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Un zazou dans le métro

Trois grands réseaux unifiés sous les pieds des Parisiens : il y a les égouts et leurs quatre millions de rats. Il y a les catacombes, anciennes carrières souterraines recyclées en ossuaires où l’on s’attend à trouver au détour d’une galerie une salle voutée remplie de crânes et peuplée de fantômes. Et puis le plus commun métro. Qui n’aurait pas de mystique ? Comme un très grand théâtre, comme un labyrinthe, comme une ruche ; qu’y a-t-il à voir (à entendre, à sentir) dans le marigot métropolitain si on prend le soin d’être à la fois l’apiculteur qui y fait son miel, Ariane qui y déroule son fil, et le metteur en scène dirigeant une pièce improvisée ? D’abord ce devait être 24 heures en immersion, et puis, pressentant la barre un peu haute, je réussis à abaisser le niveau des exigences éditoriales, il fut convenu que douze heures suffiraient amplement, à la condition que celles-ci incluent la nuit.

Il est donc 18 heures le mercredi 14 septembre, je quitte un bel édifice d’acier et de verre, dans lequel la baie vitrée de mon bureau tout en moquette donne directement sur les rails de la gare de Lyon, d’où me parviennent parfois, lorsque la fenêtre est ouverte, les annonces de train plus souvent en retard qu’à l’heure, et me dirige vers les sous-sols, les profondeurs, ce qui ne manque pas de m’angoisser un peu tant j’ai perdu l’habitude de prendre le métro ces derniers mois, mon combo de tendances agoraphobe et claustrophobe s’accommodant mieux d’un deux-roues motorisé. Mais puisque là c’est pour de faux, c’est un peu différent. J’achète un ticket Mobilis zones 1 & 2, puis hésite entre la ligne 1 et la ligne 14, que tout distingue ; la ligne 1 fut la première inaugurée en 1900, elle relie les lieux de pouvoirs et de prestige de la royauté (château de Vincennes), de la Révolution (Bastille), de la République (Hôtel de ville), et des années fric du tournant du siècle (la Défense), en passant par les Tuileries, le Louvre ; d’Est en Ouest, elle est le continuum de la France éternelle. La ligne 14 est la plus récente des lignes de métro, ouverte au début des années 2000 ; tout à fait automatisée, silencieuse, ses lignes tendent vers l’épure, son éclairage lounge, et sa signalétique d’un pourpre dont les critiques de mode disent qu’elle est la couleur tendance des collections de cet automne. Il y a même en station à Gare de Lyon une serre tropicale. Comme il faut bien se décider, va pour la une, plus rétro, et alors que je m’interroge sur la direction à suivre (Vincennes ou la Défense) me vient l’idée simple, mais qui me semble efficace, d’énumérer l’ensemble des lignes dans l’ordre, de 1 à 14, histoire de donner un semblant de logique (de consistance et de densité) à une activité qui n’en a aucune ; se promener au hasard dans le métro.  Cela surtout me soulage, alors que ma vie personnelle est en ce moment caractérisée par une perpétuelle indécision, du poids de la décision binaire à prendre à chaque station (comme en langage informatique : rester dans la rame [0] ou en sortir [1]). Maintenant, le chemin est tracé ; il y a quatorze lignes, autant que de stations du Christ sur son chemin de croix (mystère de la Passion), quant à moi, c’est le début de mon parcours vita. 

Ligne 1

La première chose notable, c’est un couple d’adolescents qui entre Gare de Lyon et Nation s’embrassent goulument sous mes yeux, mais c’est mal fait, ni tendre ni érotique, juste salivaire et légèrement m’as-tu-vu, et cela m’énerve un peu. Arrivé à Nation, je dépasse au pas de course un musicien à corde puis réalisant soudainement que j’ai en fait tout mon temps, reviens sur mes pas, c’est un Asiatique d’une cinquantaine d’années enveloppé dans un kimono rouge à fleurs blanches, qui joue d’un instrument ressemblant à une cithare. En temps normal, je ne lui aurais pas presté attention ; pourtant il en vaut la peine, le flot des passagers me bouscule, une mama africaine en boubou, sans doute rassurée sur mes qualités d’orientation par mon costume professionnel que je n’ai pas eu l’occasion de quitter, m’accoste, pour me demander la direction de la Chapelle. J’ai l’intuition de son illettrisme, je lui conseille de suivre le rond bleu foncé, la retrouverai dix minutes plus tard hésitant entre deux escaliers. Quand le musicien a fini son morceau, je m’approche de lui, il me tend un grand sourire d’enfant, je lui demande comment s’appelle son instrument, sa réponse phonétique me laisse un peu perplexe, alors il me montre une de ses partitions sur lesquelles il est écrit : « erhu » ; les habituelles recherches diront plus tard à l’article Erhu : instrument millénaire de musique traditionnelle d’Asie centrale. Voilà la totalité de mon tribut social payé au cours de ces douze heures, il est 18 heures 35 et je ne parlerai plus à personne avant la nuit, adoptant la posture du contemplateur, et du mutique, ne souhaitant être l’artefact modifiant les conditions de l’expérience, mais plutôt son greffier.

Ligne 2

Je m’engouffre ensuite dans une rame direction Porte Dauphine, lit par-dessus l’épaule de mon voisin qui feuillette le magazine Communistes : « Christiane Taubira lance le mariage homosexuel ». A Ménilmontant, pour notre sécurité, il faut faire attention à la marche, mais je ne descends qu’à la Chapelle, le temps de fumer une cigarette en bout de quai, puisque le métro là est aérien, c’est-à-dire, comme l’humour, comme une mélodie, plus beau, plus léger. Je considère alors avantageusement le transformateur électrique qui offrira me semble-t-il une bonne planque quand il sera l’heure d’échapper à la vigilance des équipes de nuit de la RATP. Je garde ça dans un coin de ma tête, remonte dans le métro, c’est l’heure de pointe, plus de places assises, le ton est à l’invective, je note : « Non, mais t’as vu comme il m’a insultée ?!… » À destination de qui on ne sait pas, la foule humaine avec ses ondulations et ses reflux, apprivoiser le métro, ou s’y fondre, et dans certaines rames c’est un Tetris corporel, à qui donc appartient cette main, ce bras, ce parfum, aussi ?  Un peu plus loin, sur cette portion du métro ligne 2 qui longe en frontière 18e  et 10e arrondissement, un type en costard cravate téléphone la langue bêtement tirée, comme pour réfléchir, mais sans doute pas se donner une contenance, puis une fois qu’il a raccroché, détaille le contenu de sa conversation à deux voyageurs qui l’accompagnent, dont j’extrais les bribes : « J’en fais une affaire de principe », « Soixante kilos euros », « De toute façon c’est moi qui décide », il ressemble à une sorte d’Albert Dupontel laid, sans la folie, donc sans le grain, numérique et argentier, et ce n’est pas le dernier des sosies approximatifs que je rencontrerai au cours de la soirée, puisque je croiserai une Line Renaud, même bonhommie, bonté, humanité, rondeur, blondeur, sourire sucré, et presque, parfum d’encaustique, mais parlant allemand, Pierre Richard dans la Chèvre, mais sans la malchance ni la maladresse, et un Patrick Juvet, lunette solaires en arrière sur le crâne, jeans troués, longs cheveux blonds (peut-être le vrai).

Je me suis arrêté à Saint Lazare. Je m’approche d’un photomaton dont le siège ressemble à une fraise tagada fluorescente ; j’essaie de me faire tirer quelques photos fantaisie, et on m’a bien précisé trois fois qu’elles ne convenaient en aucun cas pour des documents officiels, mais au moment de payer, le lecteur de carte bancaire dysfonctionne, et je prends soudain conscience combien j’ai en horreur tous ces appareils connus de longue date et qui étaient anciennement d’un usage relativement simple, un peu rustique, mais qui fonctionnaient, au fil du temps devenus d’une complexité effrayante, sous les coups de boutoir des agences de mercatique, je classe allègrement dans cette catégorie de biens les photomatons, dont les clichés n’ont jamais été aussi ratés, les distributeurs de billets de la SNCF, lents comme des Atari, et les machines à café sur les aires d’autoroute, s’apparentant à des sortes de machines à sous, bardées d’options en tous genre, supplément d’aspartame, arôme vanille, copeaux de chocolat râpé sur cappuccino, qui facturent aujourd’hui plus cher que l’expresso du troquet. Il y a quelque chose, dans l’air, de l’ordre de la régression qui m’évoque la construction : « Vers la laideur », sur le même  mode syntaxique que le « Vers chez les blancs » de Philippe Djian ou le « Vers le bleu » de Dominique A. Deux que j’aime et qui sont de bons antidotes contre la veulerie, et alors que je suis en train de noter ces bribes de réflexions agenouillé pour offrir un support à mon cahier à spirales, avec vue sur les mollets nus et les collants-résille, je reçois un texto d’une amie qui connaît mes lubies et m’informe : « Reportage sur Djian sur www.arte.tv titré square bisous ».

« Je suis à Villiers, là », annonce au téléphone un passager. Cela me rappelle que je dois moi aussi sortir, pour aller attraper la ligne 3 qui part là vers le Sud. Parcourant les couloirs, je reste scotché par une publicité très réussie pour des vacances à Malte, on voit un bateau, sorte de drakkar, dans un vieux port nimbé de lumière de fin d’après-midi, une des rares pubs, il faut bien le dire, qui ait sur moi produit son effet, des vacances à Malte, et une caïpiroska, visuel aguicheur d’Eristoff nous proposant son cocktail de citrons verts et de vodka, avec sur l’affiche en trois par quatre, plein de glaçons et de morceaux de sucre au fond du verre, les glaçons étant quand même vachement photogéniques, surtout quand la rame de laquelle on vient de sortir était une étuve. Plus loin, un Pakistanais vend des bouquets de roses à cinq euros. J’aurais presque envie de lui en acheter un pour souhaiter la bienvenue à Harlem Desir qui a été désigné ce jour patron du PS, et qui a beau être critiqué de toutes parts, n’en a pas moins un incroyable patronyme, le plus beau certainement qu’on ait jamais vu en politique française, avec Ségolène Royal. Ce qui me donne envie d’écrire : Harlem Désir d’avenirs (J’ai par ailleurs dans ma sacoche de cuir un folio : La vie est brève et le désir sans fin, Femina 2010, Patrick Lapeyre). Mais je n’ai pas assez de monnaie sur moi.

Ligne 3

J’assiste bientôt à un petit numéro de drague d’un jeune homme qui a cédé sa place à une charmante, et je constate qu’il y a dans le métro de plus en plus de trucs qui clignotent ; les voyants lumineux orange qui indiquent la progression du train sur la ligne et l’arrivée en station, le phare rouge qui prévient de la fermeture des portes. Mais il y a encore de la marge avant de rejoindre la machine à café d’autoroute. Dans la rame, les passagers lisent des chefs d’œuvre : La Morsure du lézard de Kirk Mitchell, Une grande fille, de Danielle Steel. Je descends à Réaumur Sébastopol, où je trouve une très belle fresque s’étalant sur toute la longueur de la station et rendant hommage au Conservatoire national des arts et métiers, par le truchement de témoignages de ceux ayant vu leur vie changer après une formation, j’achète à 1 euro 80 une bouteille d’Evian dans un distributeur, le coca zéro est moins cher, en promo à 1 euro 50, il y a une odeur de pisse terrible dans le couloir entre la trois et la quatre.

Ligne 4

De là donc, je prends la 4 toujours très achalandée. A 20h05, à Strasbourg Saint Denis, je vois le premier bouchon de champagne dépasser d’un sac, avec sa petite collerette de papier doré, que j’imagine relativement toxique, peut-être même cancérigène, comme la laine de verre ou l’aluminium. Une publicité à l’intérieur même du wagon, petit format, est accrochée aux deux rampes, « promo de ouf sur carrefour.fr » (merci pour la langue française), je crois d’abord que c’est une télévision qui est ainsi bradée à 77 €, mais non, en m’approchant je lis « tablette tactile », vend-on encore aujourd’hui des télés, ou plus que des pad-pod-book-phone ? Il est huit heures et demie, je constate qu’il y a déjà moins de monde, un autre couple s’embrasse gare de l’Est, à côté d’un panonceau annonçant qu’il y a là, conformément au décret du 7 mars 2007, un défibrillateur, mais on ne le voit pas, on est cependant moins dans la minauderie, plus dans l’amour. Un gars qui porte un appareil photo Nikon en bandoulière s’excuse auprès de sa voisine, « Je vous dois un tajine, encore, hein, là c’est un peu hard avec mes cours à Sciences Po », il descend à la station suivante, explique qu’il est déjà en retard, j’ai plein de parfum de femmes dans les naseaux.

Ligne 5

Je prends donc la 5, une nouvelle rame livrée en 2012, fruit de la collaboration intelligente et synergique d’Alstom, de Bombardier, et d’Areva, sacré trio, descends jusqu’à la Place d’Italie, de là partent à la fois, et dans des directions opposées, la 6 et la 7. Place d’Italie, des flics contrôlent l’identité d’une punkette, quand j’arrive, ils sont en train de lui rendre ses papiers, et évoquent le comportement « des gens qui ont quelque chose à se reprocher », je n’écoute pas plus, mais le discours a des tonalités fascisantes.

Ligne 6

Je monte ensuite dans la 6 vers Montparnasse avec l’idée d’aller y manger un morceau, m’arrête pour y fumer à la station Glacière, elle aussi sur un segment aérien, ligne six méridional et ligne deux septentrional se faisant face en l’air de part et d’autre de Paris, l’architecture de ces gares en surplomb est belle, ce sont des toits en V inversé avec armature en métal et panneaux de verre, comme à la Villette, comme dans l’ancien temps.  Je note sur mon calepin cette phrase banale, que je n’ai pas entendue, mais extraite de mon cortex : « Peu de gens soutiennent ton regard quand tu les fixes dans les yeux », un exercice auquel je m’amuse pour passer le temps. Soudain c’est la gare d’Austerlitz en pleine lumière quoi qu’il fasse nuit, laquelle, de phares, de néon, de lune, reflète sur la Seine, le métro emprunte le pont et l’on se dit que Paris est beau, voire magique, puis : trois filles jactent sur une ancienne amitié, « elle est lunaire, il faut pas se fier à ce qu’elle dit, elle est super bizarre H24 », on dépasse à toute blinde Jamel en station qui fait ses dernières dates au Zénith, qui s’affiche grandeur nature, et que mine de rien, on aimerait bien avoir pour bon copain. « A Montparnasse on range les fleurs », j’écris devant la retraite des fleuristes, et il me semble que c’est un octosyllabe parfait, dont je réalise quelques secondes après qu’il m’a été inspiré par le Paris s’éveille de Dutronc & Lanzmann, « A la Villette on tranche le lard ». Au tourniquet de Montparnasse, je tombe face à face avec une première équipe de contrôleurs, qui sont justement en train de terminer leur service, c’est mignon, ils s’en vont bras dessus bras dessous, dans leurs méchants costumes vert-de-gris de la RATP. J’achète deux avocats chez un primeur qui ne parle pas français, je les demande bien mûrs pour les manger tout de suite, et reprends en sens inverse le tapis roulant, remarquant au passage que la version boostée, avec une technologie révolutionnaire, des petits tubes qui tournaient sur eux-mêmes et permettaient une vitesse de 3 m/s au lieu de 0,8 pour la version standard, soi-disant fleuron de la technologie française, a disparu, son compte soldé par une dizaine de chutes vermeil et peut être au prix aussi de quelques cols du fémur. Sur les murs de carrelage blanc, on peut lire l’abécédaire du métro. A la lettre Z : « Je m’en fous, dit Zazie, moi ce que j’aurais voulu, c’est aller dans le métro » (Queneau). J’ai l’idée d’appeler mon article, Un zazou dans le métro, et esquisse un sourire en sachant pertinemment et par avance que celui-ci sera refusé par les gens en charge de la titraille de cette revue, se refusant absolument et par principe à tout emploi, même brillant, de jeux de mots. Et toujours dans ces interminables couloirs, des publicités, des publicités à en vomir, de la réclame, comme disait ma grand-mère, pour un week-end à Marrakech, pour faire ses courses en lignes ou pour stocker ses meubles qui ont une histoire, jusqu’à ce que je tombe sur quelques panneaux tout bleus, d’un magnifique bleu de Klein, si bien qu’on dirait presque une œuvre d’art, absolument vierges, et reposants.

Ligne 7

A Place d’It, j’entends un Brésilien dire « Bobigny », il dit [bɔbjjjnj], en accentuant la deuxième syllabe, comme savent le faire les Carioques mieux que les autres, le mot semble être pour lui vernaculaire. A Censier-Daubenton, il fait nuit dans la station. Une fille écoute de la musique, la tête inclinée vers l’avant, entre recueillement et souffrance, j’aimerais bien savoir ce qu’il y a dans ses écouteurs…Un truc comme Cat Power probablement.

Ligne 8

Les délais entre les rames commencent à s’espacer, je n’ai qu’une seule station sur cette ligne, de xxx à xxx, mais j’ai le temps de rencontrer une fille aux gants vert bouteille, casque blanc sur les oreilles, rouge à lèvres écarlate, sur un visage d’une blancheur cadavérique, évidemment un côté slave, et note que ce pourrait être ça, exactement, mon type de fille. Auparavant, j’ai été importuné par une discussion de post-adolescentes, « avant je ne vivais que par lui, maintenant je vis pour moi, j’ai retrouvé ma liberté » (elle ne dit pas « recouvré »), et ses copines l’encouragent à surtout ne pas céder aux avances de cet ex-copain qui visiblement n’a pas complètement désarmé. Mais juste après trois homologues masculins leur rendent la pareille, parlent des nuits d’Emos, je comprends qu’il s’agit de karting : « Ils vont améliorer le concept, avant chaque nuit il y aura un barbecue ». La séance de rewriting révèlera qu’Emos est une association étudiante spécialisée dans le sport automobile de l’école d’ingénieurs ESTACA, basée à la fois à Laval et à Levallois (par ailleurs, « estaca » veut dire « pieu » en catalan, et c’est le nom d’une très belle chanson révolutionnaire qu’on chante à tous les mariages, de Vidreres à Tarragona). Je donne quelques pièces à un SDF, j’ai l’impression que cela fait partie de mon rôle de composition, traverse comme une ombre les couloirs labyrinthiques et sans aspérités et sans endroits pour se cacher, et commence un peu à fatiguer de toute cette marche.

Ligne 9

Il est 22 heures, la ligne ondule vers le 16e arrondissement, et je rencontre logiquement sur le quai l’homme le plus élégant de la soirée : costume de flanelle bleu clair, chaussures en croco, cravate rouge, sur chemise blanche immaculée conception, et un parapluie comme accessoire ultime alors qu’il n’a pas plu de la journée, et dont il se sert un peu à la manière d’un dandy, d’une canne comme Peter Doherty dans les Confessions d’un enfant du siècle. A Alma Marceau, les rails me sifflent dans les oreilles comme si j’avais des acouphènes. Mais devant moi : des cheveux bruns obsédant recouvrant le dossier, la fille assise sur le strapontin, je ne peux voir un seul carré de peau ou d’étoffe, rien que ces cheveux comme une grande toison, ou un rideau aux reflets auburn de saison, propres et parfaitement lisses, et dans lesquels on ne pense bien sûr qu’à passer la main, pour ensuite laisser filer ces fils d’ange comme une poignée de sable, en pluie. Ils suggèrent : la  forme d’un visage. Une dame s’assied à mes côtés, dans le carré, elle porte un grand tapis qu’elle installe sur le siège en vis-à-vis. Je lui demande où elle l’a acheté, elle me sort une facture : Saint Maclou d’Aubigny. « A mercredi prochain à la station Emile Zola », lance à la cantonade un quadra chevelu qui vient probablement de quitter sa troupe de théâtre en répétition hebdomadaire, ou quelque chose d’approchant. Je sors de la rame à Michel-Ange Molitor, jette un coup d’œil à la fille aux cheveux, mais l’envers du décor est nettement moins fascinant. La station de Michel-Ange Molitor ressemble au seizième arrondissement en cela qu’il n’y a vraiment rien à faire sinon rentrer chez soi (sauf les soirs de matchs au Parc) : mortifère, déserte.

Ligne 10

Nouvelle opération de contrôle. « Bonsoir billets s’il vous plaît ». Je reste quelques minutes là à regarder, mais il ne se passe rien, il y a plein de petits groupes, des conciliabules, j’ai quasiment l’impression d’observer un buffet de mariage, sur le quai, je vois cependant un petit gars qui s’approche à tâtons de l’escalier, la brigade est en haut des marches, il jette un coup d’œil furtif, et repart en arrière, jurant : « Putain, ils sont toujours là ». Je lis quelques pages pour me détendre, Vie brève désir sans fin, page 210 : « C’est classe, reconnaît Nora en se serrant contre lui sur la banquette du taxi, au moment où le chauffeur, flanqué d’une chienne larmoyante, les avertit que le périphérique est fermé à cause des chutes d’arbres et que les voies sur berges sont inondées. Ils relèvent un instant la tête, le temps d’assimiler l’information, puis se remettent à s’embrasser. Mais très, très légèrement, comme des gens soucieux de ne pas toucher à l’équilibre de la planète ». Dans le livre, les personnages, même à Paris intramuros, passent leur temps à héler des taxis. Je décide que si un jour ma situation financière me l’autorise, je ferai de même, toujours le taxi, et that’s over pour le métro. La ligne 10 est la première à ne pas communiquer avec la suivante de la liste, je suis obligé d’en passer, pour trois stations, Saint-Michel, Cité, Odéon, par le relais de la 4. Et puis dans un couloir de Châtelet surgit la rumeur, la rumeur rock, pour moi qui n’ait pas d’iPod, c’est un peu une délivrance, il joue sur sa guitare blanche du rock thermidor, comme dirait l’ancien critique de Rock and Folk Yves Adrien, a un petit ampli de marque Vox, une casquette, il joue quelque chose qui ressemble à un solo d’Hendrix, pour le peu que j’en connaisse, les gens qui passent improvisent des pas de danse, swinguent, il doit avoir l’âge de Philippe Djian, c’est un des meilleurs moments que je vis depuis longtemps, et comme Yves Adrien, pas merci, pas de signe de tête quand quelqu’un lui met une pièce, pas juke-box : transistor.

Ligne 11

Sur le quai, un homme d’âge mûr lit le Lonely Planet du Costa Rica. A l’intérieur du wagon, cet autre homme qui passe, d’une voix robotique : « Tous les foyers d’hébergement sont complets, il me manque deux euros vingt pour l’hôtel social ».

Ligne 12

Je fais cette fois-ci la jonction avec la douze via la deux qui me ramène à Saint-Lazare.  Je suis vraiment crevé, deux étudiants québécois dissertent sur les subtiles variations qu’il y a entre hasard, probabilité, coïncidence, magie, etc. et quand la voix de la speakerine annonce Jaurès, l’un des deux dit, « Je reste », avec son incroyable accent, et les deux éclatent de rire, mais ils parlent fort, avec une once de fatuité, et la fatigue accumulée fait que je préfère à ce moment-là la Chine au Québec, qui me paraît plus raffinée, à l’image de cette jeune adolescente mandarine qui dans un couloir à Belleville chantonnait d’une voix très pure ce que j’ai imaginé être une berceuse, et qu’elle a cessé immédiatement, le regard apeuré, quand je lui ai proposé mon sourire pour lui signifier que c’était beau.

Ligne 13

On approche de la fin, il y a du monde à nouveau sur la treize, vers Saint Denis, je vais jusqu’à La Fourche, rebrousse chemin, prends la quatorze, descends à Saint-Lazare, et admire l’architecture d’une vaste salle qui distribue les flux, dans laquelle une sorte d’escalier en double hélice semble être la réinterprétation version mobilier urbain du célèbre escalier de Chambord dessiné par, dit-on, Leonard de Vinci (toutes proportions gardées). Je note encore une fois le nom d’un chanteur à l’affiche, parmi tous ceux déjà recensés sur mon carnet : Christophe, Garbage, Death in Vegas, Emily Loiseau, Biréli Lagrène, Thomas Dutronc, Mathieu Boogaerts, Fatoumata Diawara, Milingo.

Ligne 14

J’entre dans la rame comme dans un automate, à minuit moins cinq, six heures après avoir composté mon ticket. Un Anglais, un type que je présume être anglais parce qu’il a une chemise à carreaux, est roux et a l’air sympa, sourit lorsqu’il me voit aspirer une lampée de whisky de la fiole qui quitte rarement la poche intérieure de ma veste. Parce que je suis encore en costard, il imagine probablement que je suis un fucking consultant enquillant les journées de seize heures, et qui a bien le droit à un coup de gnôle quand il sort des bureaux à minuit la tête pleine de tableurs. Je descends voir à Châtelet si le musicien est toujours là. Et par la onze, puis la deux, regagne la station de la Chapelle pour y passer la nuit. Il est minuit et demi.

La Chapelle

Sur le quai m’attendent deux bonnes âmes, soigneur de moral et porteur de bidons, il y a dans leur besace : quelques gouttes de Génépi, une boîte de bière, un Tupperware de nouilles, une tablette de chocolat, un duvet, une veste polaire. L’un d’eux, habitué à survoler des centrales nucléaires en bimoteur, ou à s’enchaîner aux grilles protégeant les forages d’huile de schiste, donc expert en ces choses-là, louvoyer aux franges de la légalité, trouver les bonnes planques, me fait remarquer, qu’il y a, en enjambant simplement la rampe de l’escalier descendant du quai, un accès à un petit promontoire d’où je pourrai à loisir m’allonger, suivre les opérations nocturnes de la station, échapper aux contrôles. C’est ce que je fais ; une fois l’avant-dernier métro entré en station, hop, de l’autre côté du miroir. Le dernier métro passe. Mais : il se mit alors à pleuvoir.

« Votre attention s’il vous plaît, la station va fermer dans quelques instants pour des raisons de sécurité il est formellement interdit d’y rester nous vous rappelons qu’il y a la nuit du courant électrique sur les voies et des trains qui y circulent nous vous remercions de bien vouloir regagner la sortie la fermeture de la station est imminente ». Précédée d’un jingle, cette annonce retentit dans la station une trentaine de fois, au moins jusqu’à deux heures du matin, commandée par qui ? Et quelle valeur peut avoir l’imminence quand elle se prolonge au-delà du raisonnable, et dans un demi-sommeil, assommé par le froid et l’alcool fort, je me confondis en délires intérieurs à me demander si la fermeture des portes n’était pas davantage immanente, dans l’ordre naturel des choses, ce que le jour doit à la nuit. Et puis je crus d’abord passer entre les gouttes blotti tout au fond d’un hydrophobe duvet, mais les averses furent trop fortes et trop répétées à intervalles trop courts si bien qu’au bout d’une heure, j’étais complètement trempé, moi et ma veste de costume, mon sac de couchage, le cortex embrumé, baigné de pensées mouillées et impuissantes, avec en contrebas, le bruit de la circulation, les phares.

Puis les corps de métier prirent possession de la station, je ne fis que les entendre sans pouvoir les voir, échangeant dans une langue qui me semblait par sa sonorité être du polonais, souvenirs de vendanges dans le Beaujolais,  je voulus m’allumer une cigarette, mais ma boîte d’allumettes avait pris l’eau, des forgerons, des électriciens, et puis même des vitriers qui entreprirent de changer plusieurs carreaux fêlés, que mon poste d’observation me permettait eux, d’entrapercevoir, le silence vint vers 4 heures, je me faufilai hors de mon abri, si l’on peut dire, dégoulinant, m’installai sur les sièges moulés en plastique crème de la station, prit en photo, au cas où me demanderait des justificatifs, le panneau d’affichage, « 4h28, direction Nation », et puis continuai grelottant ma lecture. A cinq heures 10, le chef de station fit irruption sur le quai, me salua, puis, comme semblant revenir à lui, mais comment êtes-vous entré, les portes sont encore fermées, dépourvu, et m’en foutant un peu, ne sachant que craindre de pire que ce qui m’était déjà arrivé, je lui fis juste signe, le toit, les échafaudages, ah, vous êtes du chantier, c’est ça ?, me demanda-t-il, et moi bien sûr oui, du chantier, bonne journée, dix minutes après surgirent les premiers et matutinaux voyageurs (puis-je citer René Char et son bandeau des Matinaux ? « Premiers levés qui ferez glisser de votre bouche le bâillon d’une inquisition insensée- qualifiée de connaissance-et d’une sensibilité exténuée, illustration de notre temps, qui occuperez tout le terrain au profit de la seule vérité poétique constamment aux prises , elle, avec l’imposture, et indéfiniment révolutionnaire, à vous. » ) De peau noir, tous, et l’on pourra chercher des explications tant dans la sociologie du quartier que dans celle du travail, à voir quels sont les emplois qui méritent que l’on se lève avant l’aurore, et qui les occupe. Et je ne fis pas long feu, m’enfuyant mon duvet ruisselant sous les bras rejoindre appartement, où je me fis couler un bain chaud dans lequel je fumais une cigarette, essayant vainement de me rappeler précisément de chacun des milliers de visages croisés, et heureux d’être un parmi eux, lessivé.

Turbulences

En avant-première mon article sur le crash de l’Airbus Rio-Paris à paraître dans le numéro de septembre du Tigre, curieux magazine curieux, toujours…

Note. Lensemble des passages placés entre guillemets sont des citations extraites du rapport du BEA (Bureau denquêtes et danalyses pour la sécurité de laviation civile) ou de ses annexes, sur le vol Rio-Paris dAir France du 1er juin 2009. Rapport rendu public le 5 juillet 2012.

Une pluie de cristaux de glace qui par10 000 mètresde haut au-dessus de l’Atlantique, une nuit de printemps, et dans la zone de convergence intertropicale, vient percuter de plein fouet la carlingue de l’Airbus, si bien que dans la cabine, les deux pilotes en poste perçoivent distinctement le son des impacts. Puis, s’engouffrant par de minuscules orifices dans les tubes de sondes situées sous les ailes et qui servent à mesurer les vitesses, les désormais célèbres sondes Pitot à la forme de trayeuse à vache, pourtant chauffées électriquement, comme un grille-pain, comme une bouilloire, comme un allume-cigare,  pour lutter contre les températures glaciaires, s’agglomèrent les uns aux autres, les font givrer ; j’ai en tête le bruit qui accompagne la préparation des cafés glacés, lorsqu’on renverse sur les cubes de glace un expresso juste tiré. Givrées : pas longtemps, trente secondes à peine. Le temps de faire sortir un avion de son domaine de vol avant qu’il ne tombe du ciel comme une pierre, givré, ce joli mot pourtant lorsqu’associé à une orange ou à un ami un peu fou.

Un avion qui répond à la position INTOL puis SALPU, puis ORARO, mais qui ne répond plus à la position TASIL, ces points de report imaginaires aux noms d’atolls polynésiens, ces coordonnées GPS utilisées dans l’aviation civile internationale et qui servent de repères aux pilotes, dessinant les routes des traversées océaniques, car, oui, le ciel a beau être grand, il n’en demeure pas moins balisé, avec des voies à suivre ; en l’occurrence, celle du AF447 était : UN873.

 Un commandant de bord qui avait obtenu en 1981 la qualification d’atterrissage en montagne, un copilote place gauche qui devait porter obligatoirement des verres correcteurs, un copilote place droite qui avait effectué au cours des trente derniers jours 61 heures de vol, un atterrissage, deux décollages.

Trois heures que je suis plongé dans la lecture du rapport du BEA (anciennement Bureau étude accident, désormais Bureau d’enquêtes et d’analyses) sur le crash de l’Airbus Rio-Paris, que tout un chacun peut librement et intégralement télécharger sur leur site. C’est lors d’un trajet en train, et à chaque petite secousse, à chaque croisée des rails, je crois être pris dans un trou d’air, et je suis : dans le cockpit de l’appareil à minuit, alors que les plateaux-repas viennent d’être débarrassés, que l’un des pilotes part s’allonger sur la couchette qui jouxte la cabine, et qu’on imagine une ambiance feutrée, dans la tour de contrôle à Dakar, mal climatisée, et assaillie par des nuées de moustiques à cinq heures du matin, tandis que l’agent en poste cette nuit-là tente désespérément, et par tous les moyens, et tous les canaux depuis deux heures, d’entrer en relation, radar, radio, avec l’AF447, à Roissy au petit matin à la cellule de crise, qui vient d’être montée pour délester le Centre de coordination des opérations (COO) d’Air France du poids, moral et matériel, de la gestion de ce vol, et lui permettre de poursuivre sa mission de supervision courante et récurrente des plans de vol de tous les autres avions Air France volant ce matin-là un peu partout comme si de rien n’était, comme un peloton d’hirondelles qu’un coup de feu aurait éparpillé. Et je suis aussi à bord du navire Ile de Sein vingt mois plus tard, alors que deux robots conçus pour les grands fonds et les grands vertiges viennent de remonter à la surface les deux boîtes noires enfin localisées quelques semaines plus tôt à côté de l’épave, posée sur une plaine abyssale, après trois premières missions exploratoires ayant viré au fiasco  ; et puis l’écho sonar a finalement montré un bruit sur une zone d’à peu près 12 hectares au milieu des eaux, qui ressemble sur la photo à une constellation étoilée ; là que se concentraient donc l’essentiel des débris. Juste à côté de l’épave, on a du reste retrouvé plusieurs barils (« déchets navire inconnu »), ce qui en dit long sur certaines pratiques de la marine marchande…Mais donc : lIle de Sein que j’avais vu de mes propres yeux sur les côtes djiboutiennes en 2010, non pas tant en tant que navire d’assistance à la recherche d’épave, mais en tant que navire câblier, en train de déposer dans le lit de la mer Rouge une fibre optique gainée et reliant Port-Soudan à Durban, pour le compte d’Alcatel Lucent. Plongé dans cette lecture comme dans un polar, ce rapport page-turner alternativement traité de sciences cognitives, mode d’emploi d’un Airbus, livret d’une pièce de théâtre, permettant sur ce fait divers entre deux eaux un regard omniscient, le monde autour de moi a disparu, ma tête et mon corps ont régressé à la date du 1er juin de l’année 2009, et quand je lève les yeux et que je regarde par les vitres, je suis étonné que ce ne soient des hublots et qu’alentour paissent des vaches plutôt que des « cunimb ». J’avais déjà connu ce sentiment à Rio, justement, où je vécus durant une année, en 2002, lorsque je m’étais immergé une après-midi durant dans les archives de presse enregistrées sur microfilm de la Bibliothèque nationale, à compulser les éditions dO Globo et de Folha de Sao Paulo, de la semaine ayant suivi l’accident mortel d’Ayrton Senna, pilote brésilien de formule 1, ayant fait un tout-droit dans la courbe du Tamburello sur le circuit d’Imola (Monza) le 1er mai 1994. Les Brésiliens se rassemblant devant les kiosques à journaux tout frais de leurs éditions spéciales en apprenant la nouvelle du drame  à leur réveil le dimanche, les séances de larmes collectives, les trois jours de deuil national. En sortant de la bibliothèque, au square Cinelandia, huit années après la collision, j’avais été étonné, vraiment, de voir les gens marcher et rire si simplement, si tranquillement, comme si Senna n’était pas mort, lâché par sa colonne de direction. Une sidération qui avait duré quelques secondes. Ce que procure également la lecture de ce rapport.

 Son incipit est sobre et précis, élégant. « Le 31 mai  2009, à 22h29, l’Airbus A330  effectuant le vol AF447 décolle de l’aérodrome de Rio de Janeiro Galeão à destination de Paris Charles de Gaulle ». A son bord, pour parler des grandes masses, 17 615 kgde passagers, 18 732 kgen soute, 70 400 kgde carburant.  Aérodrome : je croyais le terme réservé à ces endroits d’où, du bout d’une piste tracée au milieu des champs de colza prennent leur envol des petits coucous dont les pilotes portent sur la tête un casque d’aviateur, des bimoteurs, des ULM. Un aéroport de grand tourisme.  Mais non ; aérodrome désigne l’espace dédié aux décollages et aux atterrissages de tous les aéronefs, quand l’aéroport l’ensemble de l’infrastructure, y compris les boutiques duty-free, les douanes. Celui de Rio, le rapport ne le précise pas, porte un deuxième nom : Antonio Carlos Jobim, le pape de la bossa nova, qui composa le standard Garota de Ipanema. C’est un beau nom. On n’imagine pas le premier aéroport parisien s’appeler Roissy-Charles Trenet. 

 Évidemment, il ne s’agit pas ici de résumer l’enquête, ou le contenu du rapport. Ce serait en pure perte. Mais d’essayer de comprendre ce qui dans toute tragédie, dans un accident d’avion, nous ramène à l’homme – au-delà des machines, des écrans. La seule chose qui soit vraiment fascinatoire (six minutes avant le crash : « Heureusement qu’on est en trois trente hein [A330], on ferait pas les malins avec un trois quarante plein [A340] »…suivi de « rires »). Quelque chose comme : Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Meurent. (De quoi meurt-on lors d’un accident d’avion ? est une question que je me suis fréquemment posée. Les rapports d’autopsie cités disent : fractures de la colonne vertébrale, du thorax, du bassin, causées par la force de l’accélération verticale, puis la décélération). De travailler un rapport au temps particulier ; une mise en abîme (en mer) qui de quatre minutes de détresse, fera deux cent vingt pages de rapport, deux ans d’enquête. Quatre minutes qu’on prend le temps d’éplucher, seconde par seconde, chirurgicalement, comme un artichaut, en se posant la question (biaisée) à chaque instant de ce qu’il aurait fallu faire, jusqu’à arriver au cœur. Un rapport au conditionnel, aussi.

Raconter ça comme ça. Cette nuit-là, comme en témoigneront les autres équipages lancés dans des traversées océaniques, le ciel est clair et en demi-lune. Ils sont trois pilotes dans le cockpit depuis le décollage de Rio, un commandant de bord, deux copilotes. Vers minuit, l’un des copilotes part se reposer, on dépasse Recife. Le commandant de bord bavarde avec son collègue, blague au passage du point Rumba (« Il y a de la rumba dans l’air »), se plaint du nouveau système d’éclairage dans l’avion (« C’est pas une réussite »), le vol est en croisière. Mais bientôt – les écrans météo actualisés qui arrivent par satellite montrent sur la route devant eux une masse nuageuse, du gros temps. Le copilote place droite évoque sa volonté de l’éviter (en latéral, ou mieux, en vertical, c’est-à-dire en prenant de l’altitude) – le commandant de bord, qui peut-être en a vu d’autres, ne donne pas suite, propose « d’attendre un peu voir si ça passe ». Puis part se coucher. Délègue la charge des décisions à prendre à ses collègues et à plus tard. Il est deux heures moins dix du matin, et le décor du drame à venir est déjà en place. Le nouveau pilote (PNF : Pilot non flying) qui a seulement « un peu somnolé », prend la place du commandant de bord, à gauche, tandis que son voisin (PF : pilot flying) le briefe succinctement, dans une langue à l’oralité justifiée par le fait qu’il n’imagine probablement pas à cet instant que ces paroles seront un jour rapportées, décortiquées, jusqu’au moindre soupir : « Le petit peu de turbulences que tu viens de voir on va on devrait retrouver la même devant… ». De là l’annonce au personnel de cabine : « On devrait attaquer une zone où ça devrait bouger un peu (…) tu préviens les copains ». Il y a soudainement une odeur bizarre dans l’habitacle. « C’est…c’est l’ozone », indique le PNF à son collègue qui semblait inquiet, mais il n’y a rien d’alarmant, quelques recherches nous apprennent que la couche d’ozone démarre une dizaine de kilomètres au-dessus du sol, l’altitude de l’appareil à ce moment-là, et que l’odeur de l’ozone, qui vient justement du grec ozô, « exhaler une odeur », devient perceptible dans les zones où règne un champ électrique important : qu’elle sent alors un peu comme l’eau de Javel. « C’est l’ozone c’est ça on est d’accord », acquiesce le PF, alors que, comme pour corroborer cette explication dans le ciel éclatent des feux de Saint-Elme, phénomène physique relativement rare, intervenant justement dans les conditions précitées et accrochant à l’extrémité des mâts des bateaux, ou des ailes des avions, des lueurs violacées qu’on appelle alors parfois farfadets. On doit être comme dans un chapitre d’Harry Potter, en pleine nuit, avec ces arcs électriques qui annoncent la foudre, et cette atmosphère soudainement « chaude et ozoneuse ». L’avion, sur proposition du PNF, altère alors sa trajectoire de 5° vers la gauche. C’est bien, mais pas assez, et trop tard, l’avion entre malgré cet écart dans la zone de nuages et de turbulences. Et puis donc, à 2h10, deux des trois sondes PITOT givrent. Les indications de vitesse, incohérentes entre elles, entraînent le désengagement du pilote automatique et de l’autopoussée, alors que retentit dans le cockpit l’avertisseur décrit comme une « cavalry charge ». On imagine quelque chose à base de cuivres. Je pense à la chevauchée des walkyries : est-ce du Wagner ? Une séquence de notes jugée suffisamment anxiogène pour attirer l’attention des pilotes sur la nécessité d’une intervention rapide ? Survenant en situation de croisière, l’incident crée un moment de flottement – pas long, trois secondes, le temps que les anges passent. Le pilote place droite (PF) annonce alors logiquement « j’ai les commandes ». Mais aussi grotesque que cela puisse sembler : confinés dans leur biotope nano-technologique, « les capacités de pilotage des pilotes de long-courrier et/ou ab initio sont parfois faibles ». En mode pilotage automatique et autopoussée (c’est-à-dire 98% de la durée du vol), l’avion dispose en effet de paramètres de protection ; en clair, les actions des pilotes sont bordées à l’intérieur du domaine de vol. Ces derniers peuvent tirer aussi fort qu’ils le veulent sur le manche, l’avion ne prendra jamais une trajectoire telle qu’elle mette en péril la sécurité du vol. Lorsque ces dispositifs cessent d’être opérants, les pilotes pilotent à mains nues. Il n’y a plus de garde-fous. Je pense à une phrase de Miller : « Jetez-vous à l’eau, mais si vous plongez, allez y sans filet, sinon, vous êtes certain de vous noyer ». A partir de là, plus rien ne va. Tout en essayant de maîtriser le roulis et de maintenir les ailes à plat, le pilote met, de manière inconsciente, le petit manche, pas plus grand qu’un joystick, à cabrer durant presque quarante secondes. Si le pilote n’avait rien fait, « l’avion serait progressivement parti en roulis à gauche, mais les variations d’assiette et d’altitude auraient été faibles ». Autrement dit, dès les vitesses à nouveau valides, trente secondes plus tard, l’avion aurait tranquillement repris sa trajectoire de vieux coucou migrateur. Là, l’avion monte en flèche, jusqu’à atteindre11 500 mètres. Surtout, le pilote n’a rien dit de ses intentions. L’absence de verbalisation empêche la mise en œuvre de rétrocontrôles par le copilote, qui probablement,  n’a pas tout simplement pas vu que l’avion grimpait vers les hauteurs.

Pourquoi le PF, sans raisons a priori, monte-t-il ?  Cinq réponses sont suggérées dans le rapport, notamment celle-ci : l’« attirance pour le “ciel clair” ». Le PF avait, dès détection de la couche nuageuse, proposé de l’esquiver en prenant de la hauteur, ce à quoi le commandant de bord s’était refusé. Réflexe en situation de crise : accomplir les gestes que l’on avait anticipés pour l’éviter. Dépasser les nuages, les nuages, les merveilleux nuages de Verlaine. L’atteint-on, le ciel clair ? L’avion décroche à 2h10m54s. Lorsqu’un avion a une trop forte incidence, il n’est plus porté par les airs (un peu de physique : la portance d’un profil dépend de son coefficient de portance et du carré de la vitesse de l’écoulement). Il décroche, et tombe sous le coup des lois de gravitation. Pendant ce temps-là, le copilote place gauche a appelé désespérément, et à une dizaine de reprises, en actionnant une sonnette, le commandant de bord qui mettra près d’une minute trente à revenir en cabine, et ne prendra jamais les commandes, alors que le copilote place droite continue de cabrer et d’en appeler à la pleine puissance des moteurs, sans que rien ne vienne interrompre la trajectoire folle de l’avion vers la mer, qui chute à une vitesse verticale d’environ 200km/h. A 2h11min30s, le PF déclare : « J’ai plus du tout le contrôle de l’avion ». Le pilote place gauche annonce qu’il prend la priorité des commandes, mais au même instant et en silence, le PF se remet à piloter, si bien que les deux pilotes sont en même temps aux manettes, donnant des ordres antagonistes. Le rapport évoque la « déstructuration du travail de l’équipage ». Car : il n’y a pas eu mutinerie ni des moteurs ni des commandes. Ce sont bien les actions de pilotage qui ont mené à la déroute de l’avion. « Les ailes à plat, l’horizon de secours », demande comme un dernier recours le commandant de bord, debout, et on imagine, stoïque, derrière ses pilotes, alors que l’avion vient de passer sous la barre des10 000 pieds. Retentit bientôt l’alarme de proximité du sol. C’est fini.

C’est la découverte des boîtes noires, qui a permis de reconstituer précisément l’enchaînement des évènements, le séquençage de l’accident. Les boîtes noires ; il y en a deux et elles sont oranges. Elles ressemblent à un petit extincteur, recouvertes d’une inscription en lettres capitales : DO NOT OPEN. Au cas où, au détour d’une promenade, disons d’une cueillette de champignons, on tombait sur une de ces boîtes. On imagine la petite étiquette : si vous me trouvez,  rapportez-moi au BEA, 200, rue de Paris 92253 Le Bourget CEDEX. A l’intérieur, comme dans des poupées russes, différentes enveloppes de protection s’imbriquent les unes aux autres ; au bout, la carte mémoire, elle-même protégée par une petite languette en tôle ondulée. Intacte. Ainsi des voix ont reposé pendant 20 mois par3 500 mètresde fonds et 500 barres de pression. Des voix étouffées par les flots. Mécanique des fluides marins et exercices de vocalise. La première écoute doit être un moment épique, où se mêlent la douleur et une folle adrénaline, comme une mauvaise drogue, un acide vérolé. Suées froides et cauchemars. Ce qu’on entend. Les deux dernières heures de conversation dans le cockpit.

Ensuite dactylographiées, elles sont présentées en dialogue, composant une tragédie pire que racinienne avec ses didascalies, (« Bruits de mouvements de feuille de papier »), ses indications de mise en scène (« Réglage du siège »), ses dialogues ciselés : « Au nord de l’Equateur », « ça va turbuler quand je vais aller me coucher », « je suis très mauvais en mémoire des noms », etc. Les injures sont remplacées par des points d’exclamation. Deux secondes avant de rencontrer la mer, le copilote : « (!) On va taper, c’est pas vrai ». Le verbatim non expurgé a filtré dans le livre d’un ancien pilote qui a eu accès aux bandes. Le point d’exclamation était pour « putain ».

Il y a ce qui est écrit : les procédures d’Air France ou d’Airbus qui auraient dû s’appliquer à la circonstance : vol avec une IAS douteuse (Indicated Air Speed) ; vol à l’approche du décrochage. Il y a l’iconographie annexée au corps du texte : la planches des paramètres, vitesse, angle de pente, accélération, vibrations, et qui ressemble, à l’approche du crash, aux courbes de l’appareillage médical, d’un électrocardiogramme, par exemple, lorsque le cœur s’emballe, avec ses grandes sinusoïdes… Mais dans la troisième phase de l’enquête, la plus intéressante, en parallèle de l’analyse des données factuelles, des travaux ont été menés sur  « les facteurs humains ». On y découvre des règles non écrites du pilotage : ce qu’on peut « raisonnablement » attendre de tout opérateur humain (« percevoir un signal sonore bien audible »), ou les capacités professionnelles génériques normalement présentes dans la population des pilotes (« basic airmanship »). « Pour le dire autrement, il s’agissait de répondre à la question : si on substituait un autre équipage à celui-ci, conserverait-on (probablement, probablement pas ; sûrement ; sûrement pas) les mêmes réponses » de pilotage lors de la phase critique ? Et puis aussi un peu d’hypnose, avec « le magnétisme des barres de tendance de couleur verte » qui ont pu induire en erreur les pilotes.

Rio de Janeiro. L’équipage y est resté trois jours en escale. L’enquête a essayé, mais en vain, de reconstituer ce qu’avaient pu être les activités des pilotes, durant ces trois jours, ainsi que les horaires de leur sommeil, afin de mettre éventuellement en évidence une surdose de fatigue (les « facteurs humains »). Comment s’y sont-ils pris ? On ne sait pas ; on imagine : en interrogeant les proches avec qui ont été passées des conversations téléphoniques durant l’escale, en analysant les données contenues dans les badges magnétiques commandant l’accès aux chambres, en sondant le personnel de réception et d’étage de l’hôtel Méridien, situé tout au bout de la plage de Copacabana, près de la pointe de l’Arpoador, là où les eaux du golfe de Guanabara rencontrent celles de l’Atlantique, et où viennent plonger les pêcheurs de poulpe. C’est dans cet hôtel que descendent depuis toujours tous les équipages d’Air France en escale à Rio. Je retrouve de vieilles notes prises lors de mon année passée là-bas, il y a dix ans exactement, qui me font fantasmer sur ce qu’a pu être l’escale. J’imagine que l’équipage a pu, si bien conseillé, aller manger la feijoada à la CasaRosa, sur les hauteurs de Laranjeiras, où le dimanche soir joue ao vivo un orchestre de forro, parcourir en bondihno, le petit train jaune, les rues pavées et en pente du vieux quartier des artistes à Santa Teresa, et s’arrêter siffler une caïpirinha au largo de Guimarães, ou rester à bronzer, trois jours durant, plage de Leblon, chez les nouveaux riches. Ou mieux encore : s’encanailler dans les venelles sales de Lapa, le vendredi soir, et ses « boates » de nuit en enfilade, et ses carrioles où l’on sert de petits verres à shooter de cachaça. Hôtesses, stewards, et pilotes, ont pu faire la fête durant trois jours et trois nuits : c’est tout à fait possible à Rio. Matériellement.  Mais au-delà de la fatigue, ce qu’évoque le rapport, c’est la possibilité que la corporation des pilotes, habituée à des sollicitations importantes du sens visuel, ait pu développer une forme d’insensibilité du sens auditif : l’alarme de décrochage pourtant modelée dans une « voix synthétique », est-il écrit (probablement l’exact contraire de la voix éthérée des speakerines de FIP l’après-midi), a résonné pendant deux minutes au total, STALL, STALL, accompagnée de sous-séquences dites « cricket », sans qu’à aucun moment l’un des pilotes n’y fasse référence ; est-ce à dire qu’ils ne l’ont pas entendue, ou l’ont ignorée ? Les capacités cognitives occupées à d’autres tâches – phénomène de saturation, de « disposition intellectuelle », de compensation, de « sélectivité attentionnelle ». 

Cependant, le rapport, à l’issue des trente pages d’analyse sur les facteurs humains, ne livre pas de réponse claire sur la part de responsabilité incombant aux pilotes. Probablement parce qu’elle n’est pas nulle, et que ce qui est écrit de leurs réactions suffit à le suggérer.

Citations. « Le commandant de bord se montre très peu réactif vis-à-vis des préoccupations exprimées par le PF à propos de la zone de convergence intertropicale. Il ne répond pas à son souci en prenant une décision claire, en posant une stratégie, ou en donnant des consignes ou une recommandation d’actions pour la suite du vol ». Voilà pour le commandant de bord. « Les actions du PF peuvent être qualifiées de brusques et excessives. Par leur amplitude, elles sont inadaptées et ne correspondent pas au pilotage attendu d’une phase de vol en haute altitude. » Voilà pour le PF. Seul le PNF est épargné.

D’autres phrases, simplement annotées, émeuvent par la simplicité du ton. « Dommages à l’aéronef : l’avion est détruit. Autres dommages : sans objet ». Et : « Seul un équipage extrêmement déterminé et ayant une bonne compréhension de la situation  aurait pu exécuter une manœuvre permettant l’éventuelle récupération du contrôle de l’avion ». Encore : « A 11h07, il est annoncé que le vol AF447 est en fin d’autonomie ». On relit la phrase deux fois pour la comprendre. A 11h07, soit neuf heures après le crash, les réserves de carburant sont épuisées. S’il volait quelque part sans que personne ne le sache, il ne peut plus maintenant « matériellement » voler. Autrement dit : il n’y a plus d’espoir.

Quant à moi, je pense soudain que cela fait deux ans que l’aiguille des vitesses sur le tableau de bord de mon scooter est invariablement bloquée sur le zéro. La trajectoire de l’avion, naturellement linéaire jusqu’à l’incident, est un croquis qui dessine ensuite une sorte de tête d’épingle, l’avion partant en boucle et en dérive sur sa droite jusqu’à accomplir un complet demi-tour. Enfin les sondes PITOT qui sont à l’origine du drame ; plusieurs rapports d’incidents avaient précédemment souligné leur dysfonctionnement par givrage dans des conditions métissées de turbulences et de haute altitude. Air France avait demandé à Thales et à Airbus de travailler à une nouvelle génération de sondes permettant d’éviter que ces incidents ne se reproduisent. Les sondes C16195BA, qui depuis, ont intégralement remplacé les sondes C16195AA, ont été installées sur les premiers Airbus de la compagnie le 30 mai 2009. La veille du crash.  

               

 

Oh la Belle rouge…

A paraître dans le numéro d’été du Tigre

« Ménilmontant mais oui madame ; C’est là que j’ai laissé mon cœur ». Trenet a composé la chanson juste avant la guerre de 39, pour célébrer le quartier de son enfance. 80 ans plus tard, la « petite église » du premier couplet, Notre-dame-de-la-Croix, surplombe toujours la colline. Mais l’ancienne gare, qui fut en service jusqu’en 1985 (« Où chaque train passait joyeux »), a été remplacée par une barre d’immeubles modernes, aux 7 et 11 rue de la Mare. La dépose des rails qui suivra donnera naissance à la coulée verte ; les temps changent. Mais restons à Ménilmontant donc, puisque c’est là que ça se passe, Ménilmuche, et remontons la rue en pente qui part de la station de métro homonyme. On dépasse là des bistrots où la pression mousse à deux euros au comptoir, et des traiteurs asiatiques ; 20ème arrondissement, entre Belleville et l’Asie majeure. En haut de la bosse et en sueur, la rue Boyer dévoile sur sa droite, du 19 au 25, les édifices imposants, mais à la simplicité art déco manifeste, de feue la Bellevilloise- façades de briques et de béton armé, baies vitrées. Une plaque de la Mairiede Paris rappelle que s’y déploya là l’une des plus belles aventures coopératives de la 3ème République : « Achat direct au producteur, vente directe au consommateur ». Dans le mur et en vis-à-vis se découpent les mots « Science » et « Travail », en mosaïque, et puis : « La Bellevilloise, 1877-1927 ». Noces d’or d’avec le petit peuple parisien, couleur justement des carreaux de faïence. Demeure l’air entêtant de Trenet : autre époque. Douce France…

Oh la Belle rouge... dans Tiger bell1

Aujourd’hui, l’endroit est devenu « un lieu branché et arty » (Art actuel), « le dernier salon de gauche où l’on cause » (Les influences), etc., 2000 m² à « l’ambiance berlinoise » (Elle) fragmentés en un loft, un club, un forum, un café-terrasse, dans une architecture des grands volumes et de l’art brut, et qui ne laisse de séduire…autant le supplément « sortir » de Télérama, que les guides touristiques anglo-saxons, autant d’avant-gardistes stylistes qui y organisent leur podium qu’Arnaud Montebourg, qui y tint convention en octobre dernier pour y faire de la retape pour sa VIème république : comme si la Bellevilloiseétait devenue la dernière frontière. Un tel unanimisme cependant finit par interroger, et demande justement que l’on aille voir ce qu’il y a derrière la façade (décrite plus haut, mais en trompe l’œil ?). Façade verbale d’abord. A la tête du lieu en effet, un « trio d’agitateurs issu du spectacle vivant, de la production et des médias » (c’est ainsi qu’ils se présentent) qui manie assez bien la novlangue survitaminée de « My little paris » : workshop, nouvelle cuisine bistro, installations – et bien sûr l’ineffable jazz brunch (deux sessions le dimanche; 12h / 15h).

Je suis venu à la Bellevilloise ce soir-là de mars où joue le duo de tango El Balcon, avec le projet d’écrire mon article in situ, et dès que j’ai sorti mes cahiers et stylos, des serveurs tout à fait dans le ton, entre tatouage et nuque longue, s’empressent de s’assurer que je compte bien dîner, que je n’ai pas l’intention de mobiliser une table toute la soirée pour mes gribouillis à jeun; je les rassure en commandant un pichet de côte du Rhône et une entrée à base de poireaux braisés à la pomme et à la fourme d’Ambert: l’addition s’élève déjà à 20 euros. Et puis attablé là, dans le brouhaha des couverts, légèrement enivré aussitôt par le vin et la voix entraînante d’une mujer porteña, le doute me saisit, que suis-je venu écrire ?, et puis que suis-je, sinon un rabat-joie, un peine-à-jouir, avec pour seule compagnie moyennement sociale mes notes dactylographiées disposées devant moi, et que je ne sais plus comment ordonnancer pour leur donner forme et éloquence ? Et vie; s’y côtoient anarchiquement le prix du cocktail Cosmopolite (Eristoff, Cointreau, citron, jus de Cranberry, servi au bar, 9 euros), des extraits de discours que Jaurès prononça en ces lieux quelque cent années plus tôt, dans l’actuel loft, et le montant à l’actif de la société ORIZA, gestionnaire de l’établissement (« ORIZA a pour objet l’acquisition de lieux patrimoniaux ou historiques pour y développer des activités culturelles, évènementielles, et de loisirs », indiquera, à l’onglet “raison sociale”,  le rapport du commissaire aux comptes que je téléchargerai par la suite sur le portail des Echos (8 €), croyant y reconnaître une machine à cash,  mais en fait de mirifiques bénéfices, ne découvrant que des comptes à peine à l’équilibre, des fonds propres réduits à peau de chagrin, et cette mention légale : “Limite de crédit : zéro = entreprise en situation de défaillance et ayant un très fort risque de radiation” – qui me fera envisager quelque société écran, quelque recette non déclarée, quelque système de maquillage des comptes – allégations que sans preuve, je cache entre des parenthèses…) (Renaud Barillet, un des trois associés, que je rencontrerai quelques semaines plus tard, m’avouera qu’effectivement, il y a deux ans, quasi-étranglée par un emprunt d’un million d’euros souscrit au moment de la réhabilisation du lieu (ou disons plutôt transformation) (presque transformisme), la Bellevilloise ne fut pas loin de fermer – que la recette d’un soir au bar, ce n’est pas un secret, ne dépasse pas 3 500 euros, qu’il y a soixante dix postes salariés, peu de travail au noir, et que non, la Bellevilloise n’est pas une vache à lait comme le sont assez rarement du reste les lieux de culture, à l’exception des boîtes de nuit du 8ème arrondissement…[Il me confia cela, alors que nous étions attablés à la terrasse du loft – une gracile serveuse vint nous emmener au cours de l’entretien deux coupes de champagne qu’on était en train de déboucher pour une quelconque “privat” – entendre privatisation, Coca-Cola, Danone, Thompson, et la moitié des entreprises du CAC ayant déjà fait tenir leurs séminaires ou autres séances de team-building enla Bellevilloise – pourquoi plutôt que dans les salons d’un Sofitel que leurs profits pourraient autoriser – je pense: pour le plaisir de s’encanailler… de quitter les tours de la Défense pour les hauteurs du 20e arrondissement, le plus à gauche de Paris] [pour le “social-washing”]. On peut faire une demande de devis en ligne, sur le site dela Bellevilloise, et choisir ses options : vestiaire, mise en lumière. Ou open-bar…)

La Halle aux Oliviers. Les arbres quelque peu empotés ne donnent pas de fruits. Mais c’est, il est vrai, un endroit original, voire magnifique (quoi qu’un peu fake), capable si vous n’y prenez garde, d’anesthésier tout esprit critique, le nom déjà s’inscrivant dans les tendances prescriptrices de l’époque – comme l’Occitane pour les soins de corps ou l’Olivier pour l’édition, une certaine idée de l’élégance et du bien-être…Des guirlandes lumineuses enroulées entre les baies d’un merisier du japon (en plastique ?), du vieux mobilier de brocante, des photophores rouges installés sur chaque table, et une charpente métallique, qui rappelle que la Bellevilloise est un ancien haut-lieu, à la manière d’un haut-fourneau, de la culture ouvrière parisienne; qu’il s’y mena des luttes de classe; qu’on y fit la guerre aux profiteurs. Le dos de la carte plastifiée, dressée sur chacune des tables, réécrit l’histoire des murs, avec un art consommé du story-telling… »Paris des libertés depuis 1877″, « forteresse culturelle ». Aujourd’hui gardée par des videurs lors des soirées clubbing.

J’ai un petit contentieux avec la Bellevilloise, je dois l’avouer. Il y a quelques années, j’y fis un essai comme serveur, qui n’excéda pas 48 heures, au terme desquelles une sorte de DRH à la coule m’indiqua que celui-ci n’était pas transformé, que je n’étais pas montré assez souriant-avenant-enthousiaste-dynamique, autant de qualités cruciales aujourd’hui requises sur toutes les fiches de poste, comme si elles recelaient la véritable essence de l’âme (qu’on y porte la flamme d’un briquet). Pas assez «  alternatif  », suggéra t-elle finalement. J’avais cependant profité de la soirée pour doubler les doses d’alcool fort de tous les cocktails que j’avais servis, ayant quelques scrupules à demander neuf euros pour un mojito fait d’un trait de 2 centilitres de rhum blanc et de quelques feuilles de menthe – justice sauvage.

Il y a cinq mois, j’y suis retourné par un samedi soir polaire, rejoindre des amis que je n’ai jamais trouvés; s’y donnait un concert de jazz manouche (un marqueur du lieu), sur scène divaguant quatre types, à l’unisson en marcels noirs et chapeaux ronds quatre musiciens hilares et repus de leur tziganerie, de leur violon, de leur guitare-poignet cassé, et de leur public dont je faisais partie, mais auquel je n’appartenais pas, univoquement blanc, et dont la nuit et l’ivresse ne parvenaient pas à cacher l’occupation: cadres bancaires junior, consultants en stratégie, monteurs, et quelques étudiants en beaux arts. C’est de là que remonte ce projet d’article: d’un bonneteau musical, de maillots de corps et de sueur, du contentement de soi, et de rémunérations exprimées en kilo euros, et de moi là-dedans, seul, et faisant sonner dans le vide le téléphone portable de mes amis resté dans les poches de paletots d’hiver aux vestiaires: je suis sans, sansla Bellevilloise, et sans ses bourgeois-bohême, pensais-je alors, paraphrasant en esprit Aaron Pessefond et sa chronique avortée du tigre saison quatre. Un article qui aurait pour objet de raconter l’histoire d’un lieu, dans ses lignes de fuites, et contre le dithyrambe systématique, contre la filiation abusive; et contre la spoliation de l’héritage, de demander la curatelle (ils ne savent pas ce qu’ils font). D’écrire un réquisitoire contre la Bellevilloise alors même que personne n’a porté plainte, et quela Bellevilloiseest probablement innocente. Qui pouvant se revendiquer ayant-droits ?

 

belle3bis dans Tiger

L’histoire de la Bellevilloise est consignée dans un ouvrage universitaire corédigé, sous la plume en surplomb de Jean-Jacques Meusy – épuisé – que je consulte sous les petits pots de lumière verte des salles de recherche de la BNF. Yest notamment reproduit in extenso une brochure parue dans un vieux numéro de La Revue Socialiste, (1912), et qui solde l’héritage dela Bellevilloise première phase (1877-1910), signée par Louis Hélies qui fut député de l’Indre à partir de 1924 (ancien ouvrier mécanicien lui-même). La plupart des références de cet article proviennent de ces deux sources.  

La Bellevilloise est fondée en janvier 1877 par 18 ouvriers mécaniciens des maisons Cornély et Barriquand, et deux cordonniers, dans le 20e arrondissement. Elle est alors une coopérative parmi d’autres – s’inspirant des associations ayant fait florès sous le second empire, et qui entend permettre à ses membres de s’approvisionner à quasi-comptant en denrées de première nécessité. Ceux-ci fournissent : pupitres, balances et poids. Le premier arrivage est rapidement écoulé, 2 pièces de vin rouge,15 kgd’huile,25 litresde lentilles,25 litresde haricot, ½ caisse de macaroni, ½ caisse de vermicelles.

Fort de ce succès initial, la Bellevilloise étend rapidement sa base sociale – et commence à se forger une petite notoriété. Au 16, de la rue Henri Chevreau, son premier siège, on loue maintenant aussi une écurie pour y entreposer des vivres ; le loyer total s’élève à 400 francs. De mois en mois, les commandes vont augmentant. 3 briques de savon, 6 douzaines de saucisses, 3 kilos de saucisson de Lorraine, 4 kilos de riz, 2 vessies de saindoux, 2 jambons, 6 paquets de bougies. Il y a dans ces énumérations quelque chose de suranné – de rustique et de simple. Se laver, s’éclairer. Vivre. Le bouquin de Meusy était cité dans une émission de France Culture,la Fabriquede l’histoire, Histoire de la nostalgie. C’est exactement cela, les boules de naphtaline au fond de l’armoire coopérative d’un projet généreux et pas encore rongé par les mites. Un an et demi après les premières ventes, les recettes se montent à 333 francs par semaine. La répartition n’ouvre encore que le soir, deux fois par semaine. Les coopérateurs s’y relaient derrière la caisse après leurs journées de travail. Il n’y a d’abord pas de salariés, puis un, puis deux. Mais c’est encore l’époque des “carreaux brouillés” – les ventes ont lieu en fond de cour, dans une impasse zolienne, la marchandise achalandée nonchalamment.

On décide cependant de passer à la vitesse supérieure. D’acheter des livres de comptabilité, et d’établir les statuts de la société coopérative. Des épiceries de proximité, succursales dela Bellevilloise, essaiment au-delà même du 20e arrondissement. C’est l’heure des premiers grands choix d’orientation. Faut-il réserver tous les bénéfices résultant de l’activité coopérative à la “propagande politique” (sic), afin de conquérir des sièges électoraux, ou verser le trop-perçu aux sociétaires, dans une stratégie de fidélisation? On opte finalement pour le trop-perçu.

En 1889, après douze années de fonctionnement, la coopérative compte 3000 sociétaires et fait deux millions de francs de chiffres d’affaires. L’histoire dela Bellevilloise “en ses murs” s’apprête à débuter. Le 9 septembre 1892 ; inauguration d’une panification au 23 rue Boyer (encore en location). Début 1897,la Bellevilloise achète le terrain de la rue Boyer pour70 000 F. En mai de la même année, sur la parcelle du 21: ouverture d’une charcuterie en bordure de rue, avec derrière des aménagements pour la salaison. Une buvette en rez-de-chaussé ouvre un an après, au 19. On commence, au 17, la construction d’un long hangar, inauguré en 1901, qui fera office de dépôt de charbon…

Dans les archives numérisées dela BNF, Gallica, je retrouve un exemplaire du journal de la coopérative : “publication semestrielle, organe dela Bellevilloise, société coopérative de consommation civile et anonyme, à capital et personnel variables”, comme l’indique le bandeau. C’est le numéro 44, le seul disponible, ceux qui précèdent et ceux qui suivront se sont perdus dans les limbes de l’histoire…Il est en date du 17 juin1900. C’est aussi la date de l’assemblée générale annuelle qui vient de se tenir dans le gymnase municipal de la rue dela Bidassoa (20e). La première page est en fait un fac-similé de la convocation adressée à l’ensemble des membres; à l’époque, la participation aux réunions est obligatoire – comme le vote l’est encore aujourd’hui dans certains pays, l’absence induisant une retenue sur le livret de coopérateur, seuls les plus de soixante ans étant “non amendables”. Il y est fait mention que : “sur ordre de M. le Préfet dela Seine, il est expressément défendu de fumer et de cracher dans l’enceinte du gymnase et ses dépendances”. La suite du bulletin est le procès-verbal de l’AG ; sa maquette hyperbolise les choix de mise en page du début du siècle, les lettres sont de minuscules pattes de mouche – il faudrait presque une loupe – il y a, j’ai compté, 14 000 signes par page. Le compte-rendu d’AG en fait une douzaine, soit plus de 150 000 signes, largement de quoi remplir un folio. En 1900, on ne plaisantait pas avec la gouvernance coopérative. Les AG ne se résumaient pas, comme c’est bien souvent le cas aujourd’hui, à l’approbation à main levée du rapport moral du président puis au vin d’honneur; non. Bien au contraire même.

On est en effet étonné à cette lecture de constater l’ambiance délétère dans son ensemble dela Belle, comme on commence à l’appeler. A l’ouverture de séance, – premier incident -  des femmes se présentent avec le livret de leur mari coopérateur, mais on leur refuse l’entrée. Quand le citoyen Dufaily monte à la tribune, sa voix est couverte par les huées de l’assemblée. Un autre étant “dégouté de ce qui se passe », « on va jusqu’à dire qu’il faisait des bilans fictifs pour faire hausser le trop perçu ». On lit tout ça avec gourmandise, c’est presque du voyeurisme, on regarde la scène à travers un oeil-de-boeuf qui mène vers les chapeaux de feutre, les pantalons à pince, et les moustaches grisonnantes. Rapport du contrôle : le citoyen Prothin parle de la qualité des vins « qui n’ont pas été bons cette année, et on a mis cela sur le compte des caves, qui ne sont pas bonnes ». Il y a aussi le rapport financier, le rapport de la commission d’enquête, le rapport de la commission des prêts, le rapport de la commission des fêtes, le rapport de la commission sur les accidents, le rapport de la commission sur la création d’un chantier aux charbons. Dans tous ces rapports, il est beaucoup fait référence à l’existence de pots-de-viniers.

Du reste, comme pour corroborer ce qu’on vient d’imaginer, Meusy dans son ouvrage raconte que vers cette époque là, les années 1900, La Bellevilloiseétait confrontée à un “vice de fonctionnement démocratique” – et que la coopérative venait d’être infiltrée par des sociétaires plus désireux de faire des affaires que de promouvoir un nouveau type d’échanges marchands. Deux ans plus tard, à l’AG du Cirque d’hiver, le ménage sera fait ;la Belle pedra la moitié de ses membres, une partie de son capital – comme la MNEF ou l’ARC en des temps plus récents, – mais repartira sur des bases saines, menée par un “cercle des coopérateurs du 20e pour la création d’œuvres sociales”. On décidera alors l’adhésion de la coopérative à la cordonnerie ouvrière, à la chocolaterie ouvrière, à l’assurance ouvrière, et à la fédération des coopératives parisiennes.

Revenons en aux pots-de-vin, qui en sont vraiment ; Hélies raconte qu’à cette époque, lors des adjudications des marchés de vin, on ordonnait aux membres corruptibles de la commission d’achat, qui faisaient les dégustations à l’aveugle, les bouteilles encapuchonnées sur lesquelles porter leur suffrage… en comptant les boutons de manchette. 

Cette préoccupation pour la vinasse (la qualité d’époque autorisant probablement le suffixe), qui revient si souvent dans les écrits d’alors, est symptomatique: compulsant différents numéros du début du siècle de La Revue socialiste, à la recherche d’occurrence surla Bellevilloise, je tombe sur un article au titre mystique, un siècle avant les rumeurs sur Martine Aubry: « L’alcoolisme et le parti Socialiste » (Georges Maurange). Le groupe socialiste à l’assemblée vient de voter contre le texte de loi proposé par le député dreyfusard Reinach, proposant une surtaxe des alcools. L’intègre Maurange, dont Google ne nous renseigne que très peu sur qui il fut, sinon qu’il écrivit « l’irresponsabilité de l’Etat législateur », s’insurge, contre ce qu’il estime être une lâcheté de son camp : « L’alcoolisme est une conséquence du régime qui ne disparaîtra qu’avec le régime capitaliste lui-même ». Il écrit aussi qu’on peut avec des alcooliques faire des émeutes, qu’on ne fera jamais avec des alcooliques une révolution libératrice…Le caviste Nicolas a déjà à cette époque quatre dépôts (un dans le 20ème, 3 dans le 19ème). Aujourd’hui, une des personnes que je rencontre et qui travaille depuis plusieurs mois à la Bellevilloise, m’indique que celle-ci a conclu un accord commercial exclusif avec un alcoolier (Heineken, en l’occurrence), qui lui permettrait d’économiser plusieurs dizaines de milliers d’euros chaque année. Renaud Barillet l’avoue à demi-mot ; « Pendant les premières années, je me suis complètement désintéressé de la marge qu’on faisait sur le demi de bière ». Cette même source m’apprend, pour l’anecdote, que c’est notamment Julien Hollande qui les sert, les dits-demis, lui-même barman. Le 2 mai, c’est devant les écrans géants installés dans la Halle aux Oliviers que le pôle web du candidat socialiste, cornaqué par le grand frère Thomas, suivit le débat d’entre-deux tours. La « Riposte party »…

Continuons. Une boulangerie-pâtisserie est ouverte au 23 en 1903.La Belle se lance alors dans une politique immobilière expansioniste, dont il fut écrit que sa finalité était d’en faire “un instrument de lutte de la classe ouvrière, capable d’aider les grévistes” (en 1906 la Bellevilloisedonne en quelques mois en soutien à ses sociétaires grévistes 10 000 kilos de pain et2000 litres de lait), “les familles dans le besoin” (on distribuait des jouets aux enfants du quartier), et “de permettre aux ouvriers et aux gens modestes l’accès à l’éducation politique et à la culture” (des colonies de vacances prolétariennes sont organisées au château d’automne à Meaux). Un concours d’architecte est lancé en 1906 pour la création d’une Maison du peuple sur les terrains encore en partie nus de la rue Boyer. Le 1er prix est décerné à un jeune architecte, Emmanuel Chaine, membre de l’école du béton armé. Chaine a déjà dessiné le marché aux poissons de Trouville, et l’Eglise de Ercheu (Somme) détruite après la guerre. Son projet est ambitieux : deux étages hauts de plafond, (salle de répétition au premier, vaste salle des fêtes au second). La commission d’analyse des offres apporte des commentaire sur la façade : “les parties basses nous paraissent heureuses, seules les terrasses et combles avec clochetons peut-être superflus, formant une silhouette mouvementée…”. La première tranche (ciment armé, briques) est achevée en 1911, mais seulement du 19 au 21 et seulement sur un étage – le projet en est seulement à son tiers, et les coûts s’élèvent déjà à 350 000 francs contre un budget initial pour l’ensemble de 195 000 francs. Quatre piliers carrés soutiennent la dalle de ciment armé. Quand la Guerredébute en 1914,la Bellevilloise est à son apogée, et compte près de dix milliers de membres. Le bâtiment est finalement inauguré en 1919, et on a du mal à suivre, sur ce qui fut ajouté, reconstruit, modifié du projet initial, mais enfin voilà,la Maisondu peuple est debout. Entre temps, au 25 de la rue Boyer, on a construit, en reprenant les idées maîtresses de Chaine – au premier étage : une bibliothèque populaire (la Semaille, 4 000 ouvrages) – au second : le théâtre Lénine (500 places avec balcons). Nous voilà au seuil des années 20; de très nombreuses œuvres sociales dela Bellevilloise sont basées rue Boyer (harmonie, esperanto, club scientifique ouvrier), les activités commerciales se limitant à la boutique de façade (vins, épicerie, charcuterie) ; et au vaste café contigu (au rez-de-chaussée, sur la gauche,la Choppe, dans lequel Maurice Thorez établira vingt ans plus tard son local de campagne, et dans lequel viendront se désaltérer ses colleurs d’affiche à bicyclette; le café est orné d’un grand vitrail (femme assise au pied d’un arbre) occupant toute la face arrière. Depuis disparu, mais l’appelation de la Choppeest demeurée). Personne n’envisage encore de privatiser le lieu. Mais c’est déjà, un peu, le début de la fin.

Si la construction a coûté beaucoup plus cher que prévu, notamment, est-il écrit, c’est notamment en raison de l’instabilité du terrain – quand l’actuelle équipe reprendra le lieu, en2003, l’Inspection générale des carrières lui demandera de fortifier les fondations, en injectant 700 mètrescube de béton dans 38 puits à36 mètres de profondeur. Le déficit est masqué un temps par des subterfuges d’écriture comptable du directeur de l’époque, dont je crus d’abord par erreur qu’il avait donné son nom de baptême à la rue, Joseph Boyet. Après quarante années d’existence coopérative,la Bellevilloise s’apprête à faire faillite. Mais tout le monde ne s’accorde pas sur l’origine des responsabilité. Sont-ce les “propos contre la coopérative adressés par le curé de Ménilmontant à ses ouailles” ?…Ou les communistes ?…

En effet, en 1924, la Bellevilloiseest passée chez les rouges ; elle participe en propre à une manifestation d’hommage à Lénine à Saint Denis, et au moment de l’affaire Sacco et Vanzetti, un télégramme est envoyé à l’ambassade américaine au nom dela Bellevilloise– son cinquantième anniversaire est célébré dans les pages de L’Huma du 27 novembre 1927. Mais l’explosition des coûts de construction, le fort endettement à la Banque ouvrière et paysanne, et puis, en lame de fond, la crise des années 30 dans les quartiers prolétaire, font que, le prestige historique et le capital affectif demeurant difficilement monétarisables, un jugement déclaratif de faillite est prononcé par le tribunal de commerce du 15 mai 1936 – ironie douce-amère, 15 jours après le Front populaire.

Il demeure cela dit des créances à rembourser, mais vu l’épqoue, le dossier reste longtemps en souffrance. La vente de l’immeuble de la Rue Boyer, le dernier actif dela Belle, est réalisée au pire moment – durant l’occupation. On rembourse comme on peut les petits prêteurs – beaucoup perdent de l’argent.

Ensuite chaque bâtiment, ressuscitant de sa belle mort, et loin des affres du projet coopératif, va connaître une existence autonome. Le 23 est touché par deux bombes alliées, le 21 avril 1944, à 0h15, puis 1h50 lors du bombardement de la gare de la Chapelle. Raymond Claude Labourrier le rachète en 45, et en fait une fabrique de sacs et de serviettes d’écoliers (40 ouvriers). En 1978, joli cadeau, il en fait donation à ses enfants, qui le louent à un café-théâtre,La Maroquinerie (nom choisi pour qu’on se souvienne de la précédente affectation des lieux), encore en activité. Du 25, je sais seulement qu’il accueillit la troupe-école de Nils Arestrup, maginfique bandit corse dans un Prophète d’Audiard, puis une école de danse africaine. Quand aux numéros 19/21, ils demeurèrent siamois : rachetés d’abord par Louis-Charles Bourniac, puis, en 1963, par les Ets P. Chaumont confection, puis en 1966, par Organica (organisme de prévoyance des anciens combattants de l’Algérie), qui deviendra Cavicorg. Les bâtiments sont mis en vente en 2000. Des cartons d’archives au kilomètre, des monte-charge, des faux-plafonds, mais l’ossature est encore là. Et aussi : le génie des lieux.

Renaud Barillet connaît depuis quelques années Michel Pintenet, devenu gérant de la Maroquinerie, et qui lui fait visiter les bâtiments abandonnés. Barillet, qui est déjà bien implanté dans le milieu des arts vivants, et souvent sur la route (Circus baobab, année du Brésil en France, scénographie de l’affaire Desombres, etc.) recherche un port d’attache. Séduit et initié par cet immeuble en friche, sans pétrole, mais une idée forte (décloisonner), il recherche des capitaux. En 2000, le 1er tour de table est bouclé ; il y a notamment Rachid Taha, des personnes morales, et déjà les associés actuels, le montage un peu baroque finit en SCI. Il y a ce qu’on me raconte, et que je peux retranscrire, et le reste que je ne sais pas. Ce qu’on me dit : parmi ceux qui ont mis au pot, certains se sentent l’âme de marchands de biens, veulent allotir les espaces pour les vendre en un programme immobilier, là que le retour sur investissement est le plus prometteur. Il y a au total2300 m². Emerge un trio séparatiste, et aux idées minoritaires. Qui finit par trouver la combine: un intermédiaire financier, Foncière immobilière, lequel rachète le lieu pour le mettre à disposition sous couvert d’un bail commercial. Les investisseurs du départ ont été écartés. De 2003 à 2006, c’est l’heure des grands travaux. On loue à des tournages de cinéma (Ozon, par exemple) ces grands lieux qui se vident et s’aèrent, les recettes paient la rénovation, etc. Chacun peut aller voir ce que c’est devenu, je ne m’étends pas. Dès les débuts, il s’agit aussi de donner des gages à ceux qui craignent que, sous l’occupation d’une entreprise culturelle, la mémoire des lieux ne se dégrade – et pas seulement immatérielle. Une association des amis de la Bellevilloise est opportunément montée ; présidée par Arlette Alphaize-Furet (aujourd’hui directrice de salon chez Comexposium, n’a pas répondu à mes messages), avec Meusy en membre d’honneur, et caution morale – 1901 comme une marque, un label, mais c’est surtout l’occasion de signer une convention de rénovation avec la fondation du Patrimoine – obligatoirement tripartite (une association est requise, serait-elle coquille vide), et de lever des fonds publics (700 000 €). Ces deux dernières années, un programme financé conjointement par le mécénat de Total,la Ville etla Région, a donc permis de redonner à l’immeuble partie de son cachet d’antan ; restauration des baies vitrées, des balcons, des mosaïques. Une marquise en verre et fer forgé doit été reconstruite dans le jus de l’époque. On pourra y lire, comme il y a un siècle, « Emancipation ».

Il y a quelques semaines, nous avons reçu au Tigre un dossier de presse de la Bellevilloise concernant un « nouveau rendez-vous du terroir urbain » : brunch urbain – échoppe des producteurs – table de lecture – ateliers des saveurs – impromptus créatifs – associé à un marché en ligne 2.0, « La ruche qui dit oui ». L’idée de ce rendez-vous : rencontrer des cavistes, fromagers, apiculteurs, « défricheurs des dernières tendances de leur secteur d’activité ». La chargée de communication nous demandait de lui transmettre quelques exemplaires du Tigre, dans l’optique d’une « pérennisation d’un partenariat entre votre titre et notre établissement », contre l’assurance de se voir « offrir un écrin optimisé qui concourra à une belle visibilité pour cette sélection presse des plus qualitatives ». Il ne fut pas donné suite.

J’y suis allé cependant par curiosité un samedi du mois de mai. Il n’y a avait pas grand monde, j’ai acheté un saucisson auvergnat à cinq euros, une naturopathe attendait devant des petits pots de tartare d’algue frais tandis que son compagnon se proposait de m’installer, au dos de mon téléphone mobile, un petit sticker ésotérique pour lutter contre les ondes électromagnétiques. J’ai vu sur le présentoir Technik’art, Colette, Télérama. Au milieu de la Halle, on pouvait déguster la sélection de la semaine de l’assiette du fromager, des petits carrés d’un persillé du beaujolais piqués sur cure-dent, d’une cave orléanaise, dont il était écrit que « pour un bleu, il était quand même doux, onctueux, fondant et ferme »…

On peut voir, je crois, la Bellevilloise, comme un concept store (mais pas tant de biens marchands que de services), dont le brunch dominical ou les nuits zébrées seraient les articles identitaires comme l’est le bar à eau de Colette. Bazar culturel chic, ou vitrine des tendances, il y a naturellement à boire et à manger, mais aussi, à penser (Terra Nova y tient des débats mensuels), à danser (soirées Contradanza de tango), ou à acheter (foire d’art abordable). Et où tout finalement se dilue, se nivèle, s’agrège, le bétonneur Vinci et la semaine anticoloniale, la fondation Abbé Pierre et Valérie Pécresse qui y tient aussi son club. (D’ailleurs, Fabrice Martinez, l’un des associés, le concède dans une interview donnée en mars à l’émission BFM Business ; « Nous ne mettons pasla Bellevilloiseau service de la gauche. Nous ne faisons pas de discriminations,la Bellevilloiseest une entreprise privée. » Fabrice Martinez a un homonyme qui est un célèbre trompettiste. Lui a fait carrière dans le marketing ; passé d’abord chez Nike, puis Canal +).

La Bellevilloise, surtout je le crois a peur de la tristesse et de la mélancolie ; sa programmation est une injonction à se mouvoir et à sourire, mais dans une sorte d’hystérie. Les bals du dimanche à 18 h doivent incarner cette « Bellevilloise qui ne souffre pas les angoisses de fin de semaine », dixit la programmation. Une Bellevilloise qui ne connaît pas les bains du dimanche soir, les chemises qu’on repasse pour la semaine à venir, ou la paperasse qu’il faut bien un jour trier.

En 1938, c’est dansla Bellevilloise, choisie pour sa proximité avec le Père Lachaise, mais déjà dissoute que l’on célébra la veillée funéraire lors des obsèques de Virgillio Diaz. A l’époque, les larmes étaient aussi permises- on savait qu’elles faisaient partie de la vie.

J’interroge Renaud Barillet sur ce qui me tient à cœur : le devenir du projet politique. Posant la question, je pense à ça : à cette grande fête prolétarienne de l’été 1905 à Chantilly durant laquellela Bellevilloisefournit le pain pour le repas champêtre. A la politique de bas-prix. Aux consultations médicales gratuites. A ces enfants dela Semaille à qui l’on faisait crier : « Vive les Soviets ». A cette citation griffonnée : « À tous ceux qui ont sollicité leur entrée, on ne leur a pas demandé leur couleur, mais s’ils voulaient travailler à l’émancipation morale et matérielle du prolétariat »…A ce rayon de produits frais de mars 1927 à prix réduits dans lequel tous les chômeurs pouvaient s’y faire servir au vu de leur carte. A ces associations, les joyeux prolos du XXème, les Coquelicots du XXème, le Théâtre Populaire de Marcel Thioreux, qui avaient pignon sur rue, à ce prestidigitateur qui tira un portrait de Lénine de son chapeau.

Ce qui se conçoit bien s’exprime clairement. L’éditorial du magazine bimensuel dela Bellevilloise est en cela édifiant. J’en ai lus trois, et je n’ai jamais compris quel était le propos. Pour le numéro de ce printemps, comme en invite à se rendre aux urnes, les fondateurs de la Bellevilloiseécrivaient : « Pas de raison d’attendre sauf à stagner solitairement dans ce bain de luxe républicain qu’on croit acquis (…). Se mobiliser contre ceux qui veulent nous restreindre à l’espace étriqué auquel nous assignent ceux qui craignent qu’on siphonne leur champagne tiède et qu’on jalouse leurs minables prérogatives ». C’est dans cette prose alambiquée qu’il faut essayer de décrypter un projet politique qui s’ignore, même s’il est régulièrement rappelé.

J’interroge donc Renaud Barillet.

« L’histoire coopérative du lieu, un alibi ? Non, je ne crois pas, en toute franchise, mais oui bien sûr que cela participe d’un fonds de commerce ; on n’a jamais cherché à se cacher de ce qu’avait été le lieu avant nous, mais on n’a jamais dit non plus qu’on allait en faire une copie -  en un siècle le monde a changé. Je suis admiratif bien sûr de la démarche culturelle, artistique, commerciale au sens noble du terme, des pionniers de la coopérative de 1877, de la création de cette bibliothèque populaire, de ce dispensaire qui offrait des soins gratuits aux plus démunis ; mais aujourd’hui, à la différence de 1877, il y a l’Etat providence,la CMU, la puissance publique qui se charge de la délivrance des prestations médicales. Moi ce qui m’importe, à travers ce lieu, c’est aussi de  rappeler aux jeunes générations qu’il existait déjà il y a un siècle dans cet endroit un bar à vin en ces lieux – même s’il n’était pas référencé par « A nous paris ». Les prix. Les prix. On me parle souvent des prix. – Eh bien nous sommes au prix d’une brasserie d’un certain standing du quartier, comme le Gambetta Café par exemple, mais avec en plus un concert gratuit cinq soirs par semaine ».

N’empêche. Que. A la carte, dont le verso rappelle aussi que c’est bien ici qu’on expérimenta l’idée de Proudhon du « commerce équitable » avant l’heure, la première bouteille de blanc est à 24 €, un côte de Gascogne domaine du joy « l’esprit » bio 2010. En carton de six chez le viticulteur, la bouteille se vend à 4,95 €. Une culbute de 500 %.   

N’empêche. Que. « Maison indépendante fondée en 1877, dédiée à la lumière et à la création », dit le pied de page du magazine. Indépendante peut-être, mais pas marginalisée, et bien main stream –la Bellevilloise pouvant se prévaloir d’une grande bienveillance de la municipalité socialiste, laquelle subventionne d’ailleurs depuis 2011 le fonctionnement à hauteur de 15 000 €.

Renaud Barillet, éclusant son parcours, citait dans ses amitiés et ses rencontres, le nom de la moitié des directeurs de lieux culturels (Gaieté Lyrique, Maison des métallos, 104…) ayant signé à la mi-mai dans le Monde cette ode à Christophe Girard, adjoint de Delanoë àla Culture, « La politique culturelle de Paris est exemplaire », lui demandant de ne pas partir. « Vassalisés », dira Mediapart.La Bellevilloise n’a pas signé, évitant de se compromettre – comme si elle avait une habilité particulière à éviter les pièges – à contourner les chausse-trappes. Le directeur du Lavoir Moderne Parisien, lieu culturel indépendant dela Goutted’or, dans un style un peu différent, n’a pas, lui non plus, signé, mais vient quant à lui de mettre la clé sous la porte, asphyxié par la cessation des subventions municipales. 

 

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Il n’y a en fait pas matière à beaucoup de reproches àla Bellevilloise, ou à ses trois directeurs. Gens charmants. Il y a tout juste de quoi raconter l’histoire d’un renoncement, qui est aussi celui d’une société, où l’on peut faire marketing d’une histoire qui dit exactement le contraire de ce qu’on prétend, où Jaurès devient une marque, où l’esprit coopératif peut parfaitement se dissoudre dans un pacte d’actionnaire, où Total et ses milliards de bénéfice, via sa fondation, peuvent financer la réhabilitation de l’endroit en son jus, et une nouvelle marquise, et pourquoi pas une faucille et un marteau au besoin, où ce qui prime, c’est bien la faculté d’écrire un récit (et c’était l’obsession de tous les sondeurs durant cette dernière campagne présidentielle que de nous expliquer que François Hollande allait gagner, non pas tant parce que ses idées étaient les plus justes, que parce qu’il avait réussi à bâtir le « récit le plus convaincant »), où plus rien ne compte tant, comme projet politique, que le « vivre-ensemble  », qui signifie souvent vivre entre-soi, et que la société du spectacle a bien terrassé les « marchands de haricot », ainsi que les détracteurs dela Belle appelaient les coopérateurs il y a un siècle, pour les remettre à leur « juste » place. Le projet dela Bellevilloise est celui du caméléon (mobilité indépendante des yeux, langue protractile pour attraper les proies à distance, capacité à changer de couleur) plus que du gai rossignol

 C’est en avril, à la Bellevilloise. Dans le Libé de jour, que sur une table à l’entrée, des hôtesses d’accueil distribuent à l’œil, comme si c’était un gratuit, en bradant des abonnements, un encart publiposté, en une, annonce : «  En mai 2012, choisissez le Roi ». En première page intérieure, la suite se déploie: « Votez Rico, le roi de la pomme de terre, votez futile ». Libé fut fondé par Sartre, July et la bande maoïste. La Bellevilloise par 20 ouvriers métallos. Il reste de ces années rouge dans le deux-cas, un décor, une fragrance. On s’en vaporise à peine, et ça sent bon.

Qat Power

Paru dans le Tigre d’hiver, curieux magazine curieux disponible dans les meilleurs kiosques de toute la France.  Signé le Chat.

Dimanche 6 novembre, fête de l’aïd-el-kébir, qui célèbre une quarantaine de jours après la fin du jeune du Ramadan la soumission sacrificielle du prophète Ibrahim (Abraham) à son Dieu. Il est dix heures du matin, le sang des brebis égorgées au garrot au lever du jour en a fini de coaguler. A la marina, le ferry-boat, don du peuple japonais, et qui d’ordinaire le dimanche relie Djibouti à Obock, village de pêcheurs endormi, demeure désespérément à quai. « Il fait relâche, aujourd’hui, m’indique un docker égaré, mais il y a toujours le bateau du qat qui part vers midi ». Evidemment. Une sorte de service minimum à la mode djiboutienne, et qu’aucun jour férié, aucune grève de la corporation matelote, ne saurait empêcher. J’achète mon passage. Peu avant douze heures, une estafette arrive en trombe et se gare devant la jetée ; commence alors le chargement du fret, une trentaine de gros ballots dont on emplit la petite vedette armée de deux moteurs de 80 chevaux. A l’intérieur de chacun, cinquante bouquets qui ne sont pas de chez Monceaux Fleurs, mais bien du terroir abyssin : le qat. L’embarcation chargée jusqu’à la gueule, la ligne de flottaison disparaît sous les eaux ; je monte cependant et trouve à m’allonger directement sur les gros sacs de toile de jute, qui ont le confort et le moelleux des meilleurs multi-spire ; durant la traversée qui dure une heure, je sommeille sur ce trésor végétal, giflé par les vagues que l’embarcation aborde de front et à pleine vitesse…Etrangement, la destination finale n’est pas Obock, mais une petite plage située à trente kilomètres au sud, à l’intérieur du golfe. On m’explique qu’Obock est difficile d’accès par la mer, ouverte à tous les vents sur la façade océanique, à quelques encablures du détroit du Bab el Mandeb, la « porte des larmes » qui fermela Mer Rouge, et dont Henri de Monfreid, voguant dans les années 30 sur son petit boutre, a décrit avec panache les tempêtes et les courants. Que la fin du voyage se fera par la route. Effectivement, un pick-up s’est avancé jusqu’à l’eau, souillant le sable mouillé de la rainure de ses pneus. Une nouvelle fois, la cargaison enchantée est transbordée. Et il n’est pas besoin alors, assistant à cet étrange ballet des hommes les pieds dans la flotte charriant des ballots dans un paysage désertique et silencieux, de trésors d’imagination pour se croire participant à quelque opération de trafic de stups, dans le secret des dieux et à l’insu des douanes. Sauf. Sauf que le qat est une drogue légale. Du moins par ici…

30 minutes plus tard, l’arrivée dans la rue centrale d’Obock a des allures de convoi présidentiel (en démocratie bananière) : comité d’accueil, hommes en arme, bousculade, « sa majesté la qat », comme on la désigne communément, dans la benne arrière d’un vieux pick-up comme sur sa chaise à porteur. Selon une logique qui m’échappe, naturellement, la marchandise est ventilée à toute vitesse entre les petites revendeuses, sans qu’aucun billet ne soit échangé. On a l’art à Djibouti des crédits fournisseurs. Sitôt stockées dans leur petit kiosque de bois, les bottes sont inondées à grande eau, pour garder aux feuilles toute leur fraîcheur, là que réside le secret de leur pouvoir psychotrope.

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Qat. Ou khat. Jusqu’à venir vivre à Djibouti, ce mot ne faisait pour moi référence à rien d’autre qu’à une avantageuse combinaison de lettres permettant au scrabble de placer son « q » sans « u ». Comme l’autorisent aussi les plus usuels et plus inoffensifs « cinq » et « coq ». Cathis edulis. L’illustration de la notice Wikipedia est une superbe molécule en 3D ressemblant à l’Atomium de Bruxelles. Alcaloïde dérivé de la cathénine, catégorie des amphétamines. Arbrisseau de la famille des célastracées, découvert en Occident en 1775 par l’explorateur finnois, Pehr Forskal. Voilà pour la chimie et la botanique. Honni par les bailleurs de fonds et les agences d’aide, qui y voient l’origine de tous les maux djiboutiens, répudié parfois par la diaspora qui a délaissé le broutage pour d’autres plaisirs terrestres, les partagas ou les XO, le qat n’en est pas moins l’un des plus forts symboles de Djibouti ; le socle d’un pays, ou d’une société dont le sarclage ne laisserait rien voir d’autre qu’une terre brûlée. Il n’y a en effet absolument rien à Djibouti, sinon trois bases militaires, un port et quelques fibres optiques blotties dans le fond de l’océan qui amènent la bande passante de l’Internet. Pas d’agriculture, pas d’industrie ; 60% de chômage. Les marqueurs identitaires révèlent aussi l’histoire – ou la géographie ; et si la baguette farinée et le vin racontent les climats et les sols de France propices à la vigne et aux cultures céréalière, alors cet incontestable attribut de la souveraineté djiboutienne dit qu’ici, on s’ennuie, et qu’il faut bien remplir les après-midi d’été (et d’hiver) où les heures s’écoulent comme dans un sablier brûlant. Le qat, qui se consomme en longues séances masticatoires cumulatives, transformées en joutes politiques, concours d’éloquence, ou exercices d’introspection, y aide.

On appelle cela le mabraz. Une demi-heure après l’arrivée du qat, je participe à une telle séance dans une grande pièce pignon sur la grande rue d’Obock. Dans la semi-pénombre, une vingtaine d’hommes, enroulés dans des futah, les jupes traditionnelles, sont assis, le regard vissé sur l’écran de France 24 ou appliqués à trier les meilleures branches parmi la botte qu’ils ont acquise. Devant chacun, une bouteille de coca-cola, un paquet de cigarettes, les indispensables adjuvants à toute séance de qat ; l’amertume des feuilles devant être corrigée par les lentes goulées d’un soda trop sucré, ou d’une tasse de thé noir. Installés sur des coussins, parfois devant une pipe à eau, démarre alors pour chaque participant une après-midi unique, un rituel cependant chaque jour répété. Ce qui importe dans le mabraz, c’est le confort ; une fois la séance débutée, rien ne doit venir la parasiter, aucune tâche domestique, aucune contondance. Alors au gré des affinités ou des proximités se nouent des situations de communication, le qat incitant à la parole débridée, d’aucuns diront logorrhée. On comprendra que le mabraz soit le lieu social par excellence ; celui où se concluent les affaires, se résolvent les conflits, se refait le monde – et la politique. La meilleure des tribunes, un perchoir possible, ou parfois un banc d’assises. Il y a les mabraz des préfets, des notables, et ceux-là sont courus comme on court mondainement les fêtes de BHL à Saint Germain des Prés, ou les parties de chasse présidentielles. Et le mabraz du commun des mortels, comptoir d’un PMU de campagne avec calendrier des postes accroché au mur. Mais il n’est pas de Djiboutien de classe sociale assez basse pour qu’il n’y ait pas de mabraz pour l’accueillir ; cercle de cooptation, longtemps réservé aux seuls hommes, et encore aujourd’hui (bien que la consommation féminine augmente), le mabraz est à fois rotary club ou cercle de troisième âge ; on n’y joue pas à la belote cependant, mais parfois aux dominos, ou plus rarement aux échecs. Le plus souvent, on n’y fait rien d’autre que de mâchouiller. Comme souvent, lorsque j’ai eu l’occasion d’y participer, bientôt, on m’interroge sur le rôle positif de la colonisation… Alors habilement, je détourne le sujet, et demande qu’on me raconte une nouvelle fois François Mitterrand à Obock (il y fit une courte escale au cours de son deuxième septennat, héliporté dans cette ville qui fut la première capitale de la côte française des somalies).   

Une molécule qui permettrait de tenir éveillé le chauffeur de poids lourd devant avaler d’une traite les 750 kilomètresde mauvaises routes de Djibouti à Addis-Ababa ? Qui optimiserait l’état de veille et de concentration de l’étudiant en révision au seuil d’une nuit blanche ? Qui préviendrait la gueule de bois après une soirée de boissons ? Qui accroîtrait la libido ? Ce n’est pas la nouvelle pilule miracle des laboratoires SANOFI, mais bien cette pharmacopée 100% naturelle, et certains des effets que l’on prête communément au qat… Euphorie, sentiment d’invincibilité, de vivacité, d’intelligence. On a bien dit sentiment…Devant de si avantageuses propriétés, on peine à comprendre que le thé abyssin n’ait pas encore dépassé les frontières de son berceau pour séduire la jeunesse occidentale…Plusieurs raisons à cela. Le qat souffre d’abord d’un problème d’image – de posologie. Car il est difficile d’imaginer une drogue dont la prise soit plus inesthétique – par mastication, qui sécrète le jus raffiné par la salive – raffiné au sens de l’industrie pétrochimique, pas du 16ème arrondissement. Il faut bien se représenter cela : de vieux Djiboutiens aux dents souvent cariées mâchonnant pendant des heures ces feuilles jusqu’à constituer une boule verte, protubérance à peine masquée par la réplétion d’une joue déformée, une chique dans les grandes largeurs. « Sève acide, gluante, et idéocide, (…), suc fumant, sève ardente, les hommes puent le khat à fleur de peau ; si on les plantait, ils bourgeonneraient » ; la description est de la romancière djiboutienne Mouna Hodan-Ahmed (Les enfants du khat). Et on imagine mal en effet Frédéric Beigbeder avec des morceaux de feuilles vertes coincés entre les dents (tout autant du reste qu’un pasteur broussard tirant des rails de cocaïne sur le capot d’une berline devant une discothèque). Mais a t-on jamais demander à une drogue d’être jolie ?!!!

Ensuite, le qat est interdit en Europe (classé sur la liste C des psychotropes) (sauf, comme toujours, aux Pays-Bas – et au Royaume-Uni). Enfin, et surtout, le qat doit être consommé 48 heures au plus tard après la coupe – et l’on n’a pas encore réussi à le lyophiliser. Ce qui entraînerait de sérieuses difficultés d’ordre logistique pour quiconque voudrait se lancer dans l’import-export vers l’Europe. Cependant, bien que confidentielle, la consommation semble croître sur le vieux continent. Les saisies douanières augmentent chaque année. Un diplomate djiboutien nous confiait que « toutes les villes desservies par Ethiopian Airlines sont systématiquement livrées ». Et on a arrêté en mars 2010 une petite dealeuse somalienne à Brest que les médias se sont évidemment empressés de rebaptiser qatwoman, c’était trop tentant…Les pirates somaliens qui ont comparu en France en novembre pour la première fois, quand le juge leur a demandé leur profession, ont répondu vendeur de qat

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A Djibouti, le qat n’a en effet pas les mêmes problèmes. Parfaitement légal, importé quotidiennement d’Ethiopie tout juste moissonné, et admis socialement, le Président lui-même « broutant » (terme courant), ce n’est souvent que l’état du portefeuille qui freine la consommation. Car comme tout produit importé, celui-ci est relativement cher au regard du pouvoir d’achat médian, et de récentes études ont évalué à près de 40% son poids dans le budget des foyers – on ne parlera pas du panier de la ménagère…Importé, car rien ne pousse à Djibouti, sauf des mangues, des dattes, et des cailloux. Le Yémen, seul pays à concurrencer Djibouti au niveau de la consommation par habitant, a fait le choix de produire son qat localement – ce qui est perçu par de nombreuses ONG comme une véritable catastrophe, tant les ressources en eau sont limitées, et le qat gourmand d’or bleu. Résultat : les cultures de celui-ci se substituent aux cultures vivrières, comme dans d’autres pays le font les cultures oléagineuses destinées aux agrocarburants – ce que certains chercheurs ont appelé la « narcotisation de l’économie yéménite » (Destremeau, 1990). Quant à Djibouti, le pays a toujours préféré grever sa balance commerciale que sa fragile nappe phréatique ; et tout se passe en Ethiopie voisine. 

Le petit bourg éthiopien d’Awaday est la capitale mondiale du qat – comme Saint-Emilion serait celle du rouge. Situé à une cinquantaine de kilomètres Dire-Dawa, ville nouvelle construite par la Francelors de la création du chemin de fer entre Djibouti et Addis au début du siècle précédent, dans la région caféière du Harrar, ville qui fut (avec Aden) l’une des retraites rimbaldiennes lors de la décade silencieuse d’Arthur, période post-poésie, le village dispose d’une situation géographique, géologique, et climatique idéale. Autour d’Awaday, entre 1700 et 2000 mètres, les champs en terrasse sont hérissés de tours de guets où des gardes armés surveillent jour et nuit les cultures. Chaque fin d’après-midi, l’animation bat son plein au Awaday Stock Exchange, immense marché où le seul produit échangé est le qat ; 5000 exportateurs, cultivateurs, intermédiaires et grossistes palabrent ; les transactions conclues, une armée de petites mains passe toute la nuit à trier les rameaux, à les ranger en botte. 4 heures du matin ; les derniers ballots sont cousus, et on y incorpore quelques brassées de paille humide et fraîche comme l’aurore, afin de favoriser la préservation de la qualité primeur. Puis vite, les camions chargés se mettent en route ; ils doivent arriver à Djibouti avant le soleil zénithal.

Longtemps monopole d’une seule société d’Etat, l’importation s’ouvre progressivement à la concurrence et la lutte pour les parts de marché est intense tant les bénéfices espérés sont grands. En 2010, une mosaïque d’impôts, de droits et de taxes diverses sur le commerce du qat ont rapporté au budget de l’Etat djiboutien 20 millions de dollars, soit 1 point de PIB.

Pendant longtemps pourtant, le qat a été acheminé quotidiennement par avion. Mais il se raconte qu’en 2009, une panne mécanique maintint l’appareil au sol toute la journée. Et que le soir, le pays était quasiment à feu et à sang…Légende des sables ou pas, toujours est-il que le transport se fait par la route depuis deux ans. Et étrangement, le qat arrive à Djibouti deux heures plus tôt qu’auparavant ; aux alentours de onze heures. Les mauvaises langues (et il y en a !) diront que la journée de travail a été de ce fait amputée de deux heures…Vrai ou faux, il est difficile de répondre, dans ce pays où de toute évidence on ne s’est jamais tué à la tâche, les après-midi étant toutes chômées – une étude confidentielle de l’OIT ayant même évalué le temps de travail réel des fonctionnaires djiboutiens à 48 minutes par jour…Tout l’art de décroître… 

Outre d’obérer la croissance économique du pays, on reproche également au qat ses effets néfastes sur la santé publique. Le chef du service de cardiologie de l’hôpital militaire français, Dr Massouré, dresse ainsi l’inventaire de tous les maux que l’on peut éventuellement associer à sa consommation – bien que la production scientifique sur le sujet demeure mince : risques accrus d’accidents cérébraux, de cancer de la bouche, d’hépatite, hypertension artérielle. En réalité, on évoque le plus souvent les dommages sanitaires liés à la pratique du qat par ses marges ; le taux de prévalence du diabète à Djibouti est ainsi l’un des plus élevés au monde, ce qui se comprend sans doute par la consommation massive de sodas lors des mabraz. D’autres risques indirects sont induits par l’état de désinhibition causé par la molécule ; accident de la route, transmission VIH. J’interroge le docteur sur certains des bienfaits de la mastication, notamment du fait de la présence importante de vitamine C dans les feuilles. « Il vaut mieux manger des oranges »…Docte parole…

Retour à Obock, où il est l’heure de la « correction » ; ainsi que l’on désigne la deuxième revue faite de la botte, où l’on finit par accepter de mastiquer les feuilles trop dures, trop sèches, que l’on avait d’abord délaissées. La « salade africaine » a ainsi tout son lexique qui lui est propre ; « mirgan », par exemple, l’état de transe qui vient après quelques heures de mastication… Il est bien là ! J’ai des fourmis dans les jambes, et l’impression qu’un arc électrique s’est formé entre mes deux omoplates. Le front noyé de sueur, j’exsude la cathine par tous les pores sous les pales d’un faible ventilateur. Les derniers rameaux effeuillés, peu à peu, le silence se fait. Mes voisins fument cigarette sur cigarette, la torpeur embrasse la salle commune. C’est le contrecoup de l’état d’alerte extrême qui avait précédé ; latence, langueur, mélancolie. Souvent sans un mot, les premiers se lèvent et quittent le cercle. On a vu des cas de suicide.

Tout à la fois brioche de Marie-Antoinette, poule-au-pot de François Premier, pain et jeux de l’empire de César, le qat est un vestige d’une société qui se regarde sombrer, mais aussi le ciment d’un pays qui n’a rien d’évident : peuplé par une ethnie somaliphone au sud, et afar (donc éthiopienne) au nord, pur produit de la colonisation française, et dont on prévoyait l’implosion à la libération. Le printemps arabe ici aura à peine bourgeonné ; une ou deux manifestations, vite réprimées par la police, et un seul mort. La vertu du qat ? D’acheter la paix sociale ? Mais l’on prévoyait aussi que le Yémen ne s’embraserait jamais, les manifestations populaires s’interrompant à midi pour ce que l’on sait. Et le président Saleh est pourtant tombé.

En 2010,la Banque Mondiale, furieuse de l’absence de débat officiel sur la consommation de qat à Djibouti, a conditionné la continuation de son aide à la réalisation d’une étude d’impact ; mais la parution en mai 2011 de la monographie, intitulée « Comprendre la dynamique du qat à Djibouti », est passée à peu près inaperçue. Ses conclusions sont celles que l’on pouvait attendre ; plus de la moitié des adultes consomment du qat ; le qat est un frein au développement du pays ; il affecte plus gravement les populations vulnérables ; 900 000 heures de travail perdues par jour…   

Aux vierges effarouchements dela Banquecontre les effets socioéconomiques induits par le qat et la perte de productivité qu’il engendre, une banque qui n’a pourtant eu besoin de personne pour détruire au début des années 90 la moitié des économies africaines avec ses programmes d’ajustement structurel, je préférerai cependant toujours le taximan, coca glacé et botte primeur à côté du levier de vitesse, qui après avoir questionné sur la destination, proposera généreusement : « Tiens, t’en veux une ? » tendant une branche aux feuilles ciselées aussi simplement qu’ailleurs on offrirait une cigarette.

 

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