de M. le Préfet dela Seine, il est expressément défendu de fumer et de cracher dans l’enceinte du gymnase et ses dépendances”. La suite du bulletin est le procès-verbal de l’AG ; sa maquette hyperbolise les choix de mise en page du début du siècle, les lettres sont de minuscules pattes de mouche – il faudrait presque une loupe – il y a, j’ai compté, 14 000 signes par page. Le compte-rendu d’AG en fait une douzaine, soit plus de 150 000 signes, largement de quoi remplir un folio. En 1900, on ne plaisantait pas avec la gouvernance coopérative. Les AG ne se résumaient pas, comme c’est bien souvent le cas aujourd’hui, à l’approbation à main levée du rapport moral du président puis au vin d’honneur; non. Bien au contraire même.

On est en effet étonné à cette lecture de constater l’ambiance délétère dans son ensemble dela Belle, comme on commence à l’appeler. A l’ouverture de séance, – premier incident -  des femmes se présentent avec le livret de leur mari coopérateur, mais on leur refuse l’entrée. Quand le citoyen Dufaily monte à la tribune, sa voix est couverte par les huées de l’assemblée. Un autre étant “dégouté de ce qui se passe », « on va jusqu’à dire qu’il faisait des bilans fictifs pour faire hausser le trop perçu ». On lit tout ça avec gourmandise, c’est presque du voyeurisme, on regarde la scène à travers un oeil-de-boeuf qui mène vers les chapeaux de feutre, les pantalons à pince, et les moustaches grisonnantes. Rapport du contrôle : le citoyen Prothin parle de la qualité des vins « qui n’ont pas été bons cette année, et on a mis cela sur le compte des caves, qui ne sont pas bonnes ». Il y a aussi le rapport financier, le rapport de la commission d’enquête, le rapport de la commission des prêts, le rapport de la commission des fêtes, le rapport de la commission sur les accidents, le rapport de la commission sur la création d’un chantier aux charbons. Dans tous ces rapports, il est beaucoup fait référence à l’existence de pots-de-viniers.

Du reste, comme pour corroborer ce qu’on vient d’imaginer, Meusy dans son ouvrage raconte que vers cette époque là, les années 1900, La Bellevilloiseétait confrontée à un “vice de fonctionnement démocratique” – et que la coopérative venait d’être infiltrée par des sociétaires plus désireux de faire des affaires que de promouvoir un nouveau type d’échanges marchands. Deux ans plus tard, à l’AG du Cirque d’hiver, le ménage sera fait ;la Belle pedra la moitié de ses membres, une partie de son capital – comme la MNEF ou l’ARC en des temps plus récents, – mais repartira sur des bases saines, menée par un “cercle des coopérateurs du 20e pour la création d’œuvres sociales”. On décidera alors l’adhésion de la coopérative à la cordonnerie ouvrière, à la chocolaterie ouvrière, à l’assurance ouvrière, et à la fédération des coopératives parisiennes.

Revenons en aux pots-de-vin, qui en sont vraiment ; Hélies raconte qu’à cette époque, lors des adjudications des marchés de vin, on ordonnait aux membres corruptibles de la commission d’achat, qui faisaient les dégustations à l’aveugle, les bouteilles encapuchonnées sur lesquelles porter leur suffrage… en comptant les boutons de manchette. 

Cette préoccupation pour la vinasse (la qualité d’époque autorisant probablement le suffixe), qui revient si souvent dans les écrits d’alors, est symptomatique: compulsant différents numéros du début du siècle de La Revue socialiste, à la recherche d’occurrence surla Bellevilloise, je tombe sur un article au titre mystique, un siècle avant les rumeurs sur Martine Aubry: « L’alcoolisme et le parti Socialiste » (Georges Maurange). Le groupe socialiste à l’assemblée vient de voter contre le texte de loi proposé par le député dreyfusard Reinach, proposant une surtaxe des alcools. L’intègre Maurange, dont Google ne nous renseigne que très peu sur qui il fut, sinon qu’il écrivit « l’irresponsabilité de l’Etat législateur », s’insurge, contre ce qu’il estime être une lâcheté de son camp : « L’alcoolisme est une conséquence du régime qui ne disparaîtra qu’avec le régime capitaliste lui-même ». Il écrit aussi qu’on peut avec des alcooliques faire des émeutes, qu’on ne fera jamais avec des alcooliques une révolution libératrice…Le caviste Nicolas a déjà à cette époque quatre dépôts (un dans le 20ème, 3 dans le 19ème). Aujourd’hui, une des personnes que je rencontre et qui travaille depuis plusieurs mois à la Bellevilloise, m’indique que celle-ci a conclu un accord commercial exclusif avec un alcoolier (Heineken, en l’occurrence), qui lui permettrait d’économiser plusieurs dizaines de milliers d’euros chaque année. Renaud Barillet l’avoue à demi-mot ; « Pendant les premières années, je me suis complètement désintéressé de la marge qu’on faisait sur le demi de bière ». Cette même source m’apprend, pour l’anecdote, que c’est notamment Julien Hollande qui les sert, les dits-demis, lui-même barman. Le 2 mai, c’est devant les écrans géants installés dans la Halle aux Oliviers que le pôle web du candidat socialiste, cornaqué par le grand frère Thomas, suivit le débat d’entre-deux tours. La « Riposte party »…

Continuons. Une boulangerie-pâtisserie est ouverte au 23 en 1903.La Belle se lance alors dans une politique immobilière expansioniste, dont il fut écrit que sa finalité était d’en faire “un instrument de lutte de la classe ouvrière, capable d’aider les grévistes” (en 1906 la Bellevilloisedonne en quelques mois en soutien à ses sociétaires grévistes 10 000 kilos de pain et2000 litres de lait), “les familles dans le besoin” (on distribuait des jouets aux enfants du quartier), et “de permettre aux ouvriers et aux gens modestes l’accès à l’éducation politique et à la culture” (des colonies de vacances prolétariennes sont organisées au château d’automne à Meaux). Un concours d’architecte est lancé en 1906 pour la création d’une Maison du peuple sur les terrains encore en partie nus de la rue Boyer. Le 1er prix est décerné à un jeune architecte, Emmanuel Chaine, membre de l’école du béton armé. Chaine a déjà dessiné le marché aux poissons de Trouville, et l’Eglise de Ercheu (Somme) détruite après la guerre. Son projet est ambitieux : deux étages hauts de plafond, (salle de répétition au premier, vaste salle des fêtes au second). La commission d’analyse des offres apporte des commentaire sur la façade : “les parties basses nous paraissent heureuses, seules les terrasses et combles avec clochetons peut-être superflus, formant une silhouette mouvementée…”. La première tranche (ciment armé, briques) est achevée en 1911, mais seulement du 19 au 21 et seulement sur un étage – le projet en est seulement à son tiers, et les coûts s’élèvent déjà à 350 000 francs contre un budget initial pour l’ensemble de 195 000 francs. Quatre piliers carrés soutiennent la dalle de ciment armé. Quand la Guerredébute en 1914,la Bellevilloise est à son apogée, et compte près de dix milliers de membres. Le bâtiment est finalement inauguré en 1919, et on a du mal à suivre, sur ce qui fut ajouté, reconstruit, modifié du projet initial, mais enfin voilà,la Maisondu peuple est debout. Entre temps, au 25 de la rue Boyer, on a construit, en reprenant les idées maîtresses de Chaine – au premier étage : une bibliothèque populaire (la Semaille, 4 000 ouvrages) – au second : le théâtre Lénine (500 places avec balcons). Nous voilà au seuil des années 20; de très nombreuses œuvres sociales dela Bellevilloise sont basées rue Boyer (harmonie, esperanto, club scientifique ouvrier), les activités commerciales se limitant à la boutique de façade (vins, épicerie, charcuterie) ; et au vaste café contigu (au rez-de-chaussée, sur la gauche,la Choppe, dans lequel Maurice Thorez établira vingt ans plus tard son local de campagne, et dans lequel viendront se désaltérer ses colleurs d’affiche à bicyclette; le café est orné d’un grand vitrail (femme assise au pied d’un arbre) occupant toute la face arrière. Depuis disparu, mais l’appelation de la Choppeest demeurée). Personne n’envisage encore de privatiser le lieu. Mais c’est déjà, un peu, le début de la fin.

Si la construction a coûté beaucoup plus cher que prévu, notamment, est-il écrit, c’est notamment en raison de l’instabilité du terrain – quand l’actuelle équipe reprendra le lieu, en2003, l’Inspection générale des carrières lui demandera de fortifier les fondations, en injectant 700 mètrescube de béton dans 38 puits à36 mètres de profondeur. Le déficit est masqué un temps par des subterfuges d’écriture comptable du directeur de l’époque, dont je crus d’abord par erreur qu’il avait donné son nom de baptême à la rue, Joseph Boyet. Après quarante années d’existence coopérative,la Bellevilloise s’apprête à faire faillite. Mais tout le monde ne s’accorde pas sur l’origine des responsabilité. Sont-ce les “propos contre la coopérative adressés par le curé de Ménilmontant à ses ouailles” ?…Ou les communistes ?…

En effet, en 1924, la Bellevilloiseest passée chez les rouges ; elle participe en propre à une manifestation d’hommage à Lénine à Saint Denis, et au moment de l’affaire Sacco et Vanzetti, un télégramme est envoyé à l’ambassade américaine au nom dela Bellevilloise– son cinquantième anniversaire est célébré dans les pages de L’Huma du 27 novembre 1927. Mais l’explosition des coûts de construction, le fort endettement à la Banque ouvrière et paysanne, et puis, en lame de fond, la crise des années 30 dans les quartiers prolétaire, font que, le prestige historique et le capital affectif demeurant difficilement monétarisables, un jugement déclaratif de faillite est prononcé par le tribunal de commerce du 15 mai 1936 – ironie douce-amère, 15 jours après le Front populaire.

Il demeure cela dit des créances à rembourser, mais vu l’épqoue, le dossier reste longtemps en souffrance. La vente de l’immeuble de la Rue Boyer, le dernier actif dela Belle, est réalisée au pire moment – durant l’occupation. On rembourse comme on peut les petits prêteurs – beaucoup perdent de l’argent.

Ensuite chaque bâtiment, ressuscitant de sa belle mort, et loin des affres du projet coopératif, va connaître une existence autonome. Le 23 est touché par deux bombes alliées, le 21 avril 1944, à 0h15, puis 1h50 lors du bombardement de la gare de la Chapelle. Raymond Claude Labourrier le rachète en 45, et en fait une fabrique de sacs et de serviettes d’écoliers (40 ouvriers). En 1978, joli cadeau, il en fait donation à ses enfants, qui le louent à un café-théâtre,La Maroquinerie (nom choisi pour qu’on se souvienne de la précédente affectation des lieux), encore en activité. Du 25, je sais seulement qu’il accueillit la troupe-école de Nils Arestrup, maginfique bandit corse dans un Prophète d’Audiard, puis une école de danse africaine. Quand aux numéros 19/21, ils demeurèrent siamois : rachetés d’abord par Louis-Charles Bourniac, puis, en 1963, par les Ets P. Chaumont confection, puis en 1966, par Organica (organisme de prévoyance des anciens combattants de l’Algérie), qui deviendra Cavicorg. Les bâtiments sont mis en vente en 2000. Des cartons d’archives au kilomètre, des monte-charge, des faux-plafonds, mais l’ossature est encore là. Et aussi : le génie des lieux.

Renaud Barillet connaît depuis quelques années Michel Pintenet, devenu gérant de la Maroquinerie, et qui lui fait visiter les bâtiments abandonnés. Barillet, qui est déjà bien implanté dans le milieu des arts vivants, et souvent sur la route (Circus baobab, année du Brésil en France, scénographie de l’affaire Desombres, etc.) recherche un port d’attache. Séduit et initié par cet immeuble en friche, sans pétrole, mais une idée forte (décloisonner), il recherche des capitaux. En 2000, le 1er tour de table est bouclé ; il y a notamment Rachid Taha, des personnes morales, et déjà les associés actuels, le montage un peu baroque finit en SCI. Il y a ce qu’on me raconte, et que je peux retranscrire, et le reste que je ne sais pas. Ce qu’on me dit : parmi ceux qui ont mis au pot, certains se sentent l’âme de marchands de biens, veulent allotir les espaces pour les vendre en un programme immobilier, là que le retour sur investissement est le plus prometteur. Il y a au total2300 m². Emerge un trio séparatiste, et aux idées minoritaires. Qui finit par trouver la combine: un intermédiaire financier, Foncière immobilière, lequel rachète le lieu pour le mettre à disposition sous couvert d’un bail commercial. Les investisseurs du départ ont été écartés. De 2003 à 2006, c’est l’heure des grands travaux. On loue à des tournages de cinéma (Ozon, par exemple) ces grands lieux qui se vident et s’aèrent, les recettes paient la rénovation, etc. Chacun peut aller voir ce que c’est devenu, je ne m’étends pas. Dès les débuts, il s’agit aussi de donner des gages à ceux qui craignent que, sous l’occupation d’une entreprise culturelle, la mémoire des lieux ne se dégrade – et pas seulement immatérielle. Une association des amis de la Bellevilloise est opportunément montée ; présidée par Arlette Alphaize-Furet (aujourd’hui directrice de salon chez Comexposium, n’a pas répondu à mes messages), avec Meusy en membre d’honneur, et caution morale – 1901 comme une marque, un label, mais c’est surtout l’occasion de signer une convention de rénovation avec la fondation du Patrimoine – obligatoirement tripartite (une association est requise, serait-elle coquille vide), et de lever des fonds publics (700 000 €). Ces deux dernières années, un programme financé conjointement par le mécénat de Total,la Ville etla Région, a donc permis de redonner à l’immeuble partie de son cachet d’antan ; restauration des baies vitrées, des balcons, des mosaïques. Une marquise en verre et fer forgé doit été reconstruite dans le jus de l’époque. On pourra y lire, comme il y a un siècle, « Emancipation ».

Il y a quelques semaines, nous avons reçu au Tigre un dossier de presse de la Bellevilloise concernant un « nouveau rendez-vous du terroir urbain » : brunch urbain – échoppe des producteurs – table de lecture – ateliers des saveurs – impromptus créatifs – associé à un marché en ligne 2.0, « La ruche qui dit oui ». L’idée de ce rendez-vous : rencontrer des cavistes, fromagers, apiculteurs, « défricheurs des dernières tendances de leur secteur d’activité ». La chargée de communication nous demandait de lui transmettre quelques exemplaires du Tigre, dans l’optique d’une « pérennisation d’un partenariat entre votre titre et notre établissement », contre l’assurance de se voir « offrir un écrin optimisé qui concourra à une belle visibilité pour cette sélection presse des plus qualitatives ». Il ne fut pas donné suite.

J’y suis allé cependant par curiosité un samedi du mois de mai. Il n’y a avait pas grand monde, j’ai acheté un saucisson auvergnat à cinq euros, une naturopathe attendait devant des petits pots de tartare d’algue frais tandis que son compagnon se proposait de m’installer, au dos de mon téléphone mobile, un petit sticker ésotérique pour lutter contre les ondes électromagnétiques. J’ai vu sur le présentoir Technik’art, Colette, Télérama. Au milieu de la Halle, on pouvait déguster la sélection de la semaine de l’assiette du fromager, des petits carrés d’un persillé du beaujolais piqués sur cure-dent, d’une cave orléanaise, dont il était écrit que « pour un bleu, il était quand même doux, onctueux, fondant et ferme »…

On peut voir, je crois, la Bellevilloise, comme un concept store (mais pas tant de biens marchands que de services), dont le brunch dominical ou les nuits zébrées seraient les articles identitaires comme l’est le bar à eau de Colette. Bazar culturel chic, ou vitrine des tendances, il y a naturellement à boire et à manger, mais aussi, à penser (Terra Nova y tient des débats mensuels), à danser (soirées Contradanza de tango), ou à acheter (foire d’art abordable). Et où tout finalement se dilue, se nivèle, s’agrège, le bétonneur Vinci et la semaine anticoloniale, la fondation Abbé Pierre et Valérie Pécresse qui y tient aussi son club. (D’ailleurs, Fabrice Martinez, l’un des associés, le concède dans une interview donnée en mars à l’émission BFM Business ; « Nous ne mettons pasla Bellevilloiseau service de la gauche. Nous ne faisons pas de discriminations,la Bellevilloiseest une entreprise privée. » Fabrice Martinez a un homonyme qui est un célèbre trompettiste. Lui a fait carrière dans le marketing ; passé d’abord chez Nike, puis Canal +).

La Bellevilloise, surtout je le crois a peur de la tristesse et de la mélancolie ; sa programmation est une injonction à se mouvoir et à sourire, mais dans une sorte d’hystérie. Les bals du dimanche à 18 h doivent incarner cette « Bellevilloise qui ne souffre pas les angoisses de fin de semaine », dixit la programmation. Une Bellevilloise qui ne connaît pas les bains du dimanche soir, les chemises qu’on repasse pour la semaine à venir, ou la paperasse qu’il faut bien un jour trier.

En 1938, c’est dansla Bellevilloise, choisie pour sa proximité avec le Père Lachaise, mais déjà dissoute que l’on célébra la veillée funéraire lors des obsèques de Virgillio Diaz. A l’époque, les larmes étaient aussi permises- on savait qu’elles faisaient partie de la vie.

J’interroge Renaud Barillet sur ce qui me tient à cœur : le devenir du projet politique. Posant la question, je pense à ça : à cette grande fête prolétarienne de l’été 1905 à Chantilly durant laquellela Bellevilloisefournit le pain pour le repas champêtre. A la politique de bas-prix. Aux consultations médicales gratuites. A ces enfants dela Semaille à qui l’on faisait crier : « Vive les Soviets ». A cette citation griffonnée : « À tous ceux qui ont sollicité leur entrée, on ne leur a pas demandé leur couleur, mais s’ils voulaient travailler à l’émancipation morale et matérielle du prolétariat »…A ce rayon de produits frais de mars 1927 à prix réduits dans lequel tous les chômeurs pouvaient s’y faire servir au vu de leur carte. A ces associations, les joyeux prolos du XXème, les Coquelicots du XXème, le Théâtre Populaire de Marcel Thioreux, qui avaient pignon sur rue, à ce prestidigitateur qui tira un portrait de Lénine de son chapeau.

Ce qui se conçoit bien s’exprime clairement. L’éditorial du magazine bimensuel dela Bellevilloise est en cela édifiant. J’en ai lus trois, et je n’ai jamais compris quel était le propos. Pour le numéro de ce printemps, comme en invite à se rendre aux urnes, les fondateurs de la Bellevilloiseécrivaient : « Pas de raison d’attendre sauf à stagner solitairement dans ce bain de luxe républicain qu’on croit acquis (…). Se mobiliser contre ceux qui veulent nous restreindre à l’espace étriqué auquel nous assignent ceux qui craignent qu’on siphonne leur champagne tiède et qu’on jalouse leurs minables prérogatives ». C’est dans cette prose alambiquée qu’il faut essayer de décrypter un projet politique qui s’ignore, même s’il est régulièrement rappelé.

J’interroge donc Renaud Barillet.

« L’histoire coopérative du lieu, un alibi ? Non, je ne crois pas, en toute franchise, mais oui bien sûr que cela participe d’un fonds de commerce ; on n’a jamais cherché à se cacher de ce qu’avait été le lieu avant nous, mais on n’a jamais dit non plus qu’on allait en faire une copie -  en un siècle le monde a changé. Je suis admiratif bien sûr de la démarche culturelle, artistique, commerciale au sens noble du terme, des pionniers de la coopérative de 1877, de la création de cette bibliothèque populaire, de ce dispensaire qui offrait des soins gratuits aux plus démunis ; mais aujourd’hui, à la différence de 1877, il y a l’Etat providence,la CMU, la puissance publique qui se charge de la délivrance des prestations médicales. Moi ce qui m’importe, à travers ce lieu, c’est aussi de  rappeler aux jeunes générations qu’il existait déjà il y a un siècle dans cet endroit un bar à vin en ces lieux – même s’il n’était pas référencé par « A nous paris ». Les prix. Les prix. On me parle souvent des prix. – Eh bien nous sommes au prix d’une brasserie d’un certain standing du quartier, comme le Gambetta Café par exemple, mais avec en plus un concert gratuit cinq soirs par semaine ».

N’empêche. Que. A la carte, dont le verso rappelle aussi que c’est bien ici qu’on expérimenta l’idée de Proudhon du « commerce équitable » avant l’heure, la première bouteille de blanc est à 24 €, un côte de Gascogne domaine du joy « l’esprit » bio 2010. En carton de six chez le viticulteur, la bouteille se vend à 4,95 €. Une culbute de 500 %.   

N’empêche. Que. « Maison indépendante fondée en 1877, dédiée à la lumière et à la création », dit le pied de page du magazine. Indépendante peut-être, mais pas marginalisée, et bien main stream –la Bellevilloise pouvant se prévaloir d’une grande bienveillance de la municipalité socialiste, laquelle subventionne d’ailleurs depuis 2011 le fonctionnement à hauteur de 15 000 €.

Renaud Barillet, éclusant son parcours, citait dans ses amitiés et ses rencontres, le nom de la moitié des directeurs de lieux culturels (Gaieté Lyrique, Maison des métallos, 104…) ayant signé à la mi-mai dans le Monde cette ode à Christophe Girard, adjoint de Delanoë àla Culture, « La politique culturelle de Paris est exemplaire », lui demandant de ne pas partir. « Vassalisés », dira Mediapart.La Bellevilloise n’a pas signé, évitant de se compromettre – comme si elle avait une habilité particulière à éviter les pièges – à contourner les chausse-trappes. Le directeur du Lavoir Moderne Parisien, lieu culturel indépendant dela Goutted’or, dans un style un peu différent, n’a pas, lui non plus, signé, mais vient quant à lui de mettre la clé sous la porte, asphyxié par la cessation des subventions municipales. 

 

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Il n’y a en fait pas matière à beaucoup de reproches àla Bellevilloise, ou à ses trois directeurs. Gens charmants. Il y a tout juste de quoi raconter l’histoire d’un renoncement, qui est aussi celui d’une société, où l’on peut faire marketing d’une histoire qui dit exactement le contraire de ce qu’on prétend, où Jaurès devient une marque, où l’esprit coopératif peut parfaitement se dissoudre dans un pacte d’actionnaire, où Total et ses milliards de bénéfice, via sa fondation, peuvent financer la réhabilitation de l’endroit en son jus, et une nouvelle marquise, et pourquoi pas une faucille et un marteau au besoin, où ce qui prime, c’est bien la faculté d’écrire un récit (et c’était l’obsession de tous les sondeurs durant cette dernière campagne présidentielle que de nous expliquer que François Hollande allait gagner, non pas tant parce que ses idées étaient les plus justes, que parce qu’il avait réussi à bâtir le « récit le plus convaincant »), où plus rien ne compte tant, comme projet politique, que le « vivre-ensemble  », qui signifie souvent vivre entre-soi, et que la société du spectacle a bien terrassé les « marchands de haricot », ainsi que les détracteurs dela Belle appelaient les coopérateurs il y a un siècle, pour les remettre à leur « juste » place. Le projet dela Bellevilloise est celui du caméléon (mobilité indépendante des yeux, langue protractile pour attraper les proies à distance, capacité à changer de couleur) plus que du gai rossignol

 C’est en avril, à la Bellevilloise. Dans le Libé de jour, que sur une table à l’entrée, des hôtesses d’accueil distribuent à l’œil, comme si c’était un gratuit, en bradant des abonnements, un encart publiposté, en une, annonce : «  En mai 2012, choisissez le Roi ». En première page intérieure, la suite se déploie: « Votez Rico, le roi de la pomme de terre, votez futile ». Libé fut fondé par Sartre, July et la bande maoïste. La Bellevilloise par 20 ouvriers métallos. Il reste de ces années rouge dans le deux-cas, un décor, une fragrance. On s’en vaporise à peine, et ça sent bon.


Je suis sans

Je suis sans, je suis sans Valérie Trierweiler qui se répand en lune de fiel, peut-être à défaut du mariage qu’elle semble souhaiter, embrasse moi sur la bouche, mais là plutôt comme un crachat au visage, la rayure de la carrosserie avec les clés de voiture, la gratuité de l’attaque, comme une menthe religieuse, avait-elle prévu la déflagration, le souffle de son tweet, était-ce de l’indolence de la frivolité, ou simplement un truc de garce, l’insoutenable légèreté de Valtrier, son pseudo sur le réseau social qui me fait penser à la chevauchée des Walkyrie, deuxième partie de la tétralogie wagnérienne, vierges guerrières, divinités mineures de la mythologie scandinave, il y a de ça, un air danois, les cheveux blonds,  la nudité dans le sauna, les Valkyries, « revêtues d’une armure, volaient, dirigeaient les batailles, distribuaient la mort parmi les guerriers, à l’image de ces femmes guerrières, les Skjaldmös que content les sagas nordiques », leur nom provenant du vieux norrois valkyrja (pluriel : valkyrur), des mots val (abattre) et kyrja (choisir) (littéralement, « qui choisit les abattus »), je suis sans Olivier Falorni, dont le nom m’évoque lui davantage la félonie que la flagornerie, Olivier qui, non pas parla Colombe, n’est probablement pas pour grand-chose dans cette saga, ce château des Oliviers, n’ayant rien demandé à personne et surtout pas au National, mais décidé à se maintenir, à se tenir à sa place, cramponné comme l’alpiniste à la paroi que la foudre ne viendra jamais frapper, et proche du sommet, attendant que l’orage soit passé, j’aurais probablement fait pareil, je suis cependant sans lui, je suis sans Tweeter, qui amène de l’émotion là où il faudrait de la retenue, de la bassesse et de la discorde là où il faudrait du silence, du larsen là où il faudrait de l’opéra, sans tweeter et cette indigence du support numérique et cette mesquinerie des 140 caractères quand je suis capable d’en écrire 30 000 pour un article dans le Tigre, et ce redoublement de voyelles comme Yahoo, ce caramel mou, qui est comme une manière de surfer sur la phonétique, un sociologue montrait bien que le succès en asymptote de sports comme le kitesurf, le snowboard, le parapente, tous ces sports où il importe de faire corps avec les éléments, d’en adopter les courbures et les empâtements, d’être à la mesure des chutes de vent ou des risques d’avalanche, était symptomatique de nos sociétés où l’on recherche une forme de rondeur et d’inoffense, de non-agression, comme un igloo, je suis sans Jean-Luc Mélenchon, qui dans son vieux par-dessus râpé, sur ce parking de supermarché hard discount, un dimanche soir, où il aurait mieux valu manger des crêpes, prendre un bain, et lire « La vie dans les arbres » de Sylvain Prud’homme, n’emballait même plus ses mots dans le cordage vocal de l’harangue, mais plutôt de l’hareng-saur, célébré par le chroniqueur gastro de Libé et journaliste de terrain, Jacky Durand, comme le cycliste, dans « la nuit où le hareng sort », à Boulogne sur Mer, premier port de pêche français, ce n’est pas exactement Hénin-Beaumont, mais ce n’est pas très loin, Boulogne où l’on fume le hareng dans des coresses, ces fours à bois qui ressemblent à de hautes armoires et où le poisson prend cette saveur et cet aspect inimitables que procure le lent fumage à l’ancienne (vingt-quatre à quarante-huit heures). « Depuis la nuit des temps, le hareng migrateur est vécu comme une manne quand il se déplace par millions et que dit-on, du côté de la Côte d’Opale, il peut faire friser la mer tant il est nombreux », mais Jean-Luc est un pélagique qui migre solitaire, et qui s’est fait bouillir dans la casserole où l’on fait les pommes de terre du Nord, puis il faut écumer, et passer au chinois, et même si je suis avec elle, je suis sans Ségolène Royal et ses larmes, qui l’a sans doute cherché, à force d’inimitiés mal placées, même si aujourd’hui toujours belle et soignée, jusqu’au bout des ongles vernissés, mais l’air un peu absente, attendant au bout du quai l’arrivée de Martine et de Cécile, et pensant bien, déjà, même si se refusant à l’avouer, que la bataille est bel et bien pliée.

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L’ascension à Vienne

Vienne 1918. Janvier. Jaurès est mort, la Grande Guerre n’est pas encore finie. Klimt est encore vivant – pour quelques jours ; il a peint plusieurs portraits d’Adèle Bloch Bauer, dont le premier, dérobé par les Nazis pendant l’autre Guerre, s’échangera pour 138 millions de dollar un siècle plus tard lors d’une vente privée organisée à New York – il a peint le Baiser, qui deviendra l’une des toiles les plus célèbres du monde, L'ascension à Vienne  dans Le chat en vadrouille klimt-gustav-the-kiss-8300084-225x300il a peint l’Attente et l’Accomplissement, Expectations and fulfilling, un triptyque merveilleux en mosaïque que les artisans viennois dépêchés pour cela à Bruxelles réaliseront sur les murs de la salle à manger du couple Stoclet – aujourd’hui, la villa, portant classée au patrimoine mondial de l’Unesco, est inaccessible au public. Le classement a d’ailleurs rendu fous de rage les héritiers Stoclet qui souhaitaient disposer librement de leur patrimoine…On voit des photos de Klimt – il porte de grandes blouses bleues que l’on dirait djellabas, un chat dans ses bras, tumblr_kwg7p6DuEy1qajwy6o1_500-241x300 dans Le chat en vadrouilleil fait du cabotage sur le lac Attersee, où la famille de sa muse Emilie, Liebe Emilie, écrit-il dans de grandes lettres déliées en tête des cartes postales qu’il lui adresse quotidiennement et frénétiquement lorsqu’ils sont séparés l’un de l’autre, parfois six ou sept par jour, décrivant le temps qu’il fait – possède une résidence secondaire au bord de l’eau laquelle on atteint par un petit ponton. Il a une vie chiche, ne parle pas de lui – mais est un artiste reconnu. Il a eu sa période dorée – peignant à base de feuilles d’or – comme d’autres corporations utilisaient bien le même métal, l’époque voulait cela, pour faire des dents. Maintenant on en fait en céramique alumineuse ou en chrome cobalt – imagine t-on peindre de la même manière… Ce que j’aime dans ses peintures, et au-delà dans son nom ; que les personnages apparaissent comme en surimpression, comme s’il s’agissait d’un collage, que les femmes soient si lascives, que l’on ait l’impression d’être au Japon, dans un jardin rempli de cerisiers en fleur, ou dans une tasse de thé vert ; que ses esquisses soient érotiques au point de me faire bander dans la salle d’exposition, scotché devant ses esquisses à la craie ou au fusain, quelques traits, des femmes nues, cuisses écartées, en train de se masturber. klimt3On va vers plus de calme et de sérénité, quand on parle de ses paysages, qui font moins les joues roses ; il peint des forêts, des lacs, de la villégiature, de la chlorophylle, de la botanique, du pollen qui donne l’allergie, et le rhume des foins, il singe Van Gogh, comme lui-même sera singé par Schiele, avec ses coquelicots ou ses tournesols. egon-schiele-tournesols-n-1787622-0-201x300Ses coqueluches et ses tourne-disques. Le 6 février, il décède des suites d’une attaque d’apoplexie – ainsi que l’on appelle l’accident vasculaire cérébral. A ce moment là, Egon Schiele est donc encore en vie – mais déjà profondément déprimé. Il a bien essayé en 1915 de s’embourgeoiser – mais sans succès. Il a changé de femme, plaqué sa muse Wally qu’il avait dessinée blonde avec de très grands yeux bleus, wally-egon-schiele-300x243tout à fait naïve, même l’air un peu conne, mais l’aristocratie se refuse à lui. Lui aussi a peint de jeunes filles dénudées, et il a été accusé de détournement de mineurs. Ses tableaux sont plus tristes et plus anguleux que ceux de Klimt – mais tout aussi beaux. Ses couchers de soleil sont violets, ses arbres décharnés. Le commissaire de l’exposition a pris soin de placer une photo de Schiele en vis-à-vis d’une photo de James Dean au même âge – 220px-Egon-Schiele-Anton-Josef-Trcka-1914-217x300vague ressemblance des traits – mais d’accord pour la fureur de vivre. Celle-ci emportée par une grippe espagnole – spanish flu, épidémie 1918-1919, trois jours après le décès de sa femme du même mal – on est vers la fin de l’année 1918. La guerre est pas finie mais presque. Le meilleur de la peinture autrichienne vient de filer.


J + 4 : Suite et fin.

Que dire que vous ne sachiez déjà ? Parler de vie privée alors, et de gastronomie. Samedi, sommes partis vers la baie de Somme en combi Volkswagen d’époque, pour y faire du char à voile sur les longs bandeaux de plage « aux reflets hypnotiques » sous le soleil de printemps, comme dit Télérama, s’étendant de part et d’autres de Fort Mahon ; mais le temps n’était pas au beau, et de vent, vers 14 heures, il n’y en avait pas assez pour faire dévier de sa trajectoire un volant de badminton – alors pour gonfler une voile… On partit à vélo, attendant la session de 18 heures, quand enfin le vent aurait enflé, et la mer se serait retirée, sous l’effet des mouvements de marée, découvrant de grandes portions de sables mous dans lesquels venaient s’enliser les roues des chars quand enfin on avait réussi à leur donner un peu de vitesse. Mais ce que j’ai aimé ; les crissements des pneus sur le sable, au son de crachotement comme un vinyle qui tournerait sous le diamant longtemps après la dernière chanson ; faire des virages sous le vent, lequel s’engouffrant vous fait comme un derviche tourner ou une essoreuse à salade ; regarder depuis son baquet arrêté au milieu de la plage les oiseaux argentés entre gris clair et gris foncé.

Le soir, on dîna dans le combi de côtelettes d’agneau et d’un riz légèrement graissé de jus de cuisson et herbé de Provence, puis de saucisses standard cuites à la poêle et qui auraient préféré une cuisson au barbecue, lequel on n’essaya pas de faire démarrer, manquant de petit bois. Le lendemain matin, on se réveilla d’un simple café accompagné d’une crêpe pour certains, au coin du feu ardent et de la cheminée à ciel ouvert du piano bar de cette vielle ferme picarde transformée en camping de bien-être, après un premier plongeon au saut du lit dans la piscine sous bulle. Vers quatorze heures, on fit halte à l’Auberge de la marine sans majuscule, qu’on nous avait recommandée, magnifique bâtisse joliment décorée de cartes navales, de vielles photos en noir et blanc, où on fut accueilli très chaleureusement par une poignée de mains de crevettes grises et un toast de foie gras au pain d’épices marbré. Puis, un kir, et le vin arriva au pichet, de même qu’un carpaccio de bar et une raviole ouverte à la tomate et aux oreilles de cochon, qui n’est pas ce qu’on croit, mais une plante qu’on ramasse sur les côtes, et qui a le goût de la mer, entre huître et roquette, l’aster maritime (Aster tripolium L.). Plus tard, un filet de turbot cachant sa purée de bintje, arrosé d’une sauce au homard écaillé, et de l’autre côté, un plus classique entrecôte chateaubriand et ses frites, le tout entrecoupé de plusieurs larges goulées de vin, alternant les couleurs, on hésita devant la carte écrite à la craie sur tableau noir au moment des desserts, et comme on hésita, on ajouta aussi le plateau de fromages, servi lui sur ardoise avec un trait de miel en décoration, mais aussi accompagnement, plus du pain très bon, je ne pris pas l’Irish coffee que d’autres choisirent ensuite, ayant été entre la poire et le fromage désigné comme conducteur pour ramener le Combi vers la place de la Bastille, ce que je fis avec sobriété et souplesse après qu’on eut rempli le frigo du combi de plusieurs litres de moules, pêchées à pied par Dédé, de son titre officiel, indiqué sur le devant de la façade de sa petite maison, où une femme à barbe nous reçut. Et l’on avait presque tout oublié du week-end électoral, le GPS indiquait une arrivée vers 19h20, sans compter les bouchons, ayant choisi un itinéraire sans autoroute, on passa par monts et par vaux, traversant des prairies de colza et des champs d’herbe à vache, du jaune et beaucoup de vert, à l’arrière, tout le monde dormait, c’était la séquence digestive comme cette campagne en avait connu plusieurs, sécuritaire, « présidentialisation », droitière, etc. Et finalement on arriva exactement à huit heures moins cinq dans l’appartement très loft de l’avenue de Flandres, le même que pour le premier tour, juste le temps d’attraper une rose que de brillants esprits avaient pensé à acheter en grands bouquets, et une coupe, qui fut remplie de bulles à 8 heures deux. Et l’on partit vers la Bastille.

J + 4 : Suite et fin.  dans Mai 2012 6_mai_bastille_010-225x300 


J – 1 : la nuit sarkozyste

Mardi 9 mai 2007, 12 h 23, quelque part dans une boîte mail

Aujourd’hui c’est vendredi et je voudrais bien qu’on m’aime, mais demain, c’est lundi, et lundi, c’est Sarkozy. Mañana pourtant, un mot superbe, sans doute synonyme de paradis. L’idée générale. On était postés avec Emilie sur les berges du Guadalquivir, téléphones ouverts, bières décapsulées, briquets qui chauffaient. A attendre notre destin, celui de citoyen, sans savoir d’où allaient débouler les emmerdes, et qui nous les annoncerait. Il était 8 heures moins cinq. Emilie portait une robe rouge, moi un papillon à l’oreille. On a gueulé deux ou trois méchancetés sur l’autre, bu deux gorgées de bière, la cloche de la Mezquita a sonné, il était huit heures, on était allongés dans l’herbe. Et mon téléphone a vibré. C’était un message de Mathieu, qui demandait « Et maintenant ? ». Là, on a su. Que c’était fichu. Et nos bières n’y pouvaient pas grand chose, même si on a essayé d’en rigoler, rien n’est facile quand vous venez d’en prendre pour cinq ans, et que vous imaginez l’hypothèse heureuse que si un jour prochain vous venait en tête l’idée lumineuse de vous marier, ce serait alors sous le patronage photographique de l’autre, le moche. Le légitime. Voilà, surtout, ce qui est blessant. Jusqu’à présent, il n’était rien d’autre qu’un hystérique ministre d’Etat, omnipotent résident d’un parti de droite, grandiloquent candidat ventriloque à la présidence, punaise, cafard, accessoire, bénin salopard.
Maintenant, il est le président élu de 60 millions de Français. De quoi devenir dingue. De quoi prendre un flingue. On est remontés au centre ville, on s’est goinfré d’une tapée de tapas, et on a fini dans les jardins de l’Alcazar pour un spectacle de flamenco.
Talons aiguillés, robe serrée virevoltante, geste grave, la danseuse m’a retournée le bide. Et des entrailles de la chanteuse nous fondait dessus une complainte violente, un cri. Beau à frémir. Il était impossible alors ne pas voir en elles, en ces deux femmes de révolte, une évocation de la tristesse et de la désolation qui devaient aller de pair avec la nuit de Ségo et de la gauche en général, une envie d’en découdre mêlée d’une amertume sans fin, de celle des cafés cramés. A une heure du matin, on fumait un joint sur l’un des plus hauts toits de la Juderia, le quartier juif de Cordoue où a grandi Corto Maltese. En chantant Sur la route. Da la. Da la la la la. Et la question posée par Mathieu gardait tout son sens. « Et maintenant ? ».

Enculé.

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Andalousie. Des plaines infinies sur lesquelles le temps n’a pas de prise. A l’ombre des oliviers, les cueilleurs dégustent leur salmorejo depuis des siècles, des siècles d’huile d’olive qui effluvent dans cette région, badigeonnée dans son ensemble, adipeuse et luisante, c’est pour ça aussi que le soleil tape si fort, la réverbération des rayons sur les peaux huileuses d’olive, autant que oisives crée un microclimat et l’on arrive à Séville, c’est plat et rocailleux, il fait chaud, l’Andalousie est le seul endroit que je connaisse, où des femmes de cinquante ans, grosses, et portant des robes extravagantes chargées de froufrous et de dentelles rouges et blanches, peuvent chanter des chants traditionnels sans que ça ne soit kitsch ou vulgaire ou rien, simplement extraordinaire, extraordinaire flamenco, un regard insoutenable et des postures de reine, et des danseuses encore toute frêles, dix sept ans, mais depuis qu’elles sont nées, elles ont la grâce, et puis ces rues, la nuit, le jour, pas un andalou qui n’ait la clope au bec à longueur de temps, pas un chéri d’espagnol qui n’ait pas la nuque longue ou ne travaille dans l’agriculture biologique, Sarkozy, ici, tout le monde s’en fout, travailler plus, les vieux marchent avec des cannes et s’échouent aux terrasses des cafés, et puis leur ville s’appelle Cordoba, ce qui en espagnol signifie que c’est une ville d’Andalousie, spécialisée dans les Flamenquin, les Mezquita, et les Cordobesas, qu’on aurait envie d’inviter au hammam qui fait face à la mosquée, pour des bains frios, tempranos, calientes…Proxima parada. Sevilla Santa Justa. Final del trayecto.  Pourquoi est-ce que c’est aussi dingue ? Est-ce le fait que les archi-architectes, et les urbains-urbanistes aient eu l’idée de faire quelque chose de leurs toits (plats) ? Le fait que le linge y sèche (sur les toits), qu’on y fasse la sieste (sur les toits), ou qu’on se serve de ces terrasses en surplomb pour grimper tout en haut, sur les tuiles ? Est-ce le fait de ces tomates fraîches qu’on écharpe sur des tostadas le matin, celles qui vont avec le café au lait ? Le fait qu’Emilie quitte ce soir l’Espagne emportant avec elle un jamon ibérico de bellota, très beau, quatre kilos deux cents à la pesée, les yeux bleus, et qu’elle lui caresse attendrie l’extrémité osseuse de sa patte en l’appelant pili pili ? Est-ce le secret de marcher dans des rues trop petites, où le soleil n’entre jamais, et qu’on apprécie pour la fraîcheur de l’ombre et l’odeur des orangers ? Que la sieste sur les bancs du real Alcazar soit autorisée en tongs, mais pas pieds nus ?

Il nous faut préserver nos vies, et celles de nos enfants en vue, de la mise en examen sarkozyste. Il nous faut monter au front, et l’amener à se rendre. La vie commence demain. Et demain. Et demain.


J – 2 : Ségolove

Samedi 5 mai 2007, 18 h 22, quelque part dans une boîte mail

Que reste t-il de blanc quand la neige a fondu ? Cette question cruciale que se posait William Shakespeare et qui fut l’épitaphe du premier roman merdique  de Florian Zeller, mérite d’être reposée. Que restera t-il de blanc, de beau, de vrai et de pur quand la neige aura fondu sur les promesses de Nicolas Sarkozy (celui qui en 2002 promettait de ramener la sécurité en France, et qui en 2007, lorsqu’il va en banlieue, une seule fois durant toute sa campagne, rencontre cent jeunes triés sur le volet dans un gymnase gardé par 327 membres des forces de l’ordre), que restera t-il de blanc et d’honnête quand ses discours aujourd’hui policés par les circonstances dégivreront ? Alors des petits torrents dévaleront les flancs de la montagne, rameutant dans leur lit tout un tas de petites merdouilles jusqu’à devenir boueux, et convergeront tous vers le même fleuve à gros débit, sentant l’égout et les rats crevés, la mort. Cauchemar raisonné que celui de voir Nicolas Sarkozy devenir du jour au lendemain président de ma République, de la nôtre. La douleur de l’imagination me déforme la mâchoire. Je ne m’y résous pas, je ne m’y résoudrai pas. Je veux dire, je ne me résoudrai pas à ce que des amis, des gens biens, que j’aime, beaux et généreux, ne fassent pas tout pour que ce n’arrive pas. Il y aurait là une anomalie, mon petit Mako. Il faut voir l’électricité qu’il y a en cette terre de France, que j’ai préférée quitté pour le week-end, emportant avec moi mon baluchon rempli d’espoir et mes idées de gauche. Paquita, Cordoba, moi aussi, Andalousie par contre, poulpe, Béno, tapas. Trop d’efforts auraient été exigés de moi pour que je puisse supporter ces brigades de jeunes UMP fiers et cons qui défileront dimanche soir avec leur klaxons, et leurs ballons de baudruche gonflés à l’hélium, et leurs T-shirt bleus, et leurs refrains à la noix. Insupportable, je te dis, Mako. Dans le 18ème arrondissement, Ségo a fait 42% au premier tour, les affiches de Nicolas Sarkozy sont lacérées, on lui a crevé les yeux au métro Marx Dormoy, et on peut y lire, écrits au marqueur noir, ces mots : « Eugéniste ». « Chasseur d’enfants ». Mardi dernier, à Charléty, par un premier mai de soleil et de pelouse et de bières, j’avais la rose au poing, le sourire aux lèvres, le verbe haut et la langue bien pendue pour embrasser A., ma nouvelle amoureuse, qui votera pour lui, mais qui a pour elle d’avoir un pied à terre beau et lumineux de80 m²au rez-de-chaussée de la rue Vaneau, à deux pas de Solferino. Mis à disposition par sa grand-mère de droite. Et duquel j’essaie de contribuer à la décoration intérieure. Demain ne se fera pas sans toi, Agathe, je lui répète et l’ai accroché au mur, mot d’ordre juste de la ségosphère, sur fond rose violacé. Sans toi, non plus d’ailleurs Mako. A Charléty, pour écouter Sapho reprendre l’Affiche rouge, et nous dire de vivre, et d’avoir des enfants. Mais surtout, à Charléty pour écouter Ségo nous dire des choses simples et justes, quela Francene reniera pas ce qu’elle fut en mai 68, ce vent de liberté, que Monsieur Sarkozy, ce n’est pas le Général de Gaulle, que l’important, c’est l’amour, celui qu’on est capable de donner, et de recevoir, celui d’une mère à son enfant. Moi, et maintenant que tout devient possible, même le pire, et pour dimanche, pour voter maternant, j’ai offert ma procuration à ma maman. Qui n’aime pas trop Ségo, ses robes blanches qui moussent comme de la crème chantilly, ses discours un peu creux, et son ton monocorde, les quelques âneries qu’elle a le don de distiller au goutte-à-goutte, dès que tout devient un peu trop possible, ma maman qui votera quand même pour elle. Comme presque nous tous, ici. Qui trouvons à redire à la campagne socialiste. A son programme. Aux qualités de femme d’Etat de Ségolène. Mais nous tous, qui voterons en connaissance pour elle, pour la mettre en situation de. De nous protéger de.

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 Je ne puis trouver la paix, et je n’ai pas de quoi faire la guerre, et je crains, et j’espère, et je brûle et je suis de glace et je vole au-dessus du ciel, et je rampe sur la terre, et je ne saisis rien et j’embrasse le monde entier. Je vois sans yeux, et je n’ai pas de langue et je crie et je désire mourir, et je demande secours, et je me hais moi-même, et j’aime autrui.

Je me repais de douleur, en pleurant je ris, également me déplaisent la mort et la vie, voilà l’état, Madame, où par vous je me trouve. 134ème poème du Canzoniere de Pétrarque. Oui, voilà l’état où je me trouve, par elle, et contre lui, qui assène des vérités qui n’appellent aucune répartie, et qui en fait un programme présidentiel. Je crois que

- Il faut travailler plus pour gagner plus.

Je souhaite que

- Nul ne puisse se voir prélever plus de la moitié de ce qu’il a gagné.

Mais aussi

- Les moutons qu’on égorge dans les baignoires.

Je dis, elle dit, à quoi bon l’argent, on s’en fout de travailler plus pour gagner plus, ce qu’on veut, c’est gagner plus en travaillant pareil, qui aura le courage et l’aplomb d’aller demander à une caissière, à un manœuvre, à un ouvrier technicien de surface, de travailler plus, sous prétexte que c’est comme ça que ça se passe « dans toutes les démocraties modernes » ?

J’en ai personnellement rien à foutre. Que Forgeard commence par rendre le pognon. Qu’il a volé. Enculé de patron parti d’Airbus avec 7 millions d’euros d’indemnités, quand certains salariés ont vu leurs salaires réévalués de 2 euros quarante sur l’année. Et Nicolas Sarkozy joue aux vierges effarouchées. Très bien. Il y joue. La question qui importe est : êtes-vous dupe ? Il a inventé un truc incroyable en cette fin de campagne, c’est l’histoire de taper sur mai 68, pour dénoncer tous les maux que cette période aurait engendré pourla France, ses valeurs, son économie. Le plus fort, c’est qu’il explique la dérive du capitalisme par l’héritage de mai, qui a tout dérégulé, qui a fait que tout se valait, le culte de l’individualisme, conneries sans fin, abîme sans fin de conneries, décharge à ciel ouvert de conneries et d’immoralité. Quoique. Je ne pense pas que Sarkozy soit immoral. Il est amoral. Je pourrais continuer à lister pendant des pages et des pages ce qu’il y a, ce qu’il y a eu de choquant, d’aberrant, de scandaleux, dans les discours, les postures, les actes de Nicolas Sarkozy durant cette campagne. Vain. Ce serait vain. Mais juste un exemple. Le jour où Ségolène et François Bayrou ont dialogué ensemble, et ils l’ont fait dans un luxueux hôtel parisien, le WestIn, ce qui est plutôt compréhensible, ils n’allaient pas se foutre dans une chambre d’un Campanile, ou à la terrasse du café des sports, bref, ce jour-là, Nicolas Sarkozy était sur le terrain, à Valenciennes, une visite d’une usine qui lui avait été organisée sur mesure par Jean-Louis Borloo. En sortant de l’usine, il s’est adressé aux journalistes en ces termes : « Moi, je suis le candidat du terrain, je ne suis pas le candidat des grands hôtels parisiens ». Alors qu’il n’a jamais été élu autre part qu’à Neuilly-sur-Seine. Bref. Mako.

On n’est pas dans un concours de beauté, ou de mots croisés, on doit élire un président. On répond pas à un sondage qualitatif, bordel, on élit un président pourla France. Dansces cas-là, que signifie le vote blanc ? Qu’on n’a pas été capable d’établir une hiérarchie entre deux candidats en tous points différents ? Ça me paraît étrange. Je pense que voter blanc, c’est juste être un peu lâche. C’est ne pas avoir envie de voter pour Ségolène, et pas non plus le courage d’aller jusqu’à voter pour Sarkozy. Un caprice. Comme si on votait de la même manière que lorsqu’on est interrogé sur ses préférences en tant que consommateur. Pour un aspirateur. Sans opinion. Mako, je crois pas que tu sois sans opinion. Ni anarchiste. Même si la geste est belle. Alors, lequel, Mako ? Lequel veux-tu ? Sarkozy. « Je ne pense pas qu’on devienne pédophile. je pense qu’on l’est déjà à la naissance ». Il a menti, en tant que ministre de l’Intérieur, sur le processus de régularisation des sans-papier à l’été 2006 en fermant les robinets dès que le nombre de6000 aété atteint, qui correspondait à ce qui avait été annoncé en amont. Il est soutenu par Berlusconi plutôt que par Prodi, par Aznar plutôt que par Zapatero. Il a soif, de pouvoir par exemple, il est torturé de tics nerveux. Il est patriote. Sa rivière charrie les armes. Il nous oppose les uns aux autres. Ségolène. Elle a compris un certain nombre de choses. Elle a eu le courage et l’audace de faire sortir le PS de certains archaïsmes :

- Les régimes spéciaux de retraite

- Le tout nucléaire

Pour n’en citer que deux. Elle a eu un 16/20 en environnement. Nicolas Sarkozy un 8/20. Noté par Hulot. Et alors ? Pourquoi voter pour Ségo ? Parce que c’est une femme. C’est pas une raison. Si, ça peut en être une. Je crois pas. Moi, je crois. Elle est belle. Faudra pas être en retard au rendez-vous.

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J – 11 : Paris/Colmar à la marche (à cloche-pied)

Dimanche soir, on avait pas beaucoup dormi et fait craquer nos mâchoires, ranger des sacs poubelles, croiser des électeurs matinaux dans le métro, manger des escargots avec Didier sur un coin du comptoir aux trois frères, bu du vin blanc et mis de la poire dans le café, puis un thé avec Mathilde au Sahara du Quai Branly après avoir traversé Paris en scooter ravagée par la pluie et le vent, tout en diagonale et en inspiration, comme Mélenchon aura fait campagne, en prenant quelques risques et en cherchant le panache, c’était encore un reste de samedi, on avait aussi lézardé devant une exposition sur les indiens et les femmes à barbe et les géants Noirs que l’on exposait les siècles passés dans les foires du trône et d’ailleurs comme des cabinets de curiosités, et finalement rejoint la soirée électorale dans le loft de l’avenue de Flandres, juste à un jet de caillou, à un cri de rossignol de la place Stalingrad, où à 20 heures 30, Jean-Luc Mélenchon vint verser quelques sanglots longs dans le micro, en annonçant le report du débarquement à la fin juin. Je hais les dimanches.

Le lundi, l’on vit aussi les résultats dans la commune d’Uffholtz, mon petit village d’Alsace où c’est le 21 avril à chaque élection. Je suis un des quarante-cinq chats.

J - 11 : Paris/Colmar à la marche (à cloche-pied) dans Mai 2012 Numérisation_ABSOLUA_20120425_132606_2408_001-656x1024

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