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Virginia Alvarez, 37 ans, Séville

Un quatrième post de la série “D’autres vies que les nôtres”, consacrée aux résidents du centre de réinsertion de toxicomanes dans lequel j’avais passé six mois, à Séville, en 2005, Proyecto Hombre.  

Ici l’histoire de Virginia, une des rares XX de ce centre, où la parité était encore plus mal en point qu’en politique, Virginia, et sa movida, ses petits joints le soir, sa solitude, et ses deux soeurs, qui nous fait voir que la dépendance aux drogues ne connaît pas plus les genres que les classes sociales. Pour l’article présentant mon travail là-bas, voir un post précédant du chat,  

http://lechatquifume.unblog.fr/2009/06/01/la-vie-nest-pas-un-chemin-de-roses/

Je m’appelle Virginia Alvarez, j’ai 37 ans, cela fait douze mois que je suis entré dans le parcours de réinsertion de Proyecto Hombre, cinq mois que vis dans la communauté fermée, la dernière phase du programme. Je considère mon passage à Proyecto Hombre comme une étape fondamentale de ma vie ; l’avant, et l’après.

J’ai commencé à me droguer sérieusement quand j’avais 25 ans, mais j’ai fumé mon premier pétard beaucoup plus jeune, aux alentours des quinze ans, avec mon frère et mes sœurs. Je suis la cinquième d’une fratrie de cinq, il y a depuis tout temps eu beaucoup de monde autour de moi. Le drame de ma jeunesse, c’est un frère toxicomane ; mon père, qui est par ailleurs une personne admirable, s’est illustré par une méconnaissance totale du processus toxicomaniaque ; quand il s’est rendu compte que son fils se droguait, celui-ci était déjà allé très loin dans les phénomènes de dépendance. La movida ; l’Espagne des années 80. A cette période, les gens qui fumaient des pétards – et beaucoup de gens en fumaient, paraissaient plus intéressants que les autres, c’était l’époque qui voulait ça, et c’est dans ces années-là que mon frère a sombré progressivement, glissant lentement du cannabis aux drogues dures, heureusement il ne se piquait pas, mais c’était à peine mieux mieux, il fumait l’héroïne…Cette découverte de l’addiction de mon frère par ses proches, a été un évènement central dans la vie de notre famille, qui ensuite s’est structurée autour de ses tentatives souvent avortées de sevrage, entre cures et rechutes, centres de réinsertion rechute, nouvelles rechutes…

Aussi j’ai passé une large part de mon enfance à vivre aux côtés d’un frère toxicomane que j’ai beaucoup aidé, et cela paraît incroyable que, en dépit de cela, j’ai pu moi-même sombrer dans la drogue, après avoir côtoyé de si près la longue descente aux enfers de mon frère ; mais je crois que tant que quelqu’un n’a vécu l’expérience de la drogue dans sa propre chair, il ne peut pas savoir réellement ce que c’est la toxicomanie. On a beau ne pas avoir consommé durant 7 ans, comme mon frère en a été une fois capable, un quelconque problème économique, des difficultés professionnelles, ou simplement une mauvaise journée, peut vous faire replonger.

Quoique considérée comme une personne sociale, j’ai eu une jeunesse relativement solitaire, solitaire, c’est-à-dire très dépendante d’une de mes sœurs et des quatre amies qu’il y avait dans ma vie, j’ai toujours eu peur d’affronter seule le monde extérieur, de partir seule en voyage ; à la maison, j’étais la graciosa, celle qui faisait le pitre, la petite dernière chouchoutée par ses aînés. Je prenais aussi des cours de théâtre ; mais dès que je sortais dans la rue, apparaissait un grand complexe d’infériorité…à toutes choses je cherchais quatre pattes au chat, mon père, qui est une personne pleine d’abnégation, luchadora, dédiait toute sa vie à son travail, ma mère était typiquement la mère au foyer de l’Espagne profonde, se dévouant corps et âme à ses cinq enfants, mon environnement familial ne ressemblait pas du tout à la caricature qu’on se fait parfois des familles où sévissent les problèmes de drogue, père alcoolique ou violent, pas du tout. Il était concentré sur sa petite affaire, recherchant de nouveaux clients, passant toute ses journées loin de la maison. Mais d’une certaine manière, mon père ne faisait pas grand cas de ma mère, il lui donnait l’argent nécessaire pour qu’elle puisse faire fonctionner le ménage, payer les courses, nous offrir des jouets, mais il manquait, par exemple, pour aller rencontrer nos professeurs au collège – ma mère, pour des raisons de niveau éducatif, mon père accaparé par son boulot, incapables de tenir le rôle qui aurait dû être le leur, pour élever leur petite dernière, celui-ci était joué par mes frères. Il m’a manqué cette dose d’affectivité de mes parents ensemble – je l’avais séparément, et elle ne suffisait pas.

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A 17 ans, après avoir obtenu mon bac, il a bien fallu que je démarre mes études ; ma grande sœur faisait alors son droit, elle a réussi à me convaincre que moi aussi j’en étais capable, j’étais une personne très influençable, ne sachant rien décider, incroyante en mes capacités, donc je ai suivi son avis. Finalement beaucoup des choses qui me sont arrivées dans la vie n’ont pas correspondu à de vrais choix, et d’ailleurs ne m’on pas particulièrement plu. C’était étrange, quand j’y repense, cette envie de rien en particulier qui m’animait.

Après avoir terminé mon cursus, j’ai réussi à décrocher un boulot dans une petite entreprise, j’étais une employée modèle, assidue, ponctuelle, je me levais tôt chaque matin, le seul luxe que je m’accordais, c’était un petit joint le soir avec ma sœur, qui était travailleuse sociale, et avec laquelle je partageais un logement, al mejor por la tarde cai un pequeno porrito, tout au plus parfois un petit pétard tombait déjà dans l’après-midi, et quand mes collègues de travail m’invitaient à sortir avec elles, je déclinais toujours, je mentais, ce week-end je ne peux, je vais à la campagne, ce que j’aimais, très simplement, c’était être chez moi, écouter un peu de musique classique, lire, éventuellement un ciné, mais toujours un petit joint le soir.

J’ai été amoureuse à 17 ans, durant un an, mais sinon je n’ai presque pas eu de vie affective…On formait un drôle de trio, ma grande sœur, son copain, et moi. Ma sœur appréciait beaucoup ma compagnie, c’est une relation qui dépassait de loin celle qui existe en général entre deux sœurs, mais elle en avait conscience, plus que moi. Un jour, elle m’a mis en garde contre les dangers de notre trop grande complicité, elle était inquiète, elle voulait que je réussisse à construire une vie indépendante de la leur. Elle avait évidemment raison, et bien que nous nous ressemblions, j’ai toujours su que ma sœur était une personne plus raisonnable que moi, et qui était moins sujette aux petits vices de la vie ; pendant qu’elle fumait un joint, j’en fumais trois…Au passage ; une grand-mère alcoolique, un père qui l’était en partie, mon frère toxico, un peu comme s’il y avait eu dans la famille un gène malin – l’alcool ne m’a jamais intéressé, il me faisait sentir mal.  

Donc j’ai quitté l’appartement de ma sœur, et je suis allé me réfugier…chez mon autre sœur ; elle aussi était fiancée. « Allons cette semaine à la plage » ; nous voilà partis tous les trois dans la petite voiture du fiancé. A ce même type qui nous vendait de l’herbe, on achète un paquitillo de cocaïne, une découverte, une révélation, un enchantement. C’est en 1992, l’exposition universelle à Séville, ma sœur mutée à Madrid, et moi qui reste avec son amoureux, avec lequel je m’entendais si bien. A chaque fois qu’il y avait une opportunité, c’est-à-dire chaque week-end, et comme j’étais indépendante financièrement, je m’offrais un petit paquet de cocaïne.

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A 27 ans, ma sœur, qui voulait un enfant, souhaitait changer de vie, aller vers quelque chose de plus stable, de moins virevoltant ; j’ai dû m’éloigner une nouvelle fois.  

A l’université, où je travaillais maintenant, mes amis ne buvaient pas, ne fumaient pas, évidemment ne se droguaient pas, j’aimais bien sortir avec eux, voyager un peu, mais toujours quelque chose manquait, c’est-à-dire de fumer mes petits joints tranquillement chez moi, ou maintenant aussi un petit rail de coke, seule, ou avec ma sœur. A 27 ans, je suis retourné vivre dans la maison de mon enfance ; je me souviens de maman, qui se levait chaque matin, pour me préparer le petit-déjeuner, me presser une orange, le sourire aux lèvres toute la journée. Mais ce qui convenait quand j’avais 15 ans a commencé à m’énerver sérieusement maintenant que j’en avais douze de plus, on frisait le clash avec ma mère, quand celle-ci a eu une attaque, qui l’a laissée comme un légume, totalement infirme. Il y a eu d’abord quatre mois à l’hôpital, où elle luttait pour retrouver certaines facultés et pouvoir retourner chez elle, mais je me souviens qu’elle était heureuse durant cette période, d’avoir retrouvé ses trois filles près d’elle. Et petit à petit donc, son état physique s’est un peu amélioré, et elle a pu quitter l’hôpital. Alors, puisque mes sœurs étaient en ménage, j’ai hérité de la lourde tâche de m’occuper de ma mère impotente, qui ne pouvait se déplacer qu’en déambulateur.

Par bonheur, notre famille est issu d’un milieu social plutôt bourgeois, tous les frais inhérents à la dépendance de ma mère pouvaient être couverts, nous avons pris une employée de maison, qui s’occupait de toutes les tâches ménagères – moi j’étais l’infirmière !  Je langeais ma mère, je lui faisais prendre ses traitements, je lui donnais ses repas…,

A cette époque-là, j’ai commencé à prendre régulièrement de la cocaïne toute seule, dès que je quittais l’université. Je travaillais énormément, je me levais aux aurores le matin pour aller travailler, on avait aménagé mes horaires, de retour à la maison, ma mère m’attendait – pour tenir, y compris sur le plan physique, j’ai rapidement augmenté les doses, deux paquets de coke par semaine – je sentais que ma santé était en train de se détériorer, mais cela m’importait peu. Pour m’échapper, je me suis mis aussi à fréquenter un groupe d’étudiants des beaux arts, surtout un garçon qui avait un discours particulièrement virulent contre les drogues, nous flirtions ensemble, je me sentais bien avec lui, mais mes sentiments n’allaient pas au-delà de l’amitié : j’étais amoureuse du copain de ma sœur, qui le savait, et qui s’amusait à jouer avec nous sans que ma sœur ne s’en aperçoive.

C’est à-peu-près à ce moment-là qu’ont commencé mes problèmes de ponctualité. A l’université, j’étais la secrétaire particulière d’une femme qui avait un mandat politique ; plusieurs fois elle m’a fait des propositions intéressantes de placement, mais je n’ai su saisir aucune des opportunités, l’estime que je me portais n’avait jamais été aussi basse, et cela prenait des proportions de plus en plus dramatiques, ma vie tournait lentement au désastre. Rapidement, les membres de ma famille se sont rendus compte que j’étais en pleine dépression  - je me suis confié à ma sœur Karen, qui m’a conseillé de me tourner vers une psychologue particulière – celle-ci voulait que je démarre un traitement qui comptait des rendez-vous quotidiens dans son cabinet, difficilement conciliables avec la poursuite de mon activité professionnelle. J’ai dit que mes problèmes ne le justifiaient pas ; alors que c’est moi qui étais venue solliciter une aide, le premier vrai mensonge à moi-même, j’ai laissé tombé la psy.

Je suis vite devenue une consommatrice très régulière de cocaïne. Mais parallèlement, je continuais de prendre des cours de peinture, j’allais chez le coiffeur une fois par semaine, je voyais des concerts, j’avais un niveau de vie élevé, et mes revenus commençaient à manquer, la banque accroissait toujours mon découvert autorisé, connaissant les ressources de mes parents… Je passais aussi mon temps à me comparer à mes sœurs, c’était devenue une obsession, une vraie paranoïa.  

Arrive un été, où je prends la résolution d’essayer de me tirer de la drogue. Dans les premières semaines, j’avais un caractère infernal, des sautes d’humeur, mais ça tenait, jusqu’à ce qu’un matin débarque dans notre maison de campagne un voisin, un ancien ami d’enfance qui m’avait fait la cour pendant des années, un ancien toxico. Alors je me suis laissée entraîner ;  on croyait qu’on vivait une époque formidable, en réalité on faisait surtout se droguer, lui était très amoureux, moi j’aimais bien mon petit coursier qui s’occupait de convoyer ma cocaïne, j’étais davantage dans une logique de manipulation que d’amour, mais j’avais quand même de l’affection pour Luis, qui était très gentil avec moi, on tirait des rails ensemble avant de faire l’amour, c’était cela, notre vie de couple, et puis il était guapo, très grand, charismatique. Il prenait un traitement contre l’hypertension.

En septembre, l’année a repris, de plus en plus souvent je manquais le travail, j’avais mon échappatoire, sa petite bicoque dans la campagne sévillane, mon amoureux, mais un amoureux qui ne bossait pas, et qui ne prenait pas seulement de la cocaïne, mais aussi de l’héroïne, ce que je me refusais à voir.  

Jusqu’au jour où moi-même j’ai plongé dans l’héro ; là, la dépendance vient très vite, après cinq ou six prises. Là où ma vie a tourné au cauchemar ; chaque nuit, je me couchais en me demandant quelle excuse je pourrais inventer le lendemain pour justifier de mon absence au travail, on faisait une heure de route tous les jours pour aller à Séville, trouver de l’argent, acheter nos doses, et puis on passait l’après-midi cachés et enfermés dans sa baraque, pour ne voir personne, toute la came partait en une demi-heure, cette vie-là était incroyablement stressante, et nous coûtait une fortune, avec l’essence, les courses, la drogue, c’était une accumulation de calamités sans précédent qui s’était abattue sur ma vie, et aux pires causes les pires remèdes, plus la situation périclitait, plus notre unique refuge était la drogue, c’était un piège dont je ne voyais pas du tout comment je parviendrais à m’extraire. Je n’avais absolument pas la volonté nécessaire pour affronter la situation, qui l’exigeait pourtant, un abandon à l’héroïne qui a duré six mois.

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L’été est revenu ; en même temps que les pires angoisses : il allait falloir, durant les vacances, vivre des journées entières en famille à la campagne. Etrangement, personne ne s’est rendu compte de rien ; Luis était là de temps en temps, on partait à sept heures du matin, après avoir volé quelques billets dans le portefeuille de papa, pour chercher l’héroïne à Séville, je revenais comme une fleur au milieu de la matinée, et puis le reste de la journée au bord de la piscine, on nous prenait pour le couple le plus heureux au monde, moi j’avais une peur bleue du syndrome d’abstinence, que j’avais connu chez mon frère, dans le cas où un matin Luis n’arriverait pas à trouver la dose – je lui avais demandé de me ramener de la méthadone, par précaution, c’est durant cet été que j’ai commencé à fumer la méthadone. Mais l’été a finalement passé ; il avait pas mal diminué mon désir de vivre.

Septembre, j’ai repris le travail tant bien que mal, il me fallait maintenant de l’héroïne au réveil, pour avoir le courage de me lever. Un jour de novembre, alors que j’étais en train d’aider ma mère à faire sa toilette, Luis est arrivé à la maison, il était tout pâle, il avait des maux de tête, mais c’est presque la première – et la dernière fois, que je l’ai vu dans un état à peu près normal. Il ne paraissait pas shooté. Et puis il s’est effondré.

A l’hôpital de la Macareña, s’est posé le dilemme de dire, ou non, aux médecins qu’il se droguait. Le neurologue est arrivé, dans cette chambre, où le père de Luis était penché au-dessus du lit dans lequel son fils unique demeurait allongé dans le coma. Totalement inconscient, intubé. Je pensais que cela pourrait peut-être le sauver, aider les médecins à trouver le juste traitement ; mais j’ai juste laissé entendre, implicitement, qu’il était possible qu’il ait pris quelquefois des stupéfiants, que je n’en savais rien, mais que ce n’était pas à exclure, une vérité partielle, comme toujours savent les inventer les toxicomanes, donner des entournures de respectabilité à la réalité. Au début, le diagnostic n’était pas posé. Et puis on m’a dit qu’il avait fait une attaque cérébrale ; qu’on allait l’opérer, tenter une opération délicate, mais qui pouvait réussir, parce que Luis était jeune ; il s’agissait en gros de placer un cathéter dans la boîte crânienne pour en extraire le liquide. Il y avait deux opérations. La première s’est bien déroulée. Le chirurgien est venu me dire que, dans une demi-heure, tout serait fini. Mais quand il est ressorti du bloc, j’ai vu que quelque chose n’allait pas. Luis était mort. Une artère avait été touchée. On ne pouvait rien faire, m’a dit le médecin, il avait le corps d’une personne de 80 ans…

Ça a été un choc psychologique terrible ; la personne avec qui j’avais tout partagé depuis un an, l’héroïne, et surtout mes peurs et mes angoisses, me laissait seule pour affronter ma pauvre condition. Je n’ai alors pris plus que de la méthadone, je passais mes journées à dormir pour essayer de réduire les doses, les premières semaines, ma famille mettait mon comportement sur le compte du deuil impossible, mais ils ont fini par s’apercevoir qu’il y avait quelque chose d’autre. J’ai été convoqué à une sorte de conclave où nous étions tous réunis ; on a parlé de mon comportement étrange, mon grand frère Nico, ex-toxico, a demandé si je n’avais pas un problème avec la drogue. Mais le moment n’était pas encore venu : non, mais n’importe quoi !!, j’ai hurlé, niant, de honte, de colère, je me suis enfuie de la maison, et je suis allé me réfugier chez notre ex-dealer ; durant cinq jours, je n’ai fait que prendre de l’héroïne et dormir. Un soir, j’entends le gyrophare d’un fourgon de police en bas de l’immeuble ; je sors, sur le trottoir, mes deux sœurs, mon père, mais qu’est-ce que tu fous là, dans ce quartier mal famé ?, on me demande. J’avais en fait prêté ma bagnole au type, qui était recherché depuis longtemps, qui avait été pris en filature par la police et avait été arrêté ; ma sœur était passée à ce moment-là et avait reconnu ma voiture. De là cette scène tout à fait improbable, digne d’un film hollywoodien, sur ce trottoir en pleine nuit, je le raconte aujourd’hui en riant, parce que c’était grotesque, mais qu’est-ce que j’ai pleuré de honte en revivant cette scène, et moi qui gueulais à mes sœurs, mais quoi, je suis majeure, je fais ce que je veux !, et à la police, les papiers de la voiture sont en règle !!! J’ai réussi à convaincre tout le monde de me laisser là, une nuit, je ne voulais pas rentrer avec eux, pas comme ça, leur promettant de revenir à la maison le lendemain. Et le lendemain matin, mes deux frères sont arrivés, ils m’ont pris par les bras, un de chaque côté, on est passé par une pharmacie acheter de la méthadone, et on est rentrés. Ça a été une semaine de grande tendresse à la maison, tout le monde était là, tout le monde pleurait, et tout le monde s’embrassait.

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Huit jours après, j’ai démarré le programme de Proyecto Hombre. Dès le premier jour, il m’est apparu de manière limpide, que c’était pour moi la seule voie à suivre. Six mois de plus, et je serais morte, ou bien j’aurais sombré dans la prostitution. Si l’on veut, le décès de Luis, en accélérant les choses m’a sauvé ; c’est triste et tragique, la perte d’un être si jeune, et je fais ce programme de réinsertion aussi pour lui. Je profite de chaque jour ici, pour accomplir un travail sur moi-même qui soit le plus approfondi possible ; je découvre les instruments qui permettent de gérer la frustration d’une existence sans drogue. J’ai eu beaucoup de chance dans ma détresse ; ma famille est un soutien extraordinaire, mes collègues également ; je pourrais retrouver mon poste après la fin du programme. J’apprends lentement à ouvrir mon cœur aux autres ; je sens qu’en sortant d’ici, j’aurais besoin de partager ma vie avec quelqu’un, de me marier et d’avoir des enfants…

15 août : l’assomption de Ricardo « Ricchie », 42 ans, Séville

Un troisième post de la catégorie “D’autres vies que les nôtres”, consacrée aux résidents du centre de réinsertion de toxicomanes dans lequel j’avais passé six mois, à Séville, en 2005, Proyecto Hombre.  

Ici l’histoire de Ricardo, qui nous fait voir la théorie des avantages comparatifs sous un jour nouveau, où le vin et les draps sont remplacés par de la cocaïne et des machines à sous. Pour l’article présentant mon travail là-bas, voir un post précédant du chat,  

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Je m’appelle Ricardo, je viens de Séville, je suis le benjamin d’une famille de trois garçons. J’ai 42 ans, ce qui fait que je suis l’aîné de la communauté Proyecto Hombre ; commençons par l’enfance. Mon père était alcoolique, ma mère prenait beaucoup de médicaments, elle était assez instable, donc je n’ai jamais eu de « modèle », évidemment mon père ne pouvait en être un, il n’était pas violent, mais il était incapable de donner la moindre marque d’affection.  Quand je suis né, lui avait déjà 45 ans, ma mère la quarantaine, la différence d’âge était très grande avec mes deux frères, seize ans avec mon aîné. Mes deux frères sont partis assez rapidement de la maison, alors que je n’étais encore qu’un enfant, ils se sont mariés jeunes. Ainsi de l’absence du père comme figure de modèle, c’est mon grand frère qui a tenu le rôle. Il était ce type de personne que l’on peut qualifier de « révolutionnaire » : militant, marxiste, activiste, ayant des activités clandestines, il changeait souvent d’endroit pour qu’on ne puisse pas le localiser. Il ne buvait pas, ne fumait pas, et il écoutait de la musique révolutionnaire. Très jeune, je l’accompagnais déjà lors de concerts, c’était quelqu’un capable d’attirer l’admiration sur lui. Mais quand il a eu 18 ans, il a passé un été à Malaga…il travaillait dur, il sortait la nuit, je ne sais pas ce qui s’est réellement passé, mais il a fait cet été là sa première crise schizophrénique. A partir de cet évènement, mon père est allé de mal en pis, ma mère a sombré en dépression, tout ce qui couvait déjà s’est amplifié, il n’y avait plus personne pour m’accompagner dans la vie, s’occuper de moi, très simplement. J’ai commencé à chercher désespérément des « collègues », des amis, souvent je pleurais la nuit. J’étais aussi maladivement timide, je parlais peu, et en fait j’avais très peu d’amis, notamment parce que j’avais honte de mon père, je n’osais emmener personne à la maison. Pour décrire mon effacement à cette période, disons que, lorsque parfois je sortais pour acheter quelque chose dans un magasin, il pouvait m’arriver de rester une heure devant le comptoir si personne ne me demandait rien, si personne ne faisait attention à moi, à cet âge-là, j’avais douze ans. A quatorze ans, le sentiment d’être différent, transformé en complexe, s’était encore accru, couplé à une situation de profond échec scolaire. Il y avait une rupture du dialogue quasi-définitive dans la famille, et cette situation terrible que nous traversions familialement était vécue comme un tabou, on ne pouvait aborder la question de l’ambiance déplorable du foyer, c’était la loi du silence.  J’ai commencé à travailler dès l’âge de quinze ans, dans un atelier de peinture automobile, la nuit je suivais des cours dans un collège pour adulte, des études primaire, personne ne m’y obligeait, j’y allais pour garder un lien avec la scolarité. Un jour, je me suis engueulé avec la professeur de français, j’ai laissé tomber. J’allais vers la fin de l’adolescence, et il n’y avait toujours rien ni personne de solide autour de moi, très peu de moyens de m’échapper de ma réalité, la motivation de réussir quelque chose dans ma vie commençait lentement à s’estomper, en vérité tout m’était égal. Tout me paraissait égal. Ce que je désirais malgré tout, c’était de me sentir utile à quelque chose, le sentiment d’utilité me manquait. Sur le plan matériel, je ne ressentais aucune carence, c’était une question secondaire, mais pas le besoin de tendresse, de cariño… Pour revenir un tout petit peu en arrière, quand j’avais 14 ans, les quelques amis de ma bandilla fumaient tous des joints, mais la fumette n’avait alors pas particulièrement retenu mon attention. L’alcool, oui. A douze ans, je me souviens de ma première cuite, une énorme cuite. Ensuite, j’ai toujours eu une grande tolérance à l’alcool, il m’est très rarement arrivé de perdre le contrôle. A quinze ans, j’ai acheté une petite moto. Et voilà mon enfance. A 20 ans, je suis incorporé au service militaire, à Léon, puis Valladolid, j’y côtoie des jeunes originaires d’autres villes, de Barcelone, de Valence, j’essaie la cocaïne aussi pour la première fois. Au service, on buvait énormément à chaque fois qu’on sortait. Surtout moi…Mais en réalité, cette nouvelle sociabilité d’apparence ne différait pas en grand-chose de ce qui m’avait toujours accompagné jusque là : la solitude. Car souvent, si je sortais avec mes compagnons d’armes, je revenais seul, ou à l’inverse, on sortait ensemble, mais je demeurais à l’écart, je ne participais pas à l’esprit de groupe. A la fin du service, j’ai trouvé du travail dans un restaurant de Castellion, ou plutôt un petit bar. A Séville, je m’étais engueulé avec ma copine, rien ne m’y attendait.  A Castellion, c’était une vie d’alcool, il n’y avait pas de coke, mais de l’alcool et un peu de haschich, même si un seul joint me faisait dormir !… Au bout de six mois à peu près, je suis revenu à Séville, pour travailler dans une boîte de location de jeux, on installait et on exploitait des jeux dans les bars, billards, flippers, etc. Ce qui fait que j’étais souvent de sortie la nuit, on m’appelait pour la maintenance, je connaissais les patrons des bars en vogue, la cocaïne circulait beaucoup la nuit à cette époque dans ce milieu. Je me souviens surtout de deux bars, le Joachin et le Don Lapi, où j’avais mes habitudes, je consommais environ ½ gramme à la semaine, de manière sporadique certes, mais ma consommation allait croissante. Après deux années passées dans cette entreprise, j’ai décidé de monter ma propre boîte, sur le même créneau d’activité, rapidement j’ai engrangé beaucoup d’argent, ce qui fait que la part de mon budget dédiée à la cocaïne restait assez marginale, cette existence a duré à peu près jusqu’à mes 28 ans. Cocaïne et alcool. Surtout la nuit. Travail, business. A cette époque, j’entretenais également une relation avec une fille, Carmen, qui est devenue ma femme par la suite. Au sujet de la cocaïne ; comme j’étais une personne introvertie, elle avait sur moi un effet désinhibant, elle faisait disparaître le sentiment de honte, c’était pour moi la seule manière de nouer des relations qui ne me dégoûtait pas complètement. La peur de parler : en cet aspect, la drogue aide à s’assumer. Et quand arrivait le moment où j’allais perdre le contrôle, j’arrêtais ; ya esta ! ; si un soir j’abusais, les jours suivants, je ne consommais pas. En cela, j’avais un comportement assez raisonnable. Je prenais surtout de la cocaïne le week-end. Cela étant dit, ma relation amoureuse a quand même commencé à se détériorer, dans la mesure où j’étais de sortie presque tous les soirs. Alors j’ai cherché une issue à cette espèce d’impasse qui se profilait, c’est-à-dire que j’ai décidé de me marier pour essayer tant bien que mal d’en finir avec « ma vie d’avant » ; là, je me suis lourdement trompé ; car j’aurais dû couper les liens avec la nuit, le jeu, la cocaïne d’abord, me marier ensuite, et non l’inverse. Je m’en suis rendu compte après coup, mais c’était trop tard. Je pensais que ma femme allait pouvoir m’aider, en fait de quoi j’ai chargé ma barque, déjà bien remplie, d’une relation que je n’arrivais pas à assumer comme il se doit. Cela convenait sur le plan des apparences, mais les questions de ma femme revenaient de manière incessante : avec qui je sortais, où je sortais, ce que je prenais …C’est alors que je me suis mis en tête d’avoir un enfant pour m’aider à m’en sortir, un garde-fou de plus pour arrêter de me droguer. Seconde erreur. La même que la première !… Je pensais que la paternité allait m’occuper, me responsabiliser, me tenir à la maison, d’une certaine manière me tranquilliser. Mais à la naissance, la situation avait déjà viré insupportable ; je parle de l’année 1995. L’année de mon premier séjour à Proyecto Hombre. Au boulot, on m’avait volé une machine à sous d’une valeur de 1 million de pesetas, je venais d’acheter une voiture, ça m’a complètement démotivé. Je devais rembourser un emprunt, une hypothèque, et en réaction, j’ai augmenté les doses de cocaïne. Ma consommation était devenue quotidienne, ma femme qui tirait aussi un rail de temps en temps avait complètement arrêté avec la naissance de notre fils. Avec l’arrivée d’un enfant, donc, la situation est devenue très difficile sur le plan économique ; mes premiers pas à Proyecto Hombre. Le programme, c’est toi. A l’époque, ceux qu’on appelait les junkies, les camés, sortaient souvent de prison, étaient vus comme les derniers déchets de la société, l’image d’un junkie, c’était celui qui prenait de l’héroïne en intraveineuse, celui qui fumait la cocaïne. Moi, je la prenais juste par la narine, pour moi ça faisait toute la différence, une question de mentalité… Déjà, je manquais à mes obligations d’honnêteté vis-à-vis de moi-même. Les premiers mois au centre se sont bien passés, mais un dimanche après-midi, dans les jardins de la communauté ouverts à la visite des proches, ma femme arrive et m’annonce qu’elle me quitte. En me disant que le problème, c’était moi, qu’il n’y avait que moi pour le résoudre, et personne pour m’aider. Et en tous cas qu’elle ne s’en sentait pas l’envie ou la force. Je lui ai répondu qu’on avait un contrat, qu’on était mariés, tu parles, un dia fatal ! Remise en question immédiate du sens de ma présence à Proyecto Hombre ; parlant avec les compagnons du centre, je me suis rendu compte que la majorité d’entre eux n’avaient plus rien à l’extérieur, plus d’attaches, alors que moi, j’avais une voiture, un travail, un fils…D’une certaine manière, certains d’entre eux m’ont incité à quitter le programme, ce que j’ai fait le jour suivant, une réaction épidermique de fierté. Alors qu’il aurait fallu que je reconnaisse le mal que j’avais causé à ma femme, ma responsabilité dans la débâcle de notre couple, passer par « l’épreuve de feu », la vraie solitude. Mais rien de tout cela. J’ai sollicité les services d’un avocat, une semaine après, la séparation à l’amiable était prononcée, avec la clause de garde partagée de notre fils. Elle devait me verser une pension unique de trente mille euros, qu’elle me doit d’ailleurs toujours !…Durant une année et demie, j’ai continué à vivre comme ça, à vivoter avec mes machines à sous, travaillant beaucoup. Quand ça ne va, je dédie toujours mon temps à l’occuper à quelque chose, à chercher des occupations, pour surtout ne pas penser. Durant cette période, j’ai pris beaucoup de vacances, en Italie, au Maroc. C’est là-bas que j’ai rencontré un type qui avait une entreprise d’importation de poissons ; je lui raconte mon histoire, il me propose de m’associer à lui. Impossible pour moi, je lui dis, de rester au Maroc : j’ai en Espagne un fils et un boulot. Mais de retour à Séville, la situation m’est apparue différente, j’ai regardé réellement ce que j’avais à moi, il m’a semblé que pas grand-chose ne me retenait. Le jour suivant, j’ai commencé à prendre des cours d’arabe, avec un professeur particulier, Youssef. Et quelques semaines plus tard, je suis parti m’installer au Maroc. J’y ai passé cinq ans, achetant du poisson, l’expédiant à Séville, de là ça partait vers Madrid, Huelva, Lisboa, j’achetais directement aux pêcheurs, à la sortie de leur barque. J’ai commencé à travailler dans le petit port de Safi, 650 kilomètres au sud de Tanger. J’ai tout appris du métier : la qualité, le calibrage des pièces, le prix d’achat…Puis j’ai migré vers Agadir, à la porte du Sahara, un des plus grand ports du Maroc…Casablanca, aussi. On se déplaçait avec un petit avion, pour trois jours travaillés, je cumulais une journée de congés, et je passais tous mes repos à Séville. J’achetais jusqu’à 30 000 kilos de pouascaille par jour, on était devenu la plus grande entreprise d’importation de poissons vers l’Espagne. Au Maroc, je ne me droguais pas, je menais une vie relativement saine, mangeant beaucoup de poisson ! Le problème, c’est que lorsque je revenais à Séville, je passais le premier jour à me droguer, le jour suivant à me reposer, puis une semaine de garde de mon fils. Le dernier jour à Séville, la veille de mon départ, je prenais à nouveau beaucoup de cocaïne, je pouvais dépenser des sommes folles durant ces journées, jusqu’à 50 000 pesetas facilement. Et même si je gagnais beaucoup d’argent, à mes escapades sévillanes, il fallait ajouter le prix d’un loyer, des factures de téléphone depuis le Maroc qui pouvaient atteindre 700 € par mois…

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Un jour, depuis le Maroc, j’apprends la mort de mon père.  Je me suis mis à réfléchir à la relation que j’avais eu avec lui, et à avoir beaucoup de regrets, je pensais que j’aurais pu passer plus de temps avec lui, établir davantage de contacts, plus de dialogue, et naturellement s’est établi un parallèle avec ma propre condition de père. J’ai appelé mon associé pour lui donner ma démission et lui dire que je rentrais à Séville. Cinq années s’étaient écoulées depuis mon départ, mais on ne peut pas dire que la situation avait radicalement changé, je n’avais presque pas d’argent en réserve, peu de perspectives d’avenir, pas d’intérêt pour grand-chose. J’étais en relation avec une fille, Lourdes, depuis un an, ça avait aussi compté dans ma volonté de revenir en Espagne. Faire les choses sans y avoir vraiment pensé, avec le cœur certes, mais sans réelle planification, j’ai toujours fonctionné comme ça. J’ai retrouvé un boulot dans une autre entreprise de poissons, à un poste de téléphonie commerciale, ça a duré deux mois.  Puis j’ai tenté de créer une entreprise d’importations de produits du Maroc, la céramique, le bois, j’ai créé les statuts, noué les contacts, mais une fois que l’entreprise était montée, je n’ai pas démarré l’activité. Je ne me droguais pas, je n’avais pas d’argent, c’est ma compagne Lourdes qui honorait toutes les factures. Puis j’ai décroché un autre petit boulot dans une entreprise de télévision satellitaire, je montais des antennes sur les toits. J’ai repris la cocaïne. Dès que je suis indépendant économiquement, je me drogue. Je n’avais plus d’argent à la fin du mois. Après ça, restructuration de personnel, licenciement économique. Un jour sans travailler, puis un voisin qui oeuvrait dans le secteur des aires de jeux pour enfant m’a demandé si je ne connaissais personne pour le seconder, je lui ai dit non, il m’a dit toi ?, j’ai dit d’accord. Mon dernier boulot, assez plaisant, je voyageais beaucoup, en Andalousie, en Extremadura, et puis je n’y pouvais plus, j’ai avoué à Lourdes que je me droguais, ce qu’elle ignorait, on s’est séparé, durant trois mois, on se parlait presque quotidiennement au téléphone, mais ça n’allait plus. Comme ma femme connaissait mes antécédents, que je l’avais aidée à s’en sortir quand elle était en dépression, je l’ai appelée et je lui ai demandé si elle accepterait de m’accompagner dans un nouveau séjour à Proyecto Hombre. Elle a demandé l’avis de son psychologue, qui lui a fortement conseillé de se délivrer de tous ses problèmes, y compris de moi. J’ai habité quelque temps dans l’appartement de mon frère schizophrène, dans une étrange relation de double dépendance, lui envers moi, et moi envers lui. Mais il était impossible de suivre le programme avec lui, dans ces conditions, mon frère laissait traîner ses clés de voiture, son argent, laissait les portes ouvertes, tout ce qui est banni à Proyecto Hombre. Et puis Lourdes est revenue, et continue de me suivre dans le programme, depuis un an, j’espère bientôt pouvoir sortir et qu’on pourra vivre heureux et tranquilles.

Que chacun soit lucide, sur ses ressources, ses ressources morales, ses ressources matérielles, ne pas se mentir, et surtout être libre, ne dépendre de rien, de personne ni d’aucune substance, faire les choses pour soi, pour soi en en soi.

La cocaïne, je l’aimerai toujours, c’est important de le savoir, à partir du moment où tu l’oublies, la chose perd de son importance, mais tu perds de ta vigilance ; la drogue sera toujours dans la rue, le tout est de savoir qu’on ne peut pas y toucher. C’est comme un diabétique qui passe devant une pâtisserie, il peut avoir envie d’un éclair, mais rien de grave s’il sait qu’il n’a pas le droit d’en manger. Ne pas se tromper, ne pas se mentir. Connaître  et nommer les choses, pour mieux les contrôler. Savoir où l’on souhaite arriver, savoir ses possibilités réelles, ne pas se poser en victime, rencontrer son point d’accomplissement. Chacun a le sien. Pour savoir ce qu’est l’amour, d’abord être amoureux, pour mieux valoriser l’amour. Mon fils ne sait pas que je suis là. Il  dix ans. Ma mère non plus. Elle a 82 ans. Je vais lui rendre visite le dimanche. Je lui dis que je travaille la semaine.

Jesus Alberto Hidalgo, 36 ans, Séville, marié, séparé.

Un second post de la catégorie « D’autres vies que les nôtres », consacrée aux résidents du centre de réinsertion de toxicomanes dans lequel j’avais passé six mois, à Séville, en 2005.

Ici l’histoire de Jesus, un prophète d’un genre nouveau. Pour l’article présentant mon travail là-bas, voir un post précédant du chat,  

http://lechatquifume.unblog.fr/2009/06/01/la-vie-nest-pas-un-chemin-de-roses/

 

 » J’étais le plus jeune de cinq frères, et un garçon timide. Quand j’ai eu huit ans, mon frère aîné est mort. Depuis ce jour, chez moi, il n’y a plus eu de fêtes d’anniversaires, de ferias… Ma mère pleurait beaucoup. Le souvenir de mon frère. On m’offrait des jouets, mais il n’y avait personne pour jouer avec moi. J’ai le souvenir d’une grande solitude durant mon enfance… alors que je vivais avec trois frères, une mère, un père, un chien, une grand-mère, une tante ! On avait de belles fringues, de l’argent, on partait en vacances, mais je jouais toujours tout seul, toujours tout seul…

Même en grandissant est demeurée cette timidité, quasi maladive, j’étais le bicho raro du collège, l’animal étrange, l’inadapté. C’est là qu’ont commencé les vrais ennuis pour moi : insultes, menaces…J’éprouvais un grand complexe d’infériorité, pourtant, j’avais les meilleures notes de la classe. Ce qui était simplement une manière de me différencier. Mon gros problème, c’est finalement qu’il n’y avait personne à qui parler de mes problèmes…Chez moi, c’était impossible, la famille était entrée dans un état de deuil permanent, mes états d’âme paraissaient bien futiles rapportés à la disparition de mon frère.

Un jour arrive le moment où j’en ai marre d’être pris pour le con. Pour l’idiot. C’est là que j’ai commencé à boire. Très jeune. Pour m’intégrer, avoir le sens de l’humour. L’alcool me désinhibait, et je cherchais la vibration de la fête. J’ai appris à jouer de la guitare, et la timidité s’est estompée au fur et à mesure que je prenais de l’assurance. Rapidement, je suis devenu tout ce que j’avais toujours voulu être : le gracioso, celui autour duquel se concentre l’attention et les rires. L’être accepté. Mais l’alcool aussi a ses mauvais côtés : la honte a posteriori quand on s’est bourré la gueule. Le fait de vomir. Et le fait qu’il y a une quantité d’alcool limitée qu’on soit capable d’ingérer. J’ai découvert par hasard la cocaïne. La cocaïne permet de boire davantage. De ne pas perdre le contrôle de soi. La cocaïne en fait annihile les effets négatifs qu’engendre l’alcool. Le premier rail, je l’ai tiré avec mon frère. Avec lui, on fumait du haschich régulièrement, et un beau jour, je rentre à la maison, et il me propose de la cocaïne. J’avais seize ans. A partir de là, j’ai été moi-même l’initiateur de mes amis à la cocaïne. On trouvait ça cool, l’attrait de la nouveauté, l’interdit, et surtout la possibilité de passer beaucoup plus de temps en discothèque sans ressentir fatigue ni lassitude.

Ma consommation est devenue plus régulière à partir du service militaire, puis j’ai commencé à travailler, à gagner mon propre argent, et le niveau de ma consommation s’est encore élevé. Mon premier job, c’était vendeur dans une pharmacie. C’était en 1990, l’utilisation des ordinateurs commençait à se développer. Notre pharmacie était connectée en réseau avec toutes les autres pharmacies de la région. Comme j’étais assez bidouilleur, j’ai élaboré un programme informatique qui permettait de fausser la comptabilité de notre pharmacie, de sortir de l’argent de la caisse, tout en ayant une recette qui coïncide tous les soirs aux enregistrements.  J’éprouvais une sorte de fierté d’avoir monté cette arnaque, parce que je réussissais à piquer du pognon grâce à mon intelligence…beaucoup d’argent même, entre 20 000 et 60 000 pesetas par jour, qui me permettait de mener une vie folle ! J’ai pris des parts dans une discothèque, une boîte d’été en plein air, et aussi dans un bar, tout en continuant à travailler à la pharmacie, qui était devenue ma vache à lait. J’ai aussi monté un petit commerce d’informatique. Je travaillais énormément, notamment à la pharmacie où j’étais presque en permanence, pour tout contrôler, je dormais trois heures par nuit, parfois sur place. Pour tenir le coup, je prenais des amphétamines que j’avais trouvées dans les stocks. Mais les amphètes génèrent un état dépressif sur long terme, si bien que, même si je gagnais beaucoup d’argent, le moment est arrivé où tout me fatiguait. J’en ai eu ma claque, je décide alors de tout lâcher et d’aller vivre la grande vie avec une fille, une lesbienne que j’ai rencontrée, j’ai vingt et un ans. Et on part sur les routes d’Espagne, c’était l’été, dépensant des sommes folles, balançant le pognon par les fenêtres ouvertes de la bagnole, littéralement, allant de fête en fête. Et à Madrid, on se retrouve quasiment à sec. Une des filles de la bande qu’on s’était faite sur la route, brésilienne, qui était devenue la copine de Carmen, la sœur de ma copine, avait un frère qui vivait à San Francisco, alors elle nous propose, à moi et à sa copine, de partir pour les Etats Unis. On fait tous les papiers, la demande de visa, mais au moment d’embarquer, les douanes nous refoulent, parce qu’on peut pas justifier d’assez d’argent pour vivre sur place. Donc on décide entre nous que les filles partiront malgré tout, et que moi je reste un mois à Madrid pour mettre un peu d’argent de côté et que je les rejoindrais ensuite, qu’on se verra là-bas. Un soir, donc, je me retrouve à Madrid sans un rond, je descends dans le métro, et je commence à jouer de la guitare, je dors dans le métro, et je lis les petites annonces, il y a beaucoup d’offres d’emploi, pour être barman, ou agent de sécurité, c’était le début des années 90, une bonne époque, n’importe qui voulait bosser pouvait être embauché le lendemain. Je distribue quelques CV, et rapidement une boîte de micro-informatique m’appelle, je passe l’entretien et je suis recruté. J’ai commencé à travailler le 8 du mois, mais comme la paie ne tombait que le 30, durant trois semaines, je suis allé travailler en costume, et le soir, je redescendais dans le métro pour jouer de la gratte !

Et donc je suis à Madrid, j’ai quitté mon village d’enfance et sa pharmacie notamment pour fuir un climat un peu oppressant entretenu par ma famille, et là Madrid m’apparaît comme une sorte de libération. La ville est exubérante, je découvre de nouveaux types de relations sexuelles, triolisme, homosexualité, je vis dans une Casa Grande, une sorte de squat avec beaucoup d’artistes, du passage, une vie bohême. Je rencontre alors Corinne, une collègue de bureau française, nous emménageons ensemble, je démissionne pour me mettre à mon compte, je monte mon propre business. Rapidement, ça marche extrêmement bien, j’accumule encore un fric fou. En 1992, avec la solde d’un mois, je me suis acheté une nouvelle moto et un ordinateur dernier cri, tant et si bien que je n’ai plus été obligé de travailler tous les jours. Je suis alors entré dans une dynamique où il y avait de plus en plus d’argent autour de moi, ce qui fait que j’ai été amené à être au contact de gens très friqués, des gens connus, des célébrités de la télé ou de la radio. Et je dépensais une fortune. A l’époque, je consommais environ un gramme de cocaïne par jour, mais parfois je partais complètement en vrille, je pouvais en prendre jusqu’à quatre grammes ! C’est à peu près là que j’ai compris que j’avais perdu le contrôle de la situation. Et je ne savais plus quoi faire, je me sentais perdu. Jusqu’alors, j’avais la certitude de maîtriser les quantités de drogue que je pouvais taper, jusqu’à ce que je réalise que, en fait non, c’était l’inverse, la drogue qui me contrôlait. J’avais besoin de me droguer. A ce moment-là, ma seule option, c’est la fuite. Je reviens à Séville. Nouvelle ville, nouveaux amis, nouveau contexte : 1995. Je me remets à bosser, je gagne de l’argent, je me coke, plus je gagne d’argent plus je me coke, jusqu’à ce que j’en prenne tellement que je commence à perdre de l’argent, parce que la qualité de mon travail s’en trouve altérée. Je finis par vivre au fond d’une bagnole, ruiné, comme un chien, sans argent pour payer un loyer, et chassé de chez moi. Je lis une annonce dans un journal pour aller travailler en Extremadura, à 450 kilomètres de Séville. J’arrive un vendredi. Je me dis : nouvelle ville, nouveaux amis, nouveau contexte. Mais le samedi, je prenais déjà à nouveau de la coke. A chaque fois l’intention d’arrêter était plus forte, et chaque fois l’effort plus inutile…Alors je perçois le fracas de ma vie, je suis dans une maison en colocation avec des étudiants, une ville perdue au fin fond de l’Espagne…Je me sens complètement abattu. Je réfléchis à un moyen de remettre de l’ordre dans ma vie. Et j’ai eu, à ce moment-là, une espèce de lubie ; je venais de rencontrer une fille, j’ai eu le sentiment que, si je me mariais, ma vie allait reprendre un cours normal….elle consommait aussi…Six mois après notre rencontre, donc, on se marie, en grandes pompes, robe blanche, église, une jolie noce, un voyage de noces…mais le ver était déjà dans le fruit, j’étais pas amoureux d’elle, j’avais simplement BESOIN d’elle…ou plutôt j’avais besoin d’être « engagé » vis-à-vis d’une personne, de sentir que quelqu’un était lié à moi, puisque moi-même je ne parvenais plus à être lié à ma propre personne…Recomposer ma vie, faire quelque chose de positif, voilà ce à quoi je pensais, dans tous les cas, j’avais peu d’options…Je me souviens d’ailleurs qu’on a passé toute la nuit de la noce à sniffer de la cocaïne…

Le mariage a fonctionné bon an mal an à peine une année. De nouveau, j’augmentais le niveau de mes consommations, elle me le reprochait, le fait que je dépense trop d’argent, que je rentre tard le soir… Commencent la bronca, les menaces, les reproches, elle demande le divorce, déjà je la trompe en cachette. Un soir, je rentre, et ma femme me présente une injonction judiciaire à quitter les lieux, je suis viré de ma propre baraque…officiellement une mesure de préservation contre de possibles mauvais traitements. Alors que je le jure, je ne l’ai jamais touchée. Je vais donc vivre chez Carmen, ma maîtresse, qui a déjà deux enfants, qui prend de la cocaïne, comme moi. Je travaille la journée dans un bar, je rentre le soir, ça se passe plutôt bien.  Jusqu’à ce que son frère débarque, sortant juste de prison,  récidiviste, séropositif, dealer…la maison s’est convertie alors en un picadero, c’est-à-dire un lieu où les toxicos achètent et consomment sur place. Un soir, en rentrant, je vois Carmen en train de fumer de l’héro, je m’énerve, je lui dis, autant de cocaïne que tu veux, mais arrête tout de suite l’héro. Elle s’excuse. Quelques jours après, rebelote. La troisième fois, je lui dis que je veux essayer avec elle…parce que j’étais à court de fric…parce que ça faisait une semaine que j’avais rien pris.

Là, il faut parler des effet secondaires : vomis, sueur, picotements ; on peut pas dire que l’héroïne soit une drogue sociale. En même temps, je n’étais déjà plus, moi non plus, à cette époque, un être social. Alors, il est difficile d’expliquer ce qui m’a plu…l’héroïne me permettait d’oublier ma misère…d’oublier la manière dont j’avais réussi à gâcher ma vie, mon mariage, mon travail…Evidemment, je n’étais plus en mesure de continuer à bosser.

Elle percevait une toute petite pension d’un ancien mariage, on fumait l’intégralité de la pension, les mômes avaient plus rien à grailler. Un jour on nous a coupé la lumière…le lendemain l’eau courante !  J’ai commencé à dealer, je déplaçais la drogue d’un quartier à un autre…Et étrangement, c’est la première fois de ma vie que je jouais avec la loi, jusqu’alors, j’avais toujours essayé d’inscrire ma vie dans un cadre légal…mas o menos !

Cela étant, pour moi, fumer de l’héroïne, c’était descendre très bas, je le ressentais comme ça.

Et là je vivais dans une petite baraque, avec une gitane, sans eau, sans électricité, avec beaucoup de merde partout, des enfants soucieux, j’étais bien conscient qu’on ne pouvait pas tomber plus bas…que j’avais atteins l’ultime stade. D’ailleurs, pendant très longtemps, pour aussi mal que j’étais dans ma peau, j’avais toujours réussi à préserver les apparences, notamment sur le plan vestimentaire. Même quand je vivais dans ma bagnole, je continuais à porter des vestons, à avoir une mise élégante. Mon image avait toujours été importante pour moi, parce que j’avais le sentiment que, tant que j’étais fringué comme un cadre, je ne risquais rien ! Eh bien, même cette exigence vestimentaire, j’avais fini par la perdre.

Alors un jour, je prends la décision de me suicider. Il n’y avait plus grand-chose dans ma vie qui valait la peine de lutter. De se battre. Le dernier truc qui me restait, c’était la voiture…Je vends la bagnole pour partir en beauté, et m’offrir un dernier trip grandiose, 7200 €, c’était un mercredi, je me souviens !  Je vais prendre une petite chambre dans un hôtel du coin. Grégoire, un ancien ami français, était mort d’une attaque cardiaque suite à une overdose à l’héroïne, je voulais mourir de la même manière. Alors du mercredi au dimanche, cinq jours de suite, sans manger, sans boire, sans dormir, je n’ai rien fait d’autre que fumer de l’héroïne. Pour 6900 € au total, je m’en souviens, il m’en restait 300 à la fin !

Le dimanche, j’avais les narines extrêmement dilatées, je pouvais plus bouger, mon corps entier me faisait souffrir, je souffrais d’agoraphobie, d’un complexe de persécution, d’hallucinations…Le moment était arrivé. Alors je prends deux plaquettes de pilules tranquillisantes…avec l’envie de mourir pour ne pas souffrir.

Je les prends une à une, j’avais vu ça dans un film. Survient une grande paix, les douleurs disparaissent, ma respiration revient à la normale, et je réalise que je meure, un moment de félicité, je me libérais du monde, après cinq jours de feux d’artifice. Et puis soudain, je suis traversé par un « micro-songe », une sorte de fulgurance, et de nouveau la peur panique, tremenda, je suis conscient d’être en train de mourir, conscient que je si je m’endors, je meure, et je ne veux plus mourir. Mais il est déjà trop tard. J’attrape mon téléphone, et je me souviens seulement d’avoir appuyer sur la touche « llamada », rappel du dernier numéro composé.

Je me suis réveillé trois jours plus tard à l’hôpital.

La dernière personne que j’avais appelée était en fait une prostituée, qui s’est pointée à l’hôtel, qui s’est présentée au patron, qui a fait appeler la police. On m’a fait un lavage d’estomac, je me suis réveillé sans ne me souvenir de rien.

« Laissez moi sortir », je gueule ! On me donne d’autres tranquillisants. Dans l’après-midi, on me prévient que j’ai une visite, c’est la petite prostituée, qui vient avec un petit cadeau sous les bras, simplement pour discuter. Elle est revenue toutes les après-midi suivantes, durant une semaine. Un jour, elle me tend son téléphone, elle me dit « Ton frère veut te parler », je sais pas comment elle a eu son numéro. Mais je savais que mon frère était l’une des seules personnes qui pourrait me comprendre, lui qui avait déjà pris de l’héro…Au téléphone, il me dit que les choses peuvent encore s’arranger, que tout n’est pas perdu, puis je parle à ma sœur, qui me dit qu’on m’attend à Séville.

Et je sors véritablement de l’hôpital, je me rends à Séville pour une grande réunion familiale, tout le monde était là, cousins, cousines, frères, sœurs, oncles, évidemment j’étais transi de peur.

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Mes parents ne connaissaient pas vraiment mon histoire, d’ailleurs personne ne la connaissait, ils savaient seulement que j’avais un problème avec la drogue. Or un de mes beaux-frères avait déjà suivi le programme Proyecto Hombre. Moi je voulais être enfermé, je savais que seul l’enfermement pouvait me sauver, que seul je n’y arriverai pas. Ce lundi-là, je me suis rendu au centre de Proyecto Hombre, pour une rencontre avec les thérapeutes et le directeur. J’ai été admis à suivre le programme.

Au final, avec le recul, je dirais que Proyecto Hombre m’a redonné une famille. La mienne. Pendant mes trente premières années, je n’appelais les membres de ma famille que pour leur demander du fric…pareil avec les filles, abusant d’elles…les amis…toujours par intérêt… Et puis pour la première fois de ma vie, j’ai eu la sensation de faire el correto, exactement ce qu’il fallait que je fasse à ce moment-là, c’est une sensation drôle et agréable, quand vous ne l’avez jamais éprouvé avant.

Il me reste six mois ici. Ensuite, je voudrais pouvoir travailler avec les autres, ou plutôt, pour les autres, volontaire, infirmier, travailler avec des enfants, des personnes âgées, des immigrants, des prostitués ; ou des drogués.

Ici, j’ai réalisé à quel point le contact humain rapproché pouvait me combler, llenarme. Mon futur. Des amis nouveaux. Une ville nouvelle. Je me rends compte qu’il y a tellement de choses à découvrir, des lieux à quinze bornes de Séville, où je ne suis jamais allé. Il y a un monde qui s’ouvre. J’ai déjà rencontré quelques amis grâce à un site Internet. Samedi dernier, on est allé à la carboneria. Tu connais, n’est-ce pas ? Et bien tu imagines, aller à la carboneria, sans boire, sans me droguer, ça me paraissait terrifiant… Finalement, ça s’est bien passé. Mais j’ai très peur de sortir la nuit. Pourtant, je sens qu’il faut que je le fasse. Le repli sur soi, c’est la pire des choses qui puisse arriver à un ancien camé.

Quand je me dis que j’ai voulu mourir, c’est comme si c’était arrivé à quelqu’un d’autre, pas à moi, cette personne n’existe plus, je ne la connais plus…

Aujourd’hui, ce que j’ai de plus précieux, c’est le lien affectif restauré avec ma famille. C’est la chose qui m’a maintenu en vie, quand je me suis réveillé, après ma tentative de suicide. Je me rends compte de la valeur de ce lien. Car si je le perds, si le lien se casse, se distend, alors il n’y a plus rien à perdre, et s’il n’y plus rien à perdre, alors… »

 

Geronimo Iglesias Carraco, 36 ans, Sevilla

Je viens d’une famille modeste, nous étions neuf enfants, mon père, ma mère. Chez moi, je ne me suis jamais senti vraiment à l’aise, on vivait dans le besoin, j’étais mieux chez les autres. Je passais mes journées entières chez des potes, on peut presque dire que j’ai grandi dans la rue. En fait, je n’ai pas vraiment eu le choix, mon père était une espèce de tyran, il ne s’occupait pas de moi. Ou bien si, il s’occupait de moi, mais seulement lorsqu’il s’agissait de m’imposer des limites : « Ne te lie pas d’amitié avec ces gens-là », « Ne va pas là », « Ne rentre pas tard ». Bon, moi, naturellement, je faisais tout le contraire. Dans mon enfance, je n’ai jamais reçu de marques d’affection, de câlins. Il n’y avait que des conflits, des engueulades, des punitions. J’ai arrêté d’aller à l’école. Personne ne s’en est rendu compte. De moi, ils se foutaient complètement, il a fallu que je leur dise, enfin non, plutôt qu’ils me prennent sur le fait, pour réaliser que je séchais depuis un an et demi. J’ai jamais pu trouver quelqu’un à qui parler chez moi. Il y avait tellement de monde que tout le monde passait inaperçu. A partir de là, bien sûr, j’ai commencé à beaucoup mentir, à cacher des choses, à truquer, à manipuler mes parents. Et je crois que quand a commencé ma puberté, la part rebelle que j’avais en moi s’est mise à grandir, et a pris le dessus sur ma part d’enfance. Je me suis séparé de mes amis de toujours, qui étaient des petits garçons bien peignés, et je me suis mis à traîner avec les bandes plus âgées que moi : c’était mon adolescence, j’avais treize ans. Je fumais du tabac depuis l’âge de 8 ans. En 1982, est apparu en Espagne le mouvement Punk. Les choses ont commencé à changer. J’ai commencé à m’habiller en rockeur, avec les pantalons déchirés, la veste en cuir. C’était la mode, les cheveux décolorés…Nous tentions d’attirer l’attention de la société, et plus je transgressais les limites, mieux je me sentais. Bon, il y avait des endroits où je ne pouvais pas aller. Alors je me suis mis à nouer des relations avec des gens de la place, des gens en vue. Je fumais du haschisch depuis l’âge de douze ans, et là, pour la première fois, j’ai touché aux drogues dures. Je l’ai fait par curiosité, et puis surtout aussi pour tenir la face, pour faire ce que les autres faisaient, déjà que j’étais le plus jeune. Mes parents n’ont pas du tout aimé la nouvelle image que je renvoyais, mon père a déchiré tous mes vêtements. Il n’y avait que des cris, j’étais incapable de dire un mot à mon père sans me mettre à chialer. Le degré zéro de la communication. Bon, à dix-sept ans, j’ai commencé à travailler. Et là encore, j’étais en conflit avec mon père ; si je gagnais sept mille pesetas, je devais en reverser six mille à ma mère. Là, je lui ai dit : « Va te faire foutre. Tu crois que je vais bosser une semaine entière pour mille pesetas ? ». Je me droguais. Et cependant, j’étais encore ingénu, je ne me rendais pas vraiment compte, j’étais venu à l’héroïne le plus naturellement du monde, j’étais complètement naïf. Et d’ailleurs c’est paradoxal. Quand je me droguais, c’était dans le but de maintenir une certaine euphorie, un certain bien être, un certain plaisir. Et pourtant l’héroïne me faisait un effet radicalement inverse : un relâchement, un endormissement. J’étais comme anesthésié.  Avec la cocaïne, c’était différent. Mes copains traçaient des rails, je sniffais. Et avec l’héroïne, je constatais que les symptômes étaient tout autres : j’étais tout blanc, je vomissais. Et pourtant j’éprouvais une telle sensation de bien-être que ça m’a plu. 

  

Pendant un certain temps, je menais donc tout de front : cannabis, alcool, héroïne. Jusqu’à ce qu’arrive une nouvelle période de ma vie : je me suis séparé une deuxième fois de mes amis – finalement je n’ai jamais été capable d’appartenir à un groupe, d’entretenir des relations. J’avais 18 ans, j’ai rejoint le groupe de mon frère, ils avaient tous entre 25 ans et 30 ans, ils se droguaient tous. Chez moi, presque tout le monde se droguait – un style de vie. J’ai un frère qui vient de sortir de prison il y a deux semaines. Et pourtant, tous ces gens là parvenaient à maintenir une vie sociale normale, et une vie d’apparence normale. Ils se droguaient, mais ils avaient un boulot, ils étaient fiancés, ils arrivaient à jouer une sorte de double jeu – je n’ai jamais réussi. Moi, j’ai toujours privilégié ma « ligne de vie » la plus radicale, celle de la drogue, celle qui me donnait le plus plaisir, celle qui était pour moi la plus gratifiante. J’essayais pourtant de maintenir l’image du « No pasa nada », beaucoup de mes amis me demandaient : c’est quoi le problème avec toi, en ce moment ? T’as jamais d’argent, tu sors plus avec nous, ou alors t’as l’air complètement absent ! La vérité, c’est que je ne trouvais déjà plus aucun plaisir en leur compagnie, la seule compagnie qui me donnait du plaisir, c’était celle de la drogue. Il n’y avait plus aucune mesure, j’occultais tout. Arrive un moment ; je veux m’émanciper encore, je trouve une petite amie huit années plus âgée que moi. Je me barre de chez moi, je crois gagner mon indépendance, mais le vrai terme, ce serait plutôt échappatoire. D’ailleurs, chez moi, tout le monde a foutu le camp le jour de ses 18 ans, personne n’a jamais voulu assumer ses responsabilités au sein de la maison. La vérité, c’est que je n’ai jamais vraiment aimé ma famille, c’est peut être un peu égoïste et cruel de le dire, mais c’est la vérité. Je sais d’ailleurs que j’ai hérité de toutes les carences en tendresse que j’ai connues durant mon enfance. Je les porte en moi. Donc, j’ai travaillé de bar en bar, travaillant dur, cherchant à gagner beaucoup d’argent, pour pouvoir maintenir le niveau de ma consommation, qui était largement supérieur à celui des autres. Je commence à piquer dans la caisse, et je change de boulot, plus stable, plus fixe. 

  

A 18 ans. Mon premier syndrome d’abstinence. Je ne voulais même pas savoir de quoi il s’agissait. Je sentais juste que j’étais vraiment très mal en point. C’était au service militaire. J’étais reclus dans la même pièce depuis plusieurs jours, sans possibilité d’en sortir. Et il y a un camarade, qui se droguait, et qui m’a expliqué. Alors j’ai pris conscience du fait qu’il me faudrait de l’héroïne tous les jours. Je vole les autres bidasses. Et je ne pouvais me confier à personne : le frère de ma fiancée était militaire, et il fallait que ni lui, ni elle, ne puissent l’apprendre. J’arrive en retard au boulot – quand je suis drogué je suis capable de travailler plus que n’importe qui, mais quand je suis en manque, plus rien n’a d’importance. Je me mets à voler à nouveau, des « vols en gants blancs », pour que personne ne puisse s’en apercevoir. Là je me dis qu’il faut réagir ; j’annonce à ma copine que je me drogue et que je vais commencer un traitement. J’entre dans un centre, je reçois une médication, mais il n’y a aucun suivi, aucune assistance psychologique, et dès que je fous les pieds dehors, je me retrouve dans le même cercle d’amis, à sortir dans les mêmes bars. C’était voué à l’échec depuis la première seconde. 

1992, c’est l’année de l’exposition universelle. Je travaillais dans une entreprise de vente par correspondance. J’ai appris à ce moment-là à pirater des cartes de crédit. J’étais coursier, j’allais en moto récupérer des cartes bancaires dans des agences, je faisais un détour par le centre commercial. Les junkies sont des gens très compétents quand il s’agit de découvrir la petite faille d’un système. Et une des agences bancaires ne me donnaient pas de reçu de ce que je devais livrer, j’ai vu une porte ouverte, je m’y suis engouffré. Dès qu’il y a un bénéfice possible, le junkie est là. J’ai utilisé cette combine pendant un an. Parfois je pouvais utiliser la même carte pendant plusieurs jours. Tous les soirs, j’allais dans la boutique d’une amie pour voir si la carte avait été mise en opposition. En échange, quand la transaction marchait, elle s’achetait des produits de son propre magasin avec la carte volée. Sinon, je fonçais à la galerie commerciale. On appelait ça « l’épreuve du coton » : c’était pour voir si la carte était encore blanche, propre. Dix ou quinze millions de pesetas, cette année là.  En plus, tout ce que j’achetais était sous garantie. Je faisais des achats sur commande. Je revendais ensuite tout à moitié prix. J’étais déjà complètement marginal, mais ça ne se voyait pas, c’était un vol…Bon, un jour je pète les plombs, j’ai plus un rond, je vends tous les meubles de notre appartement. Cette fois-ci, c’est un peu trop pour ma copine, qui décide de me quitter. Et je n’ai plus moyen de payer le loyer avec la drogue. Deux alternatives : soit arrêter de me droguer, ou bien partir dans la rue. Je me suis barré dans la rue. Et je m’en foutais complètement. J’étais complètement habitué. Mais c’était quand même un pas de plus vers la déchéance. Je ne me lavais plus, je dormais dans des coffres de voiture, dans des sas de banque. Il faut apprendre à survivre dans la rue. Le code de la rue. Les normes. Le vocabulaire. Les relations humaines. Les thèmes de conversation. Tu as beaucoup volé ? Où as-tu dormi ? Bivouac, restaurant populaire, couvent de bonne sœur, gardien de parking : j’ai erré à peu près 3 ans dans la rue. J’ai beaucoup appris. Notamment que la meilleure arme pour attaquer un magasin, c’est une seringue remplie de sang contaminé. Bon, en vérité, il n’y avait pas le virus à l’intérieur, c’était seulement une forme d’intimidation. Je suis devenu très solitaire. Voler seul, se droguer seul. C’est d’autant plus de came pour soi. Un soir, je vole une moto, le mec me voit, je me fais tabasser. Le lendemain, je me réveille avec un terrible syndrome de manque : je vole le sac d’une femme, un mec me court après, il me plaque au sol, et me livre à la police. J’avais toujours essayé d’éviter la prison. Première fois en prison. Deux mois ferme. La première fois ; les préjugés, j’étais terrorisé. Les viols. J’avais des idées de films américains sur la prison. Il est certain qu’il existe un climat de tension, de pression, mais pas aussi exagéré, comme on peut l’imaginer. Il faut remettre les choses dans leur contexte. J’ai fait deux mois, puis quinze jours, puis huit mois, puis an. La dernière fois, 4 ans, 5 mois, 15 jours. A chaque fois, le même scénario qui se reproduit à l’identique. La majorité des gens se droguent en prison. Trois manières d’en trouver. La payer. La famille fournit. Par la force. Les gens qui ont des couilles. C’est une histoire de bravoure. Il en faut pour défendre ce qui nous appartient en prison. Un jour où tu te drogues en prison, c’est comme un jour de gagné sur la prison, une libération anticipée d’un jour. Car c’est une journée qui passe sans qu’on s’en aperçoive. Dernière condamnation. La plus longue. Je savais exactement ce qui m’attendait en sortant si je replongeais : soit prendre 20 ans, soit mourir. Alors, lors de ce dernier séjour, j’ai décidé qu’à ma sortie, je m’arrêterais. Je continuais quand même à me droguer en prison, il n’y avait pas mieux à foutre. Donc je sors de prison et là, je me prends ma réalité en pleine face, un retour de balancier douloureux. J’avais effectivement l’intention de ne plus me droguer, mais je prends conscience de ce qu’est réellement ma condition : plus de familles, plus d’amis, pas de vie sociale, des complexes, un corps pourri par la drogue. Et donc incapable d’affronter le problème de la toxicomanie. Je sortais dans la rue, aucune idée de l’endroit où aller, un désert. Dix minutes plus tard, j’étais revenu chez moi. Deux mois à vivoter ainsi, j’étais un meuble chez moi, un véritable étranger, je suis tombé dans une dépression nerveuse énorme. J’étais proche de l’autisme. Jusqu’à ce qu’un jour, je prenne l’argent de toutes mes allocs, et je me drogue à nouveau. J’étais tellement épuisé par ma réalité que j’ai pris la décision la plus facile et la plus lâche qui soit. J’ai acheté une grosse dose de méthadone, des pastilles, une bouteille de whisky, et je me suis dit, OK, c’est le moment. Je suis allé me foutre dans une espèce de maison abandonnée, une vieille masure, et le soir, je ne suis pas réapparu à la maison. Ma mère s’est doutée que quelque chose clochait. Une mort douce et placide, 30 comprimés écrasés avec un pilon et dilués dans un verre de whisky. Quand ils m’ont trouvé, une heure de plus et je faisais un arrêt cardiaque ou une insuffisance pulmonaire, d’après les médecins. J’étais gonflé comme un ballon de football. Lavage d’estomac, trois jours de coma. Après, 20 jours d’hospitalisation, et retour à la maison. C’est à ce moment là que la décision fut prise d’entrer à Proyecto Hombre, une décision surtout prise par mes parents. Moi j’étais plutôt sceptique. Le problème était que la participation au programme nécessitait une très forte implication de la famille, alors que mes parents me voyaient plutôt comme une espèce de paquet jetable : voilà mon fils, il a ce type de problème, voyez ce que vous pouvez faire. En fait, mes parents n’étaient pas prêts à s’investir dans le suivi de mon programme de réinsertion sur le long terme, ils ne voulaient pas jouer le rôle d’appuis, alors j’ai démarré le programme au sein d’un couvent, encadré par des soeurs. Et c’est clair que la vie était bien différente, mais je suis une personne qui me suis toujours très bien adaptée, partout où je suis allé, je me métisse, je m’habitue à tout, après quatre ans de prison, ce n’était pas après tout une expérience extraordinaire que d’entrer en cure. Et je dois même dire que je prenais du plaisir là-bas, pour une fois, moi qui avais toujours eu une vie d’indépendance, et très désorganisée, quelques uns tenaient les rênes de ma vie, et assumaient cette responsabilité à ma place. 

 

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Ce qui a été dur au début du programme, c’est l’interdiction de parler aux autres personnes du programme, de se donner l’accolade, de s’embrasser, l’impossibilité de trouver des personnes à qui dire que l’on n’y était pour rien, et le fait de devoir regarder en face nos responsabilités. Et ensuite, quand on a pu se parler, j’ai commencé à avoir le sentiment de dépasser certaines difficultés, même si j’étais encore mal en point, j’aimais la liberté de parole que l’on avait. C’était vers mars avril 2002. La chance que j’avais, c’est que, comme je sortais de 20 jours à l’hosto, je n’avais pas de syndrome de manque, d’abstinence, je n’étais pas camé, le problème était plutôt un problème dépressif. 

Et puis, le fait d’avoir une vie très limitée dans ses possibilités, bordée, de n’avoir le droit de ne faire quasiment aucune des activités qui m’auraient donné du plaisir, et surtout, de devoir se justifier de tout, expliquer tout, c’était le plus dur. Jusqu’à présent, j’avais toujours vécu comme je l’entendais sans en référer à personne. Et d’un seul coup, j’ai dû rendre des comptes à tout le monde sur chaque chose que je faisais. J’ai mal vécu cette mutation. En fait, sur la durée, le programme engendre lui-même une certaine forme d’addiction, parce qu’on se rend compte d’un processus personnel de maturation, de reconnaissance des fautes, parce que ce sont des choses qui aident à vivre. La compréhension que les choses que tu as faites, ce sont les tiennes. Elles t’appartiennent. Personne ne les a faites pour toi. Je commence à découvrir certaines choses évidentes de la vie. Notamment les relations humaines. Intéressantes. Pourtant, je continuais de manière cachée à faire des choses interdites : maintenir des relations avec certains de mes amis consommateurs, parler de manière provocante. Je ne donnais pas suffisamment d’importance à chaque petite chose. En fait, au cours du premier cycle de réinsertion, je crois que personne n’a un niveau de conscience véritable de l’enjeu du programme, de la raison des outils utilisés, j’étais encore comme un bloc de glace, avec tous mes mécanismes de défense antérieurs. Pourtant avec le travail, j’ai compris un peu ce que j’avais dans la tête. Je crois que les junkies ont une manière de penser totalement différente des personnes normales : justification, négation, rationalisation, victimisation…Plus de la moitié de ce que va dire un junkie, c’est des conneries. Du vent. Au cours du programme, je me rends compte que je suis capable de réussir les choses, de trouver mon indépendance, de nourrir des amitiés, un travail, de me réhabiliter. J’étais prêt à changer. Mais pas à n’importe quel prix. Et pas prêt à renoncer à certaines choses. Ce que je ne comprenais pas, c’est : qu’est-ce qu’avait à voir le fait d’être un drogué avec l’obligation de ranger sa chambre, de faire son lit, ou de laver le dortoir ? Ça  me dépassait. 

J’ai rencontré de grandes difficultés de communication. Je faisais les choses comme je les entendais, j’occultais, mon unique intention était de terminer le processus de réhabilitation le plus rapidement possible pour me remettre à travailler, je ne réalisais pas quels étaient les fondements du programme, ni que, bien que je cherchais à véhiculer de moi l’image d’une personne responsable, travailleuse, je demeurais en réalité dans ma marginalité d’avant. A cette époque, je n’avais pas encore renoncé complètement à ce que j’étais avant, à ce à quoi ressemblait ma vie antérieure, je continuais à essayer d’évoluer dans les mêmes cercles, et je ne me droguais pas, c’était bien la seule différence. Ce n’est que lorsque j’ai rechuté que j’ai réalisé que ma finalité, en me comportant ainsi, avait en fait toujours été celle de me droguer. En réalité, tant qu’il n’y a pas un changement notable dans la personnalité du junkie, tant qu’il ne devient pas une personne capable de s’affirmer, de défendre son opinion, rien ne change pour lui. Cela m’a beaucoup affecté de ne pas m’en sortir tout seul, j’ai toujours cru que j’étais autosuffisant, ça m’a demandé beaucoup de travail de demander de l’aide, de partager, de chercher une collaboration, une relation de confiance. Même du point de vue des sentiments, j’ai toujours eu des difficultés à partager, à m’inscrire dans la sincérité. 

Donc pour revenir au programme de Proyecto Hombre, je me suis remis petit à petit à raisonner de la même manière qu’avant, mais cela ne se voyait pas encore. Lentement s’est développée une relation d’amitié avec un autre résident, on donnait le change ensemble, tout semblait aller bien pour nous en apparence, on marchait dans les clous. En fait, on pensait alors tous deux sincèrement que cette amitié nous protégeait mutuellement, qu’elle nous aiderait chacun en cas de difficulté ; une connerie. A moi, on me disait : ne côtoie personne ici. Je ne voyais pas le sens, je n’ai rien dit. Pour moi, les amis, ça a toujours servi à me couvrir. Celui-ci aussi. On avait des plans ensemble. On se disait qu’au sortir du programme, on prendrait un appartement tous les deux. Et puis l’alcool est revenu petit à petit. Mais je croyais que j’allais bien, j’avais confiance en moi, je me disais, mon problème à moi, ce n’est pas la boisson, c’est l’héroïne. Une connerie de plus. Une erreur, parce que j’utilisais l’alcool comme un remède contre la timidité, la honte, le ridicule, comme une manière d’entrer plus facilement en contact avec les autres. L’alcool me normalisait. Les gens normaux boivent, non ?! Ben moi, je voulais boire aussi. Mais l’alcool abaisse le niveau de vigilance, amenuise la volonté, et te fait oublier qui tu es réellement. Quand est arrivé le moment où s’était estompé totalement le peu de conscience que j’avais retrouvé de moi-même, je suis allé chercher de l’héroïne et de la cocaïne, à fumer ensemble. Alors il y a d’abord eu un magnifique moment d’euphorie ; nous sommes bien tous les deux, sortons en boîte, allons voir des filles !… 

Le samedi suivant, alors qu’on est attablés en terrasse tous les deux, au soleil, un des compagnons du centre nous croise. Il nous demande ce que nous faisons ensemble. Oh, on vient de se rencontrer, on boit juste un coca ! En vérité, on buvait déjà un cuba libre ! Coca plus rhum… 

Le lundi, on a reconnu les faits, mais partiellement seulement, on a continué à s’inscrire dans une logique d’esquive, on a juste avoué pour la petite pointe immergée de notre iceberg, c’est-à-dire qu’on a affronté la situation particulière, mais pas dans son ensemble 

Arrive le jour où on nous voit à nouveau ensemble, en train de boire des bières, et cette fois en plus, on venait de se droguer. Grande crise de confiance avec l’institution. On nous impose une analyse toxicologique, un « doping »… Alors là, la pression a monté d’un cran, et on a avoué. On a avoué qu’on s’était drogués, mais une seule fois. Encore des mensonges. Cela dit, je considérais que j’avais déjà réussi à accomplir une partie des objectifs que je m’étais fixés : retrouver un boulot, un cercle d’amis. J’ai abandonné le programme ici. Mais dans les faits, je n’étais pas encore prêt à affronter des problèmes plus profonds, j’avais déjà oublié qui j’étais, d’où je venais, et où j’allais. En fait, je suis de ces personnes qui cherchent toujours à tourner la page rapidement, à aller de l’avant. C’est pour cela je crois que je suis retombé ; je n’arrive pas à faire perdurer mes succès, par peur du conformisme peut-être. Donc j’ai très vite fui à nouveau mes responsabilités, j’ai sombré dans l’alcool, il n’y avait aucune gestion de mon agenda. L’histoire se répétait de manière exactement similaire aux fois précédentes ; l’image d’une personne mature, responsable, mais avec toujours cette double ligne de vie, l’impossibilité de renoncer à des endroits, à des ambiances, l’Alameda par exemple, incapable de me mettre mes propres limites, je me dédiais à nouveau à vivre le temps présent, à travailler et à m’amuser, sans aucun projet sur le long terme, sans aucune décision de ma part. Avec mes amis, je me sentais bien, eux aussi se droguent, mais eux sont mariés, ont des enfants, ils « gèrent », moi, non !…Je loue un appartement du côté de la Macarena avec le copain de Proyecto Hombre, et je me drogue. Chaque jour plus. Dans une logique dégénérative. On se drogue même ensemble, chez nous. Je finis un jour par me rendre compte qu’il n’est pas du tout mon ami, et que la seule chose que nous ayons en commun, c’est la drogue. Nous n’avons plus d’argent, ni lui ni moi, tout l’argent va à la drogue, nous devons quitter l’appartement, direction la rue. Dormir où c’est possible. Trois mois de consommation, d’abandon, jusqu’à arriver au stade critique. 

Mes amis, ma famille, m’ont posé à nouveau la question : quand est-ce que tu vas changer ? Réellement ? Ils m’ont mis la pression. Je suis revenu ici. 

Beaucoup de choses ont changé à la racine de cette deuxième rechute. Le programme m’a fait croire à nouveau que j’étais capable d’être constant, de m’en sortir. Ici, j’ai appris à confier, à raconter, à faire confiance. On m’a donné des instruments. 

Mais le vrai boulot, il n’est pas ici, il est dans la rue… Ici, les gens sont différents, ils te comprennent, t’écoutent, se mettent à ta place, font preuve d’empathie. Dans la rue, les choses sont bien différentes, mais il faut déjà avoir réussi ici pour avoir un espoir de prolonger l’expérience à l’extérieur, dans la jungle. Maintenant, mon objectif, c’est de ne plus me tromper dans mes choix, d’arriver à suivre mon chemin. J’ai beaucoup appris de ma rechute. Aujourd’hui, je suis dans un état d’esprit différent de celui dans lequel j’étais en sortant la première fois du programme. Je vis chez mon petit frère, mais je suis très limité financièrement, j’aimerais bien trouver du travail. N’importe quel boulot. Dans la construction, la serrurerie, la peinture, l’électronique. Tout. Sauf barman. Ça, je ne peux pas. Impossible. Travailler dans un environnement où l’alcool serait présent créerait pour moi des situations d’anxiété trop fortes. Mais plus que de ma situation économique, je souffre surtout de carence affective. Je n’ai pas de vie sociale pour l’instant. Je ressens profondément la nécessité de réussir à m’intégrer à un groupe, mais j’ai peur de perdre mes amis. Ce n’est pas facile de maintenir une amitié, de la faire vivre. Il faut de la conscience. Beaucoup de conscience de la situation. J’ai appris de mes erreurs. Indiscutablement. J’ai appris qu’un ex-drogué, quel qu’il soit et quelle qu’ait été sa dépendance, est beaucoup plus limité dans sa vie qu’un personne normale. Il y a tellement de choses que tu ne peux pas faire comme tout le monde. Tu ne peux te comparer à personne. D’ailleurs, je ne veux me comparer à personne. Je ressens un fort sentiment d’infériorité. 

Aujourd’hui, les choses matérielles m’apparaissent secondaires. Ce qui a le plus d’importance pour moi, ce sont les choses personnelles. J’étais un ancien junkie. Ça ne m’a jamais fait plaisir de me sentir mal, de souffrir. Mais je n’ai jamais été capable de faire les efforts, les sacrifices, je n’ai jamais ressenti ma propre responsabilité dans la tournure que prenait ma vie. Pour un junkie, une vie sérieuse et paisible met trop longtemps à produire ses effets positifs. J’ai toujours recherché la jouissance immédiate. Et en fait, consommer de la drogue, c’était un système de défense. Une dose. La souffrance de n’avoir rien réussi. Et quand bien même on essaie de faire des efforts, la lutte est intérieure, elle ne se voit pas. Mais elle est douloureuse.   

  

La vie n’est pas un chemin de roses

Onze heures et demie ; tout le monde se retrouve dans le patio, lieu d’échange et de convivialité. Lieu enfumé. Et alors, chacun sort un petit coquillage, reconverti en cendrier, et ils sont là, tous ces mecs, à cloper, déambulant un peu partout avec leur petit coquillage, et si on y met l’oreille, est-ce qu’on entend la mer ? Amarrés à leur espoir de s’en sortir, leur vie justement se retire, loin du grand large où ils allaient se noyer. Touchés par le ressac, ils sont venus échouer sur cette plage au sable collant et aux galets saillants. Recouverts d’écume, exsangues : voilà comment ils débarquent ici, et eux, qui sont Espagnols, et qui ont comme n’importe quel Espagnol cendré à même le sol de tous les bars qui les ont vu picoler, sniffer, les voilà qui cendrent dans de petits coquillages. Et chacun le sien, c’est curieux et attendrissant.

Ils ont dix huit ans et quarante sept ans, voire entre les deux. Ils sont des mecs (37) et des filles (trois), en ce début janvier 2005, d’humeur plutôt maussade. Ils en ont marre. Ils sont las de ces règles de vie rigoristes, païennes, de ces normes qu’on leur inflige : extinction des feux à onze heures et demi, interdiction de faire la sieste l’après-midi, alors qu’au sud de l’Espagne, où se déroule l’action, il faut bien le dire, personne n’est hyperactif entre trois heures et quatre heures et demi, ou alors, au mieux, une partie de cartes, interdiction de flirter, se raser tous les matins, pas plus d’un paquet de clopes par jour, vous êtes vous brossé les dents ? quel est celui qui n’a pas débarrassé son assiette ? glisse ta chaise sous la table quand tu te lèves ! si tu veux prendre une paire de gants de l’atelier de jardinage, n’oublie pas de le marquer dans le carnet d’inventaire, les casseroles ne se rangent pas ici, Miguel, tu es en intervention…

S’ils le veulent, ils peuvent demander à l’équipe thérapeutique leurs papiers d’identité, qui leur ont été confisqués à l’arrivée, un euro 10 pour prendre le bus jusqu’à Séville, et se barrer d’ici en dix minutes à peu près, le temps de boucler les valises. Et pourtant ils restent.

Des mecs qui il y a quelques mois squattaient des parkings, faisant semblant de les gérer, histoire de décrocher, la lune, non, un pourboire, pour boire, ou pour un rail, passent le balai. Il y a comme une hypothèse d’un grand carnaval ; des mecs déguisés, des mecs pour qui on aurait autrefois changé de trottoir, rencontrés dans la rue à l’improviste, balaient. Mais alors, il y a de l’espoir, c’est bien ça? Effectivement; si l’être humain recèle quelques possibles, il n’est jamais tout à fait condamné.

Car ils ont touché les étoiles et se sont brûlés les doigts ; ils ont accepté le pacte du diable, ils ont fait l’amour à la poudre, se sont laissés gagner par l’euphorie de l’alcool, se sont enfermés dans une stratégie désespérée, une fuite en avant vers un avant sans avenir, la tête sous l’eau, et le bras seringué pour certains, anesthésiés d’héroïne ou hallucinés de coke. Ils ont tout vu et tout connu d’un monde qui ne fait pas de vieux os. Ils ont vendu, trafiqué, volé. Ils sont tous allés au moins une fois à Palma de Mayorque. Ils ont dit stop avant de dire encore ; ils ont cru le moment venu, ils ont essayé de s’en sortir, de leurs propres moyens, parfois, avec sincérité, avec une faiblesse existentielle qui n’a pas laissé la moindre chance à leur envie d’échappatoire. S’échapper ; pour aller où? Vivant nulle part, avec la drogue pour seul abri, un abri fragile et abscons certes, un abri quoi, une cabane de fortune… Dans ma cabane de cocaïne…voilà, ils n’ont jamais su être sans domicile fixe. Leur adresse postale : celle de leurs dealers, celles de leurs discothèques…ou même la rue.

Ils sont arrivés à Proyecto Hombre semblables à des tubes de dentifrice dont on aurait pressé toute la pâte.

Et voilà maintenant qu’on essaie de remettre la pâte dans le tube. C’est quelque chose de tout à fait sensible, de difficile; on doit bien avouer que la plupart avaient depuis longtemps arrêté de se brosser les dents.

Putain, il faut voir ces grands gaillards au poil, assis, sans bouger, lire. Ecrire des lettres. D’amour. Je vous jure. D’anciens proxénètes. Il faut voir le jardin.

Ils traversent pour la première fois de leur vie sur le passage clouté. Ils sont là pour un temps. Pour la plupart, il était temps. Plein de reproches et de bon sens, ils portent un regard étrangement lucide sur leur personne et leurs antécédents, détachés, au point de pouvoir les croire, ou mythomanes, ou désinvoltes. Ils sont terribles. On les dirait venus d’ailleurs. Un ailleurs qu’ils traînent avec eux partout où ils vont. Toxicomanes, comme ministre, c’est un titre qu’on ne perd jamais. Au mieux, on se parjure. On se repend. Ce sont des êtres de noblesse et des leçons de courage. Il y a un an, six mois, ils dormaient sous la pluie, sous les ponts, à tombeaux ouverts. Ils avaient les cheveux longs et gras. Ils étaient sales. Je pense que certains puaient. C’était il y a une éternité. A moins que…

Voici les notes que j’avais prises il y a quatre ans, à Séville.

La vie n’est pas un chemin jonché de roses.

En espagnol, la vida no es un camiño de rosa. 

C’est une phrase qui revenait souvent dans les mots qu’avaient bien voulu me donner quelques uns des types croisés à Séville en 2005, lors de mon service volontaire européen dans un centre de réinsertion de toxicomanes, Proyecto Hombre. Le Projet de l’Homme.

En ce moment, je lis Albert Schweitzer, alsacien, prix Nobel, médecin à Lambaréné au Gabon, inventeur de la médecine humanitaire, organiste, et philosophe du respect de la vie, « Ich bin Leben das leben will, inmitten von Leben, das leben will », je suis vie, qui veut vivre, au milieu de la vie, qui veut vivre, ainsi que le traduit Jean-Paul Sorg, passeur de Schweitzer en France, qui a été mon professeur de philosophie en terminale.

Proyecto Hombre, c’était ça ; la vie coûte que coûte, pour des hommes et des femmes inaptes, inadaptés, lessivés, au bout du rouleau, mais voulant vivre entouré de vie, parmi la vie. Bien que longtemps, la vie ait été avec eux bégueule.

A la fin des six mois passés là-bas, à leur contact, j’ai demandé à quelques uns des drogués en cure s’ils accepteraient de me raconter leur histoire, leur vie avant, pendant, après la drogue, les états d’âme et les états de manque, les dealers et la police, l’extase, les sorties en boîte, le vol, leur enfance, tout ce qu’il voulait, pour essayer de comprendre, d’où ils venaient, et par où ils étaient passés.

Une dizaine d’entre eux ont accepté, les entretiens ont duré jusqu’à quatre heures parfois, enregistrés sur un petit dictaphone. Depuis quatre ans, ce condensé de vie andalouse était donc à l’abri de quelques fichiers MP3 sur mon disque dur. J’ai finalement réussi à m’y mettre, et à dactylographier leur logorrhée et leurs silences.

Voici donc qui suit le premier volet d’une série de dix ; Geronimo Iglesias.

    

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