Archives pour la catégorie Volutes

Dormir

55537.jpg

Mince, il venait juste de réussir à s’assoupir enfin il y a quelques minutes, du moins c’est ce qui lui semble, pas s’endormir, non, très loin de là, s’assoupir, s’éloigner du monde réel d’un sommeil aussi léger qu’une plume d’oie, prendre le transport brumeux de la narcose, quitter cette espèce de zone sauvage de la conscience, pour ramper dans celui de l’à-peu-près, du flou, qui grime la ligne de démarcation entre la réalité et les rêves, sauf que là, c’est la réalité qui est le cauchemar, alors chercher à s’évader dans le sommeil comme fou, sinon, quoi, se taper la tête contre les murs, si au moins il avait une arme, la possibilité de la retourner contre lui, ce qu’il ne ferait pas, il éprouverait peut-être le sentiment d’avoir à nouveau une certaine prise sur les choses, et les gens, surtout lui-même, il jouirait peut-être à nouveau du sentiment de maitriser son temps, de ne pas se voir dicter son rythme, ce qu’il avait réussi à faire jusqu’alors, plutôt bien, avec pas mal de brio, à Washington, à Solferino, où l’on venait manger dans sa main plutôt qu’autre chose, et maintenant, c’est tout-à-fait le contraire, il faut se résoudre à attendre, une tambouille, ou un coup de téléphone, ou une chemise propre, surtout oublier ce qu’on a été, quand il suffisait de décrocher la ligne du service de chambre pour que vous soit amené un seau à champagne, un cigare, ou interpeller un conseiller entre deux portes pour se voir déposer un dossier sur le bureau, se raccrocher à ça, à ce souvenir de cette puissance attributaire, regarder sa carte de visite, avec l’insigne bleutée du FMI et ces deux globes qui s’imbriquent, ce morceau de rameau, pour se rappeler ce qu’on a été, que tout ça n’est pas qu’un rêve, ou un cauchemar, ou bien essayer de devenir absent à soi-même, comme hypnotisé par la rapidité à laquelle les événements se sont succédés, et leur violence, entrer en hibernation de sa personne, n’être qu’une veilleuse, pour continuer à vivre sans plus, un arbre décharné en janvier dont la sève coule tout à fait ralentie, et qui plie et ploie sous le vent, et pas autre chose, si l’on résiste, alors on craque, c’est comme de se retrouver avec un jeu bardé d’as et de figures colorées, et puis, hop, la seconde suivante, de faux carrés de sept et de huit, même le meilleur joueur de bridge, le plus inventif, le plus combattif, ne pourra pas grand chose contre cela, on ne fait pas briller le PVC quand on le lustre, il n’a pas de chrome. Alors il venait peut être de sombrer dans quelque chose s’apparentant vaguement à un demi-sommeil, et puis voila qu’il se réveille en sursaut, au bruit du cliquetis de clés dans le couloir, et il faut de nouveau se coltiner toute cette réalité qui remonte, qui avait commencé à refluer et qui remonte, comme une vague que personne n’aurait jamais réussi à surfer, le mascaret, ou plutôt, comme un vomi, l’avant-dernier haut-le-cœur qui vous réveille toujours avant la déglutition, tout cela est tellement grotesque, ce cérémonial d’une inquisition moyenâgeuse, ces portes verrouillées, ces codétenus habillés d’orange comme à Guantanamo, ce rituel vaudou, ces prélèvements, cette parade de témoins, ce rapekit, tellement ridicule, comme si j’étais moi un criminel, prêt à m’enfuir, et à me terrer comme un lièvre pris entre les phares qui se glisse dans les fourrés pour ne jamais en ressortir, comme si ma liberté recouvrée allait me servir à faire la belle, et puis il est bien obligé d’admettre que si, peut être pourquoi pas, fuir, peut être pas l’Amérique latine, pas comme tous ces vrais salauds eux, ces criminels nazis, non, le Maroc par exemple, Mohammed Six est un ami, il m’offrira sans doute l’asile, en tous cas il ne m’extradera jamais, et puis le couscous que prépare Khadîdja, ou la viande du mouton, quand elle a rôti en méchoui dans les petits fours enterrés de la médina, les morceaux brûlants de chair qui se détachent tout seuls qui fondent sur le palais comme une sucrerie, qu’on mange sur place, au moment de payer, de ramener le mouton au riad à Sidi Mimoun, le portant sur l’épaule, et puis en chemin s’arrêter boire un thé chez l’antiquaire,  oui, pourquoi pas le Maroc, mais non, il faudra bien les affronter d’abord, trouver des failles, faire exploser en plein vol le réquisitoire de ce petit procureur, canarder ces soi-disant preuves comme au balltrap, les transformer en poussière, celui qui avait ce coté rugueux et hargneux, oh moins il y a William et Benjamin, eux au moins sont avec moi, ils devraient savoir y faire, ils ont défendu Michael Jackson, mais quoi, il aimerait maintenant téléphoner, envoyer un message à Anne pour lui expliquer, il fouille ses poches pour vérifier que son téléphone n’est plus là, mais bien sûr il n’est plus là, il le sait évidemment, mais parfois une faille, ou un miracle, et Angela, est-ce que quelqu’un l’a prévenue, et puis il y a tellement de choses à faire, tellement d’urgences, ce qu’il avait pensé d’abord quand les deux types étaient venus le déloger de l’habitacle capitonné de l’airbus d’Air France où il s’était senti vraiment et enfin tranquille, il avait commandé un Perrier citron et s’était affalé dans le fond du fauteuil en cuir, en se disant qu’il faudrait parler de cet incident au plus vite en rentrant à Ramzi et à Stéphane, et à Gilles, il faudrait les réunir dès ce soir pour les en informer, que chacun soit prêt, dans les rues de New-York cet après-midi, au restaurant, même dans le taxi le conduisant à l’aéroport, même dans la salle d’embarquement, il sentait comme un embarras, une vulnérabilité, il était resté sur ses gardes, mais quand enfin le douanier lui avait tendu son passeport le saluant d’un grand sourire, have a good trip, et au passage un mot gentil et en français dans le texte sur son destin présidentiel, et qu’il avait pu se glisser dans la carlingue de l’appareil, là il avait eu le sentiment de retrouver un terrain conquis, attrapant l’édition américaine du Monde au passage, sirotant un Perrier plein de bulles, cette espèce de gêne qu’il avait ressenti tout l’après midi dans l’estomac, je suis un peu barbouillé, avait-il expliqué à Camille pour justifier son manque d’appétit, il s’était contenté d’une salade Caesar qu’il n’avait d’ailleurs pas finie, et il avait du se concentrer pour écouter les discussions de sa fille, donner l’illusion d’y être attentif, et pouvoir balbutier quelques mots au sujet de ces nouveaux amis dont elle lui faisait le portrait, de son séduisant professeur de golf, de la beauté des greens de Long Island, il faudra qu’on aille jouer ensemble papa, quand tu auras le temps, il faudrait le faire avant que la campagne ne démarre vraiment, il avait gardé tout le long un œil sur la porte prêt à voir la franchir une équipe du NYPD, s’étant même levé un instant pour gagner les toilettes et se masser les tempes à l’eau froide, bien sûr que non, elle ne dira rien, d’ailleurs il ne s’est rien passé, presque rien passé, il ne se serait rien passé du tout si elle s’était montré un peu plus coopérative, mais soit, elle n’est qu’une femme de ménage au fond, et moi je suis le patron du Fonds, il faudra quand même en parler à Ramzi, voir ce qu’il convient de faire, mais pas maintenant par téléphone, cette nuit à Paris, et puis il avait changé d’avis sur la route de l’aéroport, il avait voulu appeler Ramzi, c’est à ce moment là qu’il s’était rendu compte d’avoir oublié son téléphone, merde, il ne manquait plus que ça, tant pis, avait t-il d’abord pensé, et puis non, il y avait certains messages qui ne méritaient pas d’être lus, pas par n’importe qui, il avait demandé son combiné au taximan pour appeler l’hôtel, attendez je vais me renseigner, avait dit le standardiste, cela avait duré au moins deux minutes, et le soulagement quand on lui avait appris que oui, le téléphone était bien là, sur le comptoir de la réception, et il imaginait alors son correspondant sous les cinq pendules indiquant l’heure à chaque coin des deux hémisphères, et puis Paris, il avait répondu vite et machinalement JFK, en partance pour la France, quand on lui avait demandé où il était et où le lui remettre, sans imaginer un seul instant que cela pouvait être autre chose qu’un geste d’élégance d’un hôtel cinq étoiles, connu et réputé pour la qualité de son accueil, de son service, et le grand soin apporté à sa clientèle, surtout la plus sophistiquée, alors il était après tout normal qu’on daigne lui ramener son téléphone à l’aéroport, chacun pouvait deviner l’importance que pouvait avoir un téléphone quand on était patron du FMI, et là il se disait maintenant, à cette seconde, où il commençait à avoir envie de pisser, oui, et aussi d’en découdre physiquement, avec n’importe qui, et par exemple ce procureur, ou cette salope de noire, putain, si seulement j’avais laissé tomber l’histoire du téléphone, je serais en train de dormir à Bruxelles, dans les draps en soie de l’hôtel Royal Windsor Grand-Place, après avoir rencontré tous ces cons de ministres des finances de l’Eurogroup, il n’y avait que la ministre slovaque, qui trouvait grâce à ses yeux, belle fluette, un peu provocante, il attendait particulièrement ce sommet pour avoir une chance de passer la nuit avec elle, ça n’était pas impossible, pas gagné, mais pas impossible, mais ça ce serait passé différemment qu’avec cette négresse, entre gens civilisés, et là en fait, non, point d’hôtel de luxe, de salle de bain en marbre du Portugal, de jacuzzi, de petits verres d’absinthe au bar – il aimait bien boire de l’absinthe à Bruxelles, la ville de Rimbaud et de Verlaine, il aimait bien faire les choses là où elles devaient être faites, mais cette espèce de paillasse immonde sur laquelle il était vautré, il faudrait dormir, pensa t-il, sachant que c’était pourtant impossible, nettoyer de mon visage ces cernes grises qui me donnent l’air d’être un petit malfrat, il faudrait que je puisse soigner mon bronzage, dormir et retrouver de la lucidité, demain peut-être pourrais-je faire une déclaration à la presse, Bill et Ben s’arrangeront bien pour me faire sortir, il faudrait appeler Obama, et dire que j’ai la ligne directe d’Obama dans mon téléphone portable et que je suis en train de crever à Rikers Islands, là, profond sentiment d’injustice, de qui se moque t-on, n’y a t-il donc personne qui puisse desserrer les mâchoires de cette justice américaine délirante, lui faire lâcher sa proie, qu’elle tient dans ses crocs comme un os en caoutchouc sur laquelle elle bave, n’y a t-il personne qui puisse l’euthanasier, il faudrait que je dorme pour avoir un visage serein demain quand je parlerai à la presse, il faudra demander de la mousse et des lames aux gardiens demain matin, et aussi demander qu’on m’apporte mes costumes, et la Grèce, oui, mon plan pour la Grèce, il avait même à ce moment-là été traversé par cette idée complètement saugrenue prouvant l’altérité de sa capacité de jugement, cette trace d’humour anglais badigeonné de non sens  que l’on peut trouver dans les esprits de ceux qui n’ont pas dormi depuis 40 heures et sont au bord de la crise de nerfs, ne serait-il pas possible d’organiser demain une vidéoconférence avec Angela et Papandreou, il faut qu’on voit pour le plan de relance, il faudrait en parler avec John, mais John Lipsky était déjà parti vers l’Europe pour se substituer à lui, et puis voilà, il regarde son décor cellulaire, sa veste froissée, il sent au dedans son haleine, et puis il comprend qu’il est en train de se fourvoyer, qu’il n’y aura pas de vidéoconférence, que le plan de relance se fera sans lui, ce qu’il avait d’abord pensé quand les deux types dans l’avion lui avaient demandé de le suivre, what is it about ?, et puis mince, quand il avait compris que ce vol partirait sans lui, il faudra trouver un autre vol dans la soirée, mais c’était le dernier vol Air France, contrariété, il me restait un discours à peaufiner, et puis très vite, face au ton qu’employaient les policiers qui lui avaient demandé de le suivre, il avait compris qu’il n’y aurait pas de discours à peaufiner, mais plutôt une ligne de défense, et même pas eu le temps d’en parler à Ramzi, puis-je savoir où nous allons, il avait sillonné dans cette voiture sous escorte New-York en direction du commissariat central, et maintenant, maintenant il faut dormir, mais il y a le cliquetis des clés, il hèle un gardien et demande qu’on lui apporte du papier et un stylo, ce qui est fait, un stylo à bille du baron Bic, il n’a pas écrit avec ça depuis au moins vingt ans, où est ma valise, pense t-il d’ailleurs, les deux Mont Blanc avec leur plume à l’or fin, il prend le stylo s’installe à la petite table, et commence à coucher quelques mots sur le papier, mais sa main tremble comme celle d’un alcoolique au réveil, posant ses yeux sur cette graphie gribouillée et presque illisible, il n’a plus du tout envie d’écrire, soudain, mais plutôt de pleurer, comme un gosse, comme un gosse devant une injustice, ou ce qui lui apparait comme tel, comme un gosse dont on vient de casser le jouet, il sent un sanglot qui monte, la dernière fois qu’il a pleuré, c’est quand Anne a menacé de le quitter après une énième frasque, mais c’étaient des pleurs maitrisés, des pleurs pour l’amadouer, pour dire, je m’excuse, je ne peux pas vivre sans toi, mais là c’est un sanglot d’hystérie qui monte, qui monte, comme une boule de feu, comme la lave d’un vieux volcan, il se mouche bruyamment, il y a des projections de cendres, des fumerolles, et puis non, pas de magma lacrymal, il se ressaisit, cela va un peu mieux, il essaie d’imaginer ce qu’ont pu être les manchettes des journaux français ces jours, il pense à la réaction de Jean-Marie, de Pierre, de Jean-Christophe, ses proches, qui ont du monter au créneau dans les médias en France, et dire des gentillesses à son propos, ça le réconforte un instant, il pense à François Hollande qui doit jubiler, à Martine qui doit s’inquiéter, à Ségolène qui doit faire la roue du paon, il pense à la France qu’il aurait bien voulu conquérir, il se sentait d’attaque, on le disait homme d’appareil et de paillettes, mais il aurait aimé parcourir les marchés du Puy-de-Dôme, les salles de fêtes reculées de l’Ariège, il aurait aimé faire des discours grandiloquents à la tribune de quelque fronton basque, oui il aurait pu, il aurait été bon, il le sait, il a toujours été bon, en tout, rien ne lui fait peur, rien ne lui a jamais fait peur, sauf aujourd’hui, cet enfermement, et cette angoisse claustrophobique qui monte, et qui monte, la peur l’angoisse, il pense à la France de province qui regarde le journal de Tf1 depuis des salons apprivoisés, pendules, chiens assoupis sur le tapis, que peuvent-ils en penser, que faudra t-il leur dire, pourrais-je leur dire un jour, et puis il faut quand même dormir, il aimerait un calmant, ou écouter Erik Satie sur son ipod, cela lui ferait du bien, rien ne pourrait lui faire plus de bien maintenant, avec Erik Satie, j’arriverais sans doute à me relâcher, à relâcher ces muscles qui commencent à n’être que des courbatures, à force d’être bandés comme des arcs depuis quarante heures, se relâcher, lâcher prise, lâcher prise, essayer de dormir, avec ou sans Satie, avec ou sans Anne, avec ou sans draps en soie, dormir.

Image de prévisualisation YouTube

Un poème

…pour commencer la semaine. Ecrit il y a presque deux ans, je crois, mais que l’actualité récente ne dément pas. 

Je l’avais titré ; la cinquième internationale.  

Regardez nous filer dans des cieux toujours clairs/ A la vitesse du son et du seigle et du blé/ De nos spéculations denrées élémentaires/ Car le baril s’effondre tout comme l’immobilier/ Et nos options en stocks deviennent des chimères/ Le temps est aux actions/ Suicidaires

Mais nos comptes bancaires ne connaissent pas de fuite/ Nous connaissons nos droits et nos obligations/ Sont côtées à Wall Street nous surveillons les cours/ Nous ne voulons pas de mal  nous voulons faire le bien/ A la consommation Nous ne voulons pas le pouvoir/ Que le pouvoir d’acheter Les juges et la télé/ Lagardère

Nos amis sur les chaînes dans le poste de télé/ Et nos ennemis aux chaînes au poste à la santé/ Nous aimons la banlieue surtout pavillonnaire/ Nous aimons nos enfants et leurs écoles privées/ Nos paradis fiscaux sont d’ordre artificiel/ Il faut faire bouclier, l’imposition des mains, c’est bon pour les pédés/ Lagardère

On est de bons chrétiens mais seulement pour les nôtres/ Ceux qui peuvent fusionner ceux qui peuvent acquérir/ Ceux de notre lignée, nos filiales préférées/ Celles des filons d’or et de l’argent par les fenêtres/ Vous trouverez portes fermées on préfère vous prévenir/ CGT rmistes classes moyennes et martyre/ Suicidaires

Oh cours de pétrole qui s’envole/ Hérésie/ Oh taxation/ Pénitence/ ISF/ Satan !/ Satan !

Petit peuple gigolo vous usez votre temps/ Vous salissez vos mains Vous sentez la sueur/ Pour nous faire plus riche et plus à notre faveur/ Notre été à la Baule A Chamonix l’hiver/ Nous avons le chalet la villa la piscine/ Et nous avons le temps vous avez notre estime/ Lagardère

Nous avons les licences Nous avons la décence/ Les brevets de pharmacie De bonne moralité/ Nous avons l’honnêteté De cacher nos fortunes/ Nous avons la pudeur de nos pertes et profits/ Surtout de nos profits Quant à nos plans sociaux/ Nous comptons sur l’Etat Pour faire la providence/ Visionnaire

Et notre air supérieur de cadres supérieurs/ Fiche de paie éditée par le grand banditisme/ Nous sommes les justiciers du salaire de la peur/ Mais les bourses s’effondrent et v’là nos couilles qui gîtent/ Au-dessus de vos têtes comme l’épée de Damoclès/ Attention à la chute en golden parachute/ Suicidaire

Et pendant ce temps là à Djibouti…

 

 photo1.jpg

 photo22.jpg

 photo4.jpg 

photo3.jpg

Crédits photo ; le chat qui fume !

Tu m’as dit je t’aime/Je t’ai dit attends/ J’allais dire prends-moi/ tu m’as dit va-t’en

Vendredi matin, sur le parvis de l’hôtel de ville. Je fais signer un manifeste pour la fondation Abbé Pierre, il pleut à moitié, des grappes de touristes s’égrènent sur cet espace tout minéral, quand un autobus se range, les portes s’ouvrent et les baies dégringolent les unes après les autres, roulent par terre, et finissent par se reformer en grappe, avec des appareils photos en pendentif, tout le monde s’en fout plus ou moins, moi le premier, il y a du café chaud sur le stand, et des gens avec qui prendre du plaisir à discuter, c’est la journée nationale de lutte contre la misère, il y a encore du boulot.
Une dame vient vers moi. Elle me dit, vous trouvez ça normal, j’ai 70 ans, et j’héberge chez moi ma fille qui en a quarante, elle arrive pas à trouver de logement, elle a déposé des dossiers dans toutes les mairies, mais ils lui ont rien donné, alors que j’en connais, dont le cas a été réglé en trois semaines, vous trouvez ça normal ? elle parle vite, avec les mains, et quand même une flammèche dans les yeux , qui sertissent un visage joliment ridé.
Elle est kabyle, arrivée il y a plus de cinquante ans en France, rejoindre son mari rencontré là-bas. Elle dit ; au début, ça été difficile. Les trois premières années en tout cas. A cause du temps, et aussi des gens qui discutent moins, il y avait plus de chaleur en Algérie. Après on s’habitue. On s’habitue à tout. Je lui demande si elle se promène, ou fait des courses, ou quoi. Elle me dit ; oh j’aime bien venir me promener ici, on voit toujours de nouvelles choses qu’on n’avait pas vu avant, elle habite à Clichy et elle est venue en bus. Il est presque midi. Je lui demande si elle rentre pour déjeuner. Elle dit, quand on est vieux, manger ou pas, ça fait pas beaucoup de différence, on s’habitue à tout. Surtout elle dit qu’elle aime se promener, à Clichy ou à Paris, tous les jours, avec son petit chien qu’elle tient en laisse. C’est un petit chien vêtu d’une sorte de blouse à carreaux rouge et blanc, et qui a une petite houppette retenue par un chouchou. Elle le coiffe tous les matins. Elle l’adore, le chien s’appelle Gépéto. Avant, elle raconte qu’elle allait dans les musées, mais maintenant on le laisse plus rentrer, alors elle a arrêté d’aller voir des expositions de peinture, elle préfère marcher sous la pluie avec Gépéto. Tous les jours, je vais me promener, elle dit. Mais vous savez, quand vous êtes vieux, une fois que vous avez fini le ménage le matin, il y a plus grand chose à faire ; faut bien s’occuper. Elle lit plus parce qu’elle a des problèmes de vue,. Elle peut plus trop regarder la télé, non plus. A la fin, je lui demande si son mari est mort. Ça paraît presque évident. Et en fait, non, mais il est vieux, elle dit, et il passe ses journées avec ses copains de bistrot, chacun s’occupe de soi.
Cinquante ans de vie à Clichy.

L’après-midi, le décor a changé. C’est le forum des volontariats internationaux en entreprise. J’y vais pour voir. Il y a là EDF, Areva, Bouygues, Nissan, rien que des entreprises philanthropes. Et comme c’est la crise, et que 800 000 jeunes diplômés viennent d’arriver sur un marché de l’emploi aussi actif qu’un lundi de pentecôte, c’est la grande course à l’échalote, peut être 500 jeunes types et jeunes demoiselles, déguisés en entrepreneurs, ou en cadres, avec costume, attaché case, aftershave, ou tailleur, font la queue comme à la boucherie devant chaque stand pour un entretien avec un obscur chargé de ressources humaines sirotant un café en jetant des regards fatigués sur les CV qui lui sont soumis comme autant de bouteilles à la mer, le speed dating appliqué au recrutement. Moi, je ne sais pas trop, je ne sais plus trop pourquoi je suis venu, j’ai ma veste Daniel Hechter coupe marine acheté dix euros chez un fripier la veille, casual business toujours…Alors, je contemple un peu cette ruche effervescente qui ressemble, il faut bien le dire, à un élevage de poulets en batterie, des poulets qui auraient fait des grandes écoles et qu’on aurait soudain mis à la diète, et je fais la queue pour Veolia Propreté. Une petite nénette m’accuse de lui avoir voler sa place. Je rétrograde à l’arrière de la file. Arrivé devant mon interlocutrice, je lui montre mes diplômes, lui dis que je veux être chargé de projet, et travailler au Brésil. Elle me regarde, me dit que chargé de projet, ça ne veut rien dire, et me demande ce que j’ai appris à l’ESSEC. Comme ça serait trop long à lui expliquer, je lui dit que je suis sensible au sourire perpétuel des cariocas, à leur sens de l’accueil et à leur générosité, à la spontanéité des fêtes de rue, et à la persévérance des paysans sans terre. Elle me dit qu’elle me contactera si un poste se créé au Brésil. Et vite, je file, dehors, il fait froid, il pleut, chevauchant un scooter qu’on m’a prêté, j’ai l’impression de recouvrer la liberté.

 




 

julesetjim.jpg

 

Ulysse

Ile de Groix. Un bateau amarré au ponton, et un saladier rempli de langoustines roses et joufflues comme des sexes d’épines. On est trois garçons et une bouteille de muscat de rivesaltes. On se raconte nos histoires de filles, comme les filles savent le faire avec les garçons. Mais on le fait aussi bien qu’elles. On parle des filles qui ont avorté à cause de nous et des filles qui nous ont avorté. Des filles du hockey sur gazon, et de leur frère toxicomane avec qui on a partagé un studio de 25m2. On parle de ce qu’on aime chez les filles, de leur regard rebelle et de celles qui veulent faire de l’audit. De nos ruptures et de nos continuités, de nos lignes de fuite. Heureusement il y a Radiohead et le muscat, du café instantané et la voix de Tom Yorke haut perchée comme sur une crête sableuse. Dans le petit port de plaisance de l’île de Groix, à 20 heures, les nuages deviennent orange accrochés au grand mât. Leurs contours s’électrisent et s’irisent ; sur le port des petits bateaux (Maman ont-ils des ailes ?)c’est l’heure de la vaisselle ou de la lecture, des couples de retraités refont les comptes de 50 ans de vie commune en buvant une tisane ou un digestif, le linge sèche au bastingage, et les mouettes qui crient (au scandale) viennent se baigner dans une nappe d’eau qui ressemble à du bleu pétrole, ou à un tableau d’impressionnistes peint à taches grossières nuancées en vert ou gris. Vert-de-gris. A la capitainerie, il faut acheter un jeton pour prendre une douche chaude, 2 Euros 20, les dix minutes, on se l’est partagé à trois. Et puis on se lève, on file tout au bout de la jetée pour voir le soleil en fuite, lévitant dans l’apesanteur rose comme une boule de billard fashion trendy, et de la poussière colorée monte de la mer. On parle du soleil qu’on ne voit jamais se coucher à Paris et des bières qu’il faut bien dégoupiller à la grosse cuiller.Bientôt plus qu’un gros bourdon d’hélicoptère, des mouettes, et l’idée de plonger à l’eau, de sauter dans le grand trou. Plus tard, les bains de minuit dans une crique, et le plancton phosphorescent à chaque brassée. Finalement, un chien arrive, tirant en laisse son maître. Il sent le chien mouillé. Sa sociabilité m’énerve. Il s’appelle Ulysse.

Image de prévisualisation YouTube

Le ria d’Etel est un bras d’eau douce, une sorte de rivière qui se jette dans la mer à hauteur de Lorient. Quand la mer monte, à cause des courants et des marées, et que l’eau dégringole du ria en sens inverse, la rencontre des deux eaux cheminant de manière contradictoire créée une barre ; la barre d’Etel, qui empêche les bateaux de passer alors. Les vagues naissent sous l’eau et des murs de plusieurs mètres de flotte se dressent sur leurs pattes arrière.
Le long du ria d’Etel, les paysages marins sont marqués par le rappel des prairies ou de l’eau endormie ; la qualité de l’eau salée, mais pas trop, fait que les huîtres prospèrent.
Il y a par là un restaurant qui s’appelle le Saint Guillaume, annexe d’un bassin d’ostréiculteur. « Fruits de mer Plouhinec sur place ou à emporter depuis 1990 » ; c’est une grande peinture sur bois, en extérieur, à côté de la porte d’entrée, qui pose l’ambiance ; à l’intérieur, la décoration est comme à la maison : des petits dessins érotiques, une publicité pour le « Muscadet – Buvez le frais ! », un tableau noir où est consigné la carte des vins. Le menu arrive, feuille blanche A4 plastifiée agrafée sur fond d’une cagette en bois, de celles qu’on remplit d’huîtres et de moules sur les marchés. Il n’y a qu’un menu à douze Euros ; six huîtres creuses, des moules marinières, une boule de glace. C’est simple et délicieux. Pas de chichis, pas de frites, pas de décoration particulière, quelques algues noires sous les huîtres et un grand plat pour les coquilles. Mais le beurre est breton, la mayonnaise maison, la sauce d’échalotes et de vinaigre, la rondelle de citron aussi. On mange à l’extérieur sur des tables en bois, chaises en plastique, de l’autre côté du rivage, des maisons blanches et pas un bruit.
Plus tard, on discute avec le patron, qui refuse de nous dire son prénom, car il nous prend pour des journalistes, avec le stylo encre en prise de notes et le moleskine. Ils sont deux frères ; son frère s’occupe du bassin ostréicole qui est juste là, recouvert par le goémon, lui du restaurant. Il a un tablier bleu, et gueule contre les huîtres d’écloserie, celles qu’on fait tremper dans des bains médicamenteux et qu’on sélectionne pour qu’elles ne soient jamais laiteuses. Il dit prix qui stagne, surproduction, taux de mortalité trop élevé.
Après, au moment du Calva, il dit aussi qu’il a été restaurateur à Paris, que son frère est diplômé de lettres modernes. Quand on lui demande s’il ne regrette pas la vie parisienne, il se met à chanter Ulysse. Heureux qui comme, a fait un long voyage.

Un jour à Gennevilliers

Nicolaj est un ami brocanteur, et aussi un peu magicien. Il restaure du mobilier industriel désuet voire totalement flingué pour en faire des œuvres design et fonctionnelles, ce qui est un bon tuyau, mais demande du temps, de la constance, d’avoir un camion, et de ne pas avoir peur de l’aube, car il faut bien aller courir les brocantes, les marchés aux puces, et les vide-grenier de bonne heure pour y trouver des perles. Il surfe sur la tertiarisation de l’économie française. Il est une personne capable par exemple de donner une nouvelle vie à d’anciens casiers en fer rouillé de la SNCF et d’en faire des meubles de rangement trouvant parfaitement leur place dans un loft de Montreuil, entre les plantes vertes, le monochrome, et l’électro minimaliste. Il sait reprendre les lampes d’atelier qui ont servi un temps ancien à éclairer l’ouvrage de soudeurs, de manœuvre, de tourneurs pour les transformer en lampes de bureaux d’architecte ou de journalistes. Il sait parler aux portails en fer forgé, ou à ce genre de trucs. Il reconnaît à l’œil, avant même d’avoir commencé à gratter avec l’ongle la couche de peinture écaillée, la qualité d’un métal. Son métier est un beau métier, car chaque jour est différent, et on peut participer. D’autres de mes amis travaillent dans le contrôle de gestion, ou l’aide au développement, et ce sont aussi de beaux métiers, mais on ne peut pas vraiment participer.
Aujourd’hui, j’ai accompagné Nicolaj dans une usine désaffectée de Gennevilliers, en banlieue Nord de Saint-Ouen, pour aller retirer du toit une trentaine de grandes lettres de métal, d’un mètre de haut, qui formaient les mots « Pompes à vide » – « Compresseurs » – « Pompes à vide » (deux fois). Les lettres se dressaient tout en haut de la façade, comme à Hollywood, sauf que c’était à Gennevilliers.
On est arrivés ce matin, après avoir loué pour la journée à Kiloutou un groupe électrogène et une scie-sabre, et il pleuvait, ce qui renforçait le charme de l’endroit, comme dans un film de Ken Loach, un téléfilm d’Olivier Marshall, ou un documentaire sur le déclin de l’industrie lorraine, comme dans une chanson de rock garage. L’usine fabriquait autrefois des pompes à vide et des compresseurs, comme indiqué sur le toit. La production s’est arrêtée récemment.
Les poubelles de l’immense entrepôt au rez-de-chaussée regorgeaient encore de gobelets de café et de bouteilles de pastis, preuve que c’était une usine dans laquelle on travaillait. J’ai marché un peu pour voir, dans cette étendue de désolation, avec mon carnet de notes, comme un huissier qui viendrait constater les dégâts, ou un inspecteur des travaux finis pour toujours. Sur les établis, des bombes de néoprènes, des crochets de fonte tombant du plafond reliés à des treuils, au sol des lignes jaunes déjà franchies et des bâches à bulles perforées, des bidons renversés délivrant des petites masses d’huile. Plus loin, des tuyaux de PVC reliés à rien ni nulle part, la France est devenue un pays de services, dans une odeur de fioul, de mazout, de solvants. Des gaines électriques enroulées sur elles-mêmes et accrochées à des poutres pendent dans le vide comme la corde du pendu. Combien de reclassements, combien de départs en retraite anticipée, combien de piquets de grève, et sans la Crise, que se serait-il passé ? L’endroit pose les questions sans apporter les réponses.
J’ai demandé au propriétaire des lieux, qui est aussi l’actionnaire majoritaire, si la production a été délocalisée. Il ne savait pas si on pouvait le dire ainsi, parce qu’elle a été relocalisée en France, et que d’après lui, les délocalisations, c’est toujours en Chine ou en Pologne.  
Ce soir, je suis allé faire les recherches nécessaires sur Internet. L’usine est recensée dans un site consacré au patrimoine historique de Gennevilliers. L’édifice, en béton armé, a été bâti en 1949 par l’architecte Paul Biou. On retrouve également l’édifice dans le cahier de références du cabinet Greenaffair de mars 2009. A sa place, il est prévu la construction d’immeubles de bureaux financés par SPIE Batignolles.

Ce matin, donc. On monte à l’étage dans le bureau de l’ancien directeur du site. Avant que nous nous attaquions aux lettres, il veut que nous signions une convention. Il nous demande si nous avons tous les trois des papiers français, puis il nous fait lecture du texte qu’il a écrit. Il y est explicité que les garde-fous sur le toit sont complètement délabrés, et que nous nous engageons à porter des harnais de sécurité, et qu’il retire sa responsabilité en cas d’accident. Il sait bien que nous n’avons pas de harnais, mais il s’en fout, il veut se couvrir, « on sait jamais ce qui peut arriver, hein ». Lui porte un complet cravate, et revend ainsi, 200 € les trente lettres, plusieurs milliers d’Euros les tonnes de métal incrustées dans l’usine un peu partout et qui serviront de matière première à des ferrailleurs, les vestiges de ce qui servait jadis à fabriquer des pompes à vide et des compresseurs, il dépèce ainsi avant sa future destruction et en toute illégalité son usine…Il n’y a plus d’ouvriers, il n’y a que des charognards, et nous en sommes. On monte sur le toit. On attaque la première lettre. La lame déglutit lentement les tiges de fer blanc qui maintenaient droites les lettres, lorsque la troisième tige saute, la lettre libérée vacille un peu dans le vent, à vingt mètres de haut, juste au-dessus de la rambarde, les passants sur le trottoir nous regardent inquiets, au loin, le panache de fumée d’autres usines, et plus loin encore, le sacré-cœur posé sur Montmartre. Trois heures après, toutes les lettres ont été liquidées, nous regardons notre œuvre en fumant une clope.
Après, il faut descendre les lettres dans le camion. Après encore, il faudra les décaper, les patiner, les lustrer, puis les entreposer, puis les vendre.
Vous pouvez venir admirer les lettres, et d’autres choses aussi, dans la belle boutique que Nicolaj vient d’ouvrir tout près du canal Saint-Martin, rue de l’hôpital Saint-Louis, juste à côté de la rue de la Grange aux belles, dans le 10ème arrondissement.

  mobilierindustriel.jpg

Le trou

Il se croient tout permis. Ils se croient chez eux. Ils ont fermé la circulation, détourné le circuit de collecte des déchets, scellé les plaques d’égout, déployé des batteries anti-aériennes, des escadrons de CRS, un peu de RG, un peu de DST, un peu de BAC aussi sans doute, pourvu qu’il y ait aussi un peu de TNT. Ils ont transformé Strasbourg, « la belle endormie », en une base d’entraînement pour paramilitaires. Ils sont fous. Ils ont même interdit aux Strasbourgeois d’accrocher à leurs balconnets des drapeaux pour la paix, ce qui pourrait être un chef d’accusation d’incitation à la haine. Je vois, j’imagine, le petit marché de la place Broglie, où on allait chercher des légumes pourris pour la ratatouille du vendredi, protégée par les barrières Vauban, les petites ruelles des marchands de livres impraticables, les quais interdits. Des hommes grenouilles patrouillent dans l’Ill et dans le Rhin. Ils craignent une attaque bactériologique. La seule menace que je me souvienne quant à moi avoir subi à l’époque où j’étais encore un chat d’appartement de la rue du Noyer, en face de la place de l’Homme de fer, elle était alcoolique, et elle venait du trou, un caveau de la Krutenau.

Alors pour honorer le sommet de l’OTAN qui commence après-demain, voici un petit poème écrit à Strasbourg à cette époque où le trou nous rendait fou et où l’OTAN n’emportait que le vent.

strasbourg.bmp

Le trou

C’est au trou qu’on était prisonniers volontaires/ D’une caverne aux parois suintant l’humidité/ Comme nos peaux transpirant de sueur et de bière/ Qu’on recomptait les coups sur les verres la buée

Et c’est encore au trou qu’on ne prêtait pas le flanc/ Aux critiques à un sou aux baisers à six francs/ Qu’on pensait notre jeunesse et qu’on pansait nos plaies/ Qu’on prenait les caresses celles qui se présentaient

Et c’est aussi au trou qu’on sacrifiait notre foie/ En toute petite monnaie et qu’on trouvait la foi/ Dans des bières d’abbaye qu’on rachetait nos péchés/ De jeunesse qui n’en finissait pas de mousser

Mais c’est encore au trou qu’on marchait tout le long/ Sur des tessons de verre qu’on perforait nos tongs/ Qu’on éteignait nos clopes dans des fonds d’ mojitos/ Qu’on écoutait de la pop qu’on dansait sur Indo

Et c’est au trou qu’on remettait nos chaînes/ Qu’on se taillait les veines qu’on buvait comme des trous/ Qu’on enfonçait le clou pour s’effondrer tout droit/ Sur la cuvette des chiottes vomir une vodka

Et c’est aussi au trou qu’on n’était jamais sobre/ Qu’on n’était jamais seul qu’il y avait toujours quelqu’un/ Pour refaire le monde sur des notes moins veules/ Ou pour finir la nuit dans le lit d’une blonde

Au trou encore qu’on faisait mousser nos rêves/ A la tireuse à bière qu’on notait nos ivresses/ Sur des bocks de bière et nos illusions d’hier/ Sur des paquets de sèche

Et c’est pourtant au trou qu’on faisait plaisir à voir/ Tout occupés à boire l’âme de tout notre soul/ Qu’on s’avouait vaincus qu’on s’avouait qu’on s’aime/ Qu’on a beaucoup trop bu pour se lire des poèmes

Au trou encore qu’on refusait notre sort/ Qu’on ne faisait pas de sport et qu’on perdait la face/ Quand on nous jetait dehors à l’heures des braves cons/ A l’heure des rats d’égouts r’montant à la surface

Et puis enfin au trou qu’on confessait nos manques/ Qu’on pardonnait nos trop nos excès de nous/ Une vie dissolue depuis trop longtemps/ Que plus rien ne comblait ni la bière ni le trou

Alors au sortir du trou, à deux heures et des clous/ Nous courrions comme des fous à travers les impasses/ Pour trouver un arabe pas pour le tabasser/ Juste pour un kebab pour l’amour consommé

Et les trottoirs noyés sous la bière et les larmes/ Et les têtes tournaient comme les coups de pédales/ De nos bicyclettes pour rentrer nous pieuter/ Dans notre petit trou, loin du trou.

Le vent l’emportera

Retour de Vendôme en train. Joli, ce chapeau posé circonspect sur ce « o » comme la fumée ronde sur une tasse de café brûlant. C’est un peu avant Châteaudun. La campagne sous la lumière grise et bleutée d’une fin d’après-midi nuageuse, un puits de soleil au loin, dans un TER silencieux et qui ne roule pas comme un chauffard, à 300 kilomètres/heure, qui laisse le temps d’apprécier le paysage, vitesse de croisière ferroviaire. Le paysage : tout en platitude. Quelques buses à basse altitude et quelques lignes à haute tension ; des champs d’éoliennes espacées, majestueuses, plantées sur ces terres agricoles. Les pales sont comme des aiguilles effilées, qui tournent en rond avec la régularité rassurante de la pendule du salon, celle qui fit oui et qui fit non dans le salon des vieux le dimanche, dans les chansons de Jacques Brel. Là, c’est un samedi, et les éoliennes s’éloignent au fur et à mesure que le train d’enfonce toujours plus avant sur ces rails qui filent comme sur de bons rails, vers le Nord. Elles sont comme un qui reste sur le quai, agitant son mouchoir dans le lointain. Et on les voit encore longtemps, dressées sur la ligne d’horizon, orchestrant leurs chorégraphies de circonvolutions voluptueuses. Loin des explosions de noyaux atomiques, de fission de neutrons des centrales nucléaires, loin de l’eau trouble des bassins de décontamination radioactif, loin du bruit de l’eau trop longtemps barrée qui s’écoule par centaine de mètres cubes dans les centrales hydroélectriques, en décibels et en écume. Ici, la production d’électricité se fait tout en douceur et en silence, branchée sur la prise de terre.

Les éoliennes sont les moulins de Don Quichotte de la Beauce. Le hasard de l’iPod, j’écoute à ce moment là Aaron, U-Turn Lili (acoustique), sans doute la meilleure chanson possible pour assister à un ballet d’éoliennes. C’est-à-dire qu’elles sont raccords sur la musique, tout est une question d’accord et c’est tacite.

Sur leur front, une loupiote qui clignote pour effrayer les avions. Ces éoliennes sont pleines de mélancolie. Comme animées d’un mouvement vivant, nourries à l’orgone, et pourtant enracinées à cette terre qu’elles doivent électriser. Seules, ou en binôme, je les regarde longtemps défiler à travers les grandes baies vitrées du TER. Jusqu’à ce que la chanson d’Aaron se termine. Alors je la remets au début. Comme ça, trois fois de suite. Et puis c’est presque Paris et on touche les banlieues pavillonnaires. C’est fini.

http://www.dailymotion.com/search/%C3%A9oliennes/video/x8lvy0_le-chat-qui-fume-des-eoliennes_webcam

Un dimanche après-midi

C’est dans un café du dix-huitième arrondissement, un dimanche après-midi. Il est seize heures. C’est un dimanche après-midi et il y a du soleil qui passe à travers la grande baie vitrée, et des gens dans la rue. Il y a un homme d’une cinquantaine d’années qui est assis seul dans un anorak rouge, devant une petite table ronde, en bois verni noir, dont le plateau repose sur un pied en fer forgé. Sur la table sont posées trois barquettes Tupperware.

Une vieille dame arrive, elle vient s’asseoir à sa table, en face de lui. Elle doit avoir 80 ans ou un peu plus ou un peu moins, elle se déplace lentement, et l’homme lui tire la chaise et précautionneusement l’aide à s’asseoir sur le dossier, du côté de la baie vitrée. Elle a les cheveux blancs et lui une barbe grise, et ils se ressemblent.

« Je t’ai apporté des choses, dit l’homme. Pommes de terre aux lardons, salade de fruit, et chou farci ».

La vieille dame soupire, elle lève les yeux au ciel, on se sait pas si elle très fatiguée, touchée par l’attention de son fils et extrêmement gênée, ou simplement irritée par cette ingérence dans le régime alimentaire de sa semaine qui commence. Mais elle ne dit rien.

« Je t’en ai mis deux, des choux, comme ça tu pourras manger avec Chantal ».

« Tu sais, j’ai arrosé les tulipes ce matin, avec mon petit arrosoir, et j’ai sorti les fleurs au soleil », elle lui répond quelques secondes après.

Le serveur arrive. L’homme commande deux Irish Coffee, et il n’y a pas eu de consultation préalable. Tout se passe comme de bien entendu. Deux Irish coffee arrivent sur la table, joliment servis dans des verres à pied, et ça ressemble à un rituel du dimanche.

On n’entend pas leur conversation, les deux parlent bas.

« Oh regarde, une randonnée en roller », dit soudain l’homme.

La vieille femme se retourne et regarde le défilé des jeunes gens en roller dans la rue, c’est un dimanche après-midi, il se passe plus d’une minute avant que tout le cortège ne se soit écoulé comme le sable d’un sablier.

« Alors, ils sont bons, les Irish ? », vient demander le serveur. Il s’excuse de n’avoir pas réussi à reproduire fidèlement les trois couches de whisky, de café noir, et de crème fouettée.

« Cet après-midi, je me suis dit, je vais appeler Maman, et on va aller boire un Irish Coffee ensemble », dit l’homme une fois que le serveur est reparti derrière le zinc.

Après, ils gardent le silence.

L’homme demande l’addition, quatorze euros.

«  C’est cher », dit la vieille dame.

« Non, c’est les prix », lui répond son fils. La monnaie revient, il glisse les pièces dans le porte-monnaie de sa maman, et tous deux se lèvent ensemble et s’en vont.

C’est donc un dimanche après-midi. 

Cadence infernale. |
poésie c'est de l'art ,prov... |
athkanna philosophie |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | aaronjosu
| lectures, actualités et photos
| Auberge-Atelier