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Pierrot la lune et les faiseurs d’éclipse

A propos d’histoires de cartouchages. Dans l’actualité, ces derniers jours, deux histoires qui se ressemblent, deux livres, où à chaque fois il est question d’éthique, une matière dangereuse à manier et explosive comme un bâton de nitrate. Il y a bien sûr l’ode de Pierre Péan à notre médecin de ministre dont les prises de positions ingérentes ont semble t-il parfois pu confiner à la prise d’intérêt. Il y a le livre, et K. qui répond à la tribune de l’Assemblée Nationale, mais qui de manière étrange, n’annonce pas fermement qu’il portera plainte pour diffamation. Ça m’a fait penser à cette réplique de Jean-Claude à Popeye dans les Bronzés :

« - J’sais pas ce qui me retient de te casser la gueule !…

- La trouille, peut-être… »

Je n’ai pas spécialement d’avis sur la question si oui ou non, il y a eu manquement, mais l’épidermie m’inciterait plutôt à donner crédit à Péan, terme qui en grec archaïque désigne un chant d’action de grâces en l’honneur du dieu, dans la mesure où BHL soutient avec une violence mal dissimulée son ami Bernard, parlant de « saloperies », désignant le grand Pan comme un nain qui cherche à se jucher sur les épaules de K.,  quelqu’un qui a « une vie et une œuvre extraordinaire ». Comme je l’ai lu sur un autre blog, « si BHL s’en mêle, c’est que Péan doit avoir raison ».

Mais l’autre inquisition littéraire dont je veux parler aujourd’hui, c’est celle dont a gratifié une journaliste du Nouvel Obs (l’ancien étant défectueux) Pierre Perret après la parution du deuxième tome de ses mémoires, A Capella.

Je suis tombé par hasard sur la réponse de Pierre Perret, publiée dimanche dernier dans le Journal du Dimanche, sans avoir suivi le début de la polémique.

Dans un deuxième temps, j’ai eu sous les yeux l’article pamphlétaire du nouvel Obs dont la virulence du propos m’a surpris. Je ne pensais pas que Perret avec son zizi et ses jolies colonies de vacances pouvait déchaîner de telles passions…

Je ne vous refais pas l’histoire, il y a ici les deux liens qui renvoient vers les deux articles comme autant de renvois d’ascenseur. D’ascenseur social : Pierre Perret est né à Castelsarrasin où ses deux parents, Maurice et Claudia, tenaient le Café du pont.

http://bibliobs.nouvelobs.com/20090129/10277/perret-et-le-pot-aux-roses

http://www.lejdd.fr/cmc/chroniques/200905/pourquoi-tant-de-haine_183895.html

Sommairement, pour ceux qui sont à la bourre ou qui ne savent pas co ment activer un lien (penser alors à activer ses relations), je vous résume l’intrigue.

Perret dans son bouquin, raconte avoir rencontré à maintes reprises Léautaud, l’auteur clochardeux et misanthrope qui écrivait ses romans (que je n’ai pas lus) dans son pavillon de Fontenay-sous-Bois dans une atmosphère saturée d’urine de chat, ce qui est quand même la preuve d’une certaine ouverture d’esprit.

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En me documentant sur le personnage, je lis à l’instant que ses dernières paroles prononcées furent « Maintenant, foutez-moi la paix ». Allusion à peine voilée au conflit israélo-palestinien qui en était à ses premières gesticulations l’année de sa mort en 1956. Problème : la grande Sophie du Nouvel Obs prétend que Léautaud n’a jamais rencontré Perret. Et donc que réciproquement, ça marche aussi. Perret aurait raconté ça à l’époque pour se faire mousser auprès de Brassens qui l’avait un temps pris sous son aile. Moi, j’avoue, j’en sais rien, j’étais pas là. Perret a sommé Sophie d’apporter les preuves au tribunal qu’il n’avait jamais rencontré Léautaud, ce qui est assez finement joué, car il est vrai qu’il est difficile de prouver que quelqu’un n’a pas rencontré quelqu’un, à la limite, l’inverse est plus facile. Mais bon, en fait, derrière toute cette histoire de Léautaud, il n’y a qu’un prétexte à d’autres règlements de compte, où Brassens pointe le bout ses moustaches. Comme moi les miennes. Avec la discrétion d’un chat. Je me suis demandé où Sophie avait glané toutes les infos qu’elle débine dans son article contre Perret comme autant de torches incendiaires, si il y avait un gros travail de terrain derrière, ou quoi. En fait, elle ne fait que relayer une série d’accusations qui ont commencé à essaimer sur les blogs des protecteurs de la mémoire de Brassens depuis décembre. Comme si Brassens avait besoin que quelqu’un s’occupe de sa mémoire et que ses chansons ne suffisaient pas. Les amis autoproclamés de Georges (pas ceux qu’il a vraiment connus) ont même monté une association, Auprès de son arbre, pour prendre Racine (en otage) et sortir les griffes dès que quiconque ose taquiner un tant soi peu la mémoire du Maître. Perret a osé faire descendre quelques critiques sur le catafalque, et les autres sont montés au créneau : sans doute veulent-ils mettre au formol l la grandeur d’âme de Georges de peur qu’elle ne pourrisse, ce qui ne me plaît guerre, car je n’adore pas les batailles mémorielles, pas plus concernant l’Algérie que la Brassensie.

Ce que Perret suggère, c’est que Brassens a jalousé à un moment donné son succès. Après tout, pourquoi pas ? Ça ne retire rien à la valeur de Brassens, ça prouve juste qu’il était bien fait de bois brut. « « Tiens, dit-il en me tendant une cassette qu’il extirpa de la poche de son blouson, c’est Georges qui m’a donné ça pour toi. Il pense que tu pourrais la chanter », raconte Perret qui croit un instant qu’il s’agit d’une chanson de Brassens. « C’était une chanson de comique troupier ».

Alors toute l’armée des douze singes (les Gorilles) de se mobiliser pour délivrer des certificats de bonne moralité à Georges qui n’en demanderait sans doute pas tant, et dont la nature timide rougirait à ces éloges : « Tous les témoignages concordent. Il n’était pas dans la nature de Georges d’être jaloux », affirme le directeur de la revue des Amis de Georges. Ainsi soit-il, puisqu’ils le disent. Et c’est de là que ça a dérapé, et Perret a fini par se faire accuser d’être un fieffé menteur, un enlumineur d’histoire, un plagiaire, allez, encore un effort, et on dira aussi que c’est un pédophile.

Moi, bien sûr, je ne prétends à rien. Ni à la vérité ni au démenti. Je prétends juste au petit plaisir d’écouter une chanson de temps à autre qui rend heureux. Brassens avait pour cela un talent indéniable. Mais Perret aussi.

Et voici juste ici là où je voulais en finir : aux coeurs entrelacés… 

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Une photo

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Bien sûr, personne ne la connaît. Elle s’appelle Marie Marchand-Arvier, et elle est depuis cet après-midi vice championne du monde du super G. J’aime bien cette photo. Il y a d’abord ce qui saute aux yeux, le champagne qui coule à flot contrôlé, et ces deux culs de bouteille armées comme des roquettes. Dans le sport contemporain, on a plus souvent l’occasion de contempler des scènes à base de champagne à l’arrivée des grand prix de Formule 1, lorsque des pilotes qui gagnent à chaque coup de volant une dizaine de SMIC s’aspergent en rigolant, comme des mômes l’été avec des pistolets à eau. Gâtés pourris, les mômes. Il y a aussi du champagne à l’arrivée des transats au long cours, et des bouteilles qui viennent se fracturer contre la coque avant (donc la proue, n’est-ce pas) du catamaran victorieux. Dans les deux cas, le champagne relève davantage de la décoration que d’une tentative un tout petit peu sérieuse de se la coller…Les bulles sont un artifice à destination des photographes (immortaliser l’instant) et des sponsors, mais une fois le champagne imbibé dans les combinaisons ou dilué dans l’immensité salée de la marine, je vois plutôt Michael Schumacher carburer à l’eau plate minéralisée, et Michel Desjoyeaux au calva vieilli.

Ici, sur la photo, l’impression que j’ai, c’est que Marie n’a aucunement l’intention de laisser le champagne s’éventer. Alors il y a certes un peu de gaspillage, et l’une des bouteilles s’écoule en une petite cascade, mais comme chacun sait, il est difficile de boire simultanément au goulot de deux bouteilles. Mais Marie a bien l’air décidé à liquider l’autre bouteille. On ne dirait pas qu’elle boit pour la postérité, mais simplement parce qu’elle a soif, et que le champagne, c’est bon. Là, le fossé entre le sport business où la valeur d’une bouteille de champ’ n’a pas plus de sens, car les Euros pétillent comme des petites bulles énervées, et le sport tout court. D’ailleurs,
la Fédé de ski est réputée pour ses difficultés financières chroniques, et sans rien connaître de la vie ni de la carrière de Marie, et sans jurer qu’elle fait les fonds de tiroir pour s’acheter une paire de moufles en goretex, on peut présumer qu’elle n’a jamais signé de contrat mirobolant pour valoriser son image, et qu’elle ne fait pas de ski pour entrer dans le classement Forbes des grandes fortunes.

On voit derrière les boutanches l’œil décidé, la mèche brune qui dépasse du bonnet blanc (rien à voir avec le blanc bonnet) et la frimousse jolie et éprouvée par l’effort accompli. Pas d’expression de joie impudique, mais juste une poudreuse sérénité et une envie de boire du champagne. Un rayon de soleil oblique. Un ange blanc qui passe à toute allure entre les piquets. Et la médaille d’argent en bas.

 

Nicole Guedj, tout d’ego

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Amphithéâtre Chapsal, à Sciences-Po : états généraux des SDF. En discussion, l’agence Nationale des Français de la rue. Déjà le libellé fait tiquer. Ça fleure bon l’identité un peu trop nationale des clochards. Alors que la question brûle les lèvres du public, il faudra attendre plus d’une heure avant que Nicole Guedj ne se justifie de l’appellation au mieux hasardeuse, au pire discriminante ; elle a conçu le concept en 2003 à une époque où d’après elle « la question de l’immigration ne posait pas de tels problèmes ». Soit. Avant que Sarkosie ne mette le feu au baril de poudre. 

C’était une sorte de colloque organisé cet après-midi à Sciences-Po. Nicole Guedj, ancienne secrétaire d’Etat aux droits des victimes (« les droits sont une illusion, les droits n’existent pas. Vous possédez uniquement ce que vous pouvez défendre, et si vous ne pouvez pas le défendre, vous ne le possédez pas », Helen Zahavi) et secrétaire nationale de l’UMP en charge des questions d’aide humanitaire, pour lancer en grande pompe sa proposition de création d’une agence nationale pour les sans-abri, sorte de guichet unique censé leur faciliter les démarches administratives et rompre avec la spirale de désocialisation. Rien de révolutionnaire, mais une idée pas conne non plus, a priori. Louable même. Sauf que venant de la part d’une nénette dont le patron est Sarkosie, l’initiative pouvait paraître un brin suspecte. On n’avait encore jamais vu Nicole Guedj partager les tentes des Don Quijote ou les paillasses des insomniaques de la rue de la Banque. Mais on n’a rien dit, on a écouté avant de juger. Et on n’a pas été déçu… Nicole, joliment maquillée et tout de noir vêtu, en grande prêtresse libérale, produisant la rencontre, avec de faux airs de Catherine Barma, avait invité tout le gratin de l’aide sociale d’urgence pour venir parler à la tribune de son initiative. Après avoir introduit les débats en alignant les poncifs (« la mobilisation autour du problème des SDF ne doit pas s’arrêter lorsque les températures hivernales remontent », « la question-clé, c’est celle de la dignité », « il n’est pas normal en France que 350 personnes meurent chaque année dans la rue », merci Nicole, on n’y avait pas pensé), la vacuité de sa pensée a pris toute sa mesure lorsque sont venus témoigner les dirigeants des associations de terrain. La différence entre un homme politique (ou une femme, en l’espèce) et un acteur social engagé, c’est que chez le premier, l’art de la rhétorique sert à faire ombrage à une analyse souvent proche du néant, une pensée lisse comme un œuf de poule, alors que chez les hommes de terrain, ce sont les souvenirs et l’expérience qui servent à alimenter et même à sauver parfois une parole souvent balbutiante et déstructurée, mais cependant sincère.

La première à prendre la parole a été Anne Joubert, qui a écrit un bouquin De la zone à l’ENA. A seize ans, comme elle le dit, « à défaut de pouvoir modifier complètement une société que je trouvais tout à fait injuste, j’ai décidé de m’en exclure ». Née dans un milieu bourgeois, elle se barre dans la rue, vivote de squats en squats, ne paie pas les factures d’électricité (« C’est normal de ne pas payer ses factures quand on n’a pas d’argent »), a un gamin à 18 ans. Elle raconte les situations de détresse, la mendicité, le vol. Le public dans son ensemble ressemble au quartier du 7ème arrondissement où se tient la conférence, et l’on a même parfois l’impression d’être à l’ESSEC, ce qui n’est pas un compliment, à voir certains cols de chemise pastel amidonnés dépassés de sous-pulls angora sur lesquels s’épanchent de délicates mèches blondes de garçons, mais il y a cependant une poignée de clochards qui peuplent les rangs. L’un d’entre eux, barbe blanche fournie, longs cheveux gris clairsemés, visage vermillon de la vie au grand air, glousse, l’air de comprendre de quoi elle parle. Nous, on ne peut qu’imaginer. Après quelques années, Anne Joubert a fini par frapper à la porte de ses parents. Elle a repris ses études, est devenue professeur, et est entré à l’ENA par le concours interne.

 uis c’est Xavier Emmanuelli, le fondateur du SAMU Social, qui vient expliquer que la grande exclusion peut s’apparenter au célèbre trouble de stress post-traumatique, névrose qui se manifeste à la suite d’expériences vécues traumatisantes, comme un attentat ou un viol. Sauf qu’en la circonstance ce sont des microtraumatismes tout au long d’une existence qui finissent par bloquer les sans-domicile dans un état d’éternel présent, ou un état de non-lieu et de non-temps, entraînant la disparition progressive du rapport au corps et à l’environnement. Comme il le dit, les clochards qui puent n’ont souvent pas conscience de puer. Le syndrome de la grande exclusion est médico-psychosocial. Guedj a l’air larguée. 

Patrick Henry le relaie, pas l’assassin d’enfant, mais le premier médecin à avoir dispensé des consultations médicales gratuites aux SDF en 1984. 10 années de « street-médecine », 50 000 consultations, pathologies médiévales, amputations d’urgence, « pratiquement tous les clochards de Paris sont passés par mon cabinet ». Il raconte des chaussettes qu’il enlève et des orteils qui viennent avec. L’assemblée, qui plus souvent doit entendre parler de la jurisprudence administrative ou de la philosophie de Hobbes, fait de grands oh !, entre admiration et dégoût. Comme un avertissement à peine voilé, Patrick Henry lance à Nicole Guedj : « Votre agence ne marchera que si le seul, vrai, profond désir de tous, c’est d’aider ceux qu’on a choisi d’aider ». Paul Bouchet, ancien président d’ATD Quart-Monde, lui emboîte la parole. Il raconte que lors des Etats généraux de 1789, participaient certes le clergé, la noblesse et le tiers-état, mais qu’on avait oublié le « quatrième ordre, l’ordre sacré des infortunés, sans feu ni lieu », et que là, pareil, on ne peut prétendre faire des Etats Généraux à Sciences-Po loin de la misère de la rue… Guedj sourit encore, une des choses qu’elle sache le mieux faire, mais un peu niaisement. Deuxième remarque. Sur le fond du projet, la création de l’agence vise notamment au recensement et à l’identification des populations qui vivent dans la rue. « Le fichage, par les temps qui courent, il y a le meilleur et le pire… ». Patrick Doutreligne, délégué général de  la Fondation Abbé Pierre, termine. « Quand quelqu’un est expulsé de chez lui par huissier, on doit protéger ses meubles de la pluie ou des dégradations pendant un délai minimal de deux mois. Mais il n’est rien prévu pour la protection de la personne. Une société qui protège davantage les meubles que les hommes est une société qui a un problème ». Il prévient que l’agence seule ne résoudra rien. « Ce qu’il faut, c’est éteindre le flux des personnes qui arrivent dans la rue. Ne croyez pas, Madame Guedj, qu’avec cette agence, on va assécher le stock ».

Voilà. C’est fini pour les interventions de terrain. Deux hauts fonctionnaires prennent la parole, et ça devient très vite chiant comme un mois de juin pluvieux. Encadrant Nicole, on dirait qu’ils sont ses deux cerbères. La parole est au public. « Banlieue mondiale », gueule étrangement un type. Les questions sont violentes. A toutes, elle répond dans les mêmes termes, comme une automate, mais à chaque fois un peu plus décomposée, comme si on avait oublié de remonter le mécanisme. « Oui, nous allons gagner notre pari. Tous ensemble, nous pouvons trouver la solution ». Mon voisin, le genre sexagénaire, enrage : ce n’est pas la solution qui fait défaut, mais la volonté politique. Je lui demande ce qu’il fait dans la vie : il est vice-président du Conseil d’administration d’Emmaüs. Un type jeune, coiffure punk, attrape la micro, balance les chiffres des régularisations suite à la mise en place du droit au logement imposable pour montrer qu’il connaît ses dossiers, et s’écrie : « Vous êtes du côté de la répression, croyez pas que vous êtes du côté de l’humanitaire. Le printemps sera chaud ! ». A ce moment là, je me dis qu’il a sans doute raison.

Au début du colloque, drapée dans sa bonne conscience catho, Nicole Guedj donnait le change. Mais au fur et à mesure qu’étaient révélés 1. son incompétence 2. son absence totale de légitimité, elle a commencé à perdre peu à peu le contrôle. Devant moi, sur l’écran de contrôle justement, je voyais ses temps devenir luisantes. L’ambitieuse, la femme de pouvoir venue en fait faire un peu d’autopromo, intéressée surtout par son indice de bruit médiatique plus que par le sort des sans-abri. On a tous eu un doute à un moment. Et puis les illusions ont fondu en même temps que son fond de teint et Nicole s’est tue.   

Le bonheur est dans le Prévert

Le bonheur est dans le Prévert tintinPhoto-LeoFerrePrevert

Question marrante posée par le magazine Times la semaine dernière : Tintin est-il gay ?

Mais plus que la question, c’est la réponse proposée par un vieux député britannique, homosexuel et conservateur, qui m’a fait rigoler :

« Un jeune homme sans expérience, androgyne, avec une houppe blonde, des pantalons bizarres et une écharpe, qui emménage dans le château de son meilleur ami, un marin entre deux âges ? »
Hein ! Que répondre à ça ?

Service public gangrené suite.

Avant-hier, je me rends au bureau de poste, à l’angle de la rue Ordener et de la rue de la Chapelle. Rarement des parties de plaisir, les excursions à la poste. Comme les après-midi passées dans l’antichambre de la CAF pour déposer son dossier APL. Comme l’antenne de la Sécu rue des Roses…bureau des pleurs, humanité en déshérence, les administrations publiques sont aussi une manière de prendre le pouls de la société…Néanmoins quand mon tour arrive, derrière le guichet, je suis content de voir un type avec les cheveux longs, le crâne pourtant dégarni, la cinquantaine, un anneau à l’oreille, qui a un air de Léo Ferré, mais en plus sale.

Erreur. Le type n’est qu’une façade de lui-même, un rideau de fumée, un coup d’esbroufe. L’antipathie cachée derrière une paire de jeans délavée.

« Bonjour, je voudrais deux vignettes à 3 Euros 85.

- Des vignettes ! (bougonnant). Et pour quoi faire ? »

Ensuite, il s’est mis à jurer dans sa barbe de trois jours, à insulter l’avenir, à protester avec vulgarité contre l’enfance qui est bruyante dans ses premières années, quand les pleurs s’échappent de la poussette comme un filet d’eau d’une canalisation qui fuit (« salaud de môme ! »), contre la Poste qui édite des nouvelles plaquettes de 12 timbres ce qui complique les opérations de calcul mental (« Putain, c’est pas vrai ! »), contre son imprimante qui n’arrive pas éditer ses vignettes (« Nan mais c’est quoi ce matériel de merde »), dans le texte. J’ai cru au syndrome Gille de la Tourette, mais en fait, ce n’était que de l’incompétence. Ça a duré longtemps. Tout foirait. Au moment de payer :

« Je vous fais une carte bancaire.

- Hum, hum (pestant)… »

Je tape mon code. Le reçu exige une signature de ma part. Bizarre. Montant débité : 3 663 €. Ce con avait oublié la virgule. Contre-valeur en francs : un peu plus de 20 000 balles. Ce qui fait cher les frais d’expédition de mes cartes de vœux.

 

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A ce moment-là, il a fallu rameuter le caissier de l’agence, obtenir l’autorisation d’annulation, ça a pris encore 20 minutes, il n’y avait que deux guichets ouverts et la file d’attente grossissait comme un fleuve en crue sous les giboulées d’avril. Et puis bien sûr, pas un mot d’excuse. Je lui signifie au moment de partir qu’il est un peu light au niveau de la qualité relationnelle, et du service rendu. Il répond en gueulant (et là un peu anar, mais pas comme Léo, anar’ de droite) : « Je suis pas payé pour être sympa » (et surtout branleur, comme Florent Pagny). Cela étant, le problème de la Poste en tant que service public n’est pas le même que celui de la SNCF. La SNCF est un fruit pourri, le genre de nourriture qu’affectionne Nothomb, la Poste n’est qu’un fruit trop mûr avec des vers. Mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain : mettons-le sous pli.

A l’heure où j’écris, j’entends sur France Inter :
la Poste condamnée aux Prud’hommes, un facteur du Lot a cumulé en huit ans 188 contrats à durée déterminée. Elle est belle, la Poste.

 

Prévert. C’est une petite vidéo de 9 minutes, composée de deux séquences de 4 minutes trente. Bon. Il y a une controverse. C’est sur un plateau de télé, une émission littéraire dans les années 70, comme de bien entendu, les cendriers sont pleins, il y a Polac jeune, il y a Mouloudji pas encore mort. Il y a donc aussi un chroniqueur qui tape sur Prévert, qui tape fort et sans retenue, comme pour ramollir un morceau de bœuf avant cuisson (faire exploser tous les vaisseaux sanguins et toutes les fibres nerveuses). En gros, ce qu’il dit, c’est que la pensée et l’art de Prévert, qu’on présente souvent comme un poète libertaire, n’ont aucune valeur contestataire, ne traduisent aucun engagement militant, ne plaident aucune cause, et qu’en plus d’être gentillette, sa poésie est tout à fait banale, et que dans son grenier, il a des dizaines de recueils de chansonniers des années 1870 dont l’art est au moins du même calibre que les petites poésies de Prévert. Que sa popularité est usurpée, la faute à une critique anesthésiée. Quelqu’un lui répond. On entend « artiste populaire », « poésie de la rue et des passages secrets ». Ils sont tous d’accord sauf le premier qui n’aime pas Prévert. Un autre journaliste se met à lire un poème pour tuer toute critique dans l’œuf.

 

La vidéo suivante montre Prévert assis sur une marche d’un escalier en plein air. On ne sait pas trop où c’est, peut-être vers Montmartre. Autour de lui, une classe d’écoliers qui gesticulent comme devant un grand-père un peu grabataire. C’est trois années avant sa mort. Il y a des mômes tout autour de lui, et lui fume. Et puis il commence à réciter un poème, la clope encore à la lèvre, qu’un guitariste de providence accompagne modestement, ça ressemble à Brassens. La même voix caverneuse, et l’air de s’en foutre un peu. « Ce n’est pas vraiment moi qui ai écrit ce poème, dit Prévert, ce sont les Parisiens, au fil des siècles, qui l’ont écrit tout seuls ». Ce sont des noms de rues, le poème s’appelle « Enfant sous la troisième ».

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Un sujet de discussion pour adulte et une bonne vibration pour enfant, généreux et simple, voilà Prévert, exposé à l’hôtel de ville de Paris jusqu’à la mi-février « Prévert, Paris la belle ». Une assez belle balade, où l’on découvre et redécouvre les habituelles luttes des surréalistes, Breton, le chef de bande autoritaire, Prévert qui fait dissidence en rédigeant l’éloge funèbre de Breton encore vivant, dans son journal, un article intitulé « Un cadavre ». Prévert, le dialoguiste et scénariste de Carné. Et Yves Montand, à 30 ans, qui siffle entre ses lèvres les paroles des feuilles mortes, sur un air d’harmonica, dans la dernière scène des « Portes de la nuit ».

Son agenda aussi est exposé : ce sont de grandes feuilles A3 qu’il orne de fleurs aux pétales colorées, chaque jour différentes. Il n’y a pas la date ni le mois, seulement la mention du jour de la semaine. Lundi. Les rendez-vous sont écrits en grosses lettres calligraphiées, adossés à la tige comme des épines. Lundi. Coiffeur. Déjeuner Miro. Dîner Picasso. Parfois, il fait des blagues : dîner René / battre Jeannine (sa femme) / Fesser Michèle (sa fille) / Boire un verre / Faire son autocritique.

Il est mort à 77 ans d’un cancer du poumon.

Il fumait beaucoup et il aimait les chats, il y a des photos qui l’attestent.

 

Savoirs contre pauvreté (mieux que pétrole contre nourriture…)

Savoirs contre pauvreté (mieux que pétrole contre nourriture…) h_4_ill_1138159_09010613_duflo+x1p1_ori

 

Esther Duflo est mignonne et attendrissante, elle a l’air d’avoir le trac. Elle a les traits du visage assez durs, elle ressemble un peu à Florence Rey, qui s’était laissé embarquer dans une virée meurtrière il y a une dizaine d’années à Paris, place de
la Nation, avec Amaury Maupin, le côté chatte effarouchée. Mais elle n’a pas l’air de craindre l’eau froide. Il se pourrait même qu’elle ait inventé l’eau chaude. Elle a aussi une allure d’enfant, la petite cousine d’Amérique (elle est au prof au MIT de Boston), la fillette prodigue de retour au pays, et que scrute avec bienveillance la famille au grand complet venue pour l’attendre. Elle remet en place une mèche noire qui lui tombe dans les yeux, elle avale ses mots à toute vitesse, elle bégaie aussi, et elle a un timbre de voix étrange, comme si elle était ventriloque en fait. Donc on ne peut pas dire que ce soit une grande oratrice. Mais ce qui fait la qualité d’un grand professeur (à 36 ans, la plus jeune de toute l’histoire à se produire au collège de France), c’est la clarté de la pensée. Je me suis assoupi très rapidement, écoutant d’une oreille endormie les développements de ce premier cours d’un cycle intitulé « Savoirs contre pauvreté ». Mais quand je me suis réveillé complètement au bout de trois quarts d’heure, j’ai tout de suite retrouvé le fil, et je n’ai eu aucun mal à refaire l’enchaînement de la pensée, comme si Esther Duflo disait en fait des comptines pour enfant, des choses qui bercent et qui frappent.

Le contenu de son cours alors. D’abord les problèmes des coûts liés à l’éducation. L’éducation pour lutter contre la pauvreté est le thème de cette première séance. De deux natures. Le port du costume (même quand il n’est plus obligatoire, la pression sociale et le poids des traditions induisent qu’il est quasiment imposé de fait) ou les coûts d’opportunité (l’enfant qui va à l’école ne travaille pas dans les champs) fait qu’il existe de vraies entraves financières à la scolarisation à grande échelle dans les pays pauvres. Avec un groupe d’économistes, sur des territoires pilotes, elle a travaillé à la réduction de ces coûts, à partir de bourses, ou de politiques publiques de redistribution. Elle s’est alors rendu compte que les parents adoptent souvent des comportements rationnels dès lors qu’on est capable de leur expliquer pourquoi il est important que leurs enfants aillent à l’école.

Deuxième point. L’accès très large à l’école ne garantit pas forcément le fait que les problèmes d’illettrisme ou de faible niveau de formation se résolvent. Ce que dit Esther, c’est que dans de nombreuses écoles du tiers-monde (le terme est passé de mode, mais justement, j’aime bien son côté vintage), on n’apprend quasiment rien. Ce qui s’explique facilement parfois ; au Kenya, l’anglais, qui est la troisième langue, après le dialecte et le swahili, est pourtant la langue d’enseignement dès le CE2, alors que la quasi-totalité des enfants ne le parle pas. Pourquoi ? Parce que dans ces pays-là, l’école, réservée à une élite, a pendant longtemps eu vocation à fournir à la puissance coloniale ses futurs fonctionnaires. La démocratisation de l’accès à l’école ne s’est pas accompagnée d’une refonte des programmes. Bref. Une étude qu’elle a menée a montré que les parents ont tendance à complètement surévaluer ce que leurs enfants apprennent à l’école. Par exemple, 37% des parents dont les enfants sont incapables même de reconnaître les chiffres, annoncent que leurs enfants sont capables de faire des divisions. Esther dit que, un jour ou l’autre, cela va se savoir, et que si on n’est pas capable d’améliorer la qualité de l’école et des apprentissages, il va y avoir une prise de conscience parentale de l’inutilité de l’école dans ce contexte, et une crise de confiance qu’il sera long à briser.

Troisième point. Comment améliorer d’un point de vue « qualitatif » l’école ? Identifiés comme des freins : le manque total de moyen, de matériel pédagogique, la surpopulation des classes. Il y a eu des expériences menées, en Inde, où on s’est finalement rendu compte, que le fait de fournir des posters pédagogiques, des manuels, d’améliorer les infrastructures, de réduire de moitié le nombre d’élèves par classe, tout ceci n’avait aucun effet (sauf pour les élèves naturellement doués qui progressaient alors plus vite). Le grand problème est en fait celui de la pédagogie, et de l’absence de motivation chez les professeurs, traduit par leur absentéisme à rendre jaloux même les profs de techno en Alsace (taux qui peut atteindre 40% en Inde rurale). Des mécanismes ont été mis au point pour s’assurer qu’une assiduité plus grande des professeurs amélioraient la qualité de l’enseignement : on leur a demandé par exemple de se prendre chaque jour en photo avec les élèves devant le calendrier de la salle (pour connaître le jour), leur salaire étant ensuite indexé sur leur taux de présence. Les profs ont été bizarrement assez contents de la mise en place de ce système, parce que, explique Esther, ils ont eu le sentiment qu’ils « avaient leur destin entre leurs mains », qu’ils pouvaient « venir plus souvent à l’école pour gagner plus »…Elle a dit ça sans faire exprès, mais la proximité avec une autre formule entrée dans le langage commun fait sourire l’assemblée, et Esther aussi rigole, elle est belle quand elle rigole, dans son ensemble tout noir, en plus elle est étiquetée à gauche. D’autres systèmes de motivation des profs ont été expérimentés un peu partout dans le monde, notamment une incitation financière en fonction du succès des élèves aux examens de fin d’année. Mais cela n’est pas allé sans dérives et les progrès enregistrés n’ont pas été durables : en Afrique noire, les profs s’arrangeaient pour que les élèves soient mieux alimentés le jour de l’examen, aux Etats-Unis, les profs demandaient à ce que les éléments les plus faibles soient déplacés dans des classes spécialisées !

En conclusion, Esther dit donc :

-          Qu’on ne peut pas enseigner la physique nucléaire à des enfants qui ne maîtrisent pas encore complètement la lecture

-          Que pour améliorer la qualité de l’école, il faut avant tout changer les programmes scolaires

-          Que pour inciter les élèves à aller à l’école, il faut remettre du plaisir dans l’école, la rendre plus amusante.

La difficulté étant d’organiser un nouveau système où tous ces ingrédients pourraient être réunis, ce qui est un enjeu d’économie politique.

On peut je crois consulter une vidéo de la conférence sur le site du collège de France. Lundi prochain, le cours portera sur les thématiques sanitaires. Si vous êtes sage, le chat vous fera un nouveau compte-rendu.

 

Au fait

Au fait, ça fait treize ans que Mitterrand est mort. Aujourd’hui même. J’aimais bien ce type. J’aimerais bien le voir aujourd’hui. En face de Sarkosie. Ça se passerait un peu différemment. Il a le cuir un peu moins tendre que miss Ségo…l’autre se rentrerait un peu son arrogance et son air fieffé, il pourrait les cacher dans le double menton pélican de Balladur. Enfin, voilà, Mitterrand est mort il y a treize ans. A l’époque, j’étais même pas né.

 

Au fait photo_mitterrand_jose_nicol

Rivière (de larmes) de janvier

Sale journée. Que de tristesse en ce monde. De quoi en faire des conserves, des bocaux hermétiques à garder pendant des années, pour jamais être en rade, même en période de rationnement. Je suis tombé aujourd’hui sur un article qui m’a fendu le cœur en deux, en son milieu exactement, là où les deux ventricules, se rejoignent au niveau du myocarde, créant un petit interstice moiré et c’est comme si le cœur était à cet endroit prédécoupé ; il suffit d’une petite torsion pour le rompre comme une vulgaire hostie de messe. Le cœur d’un chat est plus fragile que la paix au Proche-Orient, on est de grands sensibles, ce qui n’est pas une qualité à l’heure où il faut se battre pour bouffer. Vous avez remarqué comme ce début d’hiver est glacial ? Ça ne présage rien de bon. C’était dans le Monde, un petit article de pas grand-chose, cachée au milieu d’autres misères. «  Je m’appelle Gamelin Fanny (déjà l’inversion du nom de famille et du prénom a fait monter en moi une vague de mélancolie), je suis l’aînée de deux sœurs et notre père, Joël Gamelin, s’est suicidé la veille de Noël. C’était un chef d’entreprise respecté sur la Rochelle (là je vois la pluie de décembre battant fort c ontre l’arsenal, les portes en rouille fermées sur le port, les huîtres laiteuses de la Charente). (…) J’en appelle à la solidarité française pour aider les 120 employés de l’entreprise à recevoir leur paie  ». La petite Fanny a lancé une souscription sur Facebook. L’entreprise de son père avait fait faillite. Quelques jours avant de se donner la mort, il avait confié à sa fille : «  Je n’ai jamais rien demandé à personne, et le jour où je demande quelque chose aux banques, elles ont fermé leurs portes  ». Son dernier message mortuaire ; «  Pardonnez-moi de n’avoir pas pu sauver l’entreprise  ». Fanny espérait collecter 200 000 contributions symboliques de un euro, elle en était à ce jour à 17 600 Euros. Juste sous l’article, un autre papier intitulé : «  Scandale Madoff : les banques rappelées à leurs responsabilités  ». Voilà la gueule qu’ont les contes de Noël en 2008 ; les banques ont fermé les robinets, et les petits patrons se suicident. Les boucles d’Or créent des groupes sur Facebook pour que les ouvriers reçoivent leur paie, et tout le monde trinque, à l’unisson, mais pas au champagne ; au sang coagulé. Internet est un leurre, une bouteille à la mer. Même si la souscription avait prise, qui paierait les salaires le mois suivant ? J’avais déjà pas la grande forme, quand j’ai appris que Bashung avait chopé une saloperie incurable il y a quelques mois, un sale truc aux poumons, sans doute que lui aussi a écrasé trop de cendriers, et qu’il faisait sa tournée d’adieu, en chanteur très rock. Il a une veste en cuir et ressemble avec son crâne nu rehaussé d’un feutre, à un serpent à sonnette, avec du venin plein la poésie, et des morsures létales à l’arrière des berlines. C’était une tuile de plus qui se décollait du toit, un coup à perdre l’équilibre. J’ai fumé trois clopes à la suite, et j’ai couru sur Internet, à la FNAC, l’entrée est interdite aux chats, j’ai acheté mes places pour la dernière date de son étape parisienne au Grand Rex, le 17 mars. Rex, c’est un nom de sale clébard, mais aller écouter Bashung vaut bien une réconciliation corporatiste. En plus, il y a une chanson où il parle de nous…

«  J’enfile des perles à rebours
Capitaine prend le nemo
C’est pas uniquement un bruit qui court
Souris dansez, notez greffier

Le chat veut en finir en beauté  »

J’espère qu’il tiendra le choc.

Rivière (de larmes) de janvier 65334

Et ce soir, j’étais tranquillement assis dans le RER, la queue entre les jambes, je perdais quelques poils sur le siège en tissu cradingue, lorsqu’on est arrivés à Châtelet. Au bout de dix minutes, puisqu’on ne repartait pas, le chauffeur de la rame a pris le micro. Il m’a fait rire. «  Notre train, comme vous le constatez, est arrêté à Châtelet…en raison de congestionnement à la gare du Nord…c’est l’heure de la relève à la Gare du Nord…  ». Il était à moitié loquace, on entendait à sa voix que lui aussi en avait gros sur la patate. Il a continué à s’épancher. «  Donc nous restons en station, parce qu’il y a un manque de personnel actuellement gare du Nord…  ». Et là, il a marqué une pause de trois secondes, et s’est quasiment mis à gueuler…  «  Et oui, car la SNCF n’embauche pas, la SNCF n’embauche pas  ». Je sais pas s’il était syndiqué à Sud, le speaker, mais il m’a bien fait rire, et a amené un peu de soleil dans la grisaille. C’est un temps à se mettre en boule et à ronronner.

Ensuite

« Il arrive ! Il arrive ! Ne perdez pas les derniers jours à rire sur les avortons à la peau léopardée et à la queue bordurée ! Ne dissipez pas les sept derniers jours ! »

C’est ce que gueulait Jorge de Burgos, le vieil aveugle que raconte Umberto Eco dans le Nom de la rose, pour mettre en garde ses confrères moines contre la venue de l’Antéchrist. C’était en 1327. Et aujourd’hui, en 2009, pareil, chacun peut voir l’Antéchrist à sa porte. Suffit d’avoir l’oreille. Et d’ouvrir l’œil. Moi j’entends les ultrasons à 60 000 Hz par seconde, et j’ai une pupille ovale et très noire au fond d’un œil vert sorcier, donc je suis prédisposé.

Salut. J’suis le chat qui fume. On se connaît pas, mais ça va pas tarder. Car moi aussi j’arrive. J’ai la peau qui tigre et la queue qui cravache. Et moi aussi je le sens ce climat délétère ; l’impression que l’air se raréfie et que l’humanité file un mauvais coton, dans lequel elle tresse la toile de son linceul. Moi aussi je les ai entendues sonner, les sept trompettes de l’apocalypse, à m’en faire sauter les tympans, en 2008. Siné viré de Charlie, je connaissais bien son chat, un ami d’enfance. La réforme des lycées de Xavier Darcos, et tous ces chatons désoeuvrés dans la rue. La réincarcération de Jean-Marc Rouillhan, le chat sauvage d’Action directe. La publication du dernier Florian Zeller dont la lecture m’a hérissé les poils. La crise financière qui intervient évidemment au moment même où je tente désespérément de négocier le rééchelonnement de mon prêt que je dois commencer à rembourser ce janvier 2009, souscrit pour suivre mes études de félinologie supérieure. La mascarade des jeux Olympiques offerts au gouvernement chinois, qui outre de traumatiser le peuple tibétain, autorise sans l’ombre d’un scrupule qu’on serve ses chats en sauce à la carte des restaurants. Et puis la hausse du prix des cigarettes, qui grève mon budget. Moi aussi je suis un enfant de Bernard Madoff. Moi aussi je vois bien la grande inquisition à l’œuvre : le sus aux sans-logis, aux sans-emploi, aux sans-grade, aux sans-culotte, aux incontinents. Moi il m’arrive à l’occasion de pisser sur les moquettes.  Et pour vous dire la vérité,  moi aussi je me suis cherché une baraque en 2008, une maison d’édition. Mais c’est la crise immobilière jusqu’à la rue Sébastien Bottin. Personne a voulu me signer de bail. J’ai pas les cautions nécessaires…Alors pour 2009, je me suis monté un abri de fortune. Ce blog, c’est juste pour me faire les griffes. Partout il y a des caravanes qui passent et des chiens qui hurlent. Moi je suis le chat et je reste en place. Mon QG, c’est une gouttière dans le 18ème  arrondissement, à l’ameublement spartiate, mais cela dit confortable. Sur le toit, j’ai monté une petite cabane, je me suis tapissé une litière avec quelques exemplaires de Libé, le papier journal, c’est bien pour les propriétés absorbantes. Et puis l’ADSL…

De là haut j’ai une belle vue. Je vois les humains qui vivent comme dans une ruche enfumée. Moi je suis sur l’arête du toit et je fume des clopes avec un porte-cigarette, il y a même un petit filtre fait de cristaux qui retiennent les goudrons, j’fais gaffe à mon hygiène de vie.

Ce blog, c’est juste pour me faire les griffes, et avant que la date de péremption n’expire, que le monde entier n’ait été préempté par les nouveaux apôtres du CAC 40, ceux qui bouffent que du Gourmet et du Sheeba en portions individuelles, et avant que le jugement dernier ne survienne – le grand Inquisiteur mandaté par Rachida Dati, ça fait frissonner.

J’ai des trucs à dire. Sur tout et n’importe quoi. Un chat aussi à son idée sur les réformes constitutionnelles ou sur le recrutement d’un nouvel attaquant au PSG. Un message à porter. Surtout dans cette vie gris souris où ce sont surtout les hérétiques qui ont voix aux chapitres.

On entend certains qui disent que le pouvoir d’achat se casse la gueule en flèche, et l’INSEE qui jure ses grands dieux que le panier de la ménagère a pas bougé d’un pouce en 2008, ils ont pas dû voir que le mitonné aux petits légumes et la terrine de lapin avaient été remplacés par des croquettes marque repère. On entend dire que l’Inde a aboli le système des castes, et on voit les Indiens s’empiler chaque nuit les uns sur les autres sur les trottoirs marchands de sommeil, et même s’ils sont touchables, il y a personne pour les toucher, personne pour leur caresser le dos, ou leur souffler dans les oreilles. On entend que la bourse se casse la gueule et que les testicules des financiers, des petits traders à la criée pendent au-dessus de la tête des petits porteurs comme une épée de Damoclès. On voit des bénéfices mirobolants, on lit que le PS a vendu son âme, que la mère Martine a perdu son chat. On en sait de plus en plus, mais le monde est à l’obscurantisme. Il y a des mystères à démêler. Longtemps, ils ont essayé de pas nous donner voix au chapitre. Je suis bien placé pour le savoir, nous, les chats, on a souvent été en première ligne, au chapitre de la magie noire. Au treizième siècle, il y avait un remède qui circulait pour résoudre les problèmes de fertilité : il fallait tuer un chat noir et lui arracher les yeux, puis les mettre dans deux œufs de poule noire, puis mettre les œufs à pourrir dans une pyramide de crottins de chevaux, et là serait né pour chaque œuf un diablotin, qui aurait assuré le bon fonctionnement des hormones. On est plus au Moyen-âge, mais parfois on a l’impression qu’on est en train d’y revenir. Alors je veux porter la voix du chat. Moi j’suis un chat qui fume, de la droite lignée des cracheurs de feu et des crocheteurs de souris. Quand on m’énerve, j’allume une Lucky Strike, comme Ho Chi Minh, et je perds mes poils. Ce blog, c’est ma nouvelle petite entreprise unisalariée, et celle-ci connaît pas la crise.

J’ai déjà quelques idées pour la nourrir. Pour 2009, je vous promets des nuits chez des épiciers arabes, des rails tirés dans des squats sévillans avec des toxicos andalous, des bouts de poème, des notes de Brésil et des restes d’Inde.

Il y a un type qui disait qu’il y avait pas assez d’amour sur terre pour le consacrer à autre chose qu’aux êtres humains. J’en sais rien. J’ai des bons potes chats. Je connais personnellement Béhémoth, il me raconte souvent la fois où il s’est enfui d’un supermarché en feu, un réchaud sous les bras : il venait de renverser une pyramide d’orange en en piquant une à la base…tout le monde l’a accusé, à tort bien sûr, les chats sont souvent présumés coupables. Je connais aussi très bien le chat qui a accepté de prêter son corps pour le suicide final de la petite souris de l’écume des jours. J’ai des potes qui écoutent du jazz. En tout cas, voilà, j’ai les moustaches longues, j’ai des connexions. .

Il y a des oiseaux du paradis qui volètent en cage dans mon crâne. Il y a des pensées bizarres, mais lucides, vous allez voir. Je fais confiance à mes réflexes. Les grenouilles sont balèzes pour faire la pluie et le beau temps, ben moi, quand Sarko sort son flashball, j’ai les poils qui s’hérissent, et quand il y a des étudiants dans la rue, je ronronne de bonheur. Parfois je suis un vrai carburateur, faut pas chercher plus loin. Je suis le chat qui fume. Il y en a qui vont me prendre pour l’Antéchrist. Mais si la religion du moment, c’est celle du pognon, j’ai bien l’intention de blasphémer. Attendez-vous à me voir chier dans les plantes vertes.

Vous allez voir,

Je vous souhaite la bonne année. Celle-ci, peut-être, ce sera la bonne.

D’abord

Le chat qui fume n’existe pas.

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