Archives pour la catégorie Miaulements

Passe passe le temps il n’y en a plus pour très longtemps

Passe passe le temps il n'y en a plus pour très longtemps georges-moustaki-est-decede-cette-nuit-a-207x300

Je l’ai vu au Divan du monde, une sorte de club perché sur les premiers contreforts de Montmartre, un soir de 2008, alors qu’il ne faisait pas encore nuit. C’était une soirée d’hommage à Georges Brassens, et lui qui avait écrit Les amis de Georges trente années plus tôt, était venu chanter une chanson calme de l’ami donc, Les passantes peut-être, en duo avec une de ces jeunes créatures que la nouvelle scène française a eu la grâce parfois, et parfois le tort de produire au kilomètre depuis dix ans, une sorte de Pauline Croze ou d’Anaïs, ou d’Olivia Ruiz, je ne me souviens plus, sinon qu’elle était sémillante, et que lui, tout enveloppé dans une pudicité qui oscillait entre timidité naturelle et poids des ans, portait un t-shirt blanc trop grand, fruit of the loom, et qu’il chantait droit comme un «i» d’une voix douce et pénétrante ; qu’il n’était pas un dieu de la scène, ou plus, s’il le fut jamais, je ne crois pas, il avait déjà l’air vieux, sage, immense. Georges Moustaki, dont une speakerine de FIP m’apprit cet après-midi le décès, faisant monter en moi une vague d’émotion qui me rappela celle qui me submergea lorsqu’un flash info d’Inter m’avertit de celui de Bashung un samedi soir de 2009, a bercé mon enfance, et les longs trajets en automobile et en famille avant que la France n’ait été complètement criblée d’autoroute, et quand la musique s’écoutait encore sur des k7 dans des autoradios, quand papa chantait, «Voilà ce que c’est mon vieux Joseph / que d’avoir pris la plus jolie / des filles de Galilée /celle qu’on appelait Marie». Quelques années plus tard, Sylvette m’apprit qu’avant chaque épreuve importante de sa vie, et pendant longtemps ce furent d’abord des examens universitaires, elle écoutait le matin, avant de quitter son chez-soi, Ma liberté, ce que je me suis mis à faire aussi, par mimétisme, tendresse pour Sylvette et affection pour la chanson, avant mes entretiens d’embauche, qui furent nombreux ces douze derniers mois, et Moustaki me porta chance, puisque je dois maintenant payer des impôts. Plus récemment, j’entendis au bar du Cinquante, cinquante rue Lancry, où le dimanche soir on chante à tue-tête, une chanson qui s’appelait Sans la nommer. Je la trouvais superbe, tendance sublime, rentrant chez moi, je fis les recherches nécessaire sur l’internet et ne fus pas long à découvrir qu’elle était de Moustaki, écrite et chantée par lui, ce qui ne me surprit pas, et me fit plaisir, puisqu’il est rassurant de se voir conforter dans ses goûts, de cultiver son jardin intime, d’y cueillir de nouveaux fruits. Et maintenant qu’on l’entonne presque chaque dimanche, et que j’ai également fini par apprendre que celle qu’il ne fallait pas nommer, c’était la révolution permanente, nous levons à chaque fois un poing rageur, et faisons de la politique. Ce fut l’une des premières chansons que je réussis approximativement à gratter sur des cordes de guitare lorsque je m’y essayai à Djibouti, et pourtant il y avait un barré. Et qui donc me fit découvrir la dame brune, où Moustaki chante avec Barbara, qui est celle-ci justement, la longue dame brune, et qui a tant marché ? Julien, peut-être. Hier soir encore, les petits hasards de la vie, rentrant en RER d’un dîner dans une pizzéria du cinquième arrondissement, un peu saoul, je choisis sur iPod en digestif musical un album live de Moustaki que j’avais téléchargé quelques jours plus tôt, et le stations, Saint-Michel, Châtelet, défilèrent sans que je ne m’en aperçoive. Cheveux en bataille, barbe de trois ou dix jours, la gueule de Moustaki est pour moi celle de la douceur ; et quand parfois je suis tenté de déraper sur le chemin boueux des propos antisémites, c’est le juif errant de Moustaki, le pâtre grec qui me rattrape de justesse pour me remettre sur un chemin plus droit et plus digne. Alors ce soir, j’écoute Moustaki, et c’est un peu de ma vie qui défile, et de mon enfance, Digoin, Paray-le-Monial, de l’harmonica, et c’est toujours parfait. 

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Les gens qui doutent

un cadeau de Pierrot et merci pour la tendresse

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J’aime les gens qui doutent / Les gens qui trop écoutent / Leur coeur se balancer / J’aime les gens qui disent / Et qui se contredisent / Et sans se dénoncer

 J’aime les gens qui tremblent / Que parfois ils ne semblent / Capables de juger / J’aime les gens qui passent / Moitié dans leurs godasses / Et moitié à côté / J’aime leur petite chanson / Même s’ils passent pour des cons

J’aime ceux qui paniquent / Ceux qui sont pas logiques / Enfin, pas comme il faut, / Ceux qui, avec leurs chaînes, / Pour pas que ça nous gêne / Font un bruit de grelot 

Ceux qui n’auront pas honte / De n’être au bout du compte / Que des ratés du coeur / Pour n’avoir pas su dire / « Délivrez-nous du pire / Et gardez le meilleur » / J’aime leur petite chanson / Même s’ils passent pour des cons 

J’aime les gens qui n’osent / ‘approprier les choses / Encore moins les gens / Ceux qui veulent bien n’être / Qu’une simple fenêtre / Pour les yeux des enfants

Ceux qui sans oriflamme, / Les daltoniens de l’âme, / Ignorent les couleurs / Ceux qui sont assez poires / Pour que jamais l’Histoire / Leur rende les honneurs / J’aime leur petite chanson / Même s’ils passent pour des cons

 J’aime les gens qui doutent / Et voudraient qu’on leur foute / La paix de temps en temps / Et qu’on ne les malmène / Jamais quand ils promènent / Leurs automnes au printemps 

Qu’on leur dise que l’âme/ Fait de plus belles flammes /Que tous ces tristes culs / Et qu’on les remercie / Qu’on leur dise, on leur crie / « Merci d’avoir vécu 

Merci pour la tendresse / Et tant pis pour vos fesses / Qui ont fait ce qu’elles ont pu ».

Paroles et Musique: Anne Sylvestre   1977

 

Paris 15 août

J’étais un peu sous spleen de quitter Barcelone pour rentrer à Paris, de quitter les bars à tapas, les parties de volley sur la plage, les fontaines du chat (font del gats) de montjuic, les panneaux en langue catalane remplie de dédoublement de voyelle, des ls, des nt, d’abandonner le bar de manu chao spécialisé dans la liqueur de café, et la vieille Leo qui sert ses patatas al brava et ses pulpitos au comptoir à côté de la barcelonnette, pour retrouver Paris le 15 août sans même avoir écouté Barbara.

 Et surtout parce que débutaient le lendemain dans le quartier de Gracia las fiestas mayores et libertaires, fêtes de rues au sens premier puisque 19 rues du quartier s’y affrontent au son des bandas de flamenco et de punk electrico et autant d’associations rivalisant d’imagination et de créativité pour la décoration de l’espace public, une rue notamment illuminée par un plafond de méduses faites de fil de fer et de pochons de plastique fondus en tube enserrant des néons, des filaments de papier crépon tombant du ciel et faisant les tentacules pendant qu’une petite poche type poche de sang pour infusion (mais pas de camomille) remplie d’eau faisait la substance aqueuse, tout ça sur une centaine de mètres, 2000 ou 3000 méduses recouvrant en totalité l’espace aérien sans qu’aucun pan de ciel bleu ne demeure visible. Je pris un taxi, pensant demander la plaça de Catalunya d’où attraper la navette vers l’aéroport, mais il faisait chaud, ma valise était lourde et le chauffeur paraissait sympa, alors nous sommes partis vers l’aéroport. Marc, de son nom, qui commence par me prévenir qu’il va juste attendre, avant de mettre le compteur, que la voiture de police qui nous précède à l’arrêt nous ait dépassé pour pouvoir prendre le sens interdit sur la gauche, et avec qui la conversation s’engage en même temps que nous sur le périph qui s’appelle xxx, Marc qui remarque le paquet de Lucky dans ma main, et est fier de me dire qu’il vient d’acheter pour la première fois de sa vie ce matin un paquet de Lucky dans un distributeur (en Espagne, les cigarettes se vendent comme les cannettes de soda), parce qu’il a aimé la blancheur du paquet, du reste la même couleur depuis toujours, je lui demande quelle est sa marque d’habitude, mais il fume tout, tabac brun, tabac blond, cigares, cigarettes de paille, il me fait une énumération des marques qu’il a fumées au cours de sa vie longue comme un « Moi président de la République ». Il poursuit en me disant que je parle bien espagnol, ce qui est une marque d’élégance et de perspicacité, puis nous parlons justement des fêtes de Gracia, je lui dis ma peine de quitter la ville la veille justement dès leur début, il me dit de ne pas avoir de regrets, que c’est rien d’autres que quatre jours de beuveries en musique, que lui aussi bien sûr aimait ça quand il avait mon âge, il me demande le mien d’ailleurs, 27 ans, mais qu’aujourd’hui, ça lui paraît un peu stérile, et puis qu’il y a des indignés, des punks, que c’est une fête un peu déstructurée, qu’il y a toujours des gens pour venir casser les décorations que les associations ont con inocencia passé des semaines à créer et à modeler, que bien sûr si je peux revenir l’an prochain, ce sera tout aussi bien, même si lui a le sentiment que la fête décline chaque année. Il vit seul, il a toujours vécu seul, et c’est de puta madre, sa dernière copine remonte à quatorze années, il a bien sûr des aventures, de temps en temps, mais surtout avec des vieilles, parce qu’il n’y a qu’elles qui le regarde, et pas cette israélienne sublime qu’il a prise dans son taxi hier, avec de grands yeux verts, et qui lui a dit I am falling in love with Barcelona, est-ce que vous pouvez m’expliquer, vous pourquoi tous les touristes que je prends adorent Barcelone, c’est quand même pas superbeau, mais si, et puis donc les vieilles, ses vieilles voisines qui tombent amoureuses de lui et qui viennent lui demander des tomates ou du sel, je sais pas, c’est vrai que je suis un animal un peu rare, un peu étrange, mais les femmes sont toutes pareilles, j’ai essayé, et à chaque fois ça s’est très mal fini, vous pouvez pas savoir à quel point je suis heureux de vivre seul, seul avec mes trois chats, deux mâles et une femelle, d’ailleurs, on est trois dans ma famille, un frère, une sœur, tous les trois célibataires, je sais pas, c’est peut-être génétique, nos parents sont morts maintenant, ma mère il y a trois ans, hier nous nous sommes réunis avec mon frère et ma sœur, et trois amis proches qui connaissaient bien maman, nous avons dîné dans un restaurant italien qu’elle adorait, nous nous sommes un peu emboracheados, bon, un peu, sans se bourrer la gueule, juste enivrés, mais voilà, c’était comme si elle était avec nous, on arrive presque, 22 Euros, ah, il est un peu désolé, il m’avait annoncé que ce serait entre 19 et 21, alors il ne me facture pas la valise, c’était Marc, célibataire heureux qui aime les chats et le tabac. 

Et puis une chanson que je trouve belle, belle comme le sont presque toujours les chants révolutionnaires, une sorte de bella ciao catalan que joua Pepa à la guitare sèche et pleine de larmes, d’une voix espagnole, qui veut dire rauque et cristalline, cette voix qu’ont les femmes espagnoles et quand elles chantent et qu’elles le font vraiment, sans se demander si ça plaît, d’ailleurs ça plait, qu’elles chantent comme si elles allaient réussir à contenir la crise qui rampe comme un vieux boa prêt à tous nous avaler, le temps qui passe, la beauté du geste, cette chanson qui s’appelle l’Escata, qui veut dire, pieu, et dont les paroles invitent à ce qu’on tire chacun de tous côtés pour faire tomber ce pieu, cette Estaca à laquelle nous sommes rivés pour recouvrer la liberté, Pepa l’après-midi sous le soleil de Vidreres, en plein air, ar livre, livrée à elle-même et nous libérant le temps de ces quelques notes.

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Quatre petites chansons

Ce sont des moments et ce sont des musiques et ce sont des mots, et parfois par magie, tous se superposent à la perfection, et les notes prennent leur juste pose sur les lignes intemporelles de nos vie, elles s’accrochent en blanche ou en noir, endeuillées ou pour un mariage sur une péniche, il y a parfois, de l’eau qui dort, c’est le lac de Gérardmer sous une pluie fine un dimanche matin, un pêcheur en ciré est là en bas nous le regardons depuis notre sommeil disloqué mais qu’on reconstituera vite, depuis le balcon surplombant le lac enchâssé au milieu de la forêt, comme au tout début de Jules et Jim, où la voix off de François Truffaut indique : « le ciel était très bas », le pêcheur, donc, que l’on retrouva l’après-midi, son oxygène en bandoulière, intubé, et tremblotant au moment de glisser les grains de maïs sur l’hameçon, en courage, et en abnégation, quarante années de tabagisme précisa t-il quand il vit m’allumer à ses côtés une cigarette, l’après-midi il pleuvait encore, on monta des lignes de vifs, les tout petits gardons tentèrent de prendre le large, et l’on ferra un brochet trop petit d’après les prescriptions du code de pêche vosgien, on le relâcha, c’était là la chanson de Marco (qu’il fredonna alors qu’on était tous dehors, et dedans à nos lancers et à nos moulinets) et de Bashung dont on vient d’inaugurer le square, le « ça mord ça fout l’effervescence »

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Et puis une semaine après, sur la route de la Normandie, entre des courses dans un hyper, et une fiole de mauvais whisky qu’on cache au fond sa culotte, alors qu’on a entendu trois ou quatre fois cette chanson de Dominique A à l’autoradio, siglé sur une compil 2012 des Inrocks, 17 ans peut-être après le courage des oiseaux qui a failli nous faire devenir ornytho : rendez nous la lumière, rendez-nous la beauté, sur scène il est là, il a plu toute la matinée, il y a de la boue partout, il est 17 heures, le soleil tente de filtrer, ses rayons comme des lasers dans la grisaille toute cidrée, tout en pomme et en bouchon, il pourrait y avoir des vaches en pâture, c’est un festival familial, et Dominique A donc chante pour nous et nous demandons avec lui qu’on nous les rende, que ceux qui nous les ont confisquées nous les restitue, cette lumière qui s’en va, et cette beauté qui ne prend pas

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Et puis c’est Sébastien Tellier le lendemain soir, là c’est un moment plus pur et plus fugace, il a enlevé quelques secondes ses lunettes noires, toute la scène n’est qu’une irisation bleutée, il s’installe au piano, dit, je vais faire cette chanson parce que j’aime bien la jouer, quelques minutes plus tard déboule, de nulle part, et l’on voit que Tellier est autre chose que sa parodie, un sketch ou un clochard, mais bien une pépite, l’amour et la violence à la fois.

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Hier soir, Miossec en rappel devant le parvis de la mairie du troisième arrondissement annonce, « je reviens bien seulement parce que c’est un concert gratuit, c’aurait été payant, je serais pas revenu », l’important c’est qu’il soit revenu, qu’il soit là, et après un tonnerre de Brest bien et vite envoyé, cette histoire de bières ne s’ouvrant plus aujourd’hui que manuellement, sous une pluie fine mais tenace, Miossec finit son concert, d’un joli « et continuez à bronzer c’est magnifique… », ça fait bien une semaine que l’été a déserté Paris, et lui Breton, ça le fait bien marrer.

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Je suis sans

Je suis sans, je suis sans Valérie Trierweiler qui se répand en lune de fiel, peut-être à défaut du mariage qu’elle semble souhaiter, embrasse moi sur la bouche, mais là plutôt comme un crachat au visage, la rayure de la carrosserie avec les clés de voiture, la gratuité de l’attaque, comme une menthe religieuse, avait-elle prévu la déflagration, le souffle de son tweet, était-ce de l’indolence de la frivolité, ou simplement un truc de garce, l’insoutenable légèreté de Valtrier, son pseudo sur le réseau social qui me fait penser à la chevauchée des Walkyrie, deuxième partie de la tétralogie wagnérienne, vierges guerrières, divinités mineures de la mythologie scandinave, il y a de ça, un air danois, les cheveux blonds,  la nudité dans le sauna, les Valkyries, « revêtues d’une armure, volaient, dirigeaient les batailles, distribuaient la mort parmi les guerriers, à l’image de ces femmes guerrières, les Skjaldmös que content les sagas nordiques », leur nom provenant du vieux norrois valkyrja (pluriel : valkyrur), des mots val (abattre) et kyrja (choisir) (littéralement, « qui choisit les abattus »), je suis sans Olivier Falorni, dont le nom m’évoque lui davantage la félonie que la flagornerie, Olivier qui, non pas parla Colombe, n’est probablement pas pour grand-chose dans cette saga, ce château des Oliviers, n’ayant rien demandé à personne et surtout pas au National, mais décidé à se maintenir, à se tenir à sa place, cramponné comme l’alpiniste à la paroi que la foudre ne viendra jamais frapper, et proche du sommet, attendant que l’orage soit passé, j’aurais probablement fait pareil, je suis cependant sans lui, je suis sans Tweeter, qui amène de l’émotion là où il faudrait de la retenue, de la bassesse et de la discorde là où il faudrait du silence, du larsen là où il faudrait de l’opéra, sans tweeter et cette indigence du support numérique et cette mesquinerie des 140 caractères quand je suis capable d’en écrire 30 000 pour un article dans le Tigre, et ce redoublement de voyelles comme Yahoo, ce caramel mou, qui est comme une manière de surfer sur la phonétique, un sociologue montrait bien que le succès en asymptote de sports comme le kitesurf, le snowboard, le parapente, tous ces sports où il importe de faire corps avec les éléments, d’en adopter les courbures et les empâtements, d’être à la mesure des chutes de vent ou des risques d’avalanche, était symptomatique de nos sociétés où l’on recherche une forme de rondeur et d’inoffense, de non-agression, comme un igloo, je suis sans Jean-Luc Mélenchon, qui dans son vieux par-dessus râpé, sur ce parking de supermarché hard discount, un dimanche soir, où il aurait mieux valu manger des crêpes, prendre un bain, et lire « La vie dans les arbres » de Sylvain Prud’homme, n’emballait même plus ses mots dans le cordage vocal de l’harangue, mais plutôt de l’hareng-saur, célébré par le chroniqueur gastro de Libé et journaliste de terrain, Jacky Durand, comme le cycliste, dans « la nuit où le hareng sort », à Boulogne sur Mer, premier port de pêche français, ce n’est pas exactement Hénin-Beaumont, mais ce n’est pas très loin, Boulogne où l’on fume le hareng dans des coresses, ces fours à bois qui ressemblent à de hautes armoires et où le poisson prend cette saveur et cet aspect inimitables que procure le lent fumage à l’ancienne (vingt-quatre à quarante-huit heures). « Depuis la nuit des temps, le hareng migrateur est vécu comme une manne quand il se déplace par millions et que dit-on, du côté de la Côte d’Opale, il peut faire friser la mer tant il est nombreux », mais Jean-Luc est un pélagique qui migre solitaire, et qui s’est fait bouillir dans la casserole où l’on fait les pommes de terre du Nord, puis il faut écumer, et passer au chinois, et même si je suis avec elle, je suis sans Ségolène Royal et ses larmes, qui l’a sans doute cherché, à force d’inimitiés mal placées, même si aujourd’hui toujours belle et soignée, jusqu’au bout des ongles vernissés, mais l’air un peu absente, attendant au bout du quai l’arrivée de Martine et de Cécile, et pensant bien, déjà, même si se refusant à l’avouer, que la bataille est bel et bien pliée.

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Combien en restent-ils ?

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Deux. Comme AA. La vraie valeur refuge.

Bonne année à tous depuis Paris où je contemple toute la journée béatement les rails de la gare de Lyon, depuis mon nouveau bureau à moquette rouge. Djibouti s’éloigne petit à petit, mais le chat est heureux. Le premier janvier, il a fait son petit déjeuner à l’arabica éthiopien, au champagne pipper, et au tilapia grillé dans une petite gargotte du sud de l’Ethiopie, basse vallée de l’Omo, accompagnée de Miss Cha. Une jolie manière de commencer l’année, toutes griffes rentrées.

 

Les yeux d’Eva

André Labeur ressemble à Georges Brassens – et également à Georges de profil, feu Georges et feux-follets aussi, cheveux blancs gris bouclés et clairsemés, rides horizontales sur le front, taulier de bar, chansonnier. On s’attend d’une seconde à l’autre à le voir bourrer sa bouffarde ou chanter la marguerite. Je finissais l’installation de l’exposition de mes « œuvres » en métal soudé au centre culturel Arthur Rimbaud, et passait sur chacune d’entre elles un chiffon imbibé de White Spirit pour en ôter la poussière et faire briller les chromes (un peu comme si je faisais du tuning). Lui dans le jardin faisait ses balances – bref, tous les deux nous bossions, mais c’était pour moi plus agréable, puisque cela se faisait dans une atmosphère perlée de chanson française « old generation », celle que j’adore trop : Ferrat, Brel, Caussimon, Barbara, deux trois couplets à chaque fois, le temps d’ajuster le retour, de changer l’accordement d’une guitare. Le soir, sous un spot de lumière jaune, et dans la nuit tiède, c’était encore mieux. Voilà notamment ce morceau (de bravoure, d’anthologie) qu’il a fait à la perfection, que je ne connaissais pas, émouvant aux larmes comme des épluchures d’oignon… Une musique de Jean Ferrat sur un texte de Louis Aragon.

1-05 Les poètes

Ah, Aragon, J’ai un truc avec Aragon. Je suis presque à chaque fois que je lis quelque chose de lui estomaqué par tant de musicalité silencieuse, par la beauté de la langue et par la justesse, et je me dis, mais comment fait-il ? Il y a en a quelques autres que j’aime, mais eux je sais comment ils font, Houellebecq écrit avec le cynisme et le désabusement d’un employé moyen qui regarde tous les soirs Questions, fourre sa prose dans un emballage cellophane et l’éclaire avec un néon de supermarché. Djian met des cocktails de rhum, des cigarettes, et des minijupes à chaque page. Piazza (Antoine), que j’ai découvert récemment, écrit sans jugement de valeur, et sans jamais de dialogue ; ce qui donne un résultat très chiadé, un bijou ciselé dans la plus pure et la plus classique des langues (lisez La route de Tassiga, 2008, éditions du Rouergue). Ce sont là des recettes, que sans pour autant prétendre à les reproduire, je comprends. Et j’aime ces trois là et je sais comment ils font. Mais Aragon…ça non, ça me dépasse que chaque mot soit si bien à sa place. On ne voit jamais les coutures, transparentes – on ne voit pas les rivets posés sur les rimes, ni les ciseaux tailler la métrique de chaque vers. On ne passe pas dans les cuisines ou dans les loges – il n’y a que le rideau rouge satiné, et la magie.

Par exemple ; « Son cri entrait dans mon être et on croyait y reconnaître du Rainer Maria Rilke ». (Est-ce ainsi que les hommes vivent – là chanté par Léotard).

02 Est-ce Ainsi Que Les Hommes Viven

Je crois que c’est le meilleur.

Pendant ce temps-là, Eva Joly est merveilleuse, avec sa franchise presque inconsciente (« ni pour la pitié ni pour l’aide »), poétesse même si tout le monde l’accable. J’ai donné aujourd’hui pour sa campagne, pour la première fois de ma vie, mais ce n’était pas un don de partisan, d’adhésion idéologique, et encore moins de militantisme, mais plutôt un don comme on en ferait à des chercheurs qui se battraient pour trouver un vaccin, ou à des humanitaires qui voudraient reconstruire Haïti ; un don de combat. Car cette campagne en est une au sens de celle de Russie ou de Crimée, une guerre si l’on veut, où les ennemis sont partout. En face bien sûr, à droite, François Fillon, qui moque son accent, et Copé qui veut éteindre, au nom des « intérêts supérieurs de la France », la parole antinucléaire de l’irradiante Eva.

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Mais aussi là, tout près, avec Hollande qui décidément, Hollande, Jadot, ancien porte-parole et ancien de Greenpeace qui a passé sa radicalité au hachoir en entrant en politique, comme on entre dans les ordres, chaste, chaste, visant la maroquin comme l’ambitieux prélat le Saint-Siège, l’appareil du parti qui lui savonne la planche, même au savon noir écologique aux olives et à la potasse. Alors donner pour Eva, pour livrer la bataille et leur faire voir. D’autant, d’autant que les nouveaux petits clips d’Eva font la part belle aux chatons (ce qui m’a rendu un peu gaga) ? Alors, les chatons, vous êtes inscrits ?

http://www.dailymotion.com/video/xmxfl7

Danielle Mitterrand

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Vais-je réussir à vous écrire un plus bel hommage que celui pondu (littéralement, au sens premier, comme une poule le ferait d’un œuf, mécaniquement et sans y penser) par le service de presse de l’Elysée ? Le mien en tout cas ne sera pas truffé de fautes d’orthographe, parce que je l’aurai lu et relu, autant de fois que nécessaire pour être certain qu’aucune coquille ne sera venue attenter à votre infinie mémoire, affaiblir mon propos, l’affadir par un dilettantisme qui est insulte, une diffamation, lorsqu’il porte le sceau de la République, et donc de son administration, si prompte d’habitude à pointiller correctement nos vies. Mais la syntaxe des prosateurs présidentiels n’aura pas su épouser la rectitude de votre vie, et l’aura salement tordue, comme par des qui ne feraient pas attention, et piétineraient le parterre de roses rouges avec leurs semelles cloutées. C’est un symbole comme un autre de ce qu’auront été les années Sarkozy ; six fautes d’orthographe comme autant d’entailles non ligaturées sur le communiqué de presse de votre mort conséquemment vidé de son sens, celui-ci s’écoulant comme l’air d’une chambre criblée de trous. Danielle, sans besoin de consulter aucune archive, de lire votre notice Wikipedia, sans prétention à refaire votre vie, à la décorer et à l’emballer dans le drap mortuaire d’une prose pleine de chrysanthèmes, je peux vous dire que je vous aime, et que cela fait longtemps, que je n’ai pas eu nécessité d’attendre votre coma, comme un généreux sas de transition pour que les médias aient le temps de préparer les élégies posthumes, pour savoir que je vous aime. Ce matin, la découverte de votre décès durant la nuit (à laquelle rien ne s’oppose) m’emplit d’une tristesse soyeuse, celle que je n’avais pas connue depuis le dernier saut de Bashung, ou vaguement, dans la mélancolie des filles que l’on quitte, ou qui nous quittent, des livres que l’on termine après les avoir aimés, y compris le Que ma joie demeure, de Giono, le sentiment parfaitement ressenti de la fin, entre âpreté et plénitude, le temps effeuillant l’éphéméride, et puis la marguerite. Même, des larmes presque me sont montées – contenues. Et la tristesse a suivi tout le jour.

Danielle, je suis désolé de vous le dire, mais c’est la vérité, vous ressembliez à ma grand-mère décédée comme vous d’insuffisances respiratoires, quelque chose d’extrêmement doux dans votre visage, sur vos pommettes et dans le regard que Simone, s’appelait-elle, avait aussi. Et qui vers la fin prit un tour tragique de résignation – personne ne peut vouloir mourir de ne plus être seulement capable de gonfler ses poumons. Quand mon grand-père et son béret et son cheval et sa cigarette de paille, emporté, littéralement aussi, par un cancer du cerveau à l’aube de sa retraite en rase campagne du Gâtinais, ressemblait à Pierre Mendès-France. C’est vrai. Je vous aime pour le contraste entre cette douceur du corps et des sentiments, et la révolte qui n’a cessé d’incendier votre cœur. Jusqu’au bout, jusqu’au bout avec les sans-papiers, les Palestiniens, les paysans sans-terre brésiliens, les demandeurs d’asile en vain, comme une question rhétorique qu’ils auraient posée et dont on conviendrait que la réponse serait toujours non. Pas philosophe, pas intellectuelle, pas Elisabeth Badinter ou Elisabeth Roudinesco, mais seulement l’intuition de la justice comme cap, et le refus de l’injustice comme erre. Jusqu’à l’absurde, jusqu’à vous tromper peut-être, et je vous aime pour cela, contre le communément admis, contre le culte païen de la bienséance, contre l’ordre, y compris protocolaire, pour avoir pris dans vos bras et embrassé Fidel Castro un matin de mars 1995 sur le perron de l’Elysée, et pour les cigares d’Ernesto Guevara, je vous aime, sans rien juger de ce que fit Fidel de ses années de pouvoir protubérant, et peut-être, sans doute, des prisonniers politiques, des opposants, de la presse, je vous aime comme dans une chanson du Buenavista Social Club, où, sans se poser de questions, le rythme est là. Je vous aime comme j’aime Jean Seberg qui aimait les toxicos, comme j’aime Jean Genêt aimant les Palestiniens (et le disant avec la juste mauvaise foi qui rend le propos inébranlable : ils ont le droit pour eux puisque je les aime), et même, même comme Brigitte Bardot défendait les phoques, avec une énergie du désespoir qui n’a de cesse que de défier une majorité, ou une domination, ou un étalon, hors de la rationalité, puisqu’on n’est pas là pour écrire des thèses. Je vous aime, chère Danielle Mitterrand, pour votre association au non si simple et si beau, France Libertés, évidemment au pluriel, deux mots qui apparaîtraient comme un tonneau des Danaïdes si l’appellation était reprise par quelques députés UMP sudistes, ils le pourraient, et qui sous votre patronage sonnent juste, et vrai. Je vous aime pour la dignité de toute une vie, de résistance en adultère, pour n’avoir pas trop fait parler de vous, pour n’avoir jamais enregistré de disque ni posé pour des magazines, et pour n’avoir pas non plus été potiche, pour avoir marié un Mitterrand, pour votre nom de jeune fille, Gouze-Rénal, qui lui aussi sonne, entre bourgeoisie et espagnol, pour avoir tenu quinze ans votre veuvage sans rien abdiquer. Pour la vieillesse qui chez vous paraissait tout à fait libre, que vous portiez comme une élégance, une broche en or, un peu comme arrive à le faire Jeanne Moreau, et encore ce qu’en disait Gilles Deleuze, la vieillesse, quand les courtisans s’en sont allés, que la société ne demande plus rien, comme si l’on s’était d’un coup secoué et que toutes les puces, toutes les scories, étaient parties. Je vous aime enfin pour la beauté de vos 17 ans, celle que l’on ne connaît que par les photos, et qui ne s’est finalement point tant altérée, ou pas sur l’essentiel. Rester beau toute sa vie est quand même quelque chose.     

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Délicatesse de sepiolida

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Commençant à envisager sérieusement mon départ de Djibouti, et ce qui s’ensuivra, la rupture de bail, le déménagement, les malles ouvertes, ayant désormais un peu d’expérience de la chose, je me suis mis en tête de consommer d’ici la fin de mon séjour la plus grande partie des produits d’épicerie stockés sur l’étagère de mauvais bois de ma cuisine, et pour lesquels j’ai dans l’ensemble assez peu d’expériences ; ainsi, le passage parfois express, parfois rallongé, dans tous cas bon comme un café sucré (-parfois frappé), de diverses colocataires féminines en mes murs, a fait s’entreposer sur cette étagère, et parfois prendre la poussière, des sachets de quinoa, des paquets de blé précuit, des petites capsules de gousses de vanille, du sirop de soja, des briquettes de lentilles vertes du Puis, des pois cassés secs et inertes comme des boutons de manchettes.

Hier soir, donc, prenant les choses en main, j’ai fait l’inventaire, compilé l’ensemble des données sur un site de recettes participatif, qui m’a donné donc ceci, feuilles imprimées et posées négligemment sur le plan de travail, quand vais-je avoir le courage ? Velouté aux pois cassé et à la crème, ragoût de lentilles aux petits lardons, couscous sans couscoussière, lasagnes aux épinards et au chèvre, etc.

Faisant escale hier au supermarché LeaderPrice, the place to be, pour acheter les compléments qu’on ne trouve que là-bas, fromages de chèvre et autres lamelles de cochonnets, à ces projets gastronomiques, je tombais notamment sur ces deux promotions étonnantes ; petit pot de crème fraîche soldé à 100 francs au lieu de 690. Puis plus loin, dans le bac à surgelés, sachet de 500 grammes de petites seiches, bradé de 1790 francs à 50 francs. Je réalisai alors qu’on était le 31 octobre. Et qu’un certain nombre de produits arrivaient à expiration le soir même. Je glissai dans mon cabas les 6 pots de crème qui restaient – mais pour les petites seiches, que faire ? Car il y avait encore au moins 30 sachets. Or au taux de change du jour, le sachet initialement vendu à 7 € était donc soldé à 20 centimes d’Euros. Ce qui fait que ce n’est plus tant la variable financière qui vient limiter nos achats (qui fument) qu’autre chose ; de la place dans le congélateur ? L’anticipation de notre propension à manger de la seiche à répétition ? L’incertitude sur le côté caoutchouteux ?…Pour bien comprendre le problème, noter qu’à l’aune de cette promotion, on pouvait donc acquérir 5 kilos de petites seiches pour 2 €. Et de là la question : mais qu’est ce que je vais bien pouvoir foutre avec 5 kilos de seiches ? Je décidai raisonnablement de n’acheter que deux paquets ; j’ai testé hier soir la préparation à la sétoise (à Sète, on appelle les petites seiches des sépious), qui devait bien faire saliver Jojo, ou Paul Valéry, aussi, encore, du haut de son cimetière marin : d’abord couper deux oignons et trois gousses d’ail, les passer dans le hachoir, les faire revenir dans de l’huile d’olive jusqu’à ce que les oignons deviennent translucides, puis mouiller avec un verre de mauvais vin blanc (mais pas non plus le blanc de blanc vin de table – il faut pouvoir boire une petite rasade quand même en cuisinant), et ajouter deux cuillérées à café de concentré de tomates, bien mélanger, pendant ce temps-là, passer les faux poulpes dans une poêle pour évacuer l’eau qui reste de leur feu congélation, les dorer un peu à l’huile, de l’autre côté, après quelques minutes, joindre de la purée de tomates, des feuilles de laurier (tressées), selpoivre, piment doux, faire glisser les petites seiches toutes blanches au milieu de toute cette pigmentation, renifler pour voir si ça sent bon, confirmer, goûter.

Hier, mon riz basmati par contre était trop cuit, parce que Farid est arrivé en retard pour le dîner.

Le mari de la Reine des pommes

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J’apprends ce matin le décès d’un grand « capitaine d’industrie » ; ce genre de carnet m’inspirant d’habitude au mieux, concernant ces personnages (ayant du plus souvent qu’à leur tour faire travailler des enfants, fabriquer du CO2, licencier, restructrurer, et mentir) une bienveillante indifférence. Mais là il s’agit de Steve Jobs, un gars qui le faisait bien. Et s’il y avait déjà la Reine des pommes, premier long-métrage de Valérie Donzelli que je n’ai pas vu mais qui ne peut pas être tout à fait raté quand on voit ce qu’elle a réussi à faire de son deuxième film, là où la guerre est déclarée, il y a aussi désormais le roi de la pomme, et ce n’est pas Chirac, non, pas Vico, non plus, mais c’est bien Jobs, dont le décès aujourd’hui me donne envie d’aller acheter un nouvel iPod, le précédent m’ayant été volé il y a quinze jours par les services douaniers de l’aéroport de Cayenne-Rochambeau à l’occasion d’une fouille approfondie de mes bagages, soit disant pour vérifier que je ne transportais pas d’or, ou de cocaïne. Mais quand on voit Michel Neyret, n°2 de la PJ gonaise, on se dit que des salauds de douaniers, qui du reste m’ont « mal parlé » dès le début, sont bien capables de commettre ce genre de larcins assez minables et contre lesquels on ne peut rien, sauf détester tous les douaniers du monde, sauf Rousseau, et aimer la petite pomme qui s’allume et qui s’éteint en mode alternatif sur la tranche du Macbook lorsqu’il est en veille, qui est comme un coeur qui bat, un poumon qui respire, Steve Jobs, mort d’un cancer, a perdu la guerre, mais sa pomme restera longtemps le meilleur des cinq fruits et légumes que nous recommandent les apports journaliers, un peu de joliesse dans le monde assez laid de la microinformatique.  

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