Archives pour la catégorie Les griffes à l’air

Un truc qui fait peur et un truc qui énerve

Ainsi, le parlement – le gouvernement autrement dit, si l’on sait lire entre les lignes de flottaison, s’apprête t-il à voter la loi LOPPSI 2. Je n’en avais pas entendu parler jusqu’à être alarmé par le message d’une copine, qui signe sobrement ses messages de C. Elle s’appelle Caroline. Des amphétamines, Caroline. Mes amis comme des loupiotes au bord de la route sauvage, des autostoppeurs qui font des signaux de détresse, et qu’il faut bien voir. Mais j’avoue que c’est surtout le nom de la loi qui m’a intrigué. LOPPSI. Pourquoi le gouvernement n’appellerait-il pas ses prochains textes de loi « Droopy », « Snoopy », ou carrément « looping ». Il ne faut rien s’interdire. Que cache alors cet assez énigmatique patronyme ? LOPPSI 2 est donc la Loi d’Orientation et de Programmation pour la Performance de la Sécurité Intérieure. Deux, parce qu’une précédente loi portait déjà quasiment le même nom de baptême, à une lettre près, LOPSI. Il n’y avait pas la performance. Là, on a rajouté la notion de « performance ». Parlant de sécurité intérieure, ça fait peur !!! Car il va bien falloir aussi inventer alors des « indicateurs de performance ». Il va falloir faire appel à des contrôleurs de gestion, spécialisés dans la « mesure de la performance ». Je me suis rappelé ces très beaux vers d’un poète suédois, Stieg Dagerman, dans un long monologue (intérieur), poème monumental mis en musique durant 25 minutes par les Têtes raides et la voix caverneuse de Christian Olivier, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier – un titre au moins aussi beau que le très médiatique « La vie est brève et le désir sans fin », de Patrick Lapeyre, qui vient d’obtenir le Femina.

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« Je soulève donc de mes épaules le fardeau du temps et, par la même occasion, celui des performances que l’on exige de moi. Ma vie n’est pas quelque chose que l’on doive mesurer. Ni le saut du cabri ni le lever du soleil ne sont des performances. Une vie humaine n’est pas non plus une performance, mais quelque chose qui grandit et cherche à atteindre la perfection. Et ce qui est parfait n’accomplit pas de performance : ce qui est parfait œuvre en état de repos ».

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Mais Michèle Alliot-Marie et Brice Hortefeux ne lisent sans doute pas les poètes maudits, surtout quand ils finissent suicidés. Et ils n’écoutent pas plus les Têtes Raides (au contraire, ils demandent l’interdiction d’une chanson jugée antipatriotique, L’iditenté (on aurait pu l’ajouter comme une pièce à conviction au débat sur l’identité nationale)… « Que Paris est beau quand chantent les oiseaux / Que Paris est laid quand il se croit français »…Pas eux directement, demandant la censure – sans jamais l’obtenir, du reste, mais leurs supplétifs, leurs avatars, leurs connards de rechange quand eux ont d’autres chats qui fument à fouetter)…

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Je digresse. LOPPSI 2, donc. Un sacré nid de vipères, un fourre-tout complètement machiavélique, un grand vomitoire, une quincaillerie d’idées de droite, où chacun peut aller faire son petit marché de la peur, de la détestation, de la stigmatisation, et de la main de fer qui nous broie. On peut trouver tout ça, en gros ou au détail. Déstocké, peut-être, après les fêtes. Je croyais benoitement qu’une loi devait avoir un objet identifié, qu’elle visait avec un minimum de précision la réalisation d’un ou deux objectifs ; mais là, non, c’est un vrai petit programme électoral frontiste… Couvre-feu pour les mineurs de moins de treize ans (les mineurs chiliens y ont largement eu droit, à leur petit couvre-feu, entre parenthèses qui ne servent à rien), extension des droits de la police en matière d’écoute téléphonique, possibilité pour l’Etat de vendre à des fins commerciales les fichiers personnels des cartes grises, autorisation pour la force publique d’introduire un « mouchard » (un cheval de Troie, du nom de la même guerre qui n’a pas eu lieu, non pas des andouillettes, la confusion est toujours possible) sur les ordinateurs personnels pour surveiller d’un peu plus près ce qui s’y passe (visant officiellement le racisme, l’antisémitisme, la pédophilie, la pornographie, l’espionnage industriel, le terrorisme, mais sans doute extensible, avec un peu de doigté, aux mouvements anarchistes et décroissants…), mise en place de procédures d’expulsion pour évacuer sous les délais les plus brefs les occupants d’habitat illicites (visés les habitants alternatifs, les mobile-homes, caravanes, camping-car non déclarés, il faudra une autorisation pour monter une yourte dans son jardin…), filtrage de sites internet, durcissement des peines, notamment en cas de cambriolages…Il y en a comme ça sur dix pages. J’ai peur que les cinq années de gauche au pouvoir, à partir de 2012, ne suffiront pas à détricoter l’ensemble du cocon législatif vénéneux que tisse avec une application complètement forcenée ce gouvernement, il faudra que les gars (et les filles) aux responsabilités à partir de 2012 bossent dur, et sans doute même la nuit, et peut-être aussi les jours fériés, pour nous permettre de retrouver un peu d’air frais, qui s’est terriblement raréfié depuis quelques mois, comme si l’on était à 6000 mètres. Et ça fait peur !

Un truc qui ne fait pas peur, mais qui énerve. L’appel des Dix (ils mettent une majuscule, ils doivent avoir des connexions divines), des dix scribouillards contre la plainte en justice qui a été déposée contre l’écrivain Régis Jauffret, demandant l’interdiction et le retrait des librairies de son dernier livre Sévère, fiction prenant comme matériel romanesque le meurtre de Edouard Stern par Cécile Brossard (la petite-fille de son papi). Et cette manie qui vire à l’hystérie collective de pétitionner à tour de bras, pour tout et n’importe quoi (même si on ne dit plus pétition, trop scolaire, mais « appel », plus fédérateur). Evidemment que, à titre personnel, je suis contre l’interdiction du livre, j’aime beaucoup Régis Jauffret qui a écrit de petites choses merveilleuses, comme Lacrimosa. D’un autre côté, je ne vois pas pourquoi on interdirait à la famille d’Edouard Stern, si elle juge le bouquin insultant et diffamatoire, de porter l’affaire en justice. Laissons la justice faire son travail !!!, j’ai envie de leur gueuler, à l’unisson d’un Brice Hortefeux ou d’une Michèle Alliot-Marie dont c’est un peu le leitmotiv… Le problème des pétitions, c’est qu’elles accompagnent en général un texte assez fumeux, car il ne faut pas qu’il y ait trop d’aspérités pour que chaque signataire puisse y retrouver ses petits, un condensé mou et inoffensif, toujours pétri comme du bon pain de bonnes intentions, et d’un sens de la morale extrêmement haut placé. On reconnaît parfaitement la patte de BHL dans ce texte-ci, à des extraits comme celui-ci.

« Si le tribunal refusait à cet artiste l’élémentaire liberté sans laquelle il n’y a plus d’art, le livre disparaîtrait des librairies comme des bibliothèques; un acte de censure en bonne et due forme ruinerait l’œuvre d’un auteur comme elle le faisait à une époque que nous pensions, dans les pays démocratiques au moins, à jamais révolue ».

Un joli tissu de platitudes, de quoi broder de mignons napperons qu’on poserait sur le dessus des télévisions pour ne pas qu’elles prennent la poussière. Jacques Attali, que j’aime assez, disait dans une interview récemment donnée à France Inter qu’il ne signait aucune pétition, qu’il se l’interdisait, qu’il ne signait que les textes qu’il avait lui-même écrits, et qu’il ne sentait pas le besoin d’ajouter sa signature à des textes écrits par d’autres. C’est une position assez intelligente, je trouve. Assez responsable. Car plusieurs des signataires de l’Appel des Dix sont de bons, voire de grands écrivains, et j’aurais bien voulu lire sous leur plume, avec leurs mots et leur style, ce qu’ils pensaient du fond de cette affaire. Je me rappelle d’un très beau texte qu’avait signé Régis Jauffret, justement, dans Libération, prenant la défense de Jérôme Kerviel, au début de l’affaire de la Société Générale, « Moi aussi je m’appelle Jérôme », un texte poétique et assez drôle, que vous pouvez lire en cliquant ici. Que Christine Angot, Yann Moix, ou BHL, unissent leur force, pour diffuser leur petit message, ne m’étonne pas outre mesure, mais que Michel Houellebecq ou Philippe Djian aient cru bon de se joindre à cette entreprise aussi tiède que l’eau de Mer Rouge en décembre, m’énerve pas mal. Et ça ça énerve !

Entre parenthèses et pour finir, si l’on prend la liste des dix romanciers signataires, Djian, dernier roman ; Incidences, 2008, Houellebecq ; dernier roman, la carte et le territoire 2010, Despentes, Apocalypse bébé 2010, Angot, Les Petits, 2011, Darrieusecq, Tom est mort 2007, Littell, les Bienveillantes, 2006, Yann Moix, Vie et mort d’Edith Stein 2007, Sollers, Trésor d’amour 2011 ; BHL, Les derniers jours de Charles Baudelaire 1988. Voyez-vous qui, parmi ces romanciers, l’est réellement ? Y’a-t-il un faussaire dans la salle ???

En photo Régis Jauffret.

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A la cantonade

Jeudi après-midi, faisant la sieste sur un vieux matelas dans le salon de J. qui après avoir vécu deux mois chez moi, vient de s’installer dans une belle baraque des quartiers populaires de Djibouti (ici, on dit juste « quartier », populaire étant implicite, on dit juste, « j’habite dans les quartiers », ça ne désigne jamais un quartier résidentiel huppé, sans quoi on dit « j’habite au Héron », ce qui est mon cas), quand soudain, les premiers accords de l’intro d’une chanson me sortirent de ma somnolescence comme sous le coup d’une décharge électrique, une électrode reliée à chaque lobe de l’oreille, et le courant passant au milieu, prenant les ondulations de fréquence de cette chanson que j’avais complètement oubliée, mais que j’avais aussi dû écouter deux ou trois cent fois en l’espace de quelques semaines seulement à Madagascar, à une époque où je me baladais en ville d’Antsirabe ou sur les hauts plateaux avec deux justiciers bretons, armés pour la boisson et pour les rock et pour les filles, deux sortes de rock stars, et on portait des fringues bizarres, des chapeaux, et des barbes, pour ceux qui en avaient, des catogans ou des boules à zéro, il est arrivé plusieurs fois quand on se déplaçait en bande, qu’on nous demande si on arrivait « pour faire un concert »…Cette chanson étroitement associée donc à quelques semaines frénétiques, qui était la vingtième piste je crois d’un des seuls disques que nous avions avec nous, une compilation qu’on avait offert à Béno avant son départ, où il y avait aussi une chanson où on aurait dit que c’était Christophe des mots bleus qui chantait en anglais, à chaque fois qu’elle passait, on disait le « Christophe anglais », de retour en France, j’ai appris par la suite de Béno qui avait consulté le programmateur de la compile qu’il s’agissait réellement d’un disque de Christophe en anglais, il y a avait aussi une piste où Dominique A. chantait avec une voix douce et plaintive, tel un oiseau de nuit, une chanson baptisée « le courage des oiseaux », bref un disque marquant, mais que j’avais pourtant complètement oublié, et en point d’orgue cette chanson de Los mutantes dont je parlai avant, el Justiciero. Cha cha cha. J’ai bondi du matelas. En arrêt devant ce qui sortait des baffles, un jackpot mélodieux. J. a bien voulu qu’on la remette une deuxième fois. Le genre de chansons qu’il ne faudrait jamais écouter moins de cinq fois à la suite.

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C’était une introduction, puisque je voulais écrire un truc sur Eric Cantona, et que si l’on veut, c’est un peu lui (et d’autres), avec son accent du Sud et ses cols de maillot relevés, et ses citations sur les mouettes et les chalutiers, et ses buts comme des sonnets de Ronsard, ses échappées en alexandrins, il est assez bien taillé pour endosser le costume.

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Bien sûr, l’appel d’Eric Cantona n’est pas passé inaperçu, et pourtant, il ne s’agissait pas véritablement d’un appel, mais plutôt d’une réflexion personnelle, d’une suggestion sur ce qu’il faudrait éventuellement entreprendre pour tenter de dézinguer le système par une approche « bottom up » plutôt que « top down », en cessant de l’alimenter comme un vieux poêle à charbon pourri qu’on ne ravitaillerait plus en en bois de chauffe, de peur de s’intoxiquer au gaz carbonique insaturé, plutôt passer l’hiver au froid emmitouflé sous des couvertures de laine polaire. On est tellement à court d’idées cela dit en ce moment, et les intellectuels peinant dans l’ensemble à tenir leur rang, on (Internet) s’est jeté sur cette idée comme des morts de faim, à qui l’on aurait donné, pour une fois, un os à moelle à ronger. La moelle ; la peur des banquiers (et de toute leur arborescence) de voir leur système s’effondrer, plutôt que l’espoir que la culbute ait réellement lieu. Il est toujours excitant de reconnaître l’existence d’un sentiment de peur dans la pupille de ses ennemis, même si on n’est pas à distance pour les frapper au visage. 

Comme il a été dit, pour vider son compte en banque, encore faut-il qu’il respire ; et dans mon cas, le 7 décembre, je ne ferai rien, parce qu’on ne vide pas un compte en banque débiteur de 13 000 €, le montant du prêt étudiant que j’avais souscrit à une époque où l’argent frais miraculeusement déboulé sur mon compte servit surtout à renflouer les comptes de Libé, à augmenter le fonds de roulement des Trois frères, cet incroyable estaminet sis dans le 18ème arrondissement parisien, rue Léon, où l’on mange au zinc pour 6 € douze escargots et où la pinte de blonde vaut trois euros (j’ai dû les boire nombreuses et cul-sec vu la vitesse à laquelle la somme s’est amenuisée), et à voir du pays. Par ailleurs, aussi étrange que cela puisse paraître, j’entretiens de bonnes relations avec le personnel de mon établissement bancaire, l’agence Cernay-Thann du CIC Est, des relations que je qualifierais de très cordiales, presque chaleureuses, il m’arrive de leur adresser une carte de vœux en janvier, ou même une carte postale lors de mes escapades à Dubaï ou en Ethiopie pour leur faire voir que mon découvert bancaire est le contrepoint de mon naturel baroudeur, et les remercier de bien vouloir financer sans forcer sur les agios un trekking dans le Simien ou un week-end andalou (le hammam qui fait face à la mosquée de Cordoba, la mezquita, avec ses piscines chaude, tiède, froide en marbre blanc et ses azulejos est à peu près ce qui se fait de mieux en la matière en Europe, à ma connaissance). Donc cela m’embêterait de créer des complications à Michel, Sandrine, ou Yannick qui après tout ne sont pas davantage que moi ou vous liés au Système, avec un grand et sinueux S sifflant comme un serpent. 

Cela dit, l’idée de Cantona est assez séduisante, et vu le bruit médiatique qu’elle a fait, ce ne doit pas être exactement ce dont rêvent les patrons de banque en s’endormant, que tous les petits épargnants se pointent un matin à l’heure du laitier réclamer qu’on leur paie en liquide leur livret. Il y a l’air d’avoir une certaine dose de poison dans cette idée, non pas de quoi inoculer la peste bubonique au Capitalisme, avec un grand C faisant le dos rond, mais une petite grippe de saison, peut-être. 

Evidemment, il a fallu que quelqu’un au gouvernement réagisse, Christine Lagarde par exemple, et comme souvent, de la plus mauvaise des manières, avec arrogance rentrée et condescendance sortie, Christine Lagarde que je n’ai pas le souvenir d’avoir souvent tabassée dans mes billets, ce qui aujourd’hui m’étonne, puisque plusieurs choses m’horripilent chez elle, le fait qu’elle ait un accent anglais excellent, mais surtout la couleur de ses cheveux (à certaines personnes, la toison blanche donne un air merveilleux, à Jean Rochefort par exemple, mais chez les femmes cinquantenaires, cela marche, à mon sens, moins bien). 

« Chacun son métier », a répliqué mercredi Christine Lagarde à l’ex-footballeur Eric Cantona qui a évoqué l’idée d’une « révolution » en s’en prenant aux banques. « Il y en a qui jouent magnifiquement au football, je ne m’y risquerai pas. Je crois qu’il faut intervenir chacun dans sa compétence », a estimé la ministre de l’Economie lors d’une conférence de presse, en disant par ailleurs avoir « toute confiance dans la stabilité du système ». « Je crois que quelqu’un qui est un grand footballeur ou un grand acteur de cinéma doit se garder d’intervenir dans le domaine financier, économique, surtout quand il n’en maîtrise pas les mécanismes », a ensuite précisé Christine Lagarde à l’Associated Press. 

La vieille arme, assez classique, et aussi retorse, affectionnée par les hommes et les femmes politiques dans leur ensemble, mais avec une légère préférence à droite, visant à disqualifier par avance son adversaire, à le discréditer, plutôt que de discuter avec lui, puisqu’il ne fait pas partie du cercle, de l’entre-soi, qu’il n’a pas les brevets (de moralité, et peut-être dans le cas d’Eric Cantona, des collèges). On avait vu Eric Raoult à l’œuvre lorsqu’il déniait le droit à Marie N’Diaye, Goncourt pour trois femmes puissantes, à s’exprimer sur les questions de politique intérieure. On a l’habitude. 

« Je crois qu’il faut intervenir chacun dans sa compétence ».  

Mais en réalité, les gens qui étaient censés avoir la compétence sur ces questions financières et économiques ont depuis un certain temps prouvé qu’ils étaient eux aussi plutôt largués, qu’ils se distinguaient plutôt par un certain « amateurisme », ce qui me semble être une raison suffisante pour l’ouvrir un peu, même sans avoir fait un MBA à Stanford. Cet été, au mois de juillet, l’autorité de régulation bancaire de l’Union européenne a fait passer des tests simulant différentes situations de tensions économiques, différents scénarios de crise, à toutes les banques des places européennes, des « stress tests » auxquels les banques irlandaises avaient satisfait honorablement. C’était il y a quatre mois de cela, les mêmes banques (l’Anglo Irish Bank et l’Allied Irish Bank) qui sont aujourd’hui en pleine crise de liquidités. Alors parfois, je me dis que je préfère avoir tort avec Eric Cantona plutôt que raison avec Christine Lagarde, d’autant qu’il n’est pas dit que ce ne soit pas Christine Lagarde qui ait en réalité et de manière générale tort et Eric Cantona raison. Il a en tout cas plus de panache (Christine Lagarde m’évoquant un panaché éventé, et Canto un vieux whisky malté). Fin. 

Putain de toi, pauvre de Moix

Je n’ai jamais lu de livres de Yann Moix, cet auteur-réaliseur-polémiste qui a notamment tourné à l’écran l’ineffable Cinéman, décoré du Gérard d’Or, prix décerné au film le plus nul de l’année. Je n’ai pas spécialement envie de lire le moindre livre de Yann Moix. Mais je suis tombé un peu par hasard sur certains de ses papiers publiés sur la revue en ligne de la Règle du jeu, d’une violence assez rare, écrits dans une novlangue et sur un ton toujours pamphlétaire, des articles inutiles, sauf pour réveiller la plume qui sommeille en chacun de nous. L’une de ces contributions de Moix m’a touché plus que les autres, parce qu’elle me concerne un peu et très indirectement ; il y est question de Rimbaud, et de Rimbaud dans sa période de la Corne d’Afrique, c’est-à-dire celle qui occupe les vingt dernières années de sa vie. Il y a très peu de clichés qui couvrent cette résidence africaine de la Rimb’, comme l’appelait Verlaine ; très peu de photos de Rimbaud, tout court, plus simplement. Celle mythique et qui reste accrochée à sa légende comme un bouton à sa boutonnière ; lui à 16/17 ans, photo prise par Etienne Carjat.

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Trois photos de plain-pied qui sont des autoportraits de Rimbaud, d’une qualité médiocre ; l’objectif est loin, le visage flou. Il se prend en photo devant sa maison d’Aden, annote cette mention au dos de la photo, ce qui permettra de l’identifier avec certitude, et l’envoie à sa maman restée à Charleville. Sur ces trois photos, déjà, la Rimb’ a beaucoup changé depuis celle des Ardennes ; il est devenu un homme, le regard dur, s’exerçant à des métiers physiques. Le verni de la virginité s’est complètement écaillé. Là-dessous demeure l’homme comme un roc, caméléon de son environnement de pierre.

Or on a retrouvé il y a quelques mois un nouveau cliché collectif, pris à la terrasse de l’hôtel de l’Univers à Aden, et sur lequel les spécialistes du personnage et de l’œuvre, ont authentifié la personne de Rimbaud (deuxième en partant de la droite).  

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Là encore la légende de l’angelot s’écorne un peu, si l’on veut. On peut aussi penser que les légendes préfabriquées sont une mystification, et que l’existence véritable qu’a vécu Rimbaud, couplée à son œuvre de jeunesse, est suffisamment légendaire pour ne pas souffrir d’un rapport trop vrai à la réalité. Aussi grimaçante ou grisonnante soit-elle, comme sur les photos d’Afrique.

Retour à Moix qui dans son billet d’une trentaine de lignes, que vous pouvez lire en cliquant ici, élimine d’un revers de sa prose la validité des travaux des « experts rimbaldiens » qui authentifié la photo, des gens qui pour certains ont consacré leur vie entière à l’étude silencieuse et scientifique du poète. Moix n’y a sans doute jamais consacré plus qu’un éventuel mémoire de maîtrise de lettres modernes, mais décrète que Rimbaud n’est pas Rimbaud sur la photo, et que tous ceux qui le croient ou essaient de le faire croire sont des cons.

A titre personnel, je suis absolument convaincu qu’il s’agit bien là de Rimbaud, et d’autres l’expliqueront sans véritable contestation possible (je trouve la ressemblance frappante)(regardez l’oreille !). Mais là où Moix montre qu’il ne comprend pas, qu’il ne comprend rien, qu’il est absolument crétin et arrogant, qu’il raisonne à l’hystérie et peut-être aussi à la coke, c’est dans l’essence des arguments qu’il avance, à l’appui de sa thèse, presque tous axés sur la soi-disant non ressemblance physique du visage d’Arthur sur la photo avec les autres que l’on connaît de lui. 

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Pour résumer son propos, et tous les termes sont de lui, Moix dit qu’il ne reconnaît pas son nez en trompette, ses sourcils, son regard, ses yeux bleus, sa lèvre inférieure, Moix dit que cette tête de pauvre bougre un peu idiot, bouche un peu bée, au regard sans intelligence, cette tête d’abruti, ses traits de demeuré, de simplet, ce n’est pas Rimbaud. Pour conclure, il écrit ; « J’ai autant le droit d’affirmer qu’il ne s’agit pas là de Rimbaud que eux de proclamer partout, à grand renfort de marketing, appuyés sur une légitimité qui sort de nulle part, que c’est bien lui ».

Alors moi aussi j’ai autant le droit que lui de lui dire qu’il est nigaud et qu’évidemment c’est Rimbaud. Car Moix a oublié ce qu’est la vie ; un long et lent processus qui mène à la mort, et durant lequel les hommes, en se rapprochant de la mort, changent. Cette photo, non précisément datée, est prise alors que Rimbaud a passé déjà au moins, trois, quatre, ou dix années en Afrique. Or quelle est sa vie ici ? Une vie dure et abrutissante qu’il décrira très bien dans les lettres qu’il enverra très régulièrement à sa mère. Rimbaud a cessé d’écrire (des poèmes, en tout cas), il ne lit pas, il passe le plus clair de son temps seul, dans sa maison d’Harar, ses échanges avec l’extérieur se résumant à ceux qu’il peut avoir avec les autochtones, ou les indigènes, ou les nomades qui accompagnent ses caravanes. Attaqué par le climat humide et froid d’Harar, souvent rongé par les moustiques, entouré par les épidémies qui sévissent, il fait de longs et incessants trajets entre les deux bureaux principaux du comptoir Bardey pour lequel il travaille, du Harar jusqu’à Aden. Il traverse plusieurs fois le désert de l’Ogaden, des caravanes de trente, quarante jours, à marcher jusqu’à l’évanouissement sous le soleil de midi, le soleil de la corne d’Afrique, le plus chaud du monde. Quand il arrive à Aden, il négocie sa traite, des augmentations, vend du café, achète d’autres marchandises de contrebande. Il s’ennuie souvent dit-il, il se met en ménage avec une jeune femme somalie. Il y a le vent chaud du désert qui lui souffle en plein la gueule, il y a la léthargie de ces contrées où il est si difficile de faire des affaires, la crainte perpétuelle de prendre un coup de poignard afar, d’un qui voudrait voler sa bourse. Rimbaud vit là dedans, dans ce monde tellement éloigné des salons parisiens dans lesquels on lisait ses poèmes, Rimbaud et ses semelles de vent se coltine les traversées de la banquise de sel et autres, avec ses mulets et ses caravanes, et ses nuits à la belle étoile.

Voilà. Si Moix croit qu’une vie comme celle-là, menée durant trois, quatre, dix ans, n’est pas capable de ternir un regard, que le soleil d’Afrique n’est pas capable de changer la couleur d’un regard, que les heures et les jours d’attente, et parfois on n’attend rien du tout, ne sont pas à même d’abêtir quelque peu un homme, de lui donner un air de pauvre bougre, si Moix croit que tout cela ne peut pas émacier quelque peu un nez en trompette, OK pour lui, je crois qu’il est un apôtre de la pureté. Mais je crois aussi que lui-même ne résisterait pas quinze jours dans ces contrées et cette époque, éloigné de la fièvre germanopratine administrée en seringue dans son petit corps bien joli de toxicomane, archi-dépendant de son indice de bruit médiatique. Je crois que Moix ne comprend rien à l’Afrique, ni à Rimbaud, ni à la bienveillance à laquelle il faut essayer de se tenir lorsque l’on s’adresse à ses semblables.

Deux femmes puissantes

C’est une chronique dans le Monde, parue le 10 septembre. C’est cette folle de Caroline Fourest qui écrit, vous l’avez sans doute déjà vue, chroniqueuse au Monde, à Charlie, à France Culture, invitée très régulière chez Calvi, ou Demorand, au demeurant, l’air demeuré, vous l’avez sans doute déjà vue, dans son genre, cette grande copine de Philippe Val, la pourfendeuse de tous les intégrismes, de tous les fondamentalismes, cette héraut laïcarde (je vous mets une photo pour que vous la resituiez).

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Je lis ça tout à l’heure, de sa plume, à propos des Quicks halals, bien sûr Caro est contre, je lis ça et c’est pas une blague, Caro est pas très forte en humour.
Malbouffe et sacrifice 10.09.10 | 13h50

« Pour être halal ou casher, l’animal sacrifié doit être tué vivant, quitte à se vider de son sang pendant parfois plus de 14 minutes ».

L’animal doit être tué vivant ?!
Pourquoi l’animal ne pourrait-il pas, plus simplement, être tué mort ? Hein, Caro ?
Une grande penseuse, d’évidence.
D’autant que le fond de son argumentaire me laisse perplexe ; elle milite pour le droit à la différence, donc l’obligation pour les quicks qui ne servent que du halal à servir également de la viande « non-halal ». Comme si le droit de manger chez Quick était un droit fondamental de l’humanité. Comme si chaque citoyen pouvait imposer au juge, sur le modèle de la DALO, un « droit au Quick opposable ». Va-t-on aussi demander aux vendeurs de kebab de servir également de la viande non halal, au nom du droit à la différence ?!
Hein, Caro ? Et la liberté d’entreprendre ? Elle qui se fait le chantre des libertés individuelles ? C’est « bizarre », comme dirait mon copain Junior.

Dans un registre un peu différent, mais pas tellement, la toujours géniale Christine Angot, toujours à propos de l’affaire Sakineh, et toujours dans cette veine qui gonfle, qui gonfle, jusqu’au garrot ;   christineangot.jpg

« Chère Sakineh, 

Si vous êtes libérée demain, ou tuée, je ne voudrais pas avoir sur la conscience le fait de ne pas avoir apporté ma pierre, moi aussi, sous la forme d’une signature dans une liste, à la demande, à l’exigence, que vous soyez libérée et que le châtiment que certains croient pouvoir vous réserver, soit aboli. J’aurais tous les jours sur la conscience la honte de ne pas l’avoir fait. »

Apporter sa pierre, quand la condamnation à laquelle est exposée Sakineh est la lapidation, c’est pour le moins osé !…  Merci à MPP d’avoir relevé ce petit caillou dans la prose angotique – un drôle d’argot. 

La journée de la marmotte

Ça y est, ici comme partout dans le vaste monde musulman, c’est l’Aïd (Aïd-el-Fitr, à ne pas confondre avec l’Aïd el Kebir, que l’on fête cinquante jours plus tard, en égorgeant des moutons). Cette année, l’Aïd se sera fait attendre. Toute la journée de mercredi, la ville bruissait déjà d’une rumeur, la fin du Ramadan pourrait être annoncée le soir même, ceci étant fonction de la taille ou de la position d’un obscur croissant de lune, et l’on pourrait recommencer alors à manger le matin des croissants au beurre. Mercredi soir, vers 20 heures, il y avait du SUSPENSE ; le muezzin allait-il dans le dernier appel à la prière de la journée annoncer la fin du mois sacré, ou bien non ? C’était comme une soirée électorale, où l’attend fiévreusement les résultats. S’il y avait eu des bookmakers à Djibouti, ils auraient pu prendre des paris sur la question, tant celle-ci divisait les fidèles. Moi aussi je me sentais concerné par ce débat, car si le Ramadan s’était arrêté mercredi, jeudi devenait automatiquement un jour férié !…Et en fait de quoi, non, le Ramadan aura bien durée cette année 30 jours, et non 29 comme parfois, si bien que jeudi fut encore une journée d’abstinence, la dernière. Au soir, tous les Djiboutiens sont sortis dans les rues, comme s’ils avaient gagné la coupe du monde, place Rimbaud, on pouvait s’adonner à un bain de foule ; ensuite durant les deux jours qui suivent, les Djiboutiens font la fête, mâchent du qat (qu’il faut réserver à l’avance, tant la consommation explose durant ces deux jours, certaines personnes ne prennent du qat qu’une fois dans l’année, et c’est pour la fête de l’Aïd, il y a une véritable SPECULATION), et mangent des samossas et des dattes. Certains vont jouer au blackjack au casino du Sheraton. Drôle de pays. Dans lequel je reçois des textos du type « Bonsoir Adrien, aïd Moubarack » (hier à 23h59 précises !). Comment y répondre ? Aïd Moubarack à toi aussi, peut-être.

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Ce feuilleton incroyable qui me fait penser à un Jour sans fin, le film hilarant où Bill Murray se réveille tous les matins le jour de la marmotte, et où tout est à refaire ; l’affaire Bettencourt (ou plutôt l’affaire Bettencourt-Meyers-De Maistre-Banier-Woerth-…et maintenant Madoff !). Où j’apprends ce matin que François-Marie va être auditionné sur ses liens avec l’escroquerie monumentale en forme de chaîne de Ponzi, l’affaire Madoff dans laquelle sa patronne Liliane a perdu une trentaine de millions d’Euros (une somme heureusement à peu près équivalente à celle que lui a remboursé le fisc au titre du célèbre bouclier (c’est drôle d’ailleurs, cette rhétorique qui associe les deux champs lexicaux de la protection corporelle et de la finance ; bouclier fiscal, golden parachute. Quelques idées neuves pour aider le gouvernement à surenchérir : la cotte de maille diamantaire, l’airbag offshore, le gilet pare-cotisations-sociales)). Ce matin où j’apprends qu’Eric W. aurait donné dans le favoritisme à propos d’une histoire de casino (non pas la chaîne de supermarchés, mais la martingale perdue). Pendant ce temps-là, le siège de l’UMP est perquisitionné, mais Xavier Bertrand affirme qu’il ne faut pas parler de perquisition, mais de visite de courtoisie.

La journée de la marmotte.

 

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Enfin, cette histoire qui m’énerve. Sauvons Sakineh. Mauvais remake d’Il faut sauver le soldat Ryan, à la sauce nappante de l’humanisme bon teint.

Je vais essayer de m’expliquer clairement. Je ne pense pas nécessaire de préciser en préambule que le triste sort de Sakineh m’afflige.

Mais le problème de notre humanité est qu’il y a, si l’on veut, des Sakineh par milliers, par millions. Des gens dont la vie, ou la mort, est terrible. Je ne vais pas me lancer dans une énumération, mais ces quinze derniers jours, près de 200 civils somaliens sont morts sous les balles ou les coups de couteaux des milices islamistes qui sont sur le point de prendre le contrôle de Mogadiscio, la Somalie, ce pays sans Etat depuis 20 ans. Où il y a encore régulièrement des pendaisons publiques, pour dire le caractère médiéval de certaines pratiques.  

La pluralité, la diversité des tristes destins n’enlève en rien au poids tragique de chacun d’entre eux, et celui de Sakineh mérite, quoi, notre compassion, notre solidarité, notre résistance, si possible.

Ce qui me choque, c’est l’instrumentalisation qui en a été faite, par Bernard-Henri Lévy, comme toujours, dont la mobilisation de la communauté médiatique, telle qu’il l’a orchestré, porte tellement sa signature, qu’on a l’impression, à l’instar du gouvernement, en faillite sur les affaires d’éthique et sur les questions sécuritaires, allumant des contre-feux avec les Roms traités comme des briquettes charcoal avec lesquelles on démarre les barbecues, que BHL, en peine sur l’affaire Botul et en désarroi sur les ventes de son dernier livre, se rachète, sur le dos de la virginité de Polanski d’abord, sur la douleur de Sakineh,, ensuite, une sorte de moralité publique, car évidemment il n’est pas facile de trouver cause moins consensuelle que les pierres que l’on s’apprête à jeter sur le visage, si serein sur les photos, de Sakineh. BHL fait fonds de commerce de la misère humaine, et traite les faits divers comme des billes de verre, que l’on peut échanger contre de plus beaux calots, encore.

Comment cela s’est t-il passé ? Une pétition, lestée du poids de quelques grandes figures de la pensée, Elisabeth Badinter, Kundera, Modiano, Ségolène Royal ( !), parue sur le site de sa revue en ligne, la Règle du jeu. Et autour de cette pierre originelle, monter les fondations de la mobilisation, les bons sentiments à la truelle, le ciment qui dégouline. BHL, membre du conseil de surveillance de Libération, s’arrange d’abord pour que Libé co-publie la pétition, fasse sa une sur l’affaire Sakineh, et lui offre une grande interview de l’avocat de Sakineh, BHL en journaliste ( ?!), posant au conseil iranien de Sakineh des questions aussi désintéressées que « Est-ce que ce type de mobilisation est une bonne chose (réponse : « Oui, bien sûr »), « Vous n’êtes donc pas d’accord avec ceux qui disent qu’il est plus efficace d’agir en coulisse ? » (réponse : « Non »), « Que pensent les autorités iraniennes de ces campagnes ? (réponse : « Elles n’aiment pas ça »), « Que pouvons-nous faire pour aider les femmes iraniennes en lutte contre l’obscurantisme ? » (« Ce que nous faisons là »).

Evidemment, nous dira t-on, quand en jeu est la sauvegarde de la vie d’une personne, parler de conflits d’intérêts ne fait plus sens. Tous les moyens sont bons. D’accord.

Depuis le début de la mobilisation, des « lettres à Sakineh » sont publiées chaque jour dans Elle, Libé, ou la Repubblica, où est toujours associé le nom de La règle du jeu, promo à peu de frais pour la revue du nouveau philosophe.

Ces lettres ressemblent à un exercice de style à la Queneau ; c’en est pathétique, c’est à quelle célébrité saura le mieux émouvoir, trouver les meilleurs mots pour condamner la barbarie, offrir son plus poétique soutien à Sakineh. Les dernières lettres sont signées Dominique Sopo, président de SOS-Racisme, Raphaël, Inès de la Fressange, Rama Yade, ou Hervé Morin.

Raphaël prend une pose à la Marguerite Duras.

Chère Sakineh Vous êtes coupable, forcément coupable dans un pays où aimer est un crime, où sourire est une injure, où le moindre centimètre de peau est  une offense. Vous êtes coupable, dans un  pays où la mort et le martyre sont glorifiés, vous êtes coupable d’être la voix des millions d’iraniens qui veulent vivre dans cette vie-là et pas dans une autre, avant qu’il ne soit trop tard, coupable de ce beau visage, d’avoir montré aux Mollahs la beauté  du diable sous le voile noir des convenances. Chère Sakineh, vous êtes forcément coupable dans un  pays où les preuves sont fabriquées, les  aveux arrachés, les crimes imaginés, où les vrais criminels roulent en voiture de luxe et dorment dans les palais officiels. Sachez que nous sommes des  millions en Europe, à une heure de vos frontières, à penser à vous, qui  êtes coupable de tous ces crimes, à crier notre dégoût de la Vertu qui lapide les amants au petit Matin, coupe la tête des mauvais garçons ou la main des voleurs et que nous entendons crier jusqu’à nous faire entendre de ceux qui vous maltraitent et disposent de votre vie.

Hervé Morin se fait matamore.

Chère Sakineh, Malgré l’immense souffrance qui doit être la vôtre, prisonnière du couloir de la mort, je vous demande de garder espoir. Notre mobilisation ne faiblira pas. Votre destin, c’est aussi le nôtre, celui de l’humanité toute entière qui crie sa colère et sa révolte face une barbarie d’un autre âge. Notre détermination à vous sauver est plus forte que leurs coups de fouet et notre indignation aura raison de votre condamnation. Les droits de l’Homme et la dignité de la femme n’ont pas de frontières. Nous ne vous abandonnerons pas. 

Ces effets de style, cette manière de faire de la prose sur le sort de Sakineh a quelque chose de dégoûtant je trouve. Car le récipiendaire de ces lettres n’est en réalité pas Sakineh, mais bien les lecteurs de Libé, les confères chanteurs, ou politiques, ceux qui les liront (Sakineh ne lit pas le Français), et se diront, il a su trouver les mots justes, vraiment il en parle bien, il a du cœur, votons pour lui.

Que Raphaël, Inès de la Fressange, ou n’importe qui écrive s’ils le souhaitent des lettres à Sakineh, mais alors que ceux-là les mettent sous pli, qu’ils lèchent le timbre, qu’ils les adressent à son avocat, ou qu’ils écrivent à Ahmadinejad, ou qu’ils se rendent en Iran, qu’ils paient de leur personne plutôt que de se payer de mots.

Amnesty International, qui travaille à la libération des prisonniers politiques depuis xxx, et à qui je dois la vie (puisque mes parents se sont rencontrés à la section mulhousienne d’Amnesty, et ont écrit ensemble pour la libération des prisonniers chiliens de Pinochet), use de l’arme épistolaire dans ses campagnes ; inonder les gouvernements autoritaires de lettres pour demander la libération de tel ou tel ; écrire directement dans sa cellule à un prisonnier anonyme de tous, dans sa langue natale, sans savoir toujours si le courrier lui parviendra ; mais lui écrire vraiment, pour lui parler, lui dire que quelque part en France, quelqu’un pense à lui, s’intéresse à son sort, se sent solidaire de son emprisonnement. Ecrire à quelqu’un de réel, et non à une chimère médiatique, une sorte d’icône païenne, ce qu’est malheureusement devenue Sakineh.

BHL instrumentalise ses relations, ses positions dans la presse, son écho médiatique et nous oblige de fait à partager des révoltes qui lui sont propres, et qu’il veut universelles. Il ne laisse pas le choix. Il arguera que c’est pour une bonne cause. Certes. On ne dira pas le contraire. Mais c’est la sienne.  

Minc alors !

J’ai écouté ce jour une petite émission d’Inter qui passe sur les ondes estivales, l’été en pente douce, présentée par Guillaume Erner, au titre aguicheur : « la pensée Attalinc ».

Attali parle bas, l’air est un peu bougon, il fait l’effet d’un chercheur, d’un type qui raisonne vite, qui s’en fout un peu des convenances, comme lorsqu’il proposait dans son catalogue de mesures pour relancer la croissance offert au PR l’ouverture des hypermarchés le dimanche. Cela dit, il a l’air sincère, et une intelligence qui affleure comme les dauphins dans le golfe de Tadjourah (je ne suis pas le preneur d’images, mais j’étais sur le bateau !…).

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Alain Minc tient des propos plus cohérents, très à droite, très droite libérale, il tacle dès que l’occasion se présente son ancien partenaire au triumvirat du Monde, Edwy Plenel, il attaque le pape pour mieux défendre le pouvoir contre les Roms, bref, conforme à l’image qu’on a d’un salaud de salon, courtisan et médisant, un  peu lâche et un peu bête, à qui aucune question ne résiste, vu qu’il y a des réponses pour tout dans le logiciel de sa pensée en kit. 

Question du journaliste. «  Alain Minc, il y a également d’autres utopies qui se font jour, il y en a une en particulier qui prend de plus en plus d’ampleur, c’est la décroissance, l’idée qu’on peut vivre avec moins d’objet, qu’on peut tourner le dos au marché, est-ce que c’est pour vous une utopie viable ? » (déjà, je m’attends au pire) (et j’ai raison !).  

Réponse. « Oh, la décroissance, ce n’est pas une utopie, c’est une bêtise, donc bon, ça n’a aucun intérêt. Avec les problèmes que nous avons, nous, la planète, l’occident, nos pays, le monde, les zones de pauvreté, qui peut penser les résoudre avec la décroissance ? Ce que vous posez implicitement, c’est la différence entre l’écologie fondamentaliste, et l’environnement, l’environnement qui est une préoccupation normale, légitime, qui peut entrer dans un cadre rationnel. C’est vrai qu’il y a à la base de l’écologie un fondamentalisme réactionnaire et qu’à force souvent de s’intéresser à la social-démocratie des plantes, on en finit par oublier de s’intéresser à la social-démocratie des hommes ».

Dis Alain (pas le philosophe, Minc), dis plutôt qui peut penser sérieusement résoudre les problèmes de la planète, la détérioration de l’environnement, le réchauffement du climat, la déshérence des petites agricultures vivrières du Sud, l’exode rural, l’encombrement des villes, avec la croissance ?

Qui est assez fou pour penser cela ?

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Nous vivons dans une planète finie, avec des ressources finies, et un horizon temporel plus que réduit, vu la vitesse actuelle du bolide économique. Il faut avoir des œillères de cheval pour ne pas voir à ce point les ornières, ou s’appeler Alain Minc, ou d’autres types dans son genre.

Ce petit billet me permet de placer ici deux photos du très beau Pierre Rabhi, une sorte de chantre (ou chanvre) de la décroissance, et plutôt de la ruralité, de la lenteur, et de la douceur, bref, d’un certain principe de réalité.

 

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Pauvre type !

« La priorité de Matignon est de réduire la consommation de drogue, non de l’accompagner, voire de l’organiser » 

A fait savoir hier François Fillon. Les salles de consommation de drogue, sous surveillance médicale, ne sont « ni utiles ni souhaitables », a affirmé Matignon mercredi, alors que la ministre de la santé, Roselyne Bachelot, avait souhaité une « concertation » sur le sujet. Le débat aura été de courte durée. 

Rions un peu avec Eric Woerth

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« Est-ce que j’ai une tête à accepter des enveloppes de billets ? »

Ce type est manifestement passé par une grand école, vu son grand talent à se « nourrir sur le dos de la bête », comme on le dit ici de nos partenaires un peu trop enclins à se graisser la patte sur les enveloppes des projets. Moi-même suis-je aussi passé par une grande école, de commerce de surcroît, les pires, ce qui me rend bien légitime à les dézinguer, ainsi que seuls les Juifs ont aujourd’hui le droit de faire des blagues sur les Juifs, ou que la plupart des thérapeutes dans les centres de réinsertion des toxicomanes sont eux-mêmes d’anciens camés…Alors pourquoi parler ici des GE (réunies en France sous la bannière étoilée de la Conférence des Grandes Ecoles, une sorte de MEDEF étudiant…) ? Parce qu’une initiative, née aux Etats-Unis, à l’université d’Harvard, est en train de faire des émules en France, où l’on trouve l’idée super (comme cela se passa avec le Coca-Cola, Mc Donald’s, ou Ben Harper). Elle ne concerne pas à proprement parler toutes les grandes écoles, mais plus spécifiquement les MBAs, les Master in Business Administration, si l’on veut la crème de la crème des formations (de quoi faire une très bonne sauce normande), où il faut aligner une trentaine de nos anciennes briques par an pour avoir le droit de suivre des séminaires de coaching, de team-building, de iterative management (et où si l’on n’obtient pas un poste à 200k€ à la sortie, on a raté sa vie). L’ESSEC, mon école, lança elle-même une sorte de faux MBA (sous le slogan aguicheur, My Business Attitude, voyez l’acronyme), mais la greffe ne prit jamais, vraisemblablement pas assez cher pour être crédible, l’école a décidé de transformer à nouveau cette année son MBA en cursus grande école classique.

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L’initiative que j’évoque plus haut consiste en la signature par les étudiants de ces écoles, les futurs managers, comme ils aiment à s’appeler, d’une sorte de charte éthique, the MBA oath, qui se veut un peu le pendant du serment d’Hippocrate pour les dirigeants d’entreprise ; un code de bonne conduite, et en réalité un serment d’hypocrite. Je vous retranscris ici sa version française, légèrement remaniée pour les étudiants de l’ESSEC.

« En tant que futur diplômé de l’ESSEC, je porterai les valeurs de cette école. Je serai responsable des actions que j’entreprendrai dans le futur. Je veillerai à prendre en compte le bien-être de tous les acteurs avant de prendre une décision, en confrontant différents points de vue, avant de prendre une décision. En tant que cadre dirigeant d’entreprise, je reconnais mon rôle dans la société :

- Mon but est de rassembler des personnes et de gérer des ressources, afin de créer de la valeur que nul ne peut créer seul.
- Mes décisions ont des conséquences sur le bien-être des personnes à l’intérieur et à l’extérieur de mon entreprise, aujourd’hui et demain.

Par conséquent, je promets que :
- je gérerai mon entreprise avec loyauté et prudence, et ne privilégierai pas mes intérêts personnels au détriment de mon entreprise ou de la société ;
-  je comprendrai et respecterai, dans la lettre et dans l’esprit, les lois et les contrats régissant ma propre conduite et celle de mon entreprise ;
-  je m’abstiendrai de la corruption, de la concurrence déloyale ou de pratiques commerciales nuisibles à la société ;
- je protégerai les droits de l’homme et la dignité de toutes les personnes touchées par mon entreprise, je lutterai contre la discrimination et l’exploitation ;
- je protégerai le droit des générations futures à améliorer leur niveau de vie et profiter d’une planète saine ;
- je rendrai compte des performances et des risques induits par mon entreprise avec exactitude et honnêteté ;
- je développerai à la fois ma personne et les autres managers sous ma supervision afin que la profession continue de croître et de contribuer à créer une prospérité durable et solidaire.
- je respecterai les personnalités individuelles tout en visant l’excellence, l’innovation et la créativité.

Dans l’exercice de mes fonctions professionnelles, conformément à ces principes, je reconnais que mon comportement doit être un exemple d’intégrité, susciter la confiance et l’estime de ceux que je sers. Je serai responsable devant mes pairs et devant la société de mes actes et du respect de ces engagements.

Ce serment, je le fais librement et sur mon honneur ».

Première chose ; la très haute estime que les signataires auront d’eux-mêmes, « mon entreprise », les « managers sous ma supervision », « l’excellence, l’innovation, et la créativité », on dirait bien qu’aucun d’entre ceux qui signeront n’envisagent de devenir chômeur (pas plus que joueur de clarinette).  

Deuxième chose ; la grande vacuité du propos, l’impression de lever la poussière en soulevant les poncifs ; « Je protégerai les droits de l’homme et la dignité de toutes les personnes touchées par mon entreprise, je lutterai contre la discrimination et l’exploitation ». Et avant, c’était comment ? On pouvait s’asseoir sur ces principes, comme sur des coussins de mabraz ? En plus du fait que pour les droits de l’homme, il y a Amnesty, pour les discriminations, il y a la Halde, contre l’exploitation, l’abolition de l’esclavage…des secteurs déjà plus que bouchés.

Troisième chose ; la naïveté du constat. « Mes décisions ont des conséquences sur le bien-être des personnes à l’intérieur et à l’extérieur de mon entreprise, aujourd’hui et demain ». On pense à Sinsemilia. je vous souhaite tout le bonheur du monde…pour aujourd’hui comme pour demain…

Bref, non pas un tissu d’âneries, il serait difficile de contester le bien-fondé des assertions de ce mba Oath (un professeur de l’INSEAD, le plus cher MBA français, s’y emploie cependant, arguant que cet appel contient une incitation à « violer les obligations fiduciaires d’un manager », qui sont celles de maximiser la richesse des actionnaires, et que les décisions liées aux externalités de l’activité de l’entreprise doivent être prises par les pouvoirs publics – s’il est pour le moins cynique, ce propos a le mérite de la sincérité), mais plutôt un collier de fleurs bouffonnes, où les idées sucrées d’enfilent comme des perles. La différence qu’il y a, entre le serment d’Hippocrate, et cette ingénue déclaration d’intention, tient au fait que le médecin s’engage sur des choses concrètes ; apporter son assistance à une personne mal en point, ne pas refuser de délivrer des soins sous le prétexte que le patient ne peut pas les payer, etc. Des choses matériellement vérifiables. Alors que the MBA oath ressemble à un vœu chaste et pieux, à une chanson des gardes-suisses.

J’aurais éventuellement signé cet appel à la raison, si on me l’avait demandé (personne n’y a pensé), à condition qu’il ait contenu des éléments un peu plus factuels et quantifiables ;

- Ma rémunération ne dépassera pas cinq fois le montant de la rémunération de n’importe quel autre salarié de mon entreprise

- Je n’apprendrai pas à jouer au golf et je ne fumerai pas de cigares

- Je ne parlerai jamais à un de mes subalternes comme à du poisson pourri, du type de ceux avec lesquels on prépare le nuoc mam.  

- Je ne voyagerai qu’en seconde

- Je ne sauterai pas en golden parachute

- Je ne voterai pas à droite.

Mais ça évidemment, personne n’y a pensé.

On finit en beauté avec le lipdub de l’ESSEC, tourné l’année passée. Saurez-vous m’y reconnaître ?

(je plaisante, je n’y suis pas).

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John Donne et notre politique d’immigration

Mercredi 5 mai, Là-bas si j’y suis, l’émission de Daniel Mermet sur France Inter vient de démarrer depuis un peu plus de trois minutes, sur le répondeur de l’émission, on entend le message suivant.

« Bonjour Daniel, c’est Isabelle, de Moselle. Je voulais raconter l’histoire d’un jeune homme de dix-sept ans, qui est polyhandicapé suite à une maladie assez sévère du cerveau. Il est venu avec ses parents clandestinement en France il y a deux ans, ses parents l’ont amené du Kosovo avec sa sœur, pour le faire soigner, pour avoir un diagnostic. Il a été admis chez nous, dans un institut d’éducation motrice pour enfants polyhandicapés lourds pour avoir les meilleurs soins. Les parents ont un numéro de sécurité sociale, le papa a décroché un CDI, la sœur était engagée dans un CAT, et nous avons vu débarquer trente gendarmes devant notre établissement, pour venir chercher le polyhandicapé, pour qu’il puisse être expulsé avec ses parents et sa sœur. Nous avons appris hier matin, donc à peine douze heures après cet évènement, qu’ils ont été effectivement mis dans un avion pour être renvoyé dans le Kosovo. Je dois dire que je suis dégoûtée, effrayée, je trouve que c’est inacceptable, pour faire du chiffre, on renvoie n’importe qui n’importe où, ce jeune homme ne pourra pas être soigné aussi bien que chez nous, et sa famille était totalement prête à s’intégrer, avait appris le français, voilà, merci, bonne journée ». La voix est calme, posée, tout ça est dit sans haine, sans rage (ou une rage rentrée), on sent beaucoup de dépit et d’amertume, de déception. Des histoires comme on en a lu beaucoup d’autres, des situations de fait que dénoncent quotidiennement
la CIMADE, les collectifs de défense des sans-papiers, l’association France Terre d’asile. Ou même, sur un autre mode, le film Welcome, de Philippe Lioret, avec Vincent Lindon, très beau en maître nageur-sauveteur. Et pourtant, rien n’y fait. De nouveau le cœur se soulève, au propre comme au figuré, la nausée, l’envie de pleurer.

A cet instant, quand elle raccroche le téléphone, plus rien d’autre ne compte que le sort de cet adolescent kosovar polyhandicapé, et qui restera pour toujours un grand enfant.

Ainsi, il y a certaines fautes politiques qui sont irréparables, et que rien ne pourra jamais absoudre, l’action publique prend parfois certaines formes, tout en se drapant dans les habits du pragmatisme, de la restauration de l’autorité, de l’application de la loi (très cintrés, très automne-hiver) qui la marque définitivement du sceau de l’infamie. Et quand bien même un gouvernement, quel qu’il soit, parviendrait à résorber le chômage, à gagner un point de croissance, à améliorer la balance du commerce extérieur, quand bien même, il ne sera cependant qu’abjection et indignité tant qu’il se livrera à de telles pratiques, ou plutôt les cautionnera (car il y a toujours le filtre de la préfectorale, du droit administratif, des arrêtés de reconduite à la frontière derrière laquelle nos ministres (Intérieur, Immigration, Affaires étrangères) peuvent s’absoudre du prix des larmes, et se cacher comme des gamins ayant volé des billes et accusant le cancre), et qu’on en arrive finalement à pouvoir raconter ce genre d’histoire sur les ondes d’une radio publique, conte métaphorique de notre cinquième République sous une droite dite républicaine.

Alors évidemment, ce n’est pas en extrayant comme je le fais, un faits divers lacrymal, que l’on fait de la politique ; laissons ce procédé à notre gouvernement passé maître dans l’art de recycler l’émotion en texte de lois. Il n’est pas non plus question de crier au fascisme, ainsi que le fait très bien Bernard Henri-Levy, avec une régularité étonnante, vis-à-vis de toutes les opinions politiques qu’il n’a pas « copyrightées », surtout si elles se risquent à défendre les mouvements de libération de la Palestine. Ne faisons rien de cette histoire, mais sachons cependant qu’elle nous concerne tous, et qu’elle souille d’une tache indélébile notre devise, qui nous concerne tous également, Liberté, Egalité, Fraternité, que l’on a peine à écrire maintenant.

Ce mot de John Donne, écrivain anglais du XVIIème siècle, en exergue du roman de Hemingway, Pour qui sonne le glas. « Aucun homme n’est une île, un tout, complet en soi ; tout homme est un fragment du continent, une partie de l’ensemble ; si la mer emporte une motte de terre, l’Europe en est amoindrie, comme si les flots avaient emporté un promontoire, le manoir de tes amis ou le tien ; la mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au genre humain ; aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour toi » (Devotions upon Emergent Occasions, 1624).

John Donne et notre politique d'immigration  dans Les griffes à l'air JohnDonne

Je me rends compte, terminant ce billet, que si ce que contait cette auditrice de France Inter m’a autant ému, c’est parce que je suis incapable de me dire, ce qui en la circonstance serait une solution de facilité, que cet « incident » ne révèle que l’iniquité et la violence du gouvernement actuel ; en l’espèce, et à l’égard de cette famille kosovar, je ne parviens pas à ne pas me sentir, d’une certaine manière, solidaire du gouvernement de la France (comme partie faisant partie d’un tout), qui la renvoie en ses natals Balkans, et Dieu sait pourtant que je n’ai pas voté pour que cela arrive, que je n’y suis, si l’on veut, pour rien. Mais la responsabilité est diluée comme un whisky allongé à l’eau ; nous en avons tous une part.

La responsabilité d’essayer de faire cesser le glas.  

Exister, résister, persister

Ce truc est fascinant. Quand on est à l’étranger, il y a une distance que l’on ne peut pas réduire complètement vis-à-vis de la France, et qui concerne quelque chose comme l’air du temps, la vibration du pays, qui prend corps dans le traitement de l’actualité. 

On a beau lire tout ce qu’on peut, passer du temps sur le site web de Libération, écouter des podcasts d’Inter, discuter avec des amis par téléphone, il manque toujours quelque chose, qui n’est pas rattrapable ; les discussions de café ; passer devant un kiosque et voir les unes et les manchettes du jour ; tomber par hasard sur une déclaration radiophonique d’un ministre. 

Aussi, d’ici, je pressens l’embrasement qu’il y a eu autour de l’affaire de Lies Hebbadj la semaine dernière, j’en ai une vague intuition, mais je n’en perçois pas exactement l’ampleur. Est-ce vraiment un sujet qui a occupé les consciences médiatiques et politiques durant une semaine, ou le sujet a-t-il été cantonné aux marges ? 

Là où j’ai eu le sentiment que je n’avais peut-être pas saisi toute l’importance de l’affaire, c’est en lisant cette dépêche, mardi dernier, qui commençait par ça. 

« Mardi, au cours d’une réunion à huis clos avec des députés UMP, Brice Hortefeux, ministre de l’Intérieur, a indiqué que le père de la conjointe de Lies Hebbadj, avait contacté la gendarmerie pour des violences présumées sur sa fille ». 

La suite du même tonneau ; 

« Une information qui, précise Le Figaro, a été confirmée par la gendarmerie ». Intéressant. 

« Lies Hebbadj étant également accusé par son beau-père d’enfermer ses petits-enfants ». Très intéressant. 

« D’autres informations ont filtré, notamment par Jacques Myard, député UMP, qui explique sur RMC que « le père de la femme de Liès Hebbadj a demandé une fois à avoir ses enfants au téléphone, et sa fille lui a répondu qu’ils étaient enfermés, où leur père leur apprenait de force des versets du Coran ». Fascinant. Ainsi, des informations filtrent, comme on fait du café. Des députés UMP donnent des interviews sur RMC pour parler de cette affaire. La station du football, et de Luis Fernandez. 

Au départ, il y a une infraction au code de la route. Et de fil en aiguille (de flic en anguille), on en vient à relater des conversations téléphoniques d’un type avec sa fille. Bientôt, on sortira les écoutes téléphoniques. 

Je ne conteste pas le fait qu’il y ait un comportement répréhensible, délictueux. Mais quotidiennement, j’imagine, il suffit d’aller voir les services de la DDASS, et ils pourront témoigner que des dizaines d’enfants souffrent de comportements de maltraitance. Des parents toxicomanes, alcooliques, violents, dépressifs. Que dans ce cas, il s’agisse de violences commises au nom d’une conception extrêmement rigoriste de l’Islam ne justifie en rien que cette histoire prenne de telles proportions.  Lies serait un imam, incarnant d’une certaine manière une déviance dans l’institution musulmane, je concevrais le fait qu’on puisse en parler, au même titre que les agissements pédophiles de prêtres ont défrayé l’actualité ces dernières semaines. Mais s’arrête t-on sur les touristes sexuels de confession catholique qui vont voir des petites filles en Thaïlande ? Met-on cela sur le compte d’une lecture exégète de la Bible ? 

Je ne comprends pas pourquoi un fait divers comme il en survient malheureusement de très nombreux très souvent met en branle toutes les autorités de la République. Je ne comprends pas qu’un type par ailleurs député aille donner là-dessus son petit commentaire, comme s’il était un consultant, en charge de commenter l’actualité comme on commente un match de foot. Cela me dépasse complètement et m’énerve profondément. 

Je me dis que si j’étais en France, je comprendrais peut-être mieux ce qui s’est passé, la raison de cet emballement médiatique, mais là, depuis Djibouti, vraiment, je n’y comprends rien.

Sinon que. Ces types sont fous. Ils n’ont aucune morale. Ils n’ont aucune éthique. Les types qui nous gouvernent, et ça ne se cantonne pas qu’à la clique gouvernementale, mais bien aussi à la majorité des patrons de presse, les Christophe Barbier, les Philippe Val, les Arlette Chabot, mais aussi les patrons des grandes boîtes, les Christophe de Margerie, les conseilleurs du roi, les Alain Minc, les BHL, les présentateurs télés, les Nouvelles stars, les négationnistes du climat, les Claude Allègre, tous ces types sont fous, je crois de plus en plus que ça ne va pas dans la bonne direction, pas tout à fait dans la bonne direction, ou plutôt pas du tout, que ça aurait même plutôt tendance à empirer, et qu’il y a de moins en moins de limite, d’autocensure, qu’il n’y a plus beaucoup de garde-fous, de Rubicon qu’on n’ose plus franchir, je crois vraiment que c’est mal parti, et qu’un gouffre se creuse. Et surtout, surtout, qu’il manque des grands types qu’on puisse entendre, et je mets dans cette liste, François Mitterrand, Serge July, Albert Camus, et Gilles Deleuze, par exemple, rien que des types que j’ai bien connus personnellement, il y en aurait beaucoup d’autres, sans doute, mais le problème aujourd’hui de la plupart des types biens, c’est qu’ils n’arrivent plus à se faire entendre, il faudrait peut-être installer un sonotone à la France, un appareillage auditif, qui mette un peu de larsen aux discours délirants et délétères  (éther ; propriétés anesthésiantes) de tous ces types atteints de déréliction, le problème actuel de la France est un problème d’oreille. 

« La tristesse, les affects tristes, sont tous ceux qui diminuent notre puissance d’agir. Les pouvoirs établis ont besoin de nos tristesses, pour faire de nous des esclaves. Les pouvoirs ont moins besoin de nous réprimer, que de nous angoisser ».

Ainsi, de Gilles Deleuze, que j’aime tant. Celui dont Gilles Châtelet avait fait l’un des dédicataires de son livre, Vivre et penser comme des porcs, avec cette assertion, « pour Gilles Deleuze (et d’autres…), qui n’ont jamais vécu ni pensé comme des porcs ». Combien seraient-ils aujourd’hui à pouvoir s’en prévaloir ?

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