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Dubaï, le cirque du soleil

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Dubaï. Quelques mots à propos de Dubaï, une semaine après être rentré, le temps d’infuser.

Je ne sais pas si vous connaissez l’histoire de Dubaï, ou ce que ce nom évoque pour vous. L’histoire de cette ville dont la population a été multipliée trente fois en une grosse trentaine d’année…La sonorité est pointue comme un cactus, ce pourrait être le cri onomatopéique d’un combattant de kung-fu. C’est le genre de ville dont on croit toujours qu’elle n’existe pas avant d’y avoir mis les pieds. Même après, parfois, l’impression rétinienne d’avoir évolué dans un décor de jeu vidéo tridimensionnel, ou d’un western du troisième millénaire

Moi je n’en savais presque rien, une lecture sur les conditions de travail désastreuses du bâtiment confinant à l’esclavage moderne, un reportage vu sur la possibilité d’une île artificielle. Dubaï équivalait pour moi à Abou Dhabi qui équivalait à Doha, la petite musique des Emirats, Bahrein/Oman/Qatar and co, et partout du pétrole, des rolex, et des émirs mégalo prêts à vendre un puits off shore pour s’acheter un joueur de foot, ou commander une réplication de la Tour Eiffel agrandie trois fois, ou une chambre à coucher en glace, le paradis fiscal du mauvais goût et de l’argent facile.

Alors évidemment, la réalité rattrape parfois la fiction (ou bien l’inverse), et en tout cas tout va plus vite à Dubaï. On peut ici s’acheter une des 300 îles artificielles formant vue du ciel la reproduction en archipel de la planisphère, vers lesquelles on n’accède qu’en hélicoptère, ou encore faire du ski sous bulle réfrigérée, -2°C en plein désert, des murs isolants d’un mètre d’épaisseur, un télésiège et un restaurant d’altitude (climatisé / on passe de –2°C à 16°C avant de se retrouver à l’air libre ; 50°C) qui sert de la fondue savoyarde avec vue sur la piste.

Une parenthèse là-dessus. Quand on demande au directeur français de cette installation (située dans un mall, énorme shopping center, conçue pour être un « produit d’appel » afin d’attirer la clientèle huppée souhaitant s’offrir une descente slalomée en même temps que l’iPhone ou autre babiole dernier cri) de quel cerveau brillant cette idée a t-elle jailli, il nous donne le nom en pâture d’un entrepreneur dubaïote, qui « amoureux de l’environnement » (ce sont ses termes), a voulu offrir à ses compatriotes le plaisir de la montagne et de la nature sous cloche, sans la marmotte et la poudreuse certes, une putain de neige artificielle et collante comme de la pâte d’amande, mais enfin, c’est déjà ça. Sur les murs d’enceinte, de grandes peintures en trompe l’œil représentent les massifs alpins, fresque de notre époque.

Le premier truc, c’est la chaleur. Le premier contact avec la ville, à la sortie de l’aéroport. Le béton a fleuri ici partout ; il accumule la chaleur la journée, à la manière d’un condensateur, et la recrache la nuit, comme les bouches d’aération du métro.

Au départ, on parcourt Dubaï en car. De toute manière, que faire d’autre ? Il y a Dubai Internet City, plus loin la Media City, encore après la City of Knowledge. Sur les panneaux signalétiques, l’arabe et l’anglais voisinent. Le long de boulevards à l’américaine, deux fois quatre voies, cinq voies, six voies, pourquoi pas trente, se dressent des tours immenses avec la même régularité que les immeubles haussmanniens en R+4 dans le centre de Paris. Ce n’est simplement pas la même skyline. Alors, on cherche, mais quoi ? Les trottoirs, les squares, les kiosques à journaux, les SDF, ce qui fait la ville, tel qu’on entend la ville. Rien. Sous le soleil exactement, les ouvriers du bâtiment kéralais ou bengalis casquent ; la sueur de l’argent, le salaire de la peur aussi, pour ces types harnachés à des grues à des hauteurs déplafonnées, dont les paies servent à créditer via Western Union le quotidien de leurs familles restées au pays, agriculture paysanne du sous-continent, ou vie ouvrière à Dhaka, au Tiers-Monde.

Dubaï est-il d’ailleurs du premier monde, du deuxième, de troisième ? Personne ne peut répondre. Dubaï est du dernier monde. Le plus récent. 

C’est donc une ville en construction comme on le dit d’une œuvre d’art ; un work in progress. Au début des années 2000, la légende urbaine disait que 30% des grues du monde convolaient en noces à Dubaï. Il faut parler des tours. Ces tours sont la partie immergée de l’iceberg de sable. Excroissances phalliques symbole de la virilité financière des Emirats, elles s’élèvent sur des modes ondulés, torsadés, ou effilés.

Le premier sentiment, c’est la stupeur et l’incompréhension.

 

Trois jours à Dubaï maintenant. Trois jours dans cette ville, dans cette forme urbaine immobile et givrée, branchée toute l’année sur la prise solaire et le cours du pétrole, où les rêves piétonniers sont immolés en plein soleil, dans les vapeurs d’échappement. On commence à comprendre. Le croit-on.

Dubaï est une ville dans le désert. Une frontière occidentale avec l’Arabie saoudite, en face, l’Iran, une eau de mer à 32°C, des golfs hydratés en permanence par le biais d’un réseau de canalisation enterrées à dix centimètres sous le gazon et qui percolent de l’eau en permanence, récupérée par les racines. J’aime l’idée de me dire que, si l’eau cessait de circuler, en deux heures, les greens prendraient une teinte jaunie dégueulasse, roussis sous le soleil, cramés, rabougris et bosselés, comme une tête réduite. C’est ce qu’on m’a prétendu. 

Il y a cinquante ans, dans des circonstances que j’ignore sont découverts les premiers puits de pétrole, dans le désert bordant la mer d’Arabie et le golfe persique, ce qu’on s’est plu à appeler durant notre séjour « la manne ».  Pendant trente ans, jusqu’à la fin des années 70, et la survenue des deux chocs pétroliers, les Emirats rassemblés en confédération EAU vivent de leur douce vie de rentier, sans ambition particulière de casser la baraque.

C’est alors qu’à Dubaï arrive à la tête de l’Emirat Cheikh Zayed, frustré, névrosé, ou jaloux. Il prend conscience du fait que les réserves pétrolières de Dubaï s’amenuisent beaucoup plus rapidement que celles d’Abou Dhabi, et qu’il lui faut inventer un nouveau modèle de croissance pour concurrencer les autres Emirats.

Cheikh Zayed a alors cette vision d’un monde en marche ; faire du Dubaï la plaque tournante de tous les commerces envisageables à un niveau monde, attirer les investisseurs en ne prélevant aucun impôt, aucune charge, en levant toutes les contraintes à l’embauche, en s’absolvant du droit du travail, en facilitant le rapatriement des capitaux, pour devenir un hub de la finance mondiale ; des services ; puis du tourisme.

Durant vingt ans, tout a marché merveilleusement bien, comme dans un paradis artificiel sans Baudelaire. Taux de croissance à deux chiffres, plus grands groupes de l’économie mondialisée installés à Dubaï, spéculation immobilière, les grues ne s’arrêtaient pas d’agiter leurs petits bras de fonte, brassant l’air et retournant la terre. Les étrangers sont arrivés en masse, au point de représenter 85% de la population.

Là encore une parenthèse. Il y a deux catégories d’étrangers ; les expatriés européens, américains, ou indiens, à statut de cadre, avec salaires et avantages en conséquence, et les autres, les philippins, les indiens, ou les bengalais, travaillant sur les chantiers, faisant les ménages, la cuisine, l’intendance, pour le compte des premiers. Tous ceux-là, qui sont eux aussi expatriés, mais qui pourraient ne pas l’être, qui en étant de nulle part peuvent être de partout. Ce ne sont pas eux qui font le caractère « multiculturel » et cosmopolite de la ville que vantent toutes les brochures touristiques. Eux ne fréquentent pas les bars à hôtesse ou les malls, mais leurs baraquements de fortune, auxquels ils sont conduits tous les soirs par les grands cars d’entreprise. Les Emiratis représentent le troisième segment de la population ; on ne les voit presque pas, ils empochent le pognon, détiennent les actions, s’enturbannent et vivent au frais. PIB moyen par ressortissant dubaïote :

La consule de France nous explique qu’il existe une hiérarchie certes informelle, mais très respectée, entre les différentes nationalités, que l’on retrouve au niveau salarial par exemple. Comme pour les voitures d’occasion, il y a des cotes : combien vaut un ingénieur informatique indien par rapport à un directeur financier allemand, ou à un maçon portugais.

Il est possible de faire respecter ces hiérarchies devant les tribunaux lorsqu’elles sont bafouées, nous dit encore la consule.

La consule de France à Dubaï est l’ancienne interprète arabe de Jacques Chirac. Elle l’a suivi durant ses deux septennats dans tous ses déplacements en pays arabe. Autant dire, comme l’a souligné Romain, qu’elle doit en savoir long sur les secrets de la République…

On a rencontré quelques expatriés ; ils apprécient – l’idée de se faire servir, de n’avoir à s’occuper de rien sur le plan matériel, d’avoir quelqu’un pour tirer la chasse après qu’ils soient allés aux toilettes / de pouvoir faire les courses dans de grands malls, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit / d’avoir le sentiment d’être là où le monde futur se construit et s’envisage / de gagner plus de thune qu’ils ne pourraient en gagner nulle part ailleurs / de le dépenser dans des fêtes orgiaques, de grands clubs ou des bars d’hôtel qui sont les seuls endroits où l’on peut boire de l’alcool en terre d’Islam / les excursions dans le désert le week-end. 

Donc Dubaï a connu jusque dans les années 2000 ses années folles, sa belle époque ; pas d’absinthe, ou de fumeurs de haschisch lisant des poèmes, mais oui de la hauteur, de l’argent, et des lumières. C’était la ville où pouvaient s’épanouir tous les désirs des entrepreneurs du monde entier, pourvu qu’ils soient un peu barrés et que quelques investisseurs soient prêts à miser sur eux. Plus les projets étaient délirants, plus ils avaient de chance d’être plébiscités.

Et puis la grande crise. Dubaï n’a rien senti avant janvier, juste un frémissement. Depuis janvier, c’est l’hallali ; les investisseurs n’ont plus d’argent et rentrent chez eux, les projets pharaoniques sont remisés dans les cartons, la bulle spéculative a explosé, les ouvriers sont en grève, les chantiers arrêtés, les cadres expatriés sont déportés dans leur pays d’origine (c’est l’appellation pour licenciement, puisque nul ne peut rester à Dubaï sans un contrat de travail). De grandes usines conçues pour traiter l’eau usée des hôtels huppés fonctionnent à un dixième de leur capacité, puisque les hôtels sont vides. Le prix des suites dans les établissements sept étoiles (avec un restaurant aquatique auquel on accède via une réplique d’un sous-marin conçu dans un aquarium) sont bradés à 2 000 ou 3 000 Euros la nuit, contre 10 000 il y a un ans.

D’autre usines de désalinisation ont été construites, mais pas leur réseau de raccordement, si bien qu’elles ont autant d’utilité qu’une capote percée ou qu’un Cheick en bois.

L’absence de planification urbaine apparaît maintenant au grand jour.

Dubaï est en cessation de paiement, et maintenue sous respiration artificielle par les pétro-dirhams  d’Abu Dhabi, drôle de stabilisateurs automatiques. Dubaï est comme un avion sans pilote, une ville sans architecte. Gonflée comme une bulle immobilière, gavée comme un foie malade, ville improbable sur le point d’exploser.

La chaîne de Ponzi est mise à nu, du nom du premier grand escroc qui inventa la combine grâce à laquelle Madoff bâtit sa gloire…A Dubaï, itou, les promoteurs finançaient les constructions à venir par des préemptions sur les appartements, par la spéculation. Les gens achetaient des appartements, des bureaux, non pour les habiter ou les investir, mais pour les revendre. Un appartement pouvait changer quatre ou cinq fois de propriétaires en une semaine, avec à chaque fois une plus-value de plusieurs dizaines de milliers de dollars. Comme pour une promenade à bicyclette, chaque coup de pédale appelant l’autre. Maintenant que le moteur du marché immobilier a serré, et qu’il n’y a plus personne pour acheter, le vélo tombe. Par ailleurs, la gouvernance locale est un mystère. Quel droit de vote, lorsqu’une ville est habitée à 90% par des non-nationaux ? Quelle démocratie représentative ? Le directeur de l’agence de développement économique est libanais, le type qui nous reçoit à l’agence de régulation du transport urbain est un indien. Un grand cabinet privé de promotion immobilière peut décider seul de la construction d’un million de logements. Il n’y a pas de conseils de quartiers, ni de jardins partagés.

Fin

Et pourtant, quelque part, mais où, la magie des villes finit par opérer. Au bout d’une semaine, soudain, cette ville qu’on a passé sept jours à décrier, à défaire, à moquer, on réalise qu’elle est en train de nous « assimiler ». Déjà notre fibre écologique a cessé de se tortiller à la vue du vert fluo des quelques terrains de golf à touche-touche avec le désert, déjà on ne remarque plus les gratte-ciels en enfilade, les échangeurs surdimensionnés, et sans s’être habitué à la chaleur, on a fini par anticiper les chocs thermiques que cause leur manière psychotique de climatiser tous les endroits clos, on a toujours un gilet sur soi. On commande des jus pressés mint/lemon au lieu de bières tirées au fût, et on finit par se dire que cette ville inhumaine ne tient qu’à nous, que c’est bien l’homme qui l’a faite et qu’il y a quand même de la place pour vivre. On a trouvé les endroits où il y avait de l’ombre, les quelques cafés en terrasse construits au bord de la digue, et quand on mange du riz frit aux crevettes les pieds dans l’eau, les choses s’éclairent un peu. C’est une vie possible.

Ici, tout le monde attend le redémarrage de l’économie mondiale comme on attend le prophète. Pour l’instant, Dubaï est stand-by.  

 

Les oiseaux

Il y a une photo carte postale de la plupart des villes du monde. La tour Eiffel le Christ de Rio le paysage qui s’ouvre sur les murailles de l’autre côté du Guadalquivir depuis les rives gitanes de Triana à Séville la cinquième avenue de nuit avec les enseignes au néon des grandes marques japonaises la place Djemaa-el-Fna de Marrakech au soupir du jour lorsque les ampoules s’allument sur les stands des marchands d’orange.

A Essaouira, c’est la vue de la Medina bercée par les flots et surplombée par les mouettes qui viennent casser leur vol désordonné contre les murailles de pisé, qui fait office. Les mouettes sont importantes à la composition photographique ; tranchant avec la mécanique statique et les couleurs de la scène, l’ocre du sable des murs, et le bleu du ciel et de l’océan, elles apportent de la blancheur et de l’animalité.

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De fait, elles sont extrêmement nombreuses. Je n’ai jamais de ma vie vu autant de mouettes réunies. La jetée qui longe le chenal du petit port d’Essaouira est étroite. C’est juste un ruban sur lequel viennent s’entasser le jour des caisses de poissons fraîchement débarquées, et des touristes appareillés, tant l’endroit est photogénique avec en plus ses chats qui dorment au soleil et ses vieux arabes qui recousent leurs filets, ou font semblant.

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Naturellement, c’est ici que se concentrent les mouettes, pas pour la postérité photographique, mais pour la pouascaille. 100 ou 200 mouettes qui tournent ainsi dans les airs, quelques mètres à peine au-dessus des têtes, et qui atterrissent parfois pour souffler un peu.

C’est drôle, la mouette est un oiseau plutôt séduisant. De grandes ailes déployées qui semblent trop grandes pour elles, elles volent en diagonale, ou en chassé, comme les crabes, sans les utiliser. Paraissant toujours un peu déséquilibrées par ces excroissances qu’on dirait découpées dans du carton pâte tant elles semblent rigides, elles flottent dans l’air instable, prises dans les bourrasques comme un bouchon dans les flots.

Souvent elles volent sur le côté, en torpille, et comme des B-52 dont les réservoirs auraient été touchés par la balistique ennemie, on croit qu’elles vont aller s’écraser sur les bandes sableuses, mais toujours elles se redressent, et corrigent leur trajectoire avant l’impact. Quand la mouette se pose, on peut voir son œil, cerné d’un liseré rouge, et une tache rouge sur son bec jaune. En vol, ses pattes, légèrement rétractiles, serrées l’une contre l’autre, sont protégées par un petit auvent de plume.

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Eh bien, de les voir aussi nombreuses, comme là pour faire la manche, se bastonner pour une paire d’arêtes, macule leur blancheur. La loi du nombre. De même que le pigeon sauvage touché au tir paraît extrêmement digne, préparé dans deux feuilles de brick en pastilla marocaine, et le pigeon parisien parasitaire, les mouettes d’Essaouira, discréditées par la foule qu’elles composent, font « sales » et on pense dans le torrent de leur déjections blanches qui s’abat sur le sol à la grippe aviaire, ou à n’importe quelle pandémie.

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Est-ce la même chose pour les hommes ?

J’ai connu un ami berger. Quand j’allais le rencontrer au fond de sa bergerie, sur le plateau de Nevaches, les joues rosies par trois mois d’estive, les cheveux longs et craquant comme de la paille, le visage buriné par l’air de la montagne, je le trouvais toujours beau. L’aurais-je croisé un matin dans le métro (et la mouette ?!) sur les coups de neuf heures, entre attaché-case et déodorants, je l’aurais peut-être pris pour un clochard.   

Gauloises bleues

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Je suis arrivé cet après-midi à Essaouira, ancienne Mogador sous protectorat français, dans un bus en provenance de Marrakech, dans lequel ma voisine de siège était une fille voilée de noire jusqu’à ses cils superbement maquillés de noir, son visage couvert par un morceau de crêpe. Elle avait un regard charmeur comme un serpent de Djemaa-el-Fna et une sorte de beauté musulmane et gothique à la fois, elle m’a offert un stylo avec lequel j’ai pu prendre quelques notes sur son physique. Essaouira est une petite ville côtière marocaine dont la médina encerclée de beaux remparts de pisé battus par les vagues de l’océan est classée dans les fichiers de l’UNESCO ; les ruelles étroites et interdites à la circulation, les petites placettes, les volets bleus, rappellent un peu la Provence, ou la Grèce, le Sud, en tout cas. La ville est perpétuellement rafraîchie par des vents marins, c’est la première chose qu’on constate en sortant du bus, et de la fournaise marrakchie. La deuxième, c’est l’odeur de la mer, le sel et les poissons. La troisième, c’est que les chats ici semblent en meilleure condition que leurs homologues de Casablanca et de Marrakech ; l’écosystème marin leur va bien, et on les retrouve toujours à flâner près du port et des petits restaurants de plage, comme des retraités sur la promenade des anglais, à Nice.

Après avoir déposé ma valise, je suis allé déjeuner près du port, dans une gargote, une cabane de bois peinte en bleue et blanc, avec une toile cirée de carreaux bleus et blancs, et collante de la graisse de poissons qui m’avaient précédé là. Un marocain, avec une blouse blanche en liseré rouge, floquée Coca cola, et tâchée de tâches qui ne partent pas, est là, devant son étal achalandé de poissons frais qui goutte sur le sol et sous le soleil. Comme il est seize heures, et que les tables sont vides, je réussis à faire baisser le prix de mon goûter à vingt dirhams. Il m’attrape une poignée de petites crevettes roses, il y a une balance, mais il ne les pèse pas, c’est la poignée qui compte. Je les demande bien grillées. Quand elles reviennent, accompagnées d’une salade d’oignons, de poivrons, de tomates, et entourées de quartiers de citrons verts jaunes  - est-ce des citrons verts qui ont trop pris le soleil, ou des citrons jaunes encore jeunes, ou de vrais bâtards ? elles ont perdu leur odeur un peu nauséeuse et leur peau d’écaille est noircie par endroit, il insiste sur ce fait pour me montrer qu’il les a bien fait griller ! Je les décortique tant bien que mal, le petit corps nu de la crevette étêtée mesure pas plus d’un centimètre la plupart du temps, mais il y en a bien une cinquantaine. Un homme en costume arrive avec ses enfants, je crois que c’est le patron, il demande qu’on remette de la glace sur l’étal et eux s’attablent, trois poissons frits les rejoignent bientôt. Ils mangent méthodiquement, sans un mot. Il y a du soleil et des nuages filtrants, la mélodie des mouettes. Tout es tacite. Il y a des chats qui attendent pour débarrasser la table. Après il faut s’y reprendre vingt fois avant de réussir à allumer une cigarette, à cause du souffle discontinu du vent. Elle se fume en lisant le Monde acheté juste avant. A l’heure du café, « Mme Lagarde refuse la rigueur et croit à une reprise graduelle ». Albanel avoue que son cabinet est peuplé de balances. Gasquet, que je prenais pour un gamin capricieux, gâté, et sans caractère, me devient sympathique au moment où j’apprends qu’il a été contrôlé à la cocaïne à Miami, ce qui est un bon endroit pour. Le fait que la soirée incriminée se soit déroulée en la présence de Sinclair constitue t-elle une circonstance atténuante ? Est-ce une bonne ligne de défense ? A force de trop jouer avec les lignes…il y a beaucoup de blagues à faire. Gasquet a toujours eu un joli revers. Celui de la médaille aujourd’hui.

Il y eut plus tard un autre moment arabique dans ma journée de touriste feignant de ne pas l’être. A propos de la condition de touriste, Gabriel Lindero, un écrivain imaginé derrière lequel se cache Philippe Lançon, critique Livres à Libé, chroniqueur à Charlie, dit des choses pleines de vérité dans Je ne sais pas écrire et je suis un innocent, son unique roman. Il a passé plusieurs mois à Cuba, il a fini par se marier avec une cubaine, Pilar. Un jour, il aide les cousins de Pilar dans les travaux aux champs. Al campo. Passe un groupe de touristes à cheval, qui, dans la clarté aveuglante d’un après-midi sous les tropiques, lui sous son chapeau de paille, la barbe mal rasée, le prennent pour un authentique paysan cubain, et veulent le prendre en photo. En réaction, il crache par terre. Il écrit : « Je me sens à la fois supérieur et honteux, courageux et ridicule. Suis-je si différent d’eux en paysan d’opérette ? Il est possible que je réalise leur fantasme : la noyade sans risque, pour quelques jours, dans la culture des autres. Je reprends ma bêche et ma rangée de terre molle. Je me sens un petit homme déblanchi et sans fardeau. Un touriste authentique, qui cherche le coin sans touristes et « fait » ce que les autres ne « font » pas. Je me crierai volontiers en dedans : « Je ne suis pas un occidental. Je suis un homme libre ! ». Mais personne ne m’entendrait, pas même moi. Les touristes s’éloignent dans la chaleur. Je suis le prisonnier déguisé d’un tableau tropical peint par un artiste romantique et tuberculeux du XIXème siècle ».

Je suis allé au hammam, pas celui dont l’entrée carrelée brille la javel, équipé d’un terminal pour carte bancaire, avec le gommage à 70 dirhams inclus et des émulsions spéciales à la fleur de rose, et dont le flyer promet un moment de relaxation paradisiaque. Pas celui du Routard. Le hammam du peuple ! Entrée à cinq dirhams. Je m’y fais conduire, il n’y a pas d’enseigne. J’achète à l’entrée un gant de crin et un petit berlingot de savon noir, ce savon qui ressemble à du caramel mou, et qui sent fort. On me tend deux seaux, j’entre dans une grande pièce de vapeur. Les murs portent des traces de moisissure, la chaux sur les plafonds voûtés s’effrite. Je demande de quand date la dernière réfection du hammam. On me répond que ça fait à peine deux années, mais l’atmosphère liquide a déjà attaqué toutes les parois. Je m’allonge sur le sol, les seaux qu’on y posent résonnent longtemps d’un bruit sourd et mat, comme les grandes cloches des églises. Il n’y a aucune ouverture par où s’enfuir, et c’est valable pour le son, pour la chaleur, pour l’humidité, le hammam offre le huis clos d’une grotte souterraine ou d’une maison troglodyte – pas d’ouverture, et la lumière blafarde ne provient que d’une seule ampoule, qui tombe du mur à nu, qui tombe des nues. Je suis le prisonnier en caleçon à fleur d’un tableau maghrébin millénaire.

En face de moi, il y a Aziz, 24 ans, plein de mousse, électricien, qui travaille pour un Français, Guy, qui s’est acheté un terrain et est en train de se construire une villa. Aziz trouve que Guy est gentil : les bonnes journées, il touche presque 300 dirham, s’il a bien travaillé. Il a une manière admirable de marquer son acquiescement à une question, quand il prononce un oui, il prend la peine de détacher les syllabes. Ou-i. Jamais de ouais, de hein, ou d’onomatopées à moitié avalées – comme si je lui faisais passer un oral de langue française.

En sortant du hammam, on transpire encore. Bienveillant, on se fait offrir le thé à la menthe  - trop sucré. Les pieds dans un seau d’eau tiède, le corps enroulé dans une serviette, on attend que ça se passe.

 

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Le retour du chat

 

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On ne fait pas toujours ce qu’on veut dans la vie. Ça ne tiendrait qu’à moi, le chat fumerait quotidiennement sur cette interface rouge et noire, mais il faut bien aussi gagner sa croûte en produisant des rapports, et il faut aussi penser à aller s’inscrire aux allocations chômage, ou visiter les jardins du château de Versailles, il faut aussi boire du merlot cuvée Roche-Mazet, 5 euros chez l’épicier, fruité, délicieux, le meilleur rapport qualité/prix qui soit, ou faire la tournée des concessionnaires Peugeot pour obtenir un devis raisonnable pour la réparation d’un scooter endommagé, passer au pressing, sortir sur des corners, chercher des boucles d’oreille, se coiffer avec du gel, se laisser pousser les ongles, autant d’activités qui ont eu tendance depuis quinze jours à me tenir éloigné de la vie du chat, et je m’en excuse auprès de lui.

Alors ce soir, je le rattrape par la queue…On est tous les deux dans une chambre d’hôtel 5 étoiles au sixième étage de la vue sur Casablanca, et lui ronronne sur la moquette épaisse, pendant que je lui cherche les puces.

Casablanca est une grande ville de 5 millions d’habitants, la cinquième plus grande métropole africaine, il fait beau et chaud comme un printemps marocain, et le soir, la moitié de la ville s’assoit en terrasse le dos au mur et le regard sur l’horizon, en commandant des thés à la menthe ou des cafés.

On peut fumer à l’intérieur des bistrots, le café est servi dans un verre en verre, et les cubes de sucre ne sont pas rectangles, et n’ont pas tous la même forme. On reconnaît un pays développé comme la France au fait que tous les morceaux de sucre ont le même calibrage, ainsi qu’au fait qu’on peut passer 24 heures en garde à vue, pour un SMS licencieux.

http://www.lemonde.fr/societe/article/2009/05/04/garde-a-vue-pour-avoir-recu-un-sms-tendancieux_1188469_3224.html

A Casablanca, quand on est installé en terrasse, on peut voir passer des vieux arabes sur des mobylettes d’occasion qui ressemblent au vieil arabe du film de Kechiche, la graine et le mulet.

Cet après-midi, je suis allé faire un footing sur la corniche sous le soleil de quatorze heures.

J’ai longé la plage d’un bout à l’autre jusqu’à arriver à l’état liquide à un petit promontoire, tout au bout de la corniche, bâti à la chaux blanche, un petit Mont saint-michel mauresque, avec les arêtes se découpant sur l’Atlantique, c’était très beau et très étonnant, quelques marches à gravir, traverser une ruelle en pente avec quelques baraques dont l’intérieur n’était voilé que par un rideau de tissu se baladant dans le vent, de l’autre côté les rochers, et l’océan. Là des femmes faisaient rôtir des pigeons. Sur la carte de Casablanca que j’ai achetée, l’endroit s’appelle le tir au pigeon. Sur le chemin du retour, j’ai arrêté mon footing devant un vendeur ambulant qui servait du café aromatisé aux clous de girofle. L’eau était froide, mais la plage bruissait d’une animation incroyable, des terrains de football improvisés sur une bande sableuse de deux kilomètres, des femmes voilées qui jouaient au beach-ball, des frisbees qui volaient dans les airs.

Il y avait comme un parfum de vacances dans l’air de cet après-midi de mai sur les plages de Casablanca, comme Lacanau en août, et hier, à Paris, j’étais verbalisé par les contrôleurs de métro, la vie va vite, la vie a des bons côtés, faut jamais désespérer.

« Il y a l’air il y a le vent/ les montagnes l’eau le ciel la terre/ les enfants les animaux/ les plantes et le charbon de terre/ apprends à vendre à acheter à revendre/donne prends donne prends/quand tu aimes il faut savoir/ chanter courir manger boire/ siffler/ et apprendre à travailler ». Blaise Cendrars

 

 

Andry, dis moi oui…

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Madagascar est une assonance en « a » qui d’emblée renvoie à une contrée exotique, un nom d’une province lointaine oubliée au fond d’un conte d’enfant.

Madagascar est une île qui fait exactement la taille de la France et du Benelux réunis. On y boit du rhum arrangé à la vanille, on y mange du riz plus qu’ailleurs (160 kilos de riz sec par année et par habitant) à tous les repas, bouilli avec du lait cru au petit-déjeuner comme un pudding anglais. On y retourne les morts tous les ans au fond des pierres tombales, en en référant aux ancêtres. On y meurt aussi depuis samedi dernier de balles réelles tirées sans sommation par les forces de l’ordre censées protéger le palais présidentiel de l’avancée (inexorable ?) des manifestants.

Madagascar est un pays attachant qui fut un territoire d’outre-mer français jusqu’en 1960, et qui pointe aujourd’hui au 144ème rang sur 177 au classement mondial selon le critère de développement humain. Ce qui a le mérite de relativiser tout ce qu’on peut entendre sur les bienfaits de la présence coloniale d’antan.

J’ai passé six mois à Madagascar, et le souvenir que j’en ai ramené, c’est celui d’un peuple violemment pacifique.

Donc lorsque des rassemblements non-violents finissent par verser le sang, c’est qu’il est plus qu’urgent de s’intéresser de près à la question et de se brancher sur RFI Afrique (en streaming sur le site de Radio France).

Pour comprendre ce qui se passe, on peut par exemple se pencher sur le passé, car c’est souvent dans les vieux chaudrons qu’on fait les meilleures soupes à la grimace.

Marc Ravalomanana, l’actuel titulaire au poste de Président de la République malagasy, est un self made man, qui a fait fortune dans l’industrie laitière en commençant par être « trayeur-cycliste » (un emploi courant sur l’île) à l’âge de 10 ans. Raison  peut-être pour laquelle il considère aujourd’hui l’Etat malgache comme sa vache à lait. Elu à la mairie de Tananarive, il se sert de la fonction pour asseoir ses ambitions nationales. En 2002, arrivé quasi ex-æquo à l’élection présidentielle contre Didier Ratsiraka le sortant, tous deux s’autoproclament, comme un temps Martine et Ségolène. Mais l’histoire diffère ensuite car alors Marc (appelons les par leur prénom, ce sera plus facile pour les dyslexiques) organise de grandes manifestations dans la capitale rassemblant tous ses partisans pour forcer le pouvoir en place au rapport de force. Alors Didier qui dispose encore de l’appareil d’Etat commande la destruction de plusieurs ouvrages d’art (des ponts) afin de couper Marc de sa base arrière et d’empêcher les habitants du sud de l’île d’atteindre par la voie terrestre Tananarive pour venir renflouer les rangs des opposants au régime. Alors qu’à l’identique, on imagine mal Ségolène saboter les rails du réseau ferré français (ou mieux, trafiquer un caténaire, comme Julien Coupat…) pour empêcher les TGV partis de Lille Flandres d’atteindre la gare du Nord. Raison pour laquelle Aubry a été élue si facilement. Il faut avoir le courage de ses ambitions.

Mais revenons à 2002 et à Madagascar. Après trois mois de blocages, avec deux présidents assumés (ce qui étrangement a conduit à la paralysie de l’activité du pays, ce qui prouve bien que les présidents, moins il y en a, mieux c’est (à l’inverse du saucisson ou de la tarte aux poires)), Didier finit par jeter l’éponge et s’enfuir en France, à Neuilly-sur-Seine précisément, où on lui offre l’asile (les mêmes qui ensuite ont remis en cause la jurisprudence Battisti…). Nous, les Français, qui ne ratons jamais une occasion de briller, sommes les derniers de la communauté internationale à reconnaître diplomatiquement le nouveau gouvernement, ce que Marc n’oubliera jamais. Cependant, en 2002, malgré une crise prolongée confinant parfois à la guerre civile, on pouvait compter les victimes sur les doigts d’une main. Là, les évènements de samedi ont causé 28 morts. Les temps changent.

Depuis 2002, Marc a déconné. Il a globalement géré le pays comme sa petite SARL, a brillé par sa capacité à corrompre, à privatiser, à faire du pognon. Il avait promis du pouvoir d’achat au peuple malgache qui aujourd’hui ronge son frein pour faire passer la faim. Il s’est acheté un nouvel avion présidentiel, un Airbus A320, pour soixante millions de dollars, 1,33% du PIB ! Il s’est totalement converti aux intérêts américains, et preuve de son incommensurable connerie et prétention, a instauré l’anglais (que personne ne parle, évidemment) comme troisième langue officielle du pays, derrière le malgache et le français. Sous prétextes que lui a fait ses études dans une université de la Ivy League. Bref. Marc est celui qui a inventé la présidence bling bling avant l’autre. Pourtant réélu au premier tour en 2006. Ce qui n’est pas de très bon augure.

Andry Rajaolina est le fils spirituel de Marc Ravalomanana, son clone rajeuni. En phase avec son époque BetoBe. Jeune homme volubile, ancien deejay professionnel, ayant fait fortune en montant deux boîtes de communication, il a trente quatre ans. Un an de plus que le Christ. A sa mort. Il est devenu maire de Tananarive il y a deux ans. Il a une grande gueule.

Marc, ce con, a décidé il y a deux mois d’interdir de diffuser la radio de Andry parce que celui-ci a diffusé sur ses ondes une interview de l’ancien président Didier. C’était le prétexte parfait. Andry a mis le volume à fond pour faire cracher les baffles et que les larsens viennent. Depuis, l’un et l’autre s’arrangent à la perfection pour jeter de l’huile de palme sur le feu dès que les braises s’éteignent.

Ce qui est triste et désespérant, c’est que, comme toujours, la population trinque. Sur place, la France propose une médiation. Personne n’en veut vraiment, preuve des bons souvenirs qu’on a laissé là-bas.

Personnellement, ça ne me dérangerait pas qu’Andry parvienne à déloger Marc, bien qu’il n’ait aucune légétimité démocratique pour le faire. Mais j’y crois tout autant que si on me disait que demain, Copé fomentait avec le soutien de députés UMP un coup d’état contre Sarkosie (d’ailleurs, si Andry est un ancien deejay, Jean-François est un très bon jazzman !) qui à la suite quittait l’Elysée. Laissant le pouvoir à Jeff.

Donc pour revenir à Madagascar et à 2008, la seule chose qu’on puisse sérieusement espérer, c’est qu’il n’y ait pas trop de morts.

 

mada.bmp

 

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