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Ceux qui m’aiment ne prendront plus le train

Ceux qui me lisent un peu savent que je n’en suis pas à mon coup d’essai avec la SNCF. Mais ce jour, la réception d’un courrier m’informant d’une condamnation à mon égard de 375 Euros à cause, à la source, au tout début, d’une bicyclette sans réservation dans un TGV…ajouté au fait que je passe chaque jour pour me rendre à l’agence devant la gare de Djibouti, qui reçoit une fois tous les deux jours un train crachotant comme un vieux fumeur non sevré sa fumée depuis l’Ethiopie, en alternance un train sur deux, un jour sur deux, frêt et passager, bref, un train pas comme les autres, m’ont de manière concomitante incité à publier cette espèce de court essai sur le rail que j’avais écrit il y a six mois, mais me semble toujours d’actualité. 

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Il est advenu ces dernières années un phénomène majeur dans la société de mobilité dans laquelle nous vivons, et qui a été passé presque totalement sous silence par la classe politique, médiatique, et universitaire, par ignorance, paresse, ou contagion de la pensée dominante : l’apparition d’une véritable « cassure » affective entre la SNCF et les jeunes Français. Ce n’est pas rien.

Cette « désaffection » n’a pas forcément coïncidé avec la défection des 15/30 ans des rames de trains, ce qui explique peut-être que cette nouvelle réalité soit passée inaperçue ; non corrélée aux chiffres des ventes de billets, ce désamour des jeunes vis-à-vis de la première (et à ce jour la seule) entreprise ferroviaire de transport de personnes du pays n’a pas été pris à sa juste mesure par les services compétents (si l’on peut dire) de la SNCF. Pour autant, il s’agit d’une tendance extrêmement forte, violente, et aujourd’hui ancrée dans les mentalités et les cœurs, et qui finira un jour par faire sortir du rail ceux qui croient cependant que les jeunes peuvent tout avaler, les couleuvres, les mesquineries, les humiliations, et les hausses tarifaires. Tout est affaire d’aiguillage.

Ce qu’il convient d’essayer de comprendre ici, c’est comment la SNCF, une entreprise « historique » de service public a-t-elle réussi à cristalliser sur son nom un tel (res-)sentiment de rejet, voire viscéralement de haine, de la part de jeunes personnes, y compris (voire surtout) de gauche, votant qui pour les Verts, qui pour Besancenot, assistant à des cinés-débats, fumant des joints, militant contre  les expulsions de sans-papiers ou le nucléaire, bref, dont tout l’univers onirique, cognitif, et symbolique, incite simultanément à la préservation des services publics et à la valorisation du train contre d’autres modes de transport plus polluants. Que la plupart de ces jeunes en soient même aujourd’hui à appeler de leurs vœux l’ouverture du transport de personne à la concurrence pour le rail, quand bien même ils le dénoncent pour l’acheminement postal ou la distribution énergétique, en dit long sur la déliquescence du lien entre eux et la SNCF. 

Il y a plusieurs éléments d’explication à cela.

En premier lieu, il faut mentionner la rigidité, le rigorisme du « personnel navigant », qui au fur et à mesure que, équipé de black-berrys à la place des antiques talkie-walkie et vêtu de costumes pourpres stylisés, il se « fashionisait », est devenu en même temps aussi austère qu’une corporation de notaires. Dès lors qu’un voyageur n’est pas absolument en règle, il est vain pour lui aujourd’hui d’espérer négocier directement ave le contrôleur une certaine clémence ou posture compréhensive ; c’est immédiatement la menace d’une interpellation par la police ferroviaire qu’on lui oppose. Il y a également les disfonctionnements liés à la soi-disant modernisation des infrastructures de réservation de la SNCF. Les nouvelles bornes à écran tactile sont d’une lenteur effrayante, et lorsqu’elles doivent calculer un itinéraire, on dirait de vieux joueurs de bridge réfléchissant à une séquence d’enchère difficile. Le site Internet Voyages-Sncf est une pure catastrophe, davantage connu pour ses pannes à répétitions que pour la qualité de son ergonomie…

Mais il y a d’autres éléments plus subtils, qui ont contribué également à façonner ce sentiment d’exaspération des jeunes Français vis-à-vis de la SNCF. Par exemple, aujourd’hui, à l’ère des TGV, il est devenu très compliqué de transporter sa bicyclette dans un train. Il faut réserver longtemps l’avance (il n’y a que trois places compartimentées en vélo pour toute une rame de TGV…), s’acquitter d’une réservation payante (comme pour le transport d’un chat, par exemple !), démonter la roue avant, etc. Autant d’obstacles qui visent en fait à décourager n’importe qui de tenter l’aventure.

Mais tout ceci n’aurait qu’une valeur anecdotique si la SNCF s’acquittait par ailleurs avec brio et sobriété de sa tâche principale, de son cœur de métier : le transport de passagers. Ce qui est loin d’être le cas.

Le principal reproche qu’on puisse aujourd’hui lui faire est en effet lié à l’évolution de ses politiques (des stratégies…) tarifaires.

Il y a dix années à peu près, chacun qui prenait régulièrement le train était capable de dire avec un semblant de précision quel était le tarif en vigueur sur la ligne qu’il empruntait le plus souvent. Un Paris/Strasbourg, par exemple, coûtait un peu plus de 300 Francs, une cinquantaine d’Euros. Quand on avait la carte 12/25 ans, la quasi-totalité des trajets étaient ouverts à une réduction de 50%, à l’exception des trains partant le vendredi soir ou le lundi matin, c’est-à-dire des deux grosses périodes de pointe. Si bien que le billet, hors de ces coups de feu, revenait toujours aux alentours de 25 Euros, des prix fluctuant de 2 ou 3% par an en fonction de l’inflation. On pouvait se présenter à l’improviste à la gare l’Est un mardi après-midi, on savait qu’on pourrait acheter pour ce prix là un billet pour le prochain train au départ. Les réservations n’étaient pas encore obligatoires. Si le train était bondé, on s’installait entre deux wagons, dans le petit sas bruyant où il y avait souvent de drôles de rencontres, de jeunes punks en treillis avec leur chien, un sud-américain avec sa bicyclette lancé dans un tour d’Europe, ou n’importe qui, comme vous et moi. C’était le rendez-vous des fumeurs impénitents et des artistes de rue. Bref, si soudain un destin, une muse, ou simplement une envie justifiait l’Alsace depuis Paris, il était extrêmement facile et fluide de s’y rendre, pour une somme raisonnable. Si quelqu’un avait sauté dans un train en instance de départ sans billet, il pouvait, pour une dizaine d’Euros supplémentaire, régulariser sa situation auprès du contrôleur lors de son premier passage. Pour beaucoup, le train symbolisait alors le mouvement, la liberté, l’évasion, autrement dit, il entrait parfaitement en phase, en « résonance », avec ce qui constitue l’essence de la jeunesse, une manière de se mouvoir rapide, légère, collective, parfois festive.
La SNCF remplissait pour la jeunesse de notre pays une mission de service public.

Les choses ont commencé à évoluer avec l’ouverture de nouvelles lignes TGV.

A ces occasions, les communications institutionnelles de la SNCF et d’Alstom ont, comme par marcottage, pris racine dans tous les médias. En 2008, on a célébré partout, à l’unisson, aussi bien dans Libé que dans le Figaro, à droite qu’à gauche, le fait que Paris ne soit plus qu’à deux heures vingt de Strasbourg. Les nouvelles rames TGV, capables d’atteindre une vitesse de pointe de plus de 500km/h (et pourquoi pas la vitesse du son ?!) sont devenues la quintessence de la réussite des entreprises françaises, le fleuron industriel de la nation. L’ouverture de la ligne du TGV Est était pour la SNCF l’une des dernières briques achevant l’ordonnancement de son « nouveau monde » : un monde qui devait rompre avec une image jugée vieillotte, celle des michelines, du sandwich SNCF de la chanson de Renaud, et des toilettes remplies de mégôts et d’urine. Son nouveau monde, à l’inverse, incluait Christian Lacroix au design des sièges, Joël Robuchon à la confection des hachis Parmentier de canard servis dans les voitures-restaurants (le terme wagon-bar étant sans doute jugé désuet), ou une bulle de verre posée sur la magnifique architecture en pierres romanes de l’ancienne gare de Strasbourg.

Incontestablement, le fait de pouvoir relier Paris à Strasbourg en moins de heures trente a séduit de nouveaux clients, notamment de nombreux « Pro » (puisque c’est comme ça que la SNCF les appelle), heureux de pouvoir réaliser l’aller retour dans la journée sans passer par l’aéroport d’Entzheim. Ceux-là n’ont pas ressenti l’impact des hausses tarifaires (dans la mesure où ils ne prenaient pas le train avant), complètement indifférents à l’idée de payer leur voyage 250 € en première classe, couverts qu’ils étaient pas leurs notes de frais. Le service tarifaire de la SNCF a d’ailleurs parfaitement compris qu’il y avait là un filon, et un maximum d’argent à prendre sur les crédits déplacements des entreprises françaises (et d’ailleurs, la seule question qui est posée insidieusement au client au moment de l’acte d’achat d’un billet est celle de savoir s’il s’agit d’un déplacement professionnel ou de loisirs !). Mais elle n’a pas pensé aux autres. A ceux qui, Rmistes, étudiants, artistes, finançaient sur leurs fonds propres leurs billets de train. Autrement dit à l’immense majorité des jeunes de ce pays. De 50 €, le trajet Paris/Strasbourg est passé à 80 €. Mais surtout, la SNCF a mis en place une gestion de ses tarifs fondés sur les principes du yield management. Cela signifie que les prix évoluent en fonction d’un coefficient de remplissage des trains. Plus le nombre de réservations est proche de la capacité maximale du train, plus les prix des billets sont élevés. Une règle élémentaire de maximisation du profit, cela dit contraire à l’éthique qui devrait prévaloir à un authentique service public. Dès lors, ceux qui souscrivent aux réductions 12/25 ans sont réduits à deux alternatives ; soit réserver leur voyage longtemps à l’avance (encore pour cela faut-il l’avoir planifié) pour bénéficier véritablement d’une réduction de 50%, soit être prêt à débourser 45 € pour un trajet qu’ils pouvaient accomplir il n’y a pas deux ans de cela pour presque moitié moins.

Or c’est l’un des particularismes qui font le charme de la jeunesse (et heureusement), à savoir une certaine « insouciance » (qui a tendance à disparaître…) et une incapacité à savoir deux ou trois semaines à l’avance où l’on passera un certain week-end, à quelle heure on pourra partir, et combien on sera. Combien de rendez-vous amoureux improvisés, de concerts de fortune, de propositions inopinées pour un poste de vendangeur, d’ingénieur du son, ou pour un anniversaire surprise à l’autre bout de la France ? Combien de déplacements annulés, à cause du mauvais temps, d’une rupture affective, ou d’un manque de motivation ?

C’est là que la SNCF dépasse le cadre de ses prérogatives, qui devraient être celles de transporter dans des conditions acceptables tous les Français, et pas uniquement les cadres supérieurs. Avec une politique tarifaire indexée sur le degré d’antécédence de la réservation, la SNCF empiète sur la sphère privée de la jeunesse, et s’immisce de manière insupportable dans ses choix, en cela qu’elle l’oblige à modifier ses habitudes, ou à payer un prix exorbitant (et bien souvent hors de ses moyens). Le message subliminal qu’il y a, derrière le fait d’acheter un billet à 50 Euros pour Colmar le 13 août pour aller assister à l’ouverture de la foire aux vins le 14, c’est : voici le prix à payer de l’inconstance, de l’improvisation, de la « non-plannification ». Autrefois, il était encore possible de se déplacer à travers la France en train sans l’avoir planifié. Aujourd’hui, il faut être prêt à en payer le prix.

Le pire, c’est que la SNCF est dans la négation de cette réalité. Consciente du fait que sa politique en matière de prix soit totalement illisible, elle s’offre des pages de publicité dans la presse où elle précise que, malgré tout, ¾ de ses billets sont vendus avec des réductions. Mais qu’est ce que cela signifie, un système de prix où 75% des billets sont décotés ? N’est-ce pas une hérésie, et en tout cas la preuve flagrante qu’il y a bien une volonté de taxer plus ceux qui peuvent payer plus ? Ne faudrait-il pas aller vers un système de prix plus homogène, et plus abordable pour tous, y compris les jeunes ?


La SNCF se défend en disant qu’il existe des billets Prem’s ou idTGV à des prix presque bradés et qui sont censés rencontrer la « demande jeune » (puisqu’elle a décrété que son marché devait être segmenté). Mais en ce qui concerne les billets Prem’s, ce n’est pas deux semaines, mais deux mois avant le voyage qu’il faut les acquérir. Quant aux billets idTGV, ils ne concernent que des destinations très précises, à des dates tout aussi précises. Notamment un Paris/Biarritz, où il existe même une offre pour faire le voyage en train de nuit équipé d’une discothèque. Voici où passe aussi l’argent de ses voyageurs : dans l’aménagement de rames avec des discothèques. Dans l’organisation de concerts des Têtes Raides dans les trains. Quand la SNCF réalisera t-elle que 95% des jeunes s’en foutent tout à fait royalement de boire des mojitos tièdes en écoutant de la mauvaise pop en descendant dans le Sud, et n’attend-elle que le plus simple, c’est-à-dire de pouvoir voyager pour un prix raisonnable ?   

Quand ce délire du marketing, de l’affichage, et des paillettes, cessera t-il ? Est-ce trop demander à nos responsables que le droit de prendre le train, juste le train ?

Dans presque tous les pays du monde, y compris les moins développés, même les plus indigents des habitants ont la possibilité financière de se déplacer à l’intérieur de leurs frontières. Les plus démunis des tireurs de rickshaw en Inde prennent le train (en cinquième classe de confort ! la traversée du pays de Bombay à Calcutta, 30 heures et 3000 kilomètres, ne coûte pas plus de deux Euros). Les petits paysans malgaches remplissent leurs taxis-brousse ; pour quelques pièces, Tananarive est relié aux campagnes, certes à 24 dans un van prévu pour douze… En Inde et à Madagascar, se déplacer n’est pas un problème, même pour les classes basses (et très majoritaires) de la société. En Espagne, depuis l’apparition de la ligne à grande vitesse entre Séville et Madrid, rejoindre les deux villes par le train coûte cher, mais la liaison ferroviaire est doublée d’un service de bus qui ne facture pas plus de 20 Euros le trajet.

Il n’y a qu’en France que la seule alternative au train soit…l’avion.

Ce n’est pas un hasard si des sites de co-voiturage se sont largement développés ces dernières années. Le système de mobilité tel qu’il dysfonctionne aujourd’hui en France appelle au système D. Aux voies de contournement. Un de mes amis, jeune cadre de 27 ans dans une entreprise d’insertion, ne se déplace presque plus qu’en stop. Mais non par goût ou par subversion, uniquement parce que le train est trop cher. Par ailleurs, dès lors que deux personnes voyagent ensemble, toutes les solutions de voiturage sont plus avantageuses sur le plan économique que le train (y compris souvent la location d’un véhicule).

Chaque crise économique qui conjugue un essor du taux de chômage génère ce qu’on appelle « les exclus du travail ». La contraction de l’offre en logement ces dix dernières années et la hausse des prix immobiliers a de même créé ses « exclus de l’habitat ».

Aujourd’hui, la SNCF a réussi l’exploit de se constituer sa propre base d’exclus, les exclus du rail. Il semble qu’elle s’en foute. Après tout, elle ne cache plus aujourd’hui que sa première ambition est celle de la rentabilité financière. Mais à l’heure où l’impératif de réduction drastique de nos émissions de gaz à effet de serre devient une priorité nationale et même mondiale, la société peut-elle se payer le luxe d’un système de transport ferroviaire qui soit devenu, justement, un produit de luxe ?!

Puisque la SNCF, toute occupée à maximiser ses profits avant l’arrivée sur son marché de nouveaux concurrents, ne semble pas en mesure d’apporter une vraie réponse économique aux besoins de déplacements de la jeunesse de ce pays, c’est à l’Etat de prendre ses responsabilités.

Plusieurs possibilités existent.

Soit en imposant à la SNCF (après tout, l’Etat est son actionnaire majoritaire) des tarifs plafonnés pour l’ensemble des déplacements dans le pays des moins de 30 ans – sociologues et économistes s’entendent aujourd’hui pour reconnaître que l’âge de l’indépendance financière a reculé ces dernières années, avec les difficultés d’entrée sur les marchés du travail chez les jeunes, diplômés ou non. On pourrait imaginer un prix au kilomètre qui ne puisse être dépassé : 6 centimes d’Euro par exemple.

Soit en mettant en place un système de bus à des prix raisonnables, si tant est que la solution soit viable économiquement.

Soit encore en obligeant la SNCF à remettre sur rail ses anciens trains Corail, dont beaucoup de gens aujourd’hui éprouvent la nostalgie ; si on avait le courage et la lucidité de sonder les usagers de train sur cette question, on s’en apercevrait.

Et pour conclure, parmi les usagers actuels des TGV, combien d’entre eux (d’entre nous) choisiraient de réaliser le trajet à 200 km/h plutôt qu’à 350, si le prix était moitié moindre ? Combien de Français aujourd’hui ont plus de temps que d’argent ? Et combien regrettent l’époque où prendre le train signifiait avoir le temps de lire, de regarder défiler le paysage, ou de dormir ?

En passant à la très grande vitesse, la SNCF a laissé sur le quai tous ceux qui ne vivent pas leur existence comme une course poursuite. Mais personne ne s’en était aperçu que le train était déjà passé. Sans même avoir sifflé trois fois.

Wagon-bar

Wagon-bar d’un TGV qui file qui file qui file le long des plaines picardes, ou bourguignonnes, ça va tellement vite on ne sait plus. Donc après une heure quarante cinq d’atmosphère confinée, savonnée, surannée, smart, luxueuse, où ça sent la dragée, où les hommes d’affaire en goguette prennent la peine de s’éclipser discrètement dans le sas entre les wagons pour répondre à leurs collaborateurs qui les appellent en urgence pour leur annoncer qu’un appel d’offre vient de tomber, évidemment ça ne pouvait pas attendre, ils ont sans doute mis en place à leur profit un système d’alerte directement relié au site Internet du Moniteur, ils apprennent par texto que la municipalité de Thonon-les-Bains souhaite rénover sa piscine selon d’ambitieuses normes environnementales, et qu’ils ont sans doute une bonne carte à jouer.
Alors voilà, quand on en a marre de cette espèce de soupe à la guimauve dans laquelle baigne tout le wagon, où ça sent pas la naphtaline, mais le parfum chic de Paris Vendôme, et ben il y a pas d’autres alternatives (pluriel ou singulier ? Un ami correcteur professionnel, ponctuationniste hors pair (ne veut pas dire – toujours à l’heure, mais, qui différencie les majuscules de la casse), m’a annoncé, oui, qu’il ne pouvait y avoir qu’une alternative, par exemple l’expression « les autres alternatives » est erronée, ce qui se comprend aisément, puisque c’est comme de dire les médicaments médicamenteux, ou les fêtes festives, donc bannissez tous de votre vocabulaire les autres alternatives, et pire, les c’est au jour d’aujourd’hui qui ont pourtant les vents en poupe, car quoi qu’en pense François de Closets, érudit écrivain mais absolument nul en orthographe, je sais pas comment finir cette phrase (ce que je disais un jour au micro de Pierre-Louis Basse sur Europe 1 dans une émission consacrée à l’Europe à laquelle je fus invité en ma qualité d’ancien volontaire européen, dans une association de réinsertion des toxicomanes, pour ceux qui suivent…).
Le problème, ce qui nous guette, c’est ça : la « dérive hygiéniste » (d’ailleurs en passant pour rejoindre le bar, trois asiatiques enfoncés dans leur siège, sur le visage un masque blanc attaché comme un loup, et c’est sans doute à cause de la grippe A (bientôt un post sur la grippe A), mais parce que ce sont des Japonais, on pense au SRAS immédiatement), cette dérive hygiéniste qui a recyclé les vieilles lignes ferroviaires, le vieux matériel roulant, le vieux personnel naviguant, en neuf, que du neuf, du design, de la mode, de l’optimisation, et éviter la fausse note, tout ça coûte une fortune, avec ma carte 12/25, et alors même que je fraude, puisque j’ai 27 ans, 62 Euros le trajet retour simple Mulhouse Paris, de qui se moque t-on, quand les anciennes lignes Corail passant par Troyes et Chaumont s’arrêtent à Belfort, de là 25 Euros et quatre heures pour la capitale, mais pas de jonction jusqu’à Mulhouse, les salauds, ils ont tout prévu.
Alors au wagon on règle des comptes, enfin il y en a quelques uns qui picolent, deux types jurent sur la tête de leur grand-père, s’adressant aux contrôleurs, que voilà, c’est pas tout d’avoir une cravate, et quoi, on va fermer nos gueules une fois de plus, il y a une dame qui ressemble à Marielle de Sarnez, et qui ne tend pas les mains, mais voilà, ces incompétents au service du design industriel ont mis une espèce de barre médiane au milieu de la belle baie vitrée du wagon bar qui empêche étrangement de voir le paysage, comme si il y avait pas d’autres solutions. Les contrôleurs ont radiné, ils ont fini leur petit tour de contrôle, ça a été dur, ils ont soif, ils demandent au barman, très cool, deux verres d’eau, ils se sont fait insulter plus souvent qu’à leur tour, mais voilà, à chacun de payer son tribut.
On arrive à hauteur des premières gares de banlieue, dans ces cas-là mieux vaut être dans le train que sur le quai de ces gares, on pourrait faire du cerf-volant au passage d’un TGV, ou du kite-surf.
Le barman s’étonne que je règle mon café, deux euros quarante, en carte bancaire, mais quoi, j’ai pas de monnaie, faut pas chercher plus loin.
On arrive maintenant, je file à la Courneuve.

Ni pub, ni soumis !

Je l’ai peut-être déjà écrit, pas forcément ici, en tout cas déjà pensé : les publicitaires sont des cons. Comme Régis, mais là, c’était affectueux. Les publicitaires sont principalement des gens qui manquent d’humour, car l’humour ne peut pas se mesurer en parts de marché gagnées, mais aussi de poésie, car les vrais poètes ne bossent pas dans la publicité, ils écrivent des recueils et sont édités quand ils ont de la chance, ou alors ils boivent du calvados et fument des gitanes, et longtemps ils n’écrivent pas, jusqu’à ce que l’inspiration vienne, ou revienne, et ils n’écrivent pas pour ne rien dire. Je dirais que la plupart des publicitaires sont des gens ratés qui ont réussi. Et aussi des usurpateurs, au sens usuel du terme, usure, « qui use », pateurs, « qui utilise une langue pâteuse », qui donne la nausée. Deux exemples parus dans le Monde 2, le supplément du Monde samedi qui est une bonne revue malheureusement frelatée par des encarts publicitaires.

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Voici donc une page payée par Philips, avec ce slogan assez givré qui s’affiche en grand. Qu’est-ce que ça veut dire ? Je crois comprendre les raisons qui ont pu amener les créateurs de cette campagne à imaginer que c’était un bon slogan, des motifs de prévention médicale. A se fourvoyer. Dans son roman Trois jours chez ma mère, François Weyergans l’écrivait avec une infinie justesse : « Vivre jusqu’à la dernière minute sans savoir à quelle heure on va mourir est le plus beau cadeau que les dieux nous font, des dieux, quel que soit leur nom, en qui, rien que pour cette raison, on devrait croire ». Imaginons l’alternative. Imaginons que l’on reçoive à la naissance un certificat nous annonçant que notre contrat d’être humain vivant prendra fin à une date précise. Qu’au-delà de cette limite, notre ticket ne soit plus valable. Imaginons que l’on sache, vous, moi, que le, disons même une date lointaine, le 7 mars 2043, au hasard, la crise cardiaque nous rattrape. Nous rattrapera. Qu’on la voit véritablement arriver de loin, comme l’exige les gens du service comm’ de Philips. Imaginons chaque anniversaire, chaque année écoulée nous rapprochant de la date butoir. Comme si l’on était sur un rail, les deux pieds cloués au sol, avec une locomotive à vapeur se rapprochant à toute blinde. En 2041, on entendrait le frottement des roues. En 2042, on apercevrait le panache de fumée. Au printemps 43, on se ferait fauché à l’aube d’une retraite florissante par une crise cardiaque posant un verdict sans appel sur nos années de consommation effrénée d’alcool et de cigarette. Imaginez seulement le réveillon de la nouvelle année 2043. Le calvaire. Les bulles de champagne, et la conscience résolue de n’avoir plus que trois mois à vivre. Donc à survivre. Un cauchemar. Alors que le cas contraire, la faucheuse qui arrive avant la moisson, le cœur qui s’arrête sans préavis comme les grévistes de Sud rail. Là est aussi l’esthétique de la mort. Dans la brutalité. Dans son caractère imprévisible et inéluctable. La liberté de boire du cognac et de lire des livres jusqu’à la dernière heure en toute sérénité. Les publicitaires de Philips, en plus d’être des cons, sont donc aussi des incompétents.

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Deuxième cas. Critique, lui aussi. La SNCF. Je vous retranscris ici le texte écrit en gris et en petit sous les caractères en gras et en violet. « Nous nous adaptons à votre agenda pour vous éviter tout contretemps. A chaque étape de votre voyage, nous sommes là pour vous faire gagner du temps. Un nouveau rendez-vous ? Notre personnel s’occupe d’échanger votre billet immédiatement. Peu de temps pour vous y rendre ? Nous vous proposons de réserver une moto pour vous y rendre. C’est comme ça que François-Xavier Roth reste concentré sur l’essentiel et continue d’être un virtuose dans son domaine : la musique ». Bon. Que peut-on dire là-dessus ? Que la photo est un peu ridicule. Qu’un type qui s’amuse des contretemps, sauf dans son planning, n’est pas vraiment un boute-en-train. Le slogan est en fait basé sur un jeu de mot pourri puisqu’un contretemps, outre d’être un « événement imprévu qui vient gêner ou faire obstacle à ce qui était prévu » signifie aussi le « fait d’attaquer sur un temps faible [Musique] ». OK. Des poètes. Mais surtout le ton. La SNCF traite ses clients PRO avec une déférence proportionnellement inverse à celle qu’elle consacre à ses clients 12/25, à ses clients qui ne prennent que les TER en période bleue pour des raisons financières. Avez-vous déjà vu avec quelle vigueur les contrôleurs expulsent des trains les voyageurs sans billet, menaçant à chaque fois d’appeler à la rescousse à l’arrivée en gare la police ferroviaire ? Trouvez-vous le personnel naviguant aimable ? La SNCF a décidé de s’inscrire dans une logique de classe, revenant d’Inde, j’aurais envie d’écrire une logique de caste, et tous les chats clandestins sont laissés pour compte. Cette pure séquence d’hystérie commerciale sans aucune forme de honte ni d’honneur pour les clients PRO (comme ils disent), ce cirage de pompe en bonne et due forme comme on le voit dans les rues du Caire, frisant l’adoration, me paraissent juste scandaleux. François-Xavier Roth est sans doute un virtuose, pour lire des partitions, et diriger des chœurs, mais je vois pas ce que la SNCF a à voir là-dedans. Elle s’associe à des talents comme le virus à la cellule qu’il veut infecter, ou le champignon dermatophytose (type d’affection rencontrée fréquemment sous les ongles des pieds), qui vient puiser la matière organique auprès de l’arbre avec lequel il s’accouple par nécessité. Aujourd’hui, ce qu’il manque le plus aux publicitaires, ce n’est pas la créativité, c’est l’éthique.

SNCF : Yes we can !

Pour qu’un blog marche et génère du trafic, il faut atteindre un degré minimal de « polémisation ». La polémisation, c’est comme la pollinisation, ça virevolte aux vents, et avec un peu de bol, on arrive à de nouvelles boutures. Faire des comptes-rendus de conférences macroéconomiques ne suffit pas. Alors pour gesticuler un peu, il y a toujours des valeurs sûres, des indétrônables, des questions indécrottables : BHL est-il un philosophe ? Le castrisme est-il un totalitarisme ? La presse de gauche est-elle en déclin ? On en vient vite à radoter. Moi j’ai choisi aujourd’hui de tabasser la SNCF, qui est, elle aussi, il faut le reconnaître une cible de premier choix (sous couvert de la problématique : la SNCF fait-elle encore mission de service public ?) : les fléchettes s’y enfoncent comme dans du beurre. Car la SNCF, comme dit Sarkosie, c’est quand même extraordinaire ! Voilà une entreprise publique qui bénéficiait il y a une dizaine d’années d’une côte de sympathie relativement élevée dans tous les segments de l’opinion, une entreprise qui faisait un peu la fierté française – la vie du rail, quand la National British Railways récemment privatisée et totalement démantibulée, était la risée de l’Europe. En à peu près une décade, la SNCF aura réussi l’exploit de se faire détester par à peu près tous les gens bien de ce pays, disons beaucoup de gens de gauche, et en tout cas tous les chats. Si c’est ça, le service public, alors autant faire appel à la ressource privée. L’histoire d’un sabordage organisé par la direction elle-même.

SNCF : Yes we can ! dans Train-train SNCF_TGV_Duplex_206_Illiat

Dans mes souvenirs d’enfance (à ce sujet, il y a un livre brillant du non moins fantastique Régis Jauffret, qui s’appelle l’Enfance est un rêve d’enfant, je reparlerai de RJ), la SNCF était une entreprise à l’image familiale, chroniquement endettée, dont le bilan évoquait vaguement le trou de la sécurité sociale, mais tout le monde s’en foutait, l’Etat épongeait, comme un copain sympa après les vomissures. On montait dans un train en gare de Mulhouse pour aller voir le Racing jouer à la Meinau, avec la carte de réduction famille nombreuse (celle qu’ils voulaient supprimer l’année passée), on savait qu’on avait 40% de réduction sur tous les trajets, les billets valaient tous 42 Francs, qu’on l’achète avec deux mois d’antériorité ou cinq minutes avant le départ du train. On pouvait même acheter son coupon directement dans le train, moyennant un petit supplément de dix balles, et on vous regardait pas d’emblée comme un fraudeur…C’était un vieux tortillard chaleureux, le genre train à vapeur, même s’ils ont disparu depuis quarante ans. Le genre, quoi. Les contrôleurs étaient mal sapés et les sièges étaient pas designés par Lacroix, mais néanmoins confortables, en épais molleton. Au wagon bar, il y avait pas le hachis Parmentier de canard façon Lenôtre, mais juste le mythique sandwich SNCF. Pas épais, quoi. Voilà, quand on en avait besoin, on savait qu’on pouvait compter sur le train, et la SNCF avait un peu le goût de la confiture de groseille de grand-mère. Il y avait bien un TGV qui reliait déjà Paris à Lyon à 300 km/h et des ballons, mais c’était juste pour le côté fleuron industriel de la nation…A part ça, on prenait que des vieux coraux. Et puis un jour, et sans doute petit à petit, la SNCF est entrée dans une logique commerciale, et ils ont commencé à mettre des gélifiants et des conservateurs d’arôme dans le pot de confiture. Leur recette, c’était : profit, marketing direct, rentabilité. Ils se sont mis à moderniser le parc de locomotives et de wagons, les lignes TGV sont apparues comme les fils d’une toilé d’araignée dans une maison de campagne à l’abandon. Et puis ils se sont attaqués à la politique tarifaire, ils ont créé des tarifs discriminants (à l’époque, il aurait fallu saisir la HALDE), pour accroître les marges, ils ont créé les périodes bleues, et les périodes blanches, mais c’était pas comme la période rose de Picasso, c’était pas une démarche artistique, juste 100% lucrative. Avant, la carte 12/25, ça voulait dire 50% de réduction, maintenant, en gros, ça veut dire 25%. Un billet Strasbourg/Paris un lundi matin acheté la veille coûte à peine 100 Euros, un quart de RMI. Pour comparaison, j’ai traversé l’Inde (3500 km, 80 heures de train, Nord Sud Ouest pour 2000 roupies à peu près, 30 Euros, en couchette…). Bref. Vous connaissez l’histoire. Les contrôleurs sont devenus plus tatillons et procéduriers que des huissiers en fin de droit. Bref.

 

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La SNCF se prépare depuis dix années à l’ouverture du transport de passagers à la concurrence. Mais demeure néanmoins monopolistique. Si bien qu’aujourd’hui, j’en viens à espérer que Bouygues, Virgin, ou d’autres, autant de boîtes que j’adore, créent une filiale ferroviaire et acceptent de me transporter pour moins cher. En gros, d’après mes calculs (!), les tarifs devraient alors décélérer de 30%. Pas étonnant que la SNCF ait affiché l’année passée un bénéfice annuel record de plus d’un milliard d’Euros, ça convole pas encore avec les scores de Total, mais enfin, on est loin de
la PME provinciale…

Alors pourquoi parler de la SNCF maintenant, sinon pour se défouler un peu ?

Parce qu’elle fait l’actualité pour deux motifs ces jours-ci.

D’abord leur site Internet a connu une panne monumentale, comme ça arrive régulièrement. C’était arrivé déjà fin juillet (chassé-croisé des vacanciers juilletistes et aoûtiens). C’était déjà arrivé fin novembre (début des réservations pour Noël). A chaque fois, la direction de la SNCF avait argué d’une sur-fréquentation de leur site, et d’une incapacité de leur serveur à gérer un si grand nombre de connexions. Mais cette fois, le 15 janvier, alors que tout le monde a repris le boulot, et pense qu’à se pelotonner sous la couette ? Et ben ils ont osé ressortir le même argument. De vraies branques. Peur de rien. Des chats d’appartement qui ont jamais vu la couleur de la rue, les types de leur service communication. Même le journaliste de l’AFP qui a rédigé la dépêche se fout ostensiblement de leur gueule : « Le site avait connu deux grosses pannes en juillet et novembre, qui avaient bloqué totalement achats et réservations pendant plusieurs heures. Après la panne de juillet, la SNCF avait promis d’en « tirer les enseignements ». Voilà comment se termine la dépêche.

En fait, ce site est une vaste blague. Tu vas dessus pour acheter un billet de train (aspiration légitime) et on te propose en vrac la location d’une bagnole via AVIS, des vols dégriffés vers les Canaries, ou un séjour all inclusive de 10 jours à Phuket. Quand tu as cliqué sur le bon icône pour confirmer que, non, la seule chose que tu souhaites, c’est de réserver un billet de train, ça bugge une fois sur deux. Mais la vraie plaisanterie, c’est que le site voyages-SNCF remporte chaque année le prix du meilleur site voyageur en France. On le sait, ils n’hésitent jamais à faire leur auto-promo. Le genre de sondage aussi truqués que celui commandé par Pécresse contre Karoutchi, relatif à la tête de liste des futures élections régionales en Ile-de-France et dont on connaissait les résultats avant même que l’enquête ait été réalisée. En fait, c’est comme si le quotidien gratuit de Bolloré, Direct soir s’était vu décerner un prix de journalisme pour la crédibilité et l’honnêteté de l’information, ainsi que la qualité des analyses de fond. Ou que la RATP se félicitait de la ponctualité du RER A ces douze derniers mois. Une vaste blague.

Deuxième raison pour laquelle la SNCF fait l’affiche ce jour : la hausse annuelle de ses tarifs (3,5%, une broutille). Ça, c’est comme le prix du tabac : on trouve déjà que c’est trop cher, mais on sait pertinemment que ça augmentera sans cesse. Tant que les gens fumeront ou prendront le train. Comme si on avait le choix. Vous avez déjà essayé d’arrêter ? Faire du stop, alors ? Ou prendre des patchs ? C’est ça, leur politique de maximisation, la maximisation de la rafle sur le portefeuille du consommateur lambda. Car la vraie clientèle qu’ils visent, ce sont les « pros » comme ils disent dans leurs pubs, les cadres qui peuvent sans sourciller s’offrir un aller retour Paris/Bordeaux en première classe pour 1500 boules vu que ça passe en note de frais. Enfin voilà, pour les chats, c’est toujours 5 Euros 10 dans une petite boîte grillagée. Et ouais, ils ont peur de nous. Et encore, c’est si le matou pèse moins de 6 kilos. Sinon, c’est un billet de deuxième classe demi-tarif. Moi, je fais 61 kilos. Mais ils vont pas réussir à me faire démarrer un régime. Et je fume dans les toilettes. Je leur crache la fumée à la gueule.

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