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Fidel en amour (palmes, masque et Cuba)

 

Comme Coluche au jeu télévisé de la vérité brûlant ses deux jokers avant même la première question posée, admettons que Cuba puisse réellement ressembler à ces demi-clichés si beaux à photographier et si faciles à raconter : une longue volute de cigare entremêlée aux gaz d’échappement d’une vielle Plymouth américaine et aux vapeurs de rhum Havana Club montant dans le ciel d’une nuit étoilée par le Che, tambourinée du Son salsa : pour de tout cela n’en plus rien dire. Et tenter de raconter ce que nous avons vu à Cuba, sur les sentiers battus par les semelles de touristes toujours plus nombreux et parfois, mais plus difficilement, dans les marges. En cette année 2016, un pays en bascule entre le confort du rocking-chair et le ressac de la mer par gros temps, confit dans ses souvenirs, schizophrénique de ses deux monnaies, dont l’une de singe ; le peso nacional valant vingt fois moins que l’autre, le peso convertible, un peso nacional avec lequel il faut pourtant bien payer, quand on est médecin, professeur, avocat, un pneu de vélo, quelques légumes, un soda, dans d’étranges magasins où l’on trouve sur les étalages tout un rayonnage de bouteilles de rhum, mais pas une seule bouteille d’eau minérale. Cinq-cents grammes de chocolat en poudre valent deux dollars, 250 g de Müesli six dollars, une bouteille d’huile deux dollars cinquante. Une infirmière gagne 300 pesos cubains, soit trente dollars.

Cuba à la croisée d’un destin depuis que Raúl, le frère, a supprimé 500 000 emplois dans la fonction publique, et autorisé les initiatives d’entrepreneuriat individuel, dans un de ces « projets de conceptualisation économique » dont Cuba a le monopole maintenant que l’URSS a fait faillite. On appelle ces nouveaux petits patrons des « cuentapropistas » : est-il besoin de traduire qu’ils sont à leur compte ? Sous le percolateur moulant la manne touristique : Yoslandi est un chauffeur de taxi qui parle un français parfait appris, nous a-t-il dit, à l’Alliance française de La Havane, et charge les voyageurs à la volée dans les rues de la capitale, dans sa vieille voiture dont il a hérité comme de la montre d’un grand-père, et il faut une clé à molette pour ouvrir le carreau, la manivelle a disparu. Yoslandi est déclaré, paye sa patente. L’Etat le siphonne comme il faut. Ernest est un ancien capitaine de la marine marchande cubaine en retraite, qui aime bien ralentir devant les jolie filles traversant la rue pour les siffler : lui est un taxi-clandestin, il n’a pas de plaque, et sur la route de l’aéroport au retour, nous prévient qu’après nous avoir déposé devant le terminal 2 et sorti du coffre nos bagages, il nous prendra dans ses bras et nous donnera une longue accolade et de grandes tapes dans le dos en gueulant suffisamment fort des Hasta Luego, Amigo, pour que les flics, s’ils le contrôlent, puissent croire à l’histoire d’une course non tarifée au nom d’une amitié ancienne. Ce qu’il fait, en y mettant suffisamment d’effusion pour qu’on soit nous-mêmes émus et tristes de se séparer si vite… Lourdes est enseignante-chercheur en psychologie et a ouvert sa casa particular du quartier du Vedado aux touristes de passage ; auxquels, partout dans le pays, on essaie de vendre tout et n’importe quoi : un vieux livre en français sentant le rance tiré en 1981 des presses à Budapest sur l’art de préparer des cocktails, des maracas de graines, une excursion à cheval. Elle tient au carré ses registres de passage, un camarade du comité de quartier révolutionnaire toujours susceptible de venir plonger son nez dans des affaires dont il prétendra sans cesse qu’elles le concernent un peu, puisque elles concernent la révolution. Des médecins s’improvisent musiciens à Varadero, des ingénieurs se rêvent garçons de café : voilà le drôle de sens de l’ascenseur social à Cuba.

Il est un endroit étrange au bout du Malecón, sur la promenade du front de mer de la Havane, où se font architecturalement face Cuba et les Etats-Unis : un bâtiment de béton d’inspiration Bauhaus héberge l’ambassade américaine qui a rouvert ses portes le 20 juillet 2015 : mais celle-ci est largement masquée par une forêt de mâts auxquels flottent des dizaines de drapeaux cubains, la « Tribune anti-impérialiste », érigée à côté de la statue de José Martí. Comme deux boxers sur un ring : La Havane et Washington en sont cependant plutôt à jeter l’éponge. Le 18 décembre 2014, Barack Obama a annoncé le rétablissement des relations diplomatiques avec Cuba. En mars 2016, il était le premier président américain à fouler le sol cubain depuis quatre-vingt ans. L’heure est à la détente ; les ruelles décaties de la Havana deviennent une destination de choix des équipes de tournage d’Hollywood. La banque floridienne Stonegate Bank a conçu en 2016 pour les touristes américains, qu’on appelle encore pour l’instant « visiteurs », nuance sémantique, vieux reste d’embargo, la première carte de crédit Mastercard : elle fonctionne dans les 347 distributeurs de billets que compte l’île. Mais l’amitié nouvelle a ses limites, et sur les parterres de fleurs devant les jolies plages de l’Este, de jeunes écoliers en uniforme apprennent à marcher au pas sous les coups de sifflet d’un instituteur : la révolution est toujours en marche.

On traverse le pays sur des autoroutes vides, dans des bus de fabrication chinoise bondés, et se découvrent des paysages où il n’existe pas de sas entre la ville et la campagne : la publicité est interdite, et cette virginité préservée est un spectacle visuel dont on tarde à prendre toute la mesure, et dont ensuite on ne se remet pas. Atteignons des gares où tous ces gens qui attendent des heures l’arrivée d’une vieille micheline toujours en retard ne connaissent pas la dernière phrase du Singe en hiver : « Un jour, nous prendrons des trains qui partent ». Cuba est une épreuve de l’attente pour ses habitants, et à la succursale bancaire, au guichet des bus interurbains, toujours sous le portrait du Che, il est d’usage de demander à haute voix en prenant la file : « Dernier arrivé ? » Que quelqu’un se dénonce et l’on sait que l’on passera juste derrière lui. Les moyens de transport sont le plus souvent de collection : vieux bateau traversant la baie de la Havane jusqu’à Casablanca, au loin la flamme s’échappant comme une veilleuse d’un chauffe-eau d’un puits de l’usine de raffinerie du brut arrivant droit du Venezuela, train de la compagnie Hershey Chocolate au cadran catalan, « Regulador de Comandament, 1959 », carrioles de l’aristocratie du savoir-vivre qui s’embouteillent à l’heure de la sortie des bureaux : on rentre chez soi en voiture tractée par les chevaux qui connaissent le code de la route et marquent le pas avec prudence à chaque intersection. Et n’allez pas croire que les baffles installées à l’avant diffusent Compay Segundo ou le Buena vista, mais de la disco, du rap hispanique, du reggaeton, qui, en renouvelant le genre, soulage des tympans saturés de mièvrerie Chan Chan, refrain entonné dix fois par jour par des groupes formés comme par enchantement devant les tables de restaurant à chaque arrivée d’un car de tourisme. Dans ces transports collectifs, véritablement, personne n’a les yeux rivés sur l’écran à cristaux liquides d’un smartphone ou d’une tablette ; les téléphones portables sont de première génération, peu en possèdent, ou ne l’utilisent pas : trop cher, et le signal est rare. Alors on regarde le paysage défiler, on se réjouit d’un sourire, on se blague, se drague un peu. Parfois on est à pied, parcourant la terre rouge et glaise des plantations de tabac de la vallée de Viñales où 90 % des feuilles qui s’y récoltent sont cédées à l’État à prix fixé par lui, voilà le marché de dupes, et les 10 % restant à rouler à la main pour vendre sous le manteau des cigares à des touristes comme envoûtés par le chapeau de paille, la machette, les sabots cloutés en chemin par le maréchal-ferrant, essayant de capturer à coups de billets verts tout ce bucolisme, dont on se demande tantôt si, comme le socialisme, il n’est pas aussi un peu un totalitarisme.

Le tourisme est un nénuphar en train d’avaler Cuba, son Crabe, et la situation se gâte encore : un accord vient d’être conclu avec les États-Unis pour autoriser jusqu’à cent-dix nouveaux vols commerciaux par jour entre les deux pays. Déjà American Airlines depuis son hub de Miami dessert Camaguey, Cienfuegos, Holguín et Santa Clara. Et les choses ne vont pas aller en s’arrangeant. Il a fallu en 2016 163 jours à Cuba pour atteindre la barre des deux millions de touristes. 37 de moins qu’en 2015. « Cuba está full en esta temporada, Cuba está llena ». Combien de fois avons-nous entendu ce refrain, et combien de fois nous a-t-on promis, faute d’avoir réservé de chambres chez l’habitant, que c’est dehors que nous passerions la nuit suivante, dans un parc public au mieux ? On ne s’est jamais vraiment inquiétés : on trouve toujours le gîte à Cuba. Mais il est vrai que tout simplement, il manque des chambres.

Que deviendra l’île, si elle dégorge de touristes comme un escargot de sa bave sous le gros sel ? De gros dégueulasses droit sortis d’un album de Reiser marchent main dans la main de jeunes beautés dans le soir glauque d’une journée d’hiver à Guanabo, station balnéaire à 15 km de la Havane ; en contre-saison, vide hormis ses bars à filles et ses quelques pizzerias aux fours échappant leur fumée dans la nuit pluvieuse comme les cheminées du Morvan. Mais la prostitution est unisexe : de jeunes et beaux types musclés étreignent de vieilles européennes au physique décati perchées sur des tabourets de bars de La Havane, en se faisant entre eux des clins d’œil.

A Trinidad, le centre-ville colonial est sublime pour une carte postale, mais désespérant à visiter : syndrome du parc d’attraction, il manque de la vie, de l’orgone. Il faut marcher à la lisière pour les trouver, où l’on verra un vieux salon de coiffure de contrebande, du linge séchant sur les fils, rangé dans un ordonnancement plein de sens et d’esthétique, par taille, par type de vêtement, par couleur, où l’on admirera les intérieurs toujours identiques, peu de livres, vieilles chaussures rafistolées sagement alignées, des petites peluches, des bougies votives, des icônes christiques, du vieux carrelage qui ressemble à de la mortadelle, des photos de famille, d’antiques télévisons VHF, un ventilateur porté pales. Tout se répare, jusque les ressorts d’un sommier.

Ou bien en bordure de route, une petite cabane où l’on vend des noix de coco à la découpe, c’est-à-dire leur eau, puisqu’on décapite le fruit à la machette ; de mini-porcelets à la démarche maladroite comme sortis du jeu des petits cochons tètent sous le regard d’un jeune chiot ; un rocking-chair est installé sous une ampoule devant une façade de bois aux lattes vert pomme, une musique suave  s’échappe d’on ne sait où : c’est la ménagerie de Delphine et Marinette sous les tropiques.

On prend soin des animaux à Cuba. Aparecida, la petite chatte borgne amenée par un touriste, maigre comme un clou, reçoit dans la hacienda de la Valle des moulins à sucre les restes d’un repas de viande créole, de fines lamelles de bœuf mijotées dans de la tomate et des épices. Dans un bus, un jeune garçon voyage avec un oiseau blessé enveloppé dans du papier journal.

Il faut imaginer, aussi, en 2016, un pays sans accès Internet, ou presque, à l’exception de quelques placettes publiques où viennent s’agglomérer le soir tous ceux qui veulent naviguer un peu, prendre le large en empruntant les réseaux sociaux. Quand on demande à un Cubain le temps qu’il fera demain, il répond qu’il faut attendre la météo de huit heures du soir sur la chaîne nationale. Des pneus défroqués d’un poids-lourd tirés par des buffles remplacent l’attelage du tracteur et de la remorque pour vider les bananeraies de leur régime ; soudain c’est le soir, et l’on se baigne dans une rivière, et tout devient infiniment magique et doux, les paysans à la peau brûlée qui poussent les dominos, les gamins qui agitent les filets pour glaner les alevins, deux frères qui s’insultent, s’invectivent pendant des heures dans une arrière-cuisine, l’un est alcoolique est paresseux, l’autre gère l’affaire familiale. Le lendemain, la mère des deux se confond en excuses pour le tapage.

A Caleton, petit village de la baie des Cochons, des guirlandes d’oignons remplissent les coffres des voitures. Les bateliers du parc Laguna del Tesoro payés 10 CUC par mois ne sont propriétaires que de leur rames, et de leurs âmes, ils rament huit heures par jour pour rapprocher les touristes des flamands roses. Magdiel a 21 ans, il est rameur, sa sœur travaille comme bonne dans une casa particular, son regard est bleu très clair. Entre eux et même avec nous, les Cubains se donnent du « Mi amor », « Mi vida ». Mon amour, ma vie. C’est d’une délicatesse. Quand il pleut trop fort, ils disent qu’il pleut sans remède, lluvia sin remedio. On se régale à la machine à popcorn des rues de Santa Clara où l’on repart avec son cornet, je me rappelle d’une jolie quadra mélancolique qui fume au pas de sa porte, un air d’Ingrid Bergman, les Cubaines n’ont pas peur d’être blond vénitien, un vieux triste qui pousse son vélo au pneu crevé, des petits panonceaux scotchés aux portes, « Je vends une cafetière », « J’achète une cuisinière à gaz, avec ou sans four, peu importe pourvu que cela fonctionne ». Des milliers d’oiseaux volettent dans les arbres du parc Vidal à Santa Clara. A la Havane, un vendeur de fruits à domicile (c’est-à-dire depuis le sien) regarde la télé en attendant les clients, vautré dans son canapé. Les Cubains mangent des glaces de sept ou huit boules, aiment les tatouages et les coiffures aux motifs stylisés à la tondeuse. On trouve difficilement du papier et des stylos, de la viande encore moins (dans des stands de rue obligés de s’annoncer : « Punto de venta # 1 agricultura urbana zona monumento ; horario 8 am a 12, hay Carne ». Et un mot griffonné : « Estoy en la casa, Alex ».  Il y a à Cuba de l’amour bien assez pour tout le monde.

Cuba s’ouvre au rock and roll, à la mode, au luxe, à toutes les subversions. Karl Lagerfeld a shooté le dernier défilé Channel dans les palais anciens de la Havane ; les Stones ont joué ce printemps à la Ciudad Deportiva devant des dizaines de milliers de spectateurs qui n’avaient jamais entendu Sympathy for the Devil. Et si le diable se cachait réellement dans les détails, il choisirait peut-être comme magnifique planque les adorables cabines téléphoniques publiques en forme de coquille d’œuf bleues turquoise qui s’égrènent dans les villes. Angle mort des Amériques, joli coin à l’ombre du capitalisme et de sa veulerie, entre le Paradis et l’Enfer, voilà Cuba.

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Et contre tout

Je suis à Anvers depuis deux jours, Antwerp, pour affaires, mais non lucratives cependant. Agréable ville de l’Europe du Nord, propre, pavée. On y mange du boeuf en carbonade, de la viande blanche en sauce au vol au vent, toujours avec des frites et arrosée de bière brune. L’Ibis est en plein centre, les chaînes de télé flamandes. Entre deux ateliers sur les médicaments falsifiés, je suis parti me promener en ville ; j’ai acheté quelques cadeaux de Noël, mais pas dans la rue des diamantaires. Et puis suis arrivé au marché de Noël, lesquels sont en train de devenir un peu partout de par le monde des endroits qui foutent le bourdon, avec les chalets en bois comme des bungalows, les effluves de mauvais vin chaud, la production industrielle de pièces d’artisanat, l’impression de régression au fur et à mesure que l’on avance en âge, que les souvenirs des Noëls d’antan s’éloignent et deviennent des rêves d’enfance. Ce stand notamment : « Spititual shop ». Et en-dessous, comme sous-titré : « Bouddha. Tarot cards. Gadget. Savon de marseille »…

Ensemble, c’est tout

Mon papier paru dans le Tigre de novembre, curieux magazine curieux, toujours

L’annonce du décès de Meles Zenawi, feu Premier ministre éthiopien, est survenue le 21 août dernier. Ce qui ne veut pas dire qu’il soit mort ce jour-là, ni même la veille ; il est des pays où la culture du secret est quasi constitutionnelle, et il n’est pas que Mitterrand ou Pompidou ou Fidel à avoir menti sur la maladie – cela faisait plusieurs semaines déjà qu’on le disait à l’agonie dans une clinique privée belge. Il laisse l’Ethiopie, qu’il dirigeait depuis trente ans avec poigne, ou main de fer, orpheline et libérée, un peu plus riche qu’elle ne l’a jamais été et toujours pauvre. Trois dirigeants ont exercé seuls et monomaniaques le pouvoir durant soixante-quinze des quatre-vingts dernières années : tous mythiques, Hailé Sélassié le roi des rois, Mengistu le tortionnaire à la solde de Moscou, Meles le stratège, chef de file de l’Afrique sur les négociations climat. Comme si c’était un destin éthiopien que le mythe, et la mystique. Tout le contraire de Djibouti, voisin de pallier moqué, rez-de-chaussée quand l’Ethiopie sur ses hauts plateaux, Djibouti ready made, créé de toute pièce par la France au tournant du XIXe siècle, dont on se gausse, poubelle sur la lune, dit-on, Luxembourg de l’Afrique, quand l’Ethiopie séculaire, ses églises troglodytes, son irréductibilité au mal, sa langue rare et vénérée, ses élites vénéneuses. Djibouti : on la décrit bordel à soldat, base militaire au milieu du désert, tout est vrai mais rien ne sera jamais suffisant pour décrire un pays, fut-il étendue univoque de roche basaltique et d’eau turquoise. C’est vrai pour Djibouti, et c’est vrai pour l’Ethiopie, qui pour beaucoup en Occident demeure une terre craquelée, une calamité, sur laquelle courent des marathoniens longilignes comme des statues de Giacometti dans des chaussures de course aux bandes fluorescentes, alors que le pays ressemble si peu à sa caricature. Donc : ces deux pays que tout oppose, et qui s’attirent aussi, comme les pôles, mais plus par nécessité que par magnétisme, et qui ne sont jamais battus, alors que l’Ethiopie a fait la guerre à la Somalie (à la fin des années 70), et la guerre à  l’Erythrée (à la fin des années 90), ces deux pays : fiches mâle et femelle d’une même prise électrique. Djibouti est femelle, connectée au réseau monde avec son port en eaux profondes et ses nœuds de câbles de fibre optique glissant dans le lit de la mer Rouge, rayonnant sur toute la côte africaine australe, mais n’ayant que cela : ni agriculture, ni industrie. L’Ethiopie et son arrière-pays de 80 millions habitants est mâle, mâle son énorme potentiel agricole, ses sources du Nil bleu, ses barrages hydroélectriques, mais pas d’accès à la mer depuis que l’Erythrée a fait sécession. Cuisines et dépendances. 3000 camions chargés de containers empruntent chaque jour dans les deux sens la route percée de nids de poule et aux accotements incertains qui traverse le plateau abyssin, descend vers la faille du rift, et croise la dépression afar, d’Addis-Abeba à Djibouti. De cette relation, de cette extrême porosité, y compris frontalière (Kessel franchit la frontière à pied dans Fortune carrée) a accouché une présence éthiopienne diffuse, comme « brumisée » dans la société djiboutienne. Les Djiboutiens, eux, ne migrent pas vers l’Ethiopie, mais, quand ils le peuvent, vers la France, la Belgique, ou l’Angleterre.

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Djibouti : au sud de la place Ménélik, l’ancienne gare est aujourd’hui un dépôt de vieux matériel ferroviaire, stockant des casiers de métal usés de la SNCF, qui, patinés et brossés feraient le bonheur de n’importe quel brocanteur de mobilier industriel. Depuis 2009 et un accident au passage d’un viaduc ayant causé la mort de 13 passagers, la ligne est arrêtée. Définitivement, semble t-il. Un chemin de fer qui fut d’abord un cordon ombilical. 1897 : les Français viennent de s’installer dix années plus tôt à Djibouti pour damer le pion aux Anglais qui sont en face, à Aden, variation géopolitique de la belote des comptoirs. Djibouti à l’insularité désolante où rien ne pousse, languit encore dans son placenta, ou bien nouveau-né déjà en nage ; il faut relier la côte française des Somalies, son nom d’antan, au vaste monde, ce sera vers le large et puis vers l’Ethiopie verdoyante, mère nourricière, l’opération se conclut par une fistule obstétricale, les ingénieurs sont français, les ouvriers syndiqués à la CGT cheminots. La construction de la ligne prendra vingt ans, plusieurs villes poussent le long des voies comme des champignons : Holl-Holl côté djiboutien, Dire Dawa côté éthiopien, c’est l’acte 1 de la décentralisation. 

C’était il y a un siècle. 

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Donc – c’est par ses franges, ses fanges, ses marges et ses marginaux, cependant majoritaires dans un pays où la population vit en moyenne avec trois dollars par jour, que la présence éthiopienne se retrouve à Djibouti. Par ceux qui fuient le pays ; ses pauvres et ses filles. Que l’on dira de joie, seulement pour la joliesse du mot, quand les bailleurs de fonds et les statisticiens disent professionnelles du sexe. 

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On n’écrira pas là un traité sur les routes migratoires – seulement dire que pendant longtemps les Ethiopiens migrèrent vers l’Asie, la péninsule arabique, l’Arabie saoudite comme point de chute final espéré, où des petits boulots de gens de maison, de gardiennage, leur sont accessibles, par la Somalie, et Bossasso. Un documentaire poignant, Les martyrs du golfe d’Aden, signé en 2007 par Daniel Grandclément, raconte le calvaire de la traversée. Et puis l’air est devenu à ce point irrespirable en Somalie que plus personne ne s’y risque sauf à y être obligé – personne ne l’est ; la principale route migratoire passe désormais par Djibouti et le détroit de Bab-el-Mandeb. 

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Aussi, il est assez fréquent, parcourant en voiture la grande route bitumée qui va du Nord au Sud de Djibouti, de croiser des colonnes de migrants, Ethiopiens déguenillés, loqueteux, marchant sous le soleil cagnard, avec pour tout bagage une demi bouteille d’eau. Ils sont l’homme dans sa plus simple expression ; rien dans les mains, rien dans les poches, comme disait Sartre (mais il ne parlait pas d’eux), avec seules leurs jambes pour marcher (et leurs yeux pour pleurer, peut-être, s’ils n’étaient complètement déshydratés). Certains arrivent comme ça à pied depuis Dire-Dawa, ils ont déjà couvert plusieurs centaines de kilomètres, ont traversé la frontière clandestinement, et montent vers le Nord du pays, Obock, le Calais djiboutien d’où ils espèrent trouver une embarcation, pour franchir le détroit et gagner les côtes yéménites. Du Yémen, des véhicules les conduiront jusqu’à la frontière saoudienne, derrière laquelle une nouvelle vie les attend, où ils espèrent gagner suffisamment de devises, pour revenir rapidement en Ethiopie. Mais tous n’arrivent pas au Yémen ; les embarcations sont de fortune, les gardes-côtes ont intensifié leurs patrouilles, il est arrivé que des passeurs se débarrassent en pleine mer de leurs clandestins passagers, et la mer déverse régulièrement les corps de ces émigrés économiques sur les plages djiboutiennes, cimetière marin. 

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Et puis les filles qui elles aussi ne font que passer, deux semaines, deux mois, deux années, vivant entassées dans des appartements du centre-ville à cinq, parfois avec un ou deux enfants, s’alcoolisant le soir venu pour se donner du courage, fulgurantes. Rue d’Ethiopie, dont l’ancien nom est Rue de Paris : on trouve sur cent mètres le Scotch, le Gold, le New Dehli, le Sham’s, l’Hermès, l’Oasis, la Galette Bretonne, quinze discothèques en enfilade où tous les jeudis soir, des légionnaires à képi blanc viennent siroter des Castle beers éthiopiennes et frayer avec la gent féminine très largement prostituée, et souvent magnifiquement belle, jeunes abyssiniennes ayant fait leur Exodus, pour gagner Djibouti et ses dollars américains. La climatisation congèle l’air ambiant, transforme l’air chaud en vapeur d’eau ; c’est là que la vie de ces filles devient un destin. Au matin, ou peut parfois les voir, quand elles n’ont pas trouvé de client, par une porte dérobée, s’enfouir dans un taxi, voilées, débarrassées de leurs bijoux de pacotille, de leur mini-jupe. Clandestines aussi, elles craignent les razzias de la police, ne quitteront leur logement que le soir suivant pour regagner la boîte de nuit. De drôles de colporteurs passent parfois à domicile les démarcher de quelques nuisettes ou sous-vêtements en résille, tenue de travail. Tenue de combat. J’ai essayé, à Djibouti, d’enquêter ; de poser des questions. De comprendre «l’économie globale» du modèle. Les entremetteurs, les proxénètes, l’origine du monde. Black out. Personne ne dira rien. Tout le monde semble y avoir intérêt.

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Il y a aussi donc, les camionneurs ; qui parfois vont de pair avec les filles qui sont sur leurs routes, et qui naturellement convoient, comme partout, comme à Sangatte, les migrants cachés sous les bâches, blottis au fond des containers comme des enfants sages. C’est ce qu’on appelle le «corridor», la zone des trois frontières, Somalie, Ethiopie, Djibouti ; des filles, et des migrants, et des camionneurs, mais pas de saisie de drogue, hormis le qat de contrebande. Handicap International y mena il y a deux ans un grand projet de prévention contre le risque VIH. Et comme à chaque fois qu’il y a des flux, se créent aussi des stocks – c’est-à-dire des Ethiopiens qui restent. Est-ce un pneu crevé, une bielle fondue qui les fit s’enraciner à Djibouti ; un amour ayant trouvé à se légaliser dans un mariage de fortune ? Ou quelques dollars manquants pour payer le passeur vers le Yémen ? Les Ethiopiens sont là à Djibouti, là devant la gare d’où plus aucun train ne part, là devant la grande mosquée d’Obock, là dans le quartier de PK12, où stationnent les poids lourds attendant le dédouanement de la marchandise du port voisin, PK12 pour point kilomètre 12, et où l’on peut payer en birrs, ces billets éthiopiens valant pour le plus petit modèle quelques centimes d’euros, froissés déchirés et qui gardent longtemps imprégnée l’odeur forte du wat, le plat national éthiopien, un ragoût épicé servi sur galette de teff, une céréale acide, et que l’on déguste avec les doigts. Là aussi au club éthiopien, moins interlope que les autres discothèques, où se retrouve une diaspora nostalgique et établie écoutant les standards de Teddy Afro, la star nationale, dont les clips passent en boucle sur les écrans de télés installés sur la terrasse, un club éthiopien hors sol, où l’on rencontre des pratiques courantes là-bas, mais inconnues à Djibouti – fouille au corps à l’entrée, prépaiement des consommations.

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Ces quelques clichés pris en 2011 à Djibouti essayent de traduire cette présence ; sur les murs d’Obock, cette inscription en Amharique, langue vernaculaire, alphabet seul au monde, ces enfants sortis d’on ne sait où, douze ou quinze ou dix-sept ans qui, avec les portiques du port comme de grandes balançoires en toile de fond, et dans un anglais de fortune racontent leur vie de déracinés, ce mariage éthiopien orthodoxe tout en blanc, cet adolescent ayant enfilé un vieux maillot de foot sponsorisé par le Crédit agricole, et qui soulève d’improbables haltères. Djibouti, trois plus riche au prorata que l’Ethiopie et 100 fois moins peuplé, désertique quand les hauts plateaux de l’Ethiopie sont luxuriants, Djibouti sec comme un arbre mort quand l’Ethiopie est arrosée par les eaux du haut-Nil, Djibouti d’Islam et Ethiopie de chrétienté, et cette bande de 300 kilomètres de littoral qui change tout. Il y a un charme à cette histoire ; et aussi des anecdotes. Celle-ci pour conclure : en mars 2011, le ministre des transports djiboutiens se rend à Addis-Abeba à la tête d’une délégation d’hommes d’affaires. Stupeur, à son arrivée dans l’avion. Il n’y a pas de première classe. Ethiopian Airlines vient de remplacer, sur la liaison Addis/Djibouti, ses vieux Boeing buvant le carburant à grandes goulées par des petits appareils tout neuf : des Bombardier Q400 à hélice, mieux adaptés à la distance et à la fréquence des vols. Sauf qu’il n’y a plus de classe affaires. Incident diplomatique, le Ministre refuse de monter à bord, on finit par tirer un grand drap dans le fond de l’appareil isolant les dernières rangées pour faire l’apparat d’une first, on sert des jus de tomates. En rétorsion, l’aviation civile djiboutienne suspend les autorisations de survol d’Ethiopian. Pendant quinze jours, Kenyan Airways double sa desserte. Et puis bien sûr, la partie djiboutienne finit par céder. Le PIB de Djibouti dépasse à peine le chiffres d’affaires de la compagnie éthiopienne, devenue le symbole de la puissance d’un pays pauvre, son fleuron commercial, alors que l’agriculture se pratique encore à la herse et à la charrue tractée. Ainsi le pouvoir va et vient, selon les saisons et le sens du vent ; le pouvoir des filles, celui de l’économie, de la géopolitique, dans un mouvement de balancier, une succession d’actions en parade-riposte. Les liens de dépendance de Djibouti et de l’Ethiopie sont éternels, comme ceux d’amitié, parfois contentieuse. La ville-frontière, sur la route liant les deux capitales, s’appelle Galilé. Elle porte le même nom que la province biblique où Jésus vécut majeure partie de sa vie, et dont les étymologistes estiment qu’elle doit son nom,  « la Galilée des Nations » aux transbordements de populations que connut la région. Djibouti et l’Ethiopie sont de sang mêlé. Ensemble, c’est tout. 

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L’ascension à Vienne

Vienne 1918. Janvier. Jaurès est mort, la Grande Guerre n’est pas encore finie. Klimt est encore vivant – pour quelques jours ; il a peint plusieurs portraits d’Adèle Bloch Bauer, dont le premier, dérobé par les Nazis pendant l’autre Guerre, s’échangera pour 138 millions de dollar un siècle plus tard lors d’une vente privée organisée à New York – il a peint le Baiser, qui deviendra l’une des toiles les plus célèbres du monde, L'ascension à Vienne  dans Le chat en vadrouille klimt-gustav-the-kiss-8300084-225x300il a peint l’Attente et l’Accomplissement, Expectations and fulfilling, un triptyque merveilleux en mosaïque que les artisans viennois dépêchés pour cela à Bruxelles réaliseront sur les murs de la salle à manger du couple Stoclet – aujourd’hui, la villa, portant classée au patrimoine mondial de l’Unesco, est inaccessible au public. Le classement a d’ailleurs rendu fous de rage les héritiers Stoclet qui souhaitaient disposer librement de leur patrimoine…On voit des photos de Klimt – il porte de grandes blouses bleues que l’on dirait djellabas, un chat dans ses bras, tumblr_kwg7p6DuEy1qajwy6o1_500-241x300 dans Le chat en vadrouilleil fait du cabotage sur le lac Attersee, où la famille de sa muse Emilie, Liebe Emilie, écrit-il dans de grandes lettres déliées en tête des cartes postales qu’il lui adresse quotidiennement et frénétiquement lorsqu’ils sont séparés l’un de l’autre, parfois six ou sept par jour, décrivant le temps qu’il fait – possède une résidence secondaire au bord de l’eau laquelle on atteint par un petit ponton. Il a une vie chiche, ne parle pas de lui – mais est un artiste reconnu. Il a eu sa période dorée – peignant à base de feuilles d’or – comme d’autres corporations utilisaient bien le même métal, l’époque voulait cela, pour faire des dents. Maintenant on en fait en céramique alumineuse ou en chrome cobalt – imagine t-on peindre de la même manière… Ce que j’aime dans ses peintures, et au-delà dans son nom ; que les personnages apparaissent comme en surimpression, comme s’il s’agissait d’un collage, que les femmes soient si lascives, que l’on ait l’impression d’être au Japon, dans un jardin rempli de cerisiers en fleur, ou dans une tasse de thé vert ; que ses esquisses soient érotiques au point de me faire bander dans la salle d’exposition, scotché devant ses esquisses à la craie ou au fusain, quelques traits, des femmes nues, cuisses écartées, en train de se masturber. klimt3On va vers plus de calme et de sérénité, quand on parle de ses paysages, qui font moins les joues roses ; il peint des forêts, des lacs, de la villégiature, de la chlorophylle, de la botanique, du pollen qui donne l’allergie, et le rhume des foins, il singe Van Gogh, comme lui-même sera singé par Schiele, avec ses coquelicots ou ses tournesols. egon-schiele-tournesols-n-1787622-0-201x300Ses coqueluches et ses tourne-disques. Le 6 février, il décède des suites d’une attaque d’apoplexie – ainsi que l’on appelle l’accident vasculaire cérébral. A ce moment là, Egon Schiele est donc encore en vie – mais déjà profondément déprimé. Il a bien essayé en 1915 de s’embourgeoiser – mais sans succès. Il a changé de femme, plaqué sa muse Wally qu’il avait dessinée blonde avec de très grands yeux bleus, wally-egon-schiele-300x243tout à fait naïve, même l’air un peu conne, mais l’aristocratie se refuse à lui. Lui aussi a peint de jeunes filles dénudées, et il a été accusé de détournement de mineurs. Ses tableaux sont plus tristes et plus anguleux que ceux de Klimt – mais tout aussi beaux. Ses couchers de soleil sont violets, ses arbres décharnés. Le commissaire de l’exposition a pris soin de placer une photo de Schiele en vis-à-vis d’une photo de James Dean au même âge – 220px-Egon-Schiele-Anton-Josef-Trcka-1914-217x300vague ressemblance des traits – mais d’accord pour la fureur de vivre. Celle-ci emportée par une grippe espagnole – spanish flu, épidémie 1918-1919, trois jours après le décès de sa femme du même mal – on est vers la fin de l’année 1918. La guerre est pas finie mais presque. Le meilleur de la peinture autrichienne vient de filer.

A propos de compatriotes

Je rentre aujourd’hui d’un séjour en Guyane, où je suis allé voir mon petit amour CC, nez poudré blanche colombe. J’ai adoré la Guyane, qui est une sorte de Djibouti de chlorophylle – le même dépaysement – c’est-à-dire qu’on ne sait pas vraiment où l’on est, en Amérique du Sud, en France, chez Pocahontas (ou pour Djibouti, dans un Macao africain, un protectorat français, une base militaire…). La même insoumission de paysages globalement homogènes, le désert de rocaille donnant l’écho aux forêts équatoriales, le même sous-peuplement, la même immensité vide, la même langueur, le même sentiment d’évanouissement, de dissolution, propre à ces territoires dont tout le monde se fout, sauf les gens, bien réels, qui les habitent ; on m’a dit à Cayenne, le jour de mon arrivée, et alors qu’on venait de découvrir l’existence de champs pétroliers off-shore (j’avais écrit chants) au large des côtes guyanaises, avec une sorte d’émerveillement, « ce soir on a fait l’ouverture du jité, et pas celui de RFO, non, celui de TF1 ! D’habitude, on ne peut que s’attendre au mieux qu’à un entrefilet à chaque décollage d’Ariane… » J’ai adoré la Guyane où habite Chat, indépendamment des raisons inavouables qui me l’ont fait aimer par elle et pour elle, ce blog ne versant pas dans la prose érotique, pour ce qu’elle est, une terre à fleur de peau et à fleur d’eau.
La Guyane est une expérience de l’émotion. J’en aurais chialé souvent, comme au moment des adieux à l’aéroport de Rochambeau, comme dans Orly de Brel, où j’atterris huit heures plus tard avant de réembarquer pour Djibouti.

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1. Les Hmong. C’est le dimanche,  le jour de mon départ, et des journées du patrimoine. Nous nous rendons dans le petit village au nom cabossé de Cacao, fondé en 1977 par l’arrivée d’une communauté venue des confins laotiens, réfugiée politique, traquée par le Pathet Lao communiste, pour avoir aidé les Français durant la guerre d’Indochine, et les Américains durant la guerre du Vietnam… Des milliers de Hmong avaient déjà obtenu l’asile en France métropolitaine.
La Guyane faisant alors face à un besoin de peupler ses 80 000 kilomètres carrés, et la transportation et l’esclavage ayant été abolis,  on avança l’idée que des Hmong puissent venir s’installer dans cette partie de la France sur l’équateur, pour s’adonner à des tâches agricoles, ce qu’ils faisaient déjà au Laos. Ce qui fut fait. Le 6 décembre 1977, 250 Hmong descendent de l’avion à l’aéroport de Cayenne ; ce que montrent les images en noir et blanc que diffuse le vidéoprojecteur dans la petite salle municipale, un documentaire d’époque façon INA, caméra épaule, on pense d’abord aux premières images au génocide khmer. On voit donc ces Laotiens poser un pied hésitant sur les marches de la passerelle, les photographes sur le tarmac, les flashes qui crépitent, comme pour l’arrivée de la délégation d’un chef d’Etat étranger. Conduits sur le site de Cacao, qui n’est alors qu’une parcelle de forêt vierge, des tentes ont été dressées par la préfecture, pour les accueillir en cette nuit inaugurale. Demain, il faudra se mettre au boulot, défricher, mettre la terre en brûlis, construire des maisons, des écoles, apprendre le français, mais ce soir, on peut seulement se reposer du voyage, on leur a préparé une soupe aux nouilles, les sourires sont timides, mais il y a des sourires, voilà, s’apprivoiser. Vingt ans plus tard, les Hmong ravitaillent l’essentiel des marchés de Cayenne, assurant l’approvisionnement agricole de presque toute la Guyane, maïs, maracujas, ananas, céréales, produisant en aquaculture la crevette dans des bassins qu’ils ont creusés. Ils ont fait la fête pour le premier bachelier de la communauté. Mais chaque dimanche, le marché de Cacao est en lui-même une fête ; ce dimanche, il y a un atelier pour apprendre la confection des nems ; on y mange du riz cantonnais, on y boit du lait de soja ou de la bière chinoise. On peut y acheter des tissus, de l’artisanat lao. Je discute avec une femme qui doit avoir une trentaine d’années, et qui nous apprend à bien humidifier les feuilles de riz pour les rouler en printemps. Elle me dit qu’elle est née au Laos, qu’elle est arrivée à l’âge de trois ans en Guyane. Je lui demande si elle est depuis retournée au Laos. Non, me répond t-elle un peu surprise. Mais vous savez, mon pays, c’est la France. C’est dit avec la retenue et la douceur timide des asiatiques. C’est émouvant. Sur le marché, des vieilles qui sont les pionnières, sans doute parmi les premières arrivantes, vendent des petits régimes de banane. Elles comptent dans un français balbutiant la monnaie qu’elles doivent vous rendre. Et se trompent. C’est juste beau. J’en ai les larmes aux yeux, je suis fier d’être français comme depuis longtemps je ne l’ai pas été. Elles ont le visage fripé, les yeux ridés, sont nées dans les rizières qui  bordent la Nam-Ou, et les grandes plantations de pavot, ont peut-être fumé de l’opium dans leur jeunesse, et ce sont aujourd’hui des compatriotes.

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2. Les Noirs Marrons. Saint Laurent du Maroni ; la ville du bagne dans lequel Guillaume Seznec éclusa douze années de sa vie, fait face au Suriname. Entre les deux, la rivière Maroni. Il se dit, il se murmure, que les ressortissants surinamais, des femmes enceintes jusqu’aux dents, viendraient au dernier moment accoucher du côté guyanais du fleuve, dans l’espoir que leur môme puisse, en tant que Français de sol, toucher les allocs qui vont de pair (un bon cheval de bataille pour la Droite Populaire). J’en sais rien, j’en n’ai pas vu. C’est une ville de transit, cela dit, donc de trafic, contrebande, drogue, or, plantes médicinales, etc. Donc une ville assez bordélique, sur sa frange nord, le quartier de la charbonnière, que certains considèrent comme un coupe-gorge, moi tout s’est très bien passé, j’ai mangé du poulet grillé au barbecue arrosé de rhum, mais il faut dire que c’était un lundi soir. La ville regorge d’habitations créoles traditionnelles, très belles, l’architecture est très fonctionnelle, des persiennes dans tous les murs de façade permettent de moduler la lumière et favorisent la circulation de l’air, colorées, il y a des balcons de bois, les rives du fleuve offrent de jolies promenades. Le matin, je trouve une petite embarcation qui me passe du côté surinamais, de là, je cherche une pirogue pour la descente du fleuve. Les Surinamais que j’ai rencontrés étaient marrants, grosses chaînes, dents en or, ceinturons, cuir, lunettes de soleil, j’ai tout de suite eu l’impression de me trouver dans un clip de hip hop, sauf que les types bossent dur, enquillent des caisses dans les pirogues, remplissent des bidons d’essence, se dépensent – ils sont pas là à roucouler autour de leurs poules. Un gars en treillis, tressé, rasta punk, a accepté de me convoyer jusqu’au bled que je convoitais, Apatu, deux heures de pirogue vers le sud, rive française du Maroni, les capsules des boîtes de bières sautent ici dès dix heures du matin, il est difficile de ne pas être ivre. Il s’agissait je crois d’un déménagement, dans la pirogue, une machine à laver, une télé, pleins de cartons, la femme du gars, un nourrisson, une fillette. Nous cinq descendant le fleuve, noyés régulièrement sous les averses (o)rageuses que savent sécréter les forêts trop vertes des tropiques, et on se retrouve sec aussi sec qu’on était mouillé dès que le soleil ressort. Je dors dans le carbet communal – carbet, un mot bien guyanais, désignant une structure couverte et légère en bois ou tressage permettant d’accrocher son hamac. Les quelques villages du Maroni, auxquels on n’accède qu’en pirogue, sont peuplés par les bushimene, ou noirs marrons, esclaves affranchis ou évadés, ayant fui à travers les forêts l’oppression et le servage. J’ai lu pas mal de choses sur les destins de ces noirs marrons, au cours de mon séjour, et jamais l’expression, que certains voulaient me semble t-il insérer dans les manuels scolaires, des « bienfaits de la colonisation » ne m’aura t-elle fait autant marrer. Comme si l’on évoquait « le rôle bénéfique de l’holocauste ». A Apatu, une route depuis l’an dernier a désenclavé le village, mais qui demeure néanmoins campé sur ses positions : la vaisselle et la lessive continuent de se dérouler au bord de l’eau, la nuit est noire et nourrie des bruits mélodieux de la forêt, ou du clapotis du fleuve. Au seul bar du village, perché au dessus des eaux, LCI nous parle de la faillite à venir de la Grèce, et du mauvais sang des banques françaises. Les enfants rentrent de l’école, courent dans tous les sens. Toutes les fillettes sont tressées, et dans leurs cheveux, des perles vertes résonnent avec préciosité avec la couleur de leur uniforme. Les noirs marrons du fleuve Maroni sont eux aussi des citoyens français. Tout comme Eric Ciotti. Ni plus ni moins.

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3. Les Galibi. Sur la plage des Hattes, village d’Awala-Yalimapu, les tortues luths viennent pondre dans le sable chaque année, entre avril et juin, leurs œufs. C’est un spectacle prodigieux, qui se passe de nuit ; dans ces mois-là, toutes les petites auberges du village sont en permanence occupées. Moi, quand j’y viens, je suis à peu près seul au monde. J’accroche mon hamac dans le carbet d’un couple d’amérindiens ; tout au bout de la dernière rue bitumée. Le village d’Awala, situé dans une zone de réserve naturelle, est la plus grande enclave amérindienne de Guyane (donc de France). Seuls y vivent des Galibis, qui administrent la commune, et continuent de préserver autant que possible la mémoire des anciens, et leur culture. Cela étant, les gens ne portent pas des pagnes, ou des colliers de plumes ; mais des jeans, ou des shorts, et se déplacent en 206 ou à vélo. A la tombée du jour, je me suis retrouvé à l’épicerie du village à siroter une bière antillaise avec deux habitants, faciès parfaitement indien, qui, après m’avoir expliqué comment ils chassaient le caïman au fusil, ou cuisinaient le pécari en sauce au vin rouge, m’ont demandé pour qui je comptais voter aux primaires du parti socialiste. Eux aussi ont leur carte d’électeur. Au loin, le rythme frappé sur les peaux des percussions, d’une troupe qui répète pour un festival créole qui se déroulera en octobre en Martinique. Je vais faire un tour sur la plage, la lune est basse, orange, ronde, l’eau tiède, le ciel cinglé d’étoiles. C’est bien. Je fume une cigarette.

Ainsi, la Guyane, est, plus que toute autre, terre de métissage, la magie de l’ensemble résidant dans le fait que tout le monde est parfaitement citoyen français, chinois, créole, métro, anciens esclaves, anciens bagnards, la France comme un enduit, une sauce de nappage, de l’argent de poche, une devise sur le fronton d’une mairie, ce qu’on veut en faire. Il est donc en France un endroit où l’on peut manger du cochon bois ou du poulet boucané, téléphoner au Surinam avec Orange Karaïb au tarif local, être un aristocrate en fin de race, voir des jaguars traverser des petits ponts suspendus au-dessus d’une crique (cela m’est arrivé), orpailler de l’or, regarder les matchs de ligue des champions à quatre heures de l’après-midi, se préparer des ti-punch à la belle cabresse, et avoir peur de la dengue.
La France est un pays plein de ressources. Et la Guyane donne souvent envie de pleurer.

Post-scriptum.

Je lis ce jour cette formidable proposition de Jean-François Copé ; que chaque Français à sa majorité ou au moment de sa demande de naturalisation fasse serment d’allégeance aux armes. Ce genre d’idées donnant justement envie de faire allégeance aux larmes.

Mes éthiopiques

Bonjour à tout le monde

Trois semaines que je viens de passer loin du chat et loin du bruit, loin du remaniement et d’à peu près tout, égaré dans les profondeurs et les nuits froides du Nord de l’Ethiopie, et de retour, il n’est pas facile de savoir quoi se dire, comme à un vieil ami qu’on n’aurait pas revu pendant longtemps, quoi de neuf ?, qu’est-ce que tu racontes de beau ?, ces formules insupportables et nécessaires faute de mieux, pour amorcer la pompe à dialogue. D’ailleurs, mes doigts que neuf mois de travail en bureau avaient rendu habiles à la dactylographie (rapide, quoi que ne tapant qu’à deux doigts) pèchent, se trompent de touche, cherchent le « la » et le « it ». L’inspiration. Mon mécanisme de production de prose semble un peu grippé. C’est Johnny qui racontait qu’il prenait parfois de la cocaïne pour se remettre au boulot, après un temps d’arrêt. Je me contente de quelques branches de qat, et on va voir ce que ça donne. J’espère qu’il reste des lecteurs par ici.

Evidemment, il n’est pas question de vous infliger mon carnet de bord de quinze jours dans ce pays vaste, beau, et moyenâgeux qu’est l’Ethiopie, d’ailleurs, je n’en ai pas tenu. En guise de retour, je me contenterai d’une scène parmi d’autres, à mi-parcours, à trois mille cinq cent mètres d’altitude, dans le massif du Simien, classé à l’UNESCO, réputé pour être un des plus beaux parcs montagneux d’Afrique. Nous arrivons à cinq au camp de base du soir (M., M., G. J. et moi), après une journée de marche à croiser le vertige des à-pics et des communautés de singes endémiques dits par raccourcissement baboons et en réalité gélada (Theropithecus gelada) et qui se laissent facilement observer.

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Notre guide nous propose le sacrifice d’une petite chèvre pour mettre un peu de protéines animales dans notre régime alimentaire, une chevrette qu’il tient dans ses bras, qu’il nous présente vivante, comme les bons restaurants de fruits de mer savent le faire avec leurs homards en aquarium. Soit. On paye les 300 Birrs que coûte la bête, et qui n’a pas les pattes tenues dans un élastique. Notre guide et les deux muletiers qui font notre escorte se mettent à trois pour l’immobiliser, elle ne se débat pas, et pas un cri, la lame est sortie, le sang jaillit un peu de la carotide au moment de l’égorgement, mais globalement, c’est très propre, calme, dans les règles de l’art. Le frissonnement quand même au moment où la vie s’arrête, et où le système nerveux répond encore. Le guide trace ensuite au centre de l’abdomen et à la pointe de la lame une ligne, comme une sorte de fermeture éclair, et fend en deux la couverture de laine de l’animal. Ensuite, les deux muletiers, qu’on pourrait dire vêtus de guenilles, mais qui portent les habits traditionnels des montagnards dans cette partie de l’Ethiopie où les températures descendent la nuit sous le zéro centigrade, des étoffes de laine foncée jetées sur les épaules et un pagne en coton, suspendent la morte ovine à une branche d’arbre, sous le soleil qui tape quand même l’après-midi.

Après ça dure une heure, environ. Très consciencieusement, et dans un silence juste chuchoté, qui sert à définir les tâches de chacun, ils enlèvent la laine, cassent les pattes, coupent les tendons, éviscèrent. Les poumons sortent gonflés comme deux ballons de foire. Les intestins grêles, c’est assez amusant, tout emberlificotés, se défont naturellement au fur et à mesure qu’on les extraie du corps qui gît. Les deux muletiers, avec l’habileté des mulâtresses de Porto Seguro, qui tressent les cheveux sur les plages du Brésil, en font des scoubidous. Tout trouve sa place dans une bassine ou dans l’autre, rien ne se perd. Il y a quelques mouches qui radinent, pas trop, et une petite flaque de sang qui s’est formée, mais surtout les gestes à précision chirurgicale de ces deux hommes des montagnes qui finissent par trancher de beaux morceaux dans les tissus, cuissots, entrecôte. On coupe les testicules. Il ne reste plus rien, que les petites chevilles fracturées accrochées aux deux bouts de ficelles. On défait les nœuds. Une des deux bassines part dans la petite cuisine de pierre où officie notre cook. La laine est vendue à un autre muletier pour quinze Birrs, un euro, ça fera un tapis convenable. Pendant ce temps, des corbeaux finissent de nettoyer l’endroit où s’est déroulée la scène de tragédie ordinaire. Je file voir ce qui se passe aux fourneaux. Il se prépare des sortes de galettes de pommes de terre, type rösti, qui accompagneront la chèvre, sur un réchaud tempête qui fonctionne au gaz. Après avoir émincé la viande, le cook met une marmite sur le feu, un peu d’huile qu’il fait couler d’une petite bouteille plastique. Il met les lamelles de chèvre à rissoler, puis de la farine, de l’eau, des épices secrètes, un carré de Maggi, et une sauce onctueuse finit par napper chaque morceau de cette viande biologique.

Il n’y a plus qu’à attendre, le soleil est pas encore couché, on ira d’ailleurs le voir sur les hauteurs de la colline dans son dernier soupir. Mais lui renaîtra de ses cendres roses au matin.

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A la redescente, la soupe est servie brûlante dans nos bols, une soupe de pois, il y en avait tous les soirs de différente, et puis c’est l’heure de la chèvre, qui gambadait un peu plus tôt dans l’après-midi. Dans ce contexte, c’est évidemment divin, comme le feu de bois qui crépite à côté et auprès duquel on ira se réchauffer après ce gueuleton consommé sur le toit de l’Ethiopie, et un peu du monde, si l’on agréé que l’Ethiopie, où Lucy vécut il y a quelques millions d’années, est le berceau de l’humanité.

J’aurais aussi pu choisir de vous raconter la cérémonie du café, torréfié et réduit en moud devant nous, et dont l’on boira trois tasses comme le veut la coutume dans une petite maison incroyable, sol en terre, et chèvres et ânes et tout les animaux partageant la nuit l’espace d’une famille de huit membres, mais il aurait fallu aussi une fonctionnalité pour partager l’odeur du café juste brûlé dans un plat en fonte et qu’on nous fit sentir (l’Internet 3.0, peut-être), car sinon, les mots sont un peu vains, il n’y a pas l’émotion.

C’est tout pour l’Ethiopie, mais ces deux semaines de vacances furent parmi les plus réussies qu’on puisse imaginer.

Et aussi. Cet extrait d’un ouvrage de Jean Giono, le poète de Manosque, auquel j’ai pensé en assistant au travail de liquidation des muletiers, le cérémonial, l’errance, et la faim, toutes qualités qu’ils possédaient eux aussi en propre.

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« Le tueur s’installe dans la cour de la ferme. L’animal de sacrifice est amené malgré ses cris. Chose étrange, il suffit au tueur de frotter ses couteaux l’un sur l’autre pour que le cochon se taise d’un coup. Quand c’est un bon tueur. Mais généralement, c’en est un, si on l’a choisi parmi les errants. Certains fermiers font venir des bouchers de profession. Les bouchers de profession ne sont pas de bons tueurs. Les bêtes n’acceptent pas la mort qu’ils apportent ; elles acceptent celle qu’apportent les errants. Si le boucher arrive à la ferme, serait-ce en simple visite d’amitié, la porcherie, la bergerie, et même l’écurie sont en émoi. L’errant arrive avec ses couteaux ; tout reste calme. Il y a juste un peu de gémissements quand le grand moment approche. Si on cherche à savoir ce qu’il y a au fond de cet étrange comportement, on s’aperçoit qu’il s’agit purement et simplement de cérémonie ; qu’on soit promis au saucisson ou à la résurrection, la mort est le moment précis où le naturel revient au galop. Or le boucher, c’est de la technique pure, rien ne compte pour lui à part les rapports : poids de chair, poids d’argent ; l’errant vient du fond des âges, il vit bras dessus bras dessous avec la faim. On est sûr qu’avec lui, les rites seront respectés. Et de fait, tout se passe avec une rapidité, une facilité, une politesse à faire envie. Déjà, la bête saigne dans le seau, comme un baril dont on a le plus simplement du monde ouvert le robinet ». Jean Giono, Enemonde et autres caractères.

Toutes photos GLB 

Ma coupe du monde africaine

« Cette coupe du monde, au niveau du jeu, ne ressemble pas à grand-chose, et en tout cas ne ressemble pas à l’Afrique. Jeu étriqué, enthousiasme poussif, schéma tactique conservateur ».

C’était le début de mon billet, et le relisant, j’ai déjà l’impression qu’il me conduit vers une impasse. Et qu’après avoir écrit un billet antisémite, je suis en train de m’aventurer maintenant vers des écrits colonialistes…Marche arrière, donc. Car qu’est-ce qui ressemble à l’Afrique, en fait ? Il faudrait déjà que l’Afrique ressemble à quelque chose. Des gens habitant dans des huttes, vêtus de boubous, chantant en présentant un grand sourire édenté, et vénérant des icônes vaudous en mangeant du manioc ?… D’un cliché l’autre. Je suis en train d’achever la lecture d’un très bon ouvrage, coécrit par l’ancien directeur de l’Agence Française de Développement, Jean-Michel Severino, Le temps de l’Afrique. En quatrième de couverture, il attaque les images d’Epinal au marteau piqueur ; « On la croyait vide, rurale, animiste, pauvre, oubliée du monde. Or cinquante ans après les indépendances, la voilà pleine à craquer, urbaine, monothéiste. Si la misère et la violence y sévissent encore, la croissance économique y a repris ; les classes moyennes s’y développent. Elle est désormais au centre de nouveaux grands enjeux mondiaux. Bref, elle était « mal partie » ; la voilà de retour – à grande vitesse ».

Le reste du même acabit.

Ainsi l’Afrique protéiforme, multiple, complexe. Djibouti n’est pas l’Afrique, pas plus que la Côte d’Ivoire ou le Botswana ; c’en est un bout. Le temps de l’Afrique, donc. Mais pas le temps des buts, malheureusement.

Cela dit, quelles que soient les calamités qui nous sont imposées, des France/Uruguay, des Algérie/Slovaquie, comme autant de pains noirs à déguster en silence, une coupe du monde n’en demeure pas moins une coupe du monde. Pléonasme pour dire que durant quatre semaines, je n’ai pas prévu d’aller au théâtre le soir. D’ailleurs, cela tombe plutôt bien, à Djibouti, pas de théâtre.

Après Madagascar, c’est ma deuxième coupe du monde en Afrique – mais la première organisée en Afrique. Des constantes ; la bière (Three Horses Beer à Mada, Castle Beer à Djibouti) , les écrans géants, les images piratées par les télés nationales (avec ce qu’il faut de décrochages, de consultants atypiques, de débuts de deuxième mi-temps écornées par la publicité…), la ferveur populaire.

France/Uruguay, je l’ai vu au petit salon de l’hôtel Samrat de Dire-Dawa, en Ethiopie, où j’avais un peu plus tôt dans la journée représenté le bailleur de fonds lors d’un séminaire de clôture organisé par un Handicap International. En compagnie d’un Russe qui sentait le whisky, et me demandait pourquoi les joueurs français étaient globalement noirs. Je n’avais alors pas encore entendu parlé des vuvuzelas, et au début, avec le bourdonnement de frelon, j’ai cru que la réception était vraiment pourrie, jusqu’à ce qu’il disparaisse les premières pubs venues de la mi-temps. Le commentateur éthiopien était assez drôle ; dans un anglais ressemblant un peu à celui parlé en Inde, il répétait sans cesse, dès qu’un joueur se retrouvait dans une position un peu difficile, what can he do ? Vingt fois dans le match, Govou, what can he do, Ribery, what can he do, Anelka, what can he do ??!!! Il n’a jamais du reste proposé de réponses, pas plus que les joueurs de l’équipe de France ne l’ont trouvée…

Mais mon match référence, comme on dit, à la quasi issue de ce premier tour, demeure Ghana/Serbie, seule victoire africaine du tournoi à ce stade.

Je viens de débarquer à Addis-Abeba. Arrivé dans un hôtel du centre-ville, bel hôtel des années cinquante, un peu vétuste, un peu old school, mais avec un magnifique parc, les beaux jardins étant toujours les derniers à subir le poids des années, je suis attiré, tel un ours par le miel, par des bruits de foule, difficiles à caractériser, sinon qu’ils expriment toujours qu’il est en train de se passer quelque chose. Or j’ai toujours eu en horreur qu’il se passe quelque chose sans MOI ! (mon côté égocentrique). Alors j’y vais, à pied, me rapprochant des décibels, un peu comme les enfants guidés dans la rivière par le joueur de flûte. Mais au bout du chemin, il n’y pas de rivière, mais le stade national d’Addis, où au moment où j’arrive, siffle le coup de sifflet final de la finale du championnat de foot éthiopien, ayant opposé l’équipe de Dire-Dawa (deuxième ville du pays) à l’équipe de Saint-Georges (première bière du pays). Un peu comme si Bordeaux disputait la finale de la coupe de France contre Fischer, ou Marseille contre Meteor (la dernière bière brassée familialement en Alsace) !…

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J’arrive à me glisser dans les tribunes, le terrain ressemble à un champ de course après un grand Prix, il y a plus de mottes de terre que de gazon, mais surtout, parcourant la piste d’athlétisme qui encercle le terrain, défile en jouant la fanfare nationale éthiopienne. Avec un type en tête qui fait des majorettes…Autant d’airs repris a capella par un public en délire (Saint George, l’équipe d’Addis, l’ayant emportée deux à zéro) ; ça ressemble au You’ll never walk alone, des supporters de Liverpool, au niveau de l’intensité, et du « comme un seul homme », et ça donne des frissons. Après, le public s’égrène hors des travées, et là, sous le stade, comme pleins de petits souricières, il n’y a que des petits bistrots à la télé allumée et au fût coulant à flot, où vient de démarrer Ghana/Serbie. Solidarité panafricaine oblige, les Ethiopiens boivent de la bière et supportent le Ghana. Je suis assis sur une petite chaise, serré entre deux Ethiopiens, sans trop pouvoir bouger. Quand on sait que je suis Français, on me parle de Zidane, la martingale qui ne rate jamais, mieux que la Tour Eiffel. Après, le match se déroule, jusqu’à cette main serbe, et ce penalty transformé en douceur, en douceur, en douceur et profondeur, qui amène le petit bar à ébullition. Autour de moi, je paie quelques verres. C’est environ dix fois moins cher qu’en France, mais la gratitude est la même. Quand le Ghana a gagné, on sort du bar, et on s’installe en terrasse ; de là, je vois une petite boucherie de plein air, où pendent des carcasses de bœuf, et où des gens viennent acheter des côtes.

En photo, mes chats.

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Trois jours en Ethiopie

Samedi, quatorze heures 

Toits en tôle ondulée, et partiellement rouillée, quelques paraboles, du linge séchant sur un fil, tendu de part et d’autre d’une rue pavée en légère déclive. Flots piétonniers, flux et reflux, fumée de feu de bois, nourri par un léger vent, chèvres titubant en liberté. En haut, des bruit d’oiseaux, en bas des odeurs de friture, un ciel nuageux. A droite, des camions en transhumance vers Addis-Abeba, stationnent, recouverts de bâches. En bas, à la verticale, des bouteilles de bière (capsules dorées) et des bouteilles de coca-cola (capsules rouges), rangées dans leur caisse en plastique comme des petites roquettes prêtes à dégoupiller – ou des fleurs. Au loin, la ligne gondolée des collines vertes sur lesquelles pousse le khat, celui qu’on moissonne chaque jour pour le porter à Djibouti. C’est le panorama qui s’ouvre depuis le balcon de la chambre 107 du petit hôtel où nous avons atterri, à Harar. Je suspends le début de sieste d’Emmanuel : « C’est un joli point de vue sur l’Ethiopie profonde ».

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

Je me répète. Il réfléchit. En fait, non, me dit-il, il n’y a pas d’Ethiopie profonde, il n’y a que l’Ethiopie. Les petits hôtels de passe dans les bas-fonds d’Addis, les grands barrages hydroélectriques, les églises troglodytes de Lalibela, je crois qu’il n’y a qu’une Ethiopie.

Alors, d’accord, je suis d’accord. C’est un angle de vue assez pittoresque sur la vie quotidienne de certains Ethiopiens, je corrige. 

Le Harar, perché à 1855 mètres d’altitude, sur les premières pentes du plateau éthiopien, ressemble à des Alpes abyssines. Notre hôtel évoque un chalet au pied des pistes d’une station suisse. On chercherait presque à l’horizon les remontées téléphériques, ou dans l’air une odeur de fondue ou de vin chaud. En fait de quoi l’odeur du charbon de bois, de la friture, et du tiers-monde, qui est la fusion de milliers d’odeurs hétéroclites, et qui me rappellent l’odeur de certains quartiers à Antsirabe, Madagascar.

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Dimanche, dix-sept heures 

On se promène à pied dans les rues de Dire-Dawa, ville fondée au début du siècle à l’endroit exact où s’étaient arrêtés les travaux de la compagnie du chemin de fer franco-éthiopien, avant faillite. Plus tard, les capitaux français financèrent le tronçon de Dire-Dawa a Addis, et les conducteurs des locomotives se retrouvèrent syndiqués à la CGT Rail. On arrive devant un tout petit oued gadoueux, à l’endroit où le traverse une route bitumée. Pour ne pas mouiller les pieds, je saute dans un mototaxi qui me dépose de l’autre côté (course gratuite), mais Emmanuel n’a pas eu le temps de se faufiler sur la banquette. Pendant quelques secondes, un oued nous sépare. Finalement, il trouve à s’embarquer dans une calèche tirée par une sorte de cheval blanc, dont le cocher utilise en guise de cravache un morceau de corde verte. Passant à ma hauteur, je me joins à l’attelage, et on fait une petite promenade dans les rues de cette charmante ville provinciale, à chaque bifurcation, le chauffeur (si l’on peut dire) nous interroge du regard sur l’itinéraire à suivre, et il finit par comprendre que le choix lui revient, une demi-heure après il nous dépose devant le marché couvert où j’achète une paire de chaussures à bout pointu et Emmanuel douze mètres de tissu fleuri en coton pour que son amoureuse colombienne, qu’il retrouve le mois prochain à Medellin, puisse y découper des robes, c’est une commande, et on hésite pas mal sur le choix des coloris, on n’est pas des filles, c’est une opportunité qui n’est pas donnée à tout le monde (une chance sur deux, mettons). De retour à pied, nous nous perdons exprès, empruntant une ruelle parfaitement calme, ombragée, on tombe nez à nez sur un petit bistrot installé sur le trottoir, c’est l’heure de l’apéro, je demande à Emmanuel s’il est d’accord, il me dit qu’il avait deviné, qu’il avait devancé ma suggestion, qu’il commence à me connaître. Un homme à la prestance impeccable, courts cheveux blancs, pantalon beige, chemise mauve, pas un pli, vient s’asseoir face à nos deux bières. A la déférence avec laquelle on vient prendre sa commande, on en déduit qu’il est de la notabilité. I am the lawyer, répond-il à notre question. C’est tout. Ça suffit. Salomon sous son arbre.

Jeudi, quatre heures du matin 

Djibouti. On a en poche nos tickets pour Dire-Dawa, que Omar, ce grand prince, est allé acheter à la gare routière en fin d’après-midi. Deux stratégies se sont opposées plus tôt dans la soirée. Celle d’Emmanuel, se coucher tôt, se préserver pour un voyage qui s’annonce d’avance éprouvant, que tout le monde nous annonce difficile. Ou la mienne. Ne pas dormir. Sortir en boîte. Les deux se valent. A trois heures et demie, au moment de boucler nos sacs, le résultat est le même ; aucun de nous n’a l’air d’être tout à fait frais, en pleine possession de ses moyens. Je glisse quelques affaires dans un sac militaire que je trouve dans une chambre pleine de bordel, qu’ont laissé les anciens occupants, dont un pull, car en Ethiopie, c’est encore l’hiver. On est les premiers passagers, on s’installe aux meilleures places du petit bus (quinze places), mais c’est très relatif. Au moins évitons-nous les strapontins. Dans un état second, j’interroge à la volée les quelques Djiboutiens qui traînent dans ce coin du quartier sept au milieu de la nuit, pour savoir où acheter une recharge de téléphonie. Certains sont même sur le point d’aller réveiller le gérant de la petite épicerie de la gare…Finalement, mon message ne partira jamais, je m’endors et me réveille à la frontière, 100 bornes sont passées, c’est un bon début. Il pleuvote. Les douaniers m’invitent à gagner leur bureau, il faut dire que mon visa djiboutien, d’une durée d’un mois, a expiré depuis le 4 février. Que ma carte de séjour n’est plus qu’un espoir déçu. Avec les gestes très mesurés qu’ont tous les douaniers du monde lorsqu’ils tournent les pages d’un passeport, ils auscultent mon pedigree voyageur. N’étant pas en position de force, et ne voulant offenser personne, je ne refuse pas le thé qu’on me propose, ni la galette (injera) au miel qui l’accompagne. On discute. Ils me racontent leur drôle de vie de douaniers, ici, au milieu de rien. La semaine de permission, une fois tous les trois mois. Ils regardent passer les trains. Bref, au bout de vingt minutes, tout le monde me cherche, tout le monde est remonté dans le bus, on m’attend pour repartir. De retour dans le bus, certains passagers m’interrogent, me demandent s’ils ont fait des complications, si j’ai dû payer un pot de vin, ou quoi, mais non, je réponds, on a juste pris un petit-déjeuner.

Et ainsi va, sur une piste chaotique, notre estafette, dont les vitres sont rendues opaques par la saleté qui s’y est collée au fil des bornes en brousse, nous laissant à peine deviner le paysage qui défile, et qui de toute façon, est identique sur deux centaines de kilomètres. On touche au but à 17 heures, 12 heures de trajet pour 350 kilomètres. A Dire-Dawa, on descend au Ras Hôtel, l’ancien palace décati comme on en trouve dans ces villes des anciens empires coloniaux (et bien que l’Ethiopie ait presque toujours résisté, et surtout aux Italiens – à ce con de Mussolini), où le confort des chambres vaut à peine celui d’un dortoir d’auberge UCPA, mais où il y a encore de l’espoir, grâce à la hauteur des plafonds, à la dorure des porte-clefs, et au fait que le personnel est vêtu impeccablement, en noir et blanc (film d’époque), avec nœud papillon pour le barman, présence distinguée devant tous les alcools occidentaux, Martini, Pastis, Jack Daniel’s et la plupart des bouteilles sont vides, mais on les laisse à leur place, pour qu’elles puissent continuer d’offrir le reflet nostalgique de leur étiquette au grand miroir qui surplombe le bar.   

De là, on s’endort, pour colmater la nuit précédente, qui commence à fuir, se donnant l’horizon de 21 heures pour un réveil. Mais quand j’ouvre les yeux, il est minuit vingt. Alors il faut décider vite. Donc on décide d’avaler un club sandwich au poulet arrosé de Harar Beer au bar de l’hôtel, le service est ininterrompu, toute la nuit, si on le demande.

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Et se repérant au son d’une musique enlevée, on s’engouffre dans des rues sans éclairage public et on finit par se retrouver assis sur des tabourets de bar, et autour tout n’est que sueur et bière, corps chaloupés. Les filles dansent, on peut dire ce qu’on veut, comme dans une chorégraphie de Béjart, et c’est beau. C’est une question de rythmique et de sensualité, de fluidité et d’exubérance, les latino-américaines y parviennent souvent également, les Françaises plus rarement, je ne crois pas que ce soit génétique, mais ça doit remonter à la toute petite enfance, pour danser comme ça, il faut avoir porté des petits fagots de bois sur sa tête, ou avoir zigzagué longtemps et souvent entre les flaques de boue. On rentre avant le lever du jour.

Samedi, midi 

A Harar, on arrive sous des trombes d’eau. Abrités sous un auvent qui n’empêche pas des gouttes de pluie froide de fondre sur nous et de justifier les pulls, on boit nos premiers cafés éthiopiens. L’après-midi, un jeune guide nous promène entre les maisons de torréfaction, la soi-disant maison de Rimbaud où il ne vécut jamais, et les boutiques de souvenirs. Harar est une belle ville fortifiée gardée par un chemin de ronde de pierres pavées et six portes d’inspiration médiévale.

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A six heures, le jeune garçon nous propose d’aller voir jouer Arsenal, la première League se « markete » bien, comme dit Emmanuel, qui s’y connaît, puisqu’il a fait une école de commerce. Les billets d’entrée sont vendus 3 Biras (20 centimes d’Euros), on est au moins cent à regarder le match diffusé depuis vidéo-projecteur sur un écran large de 10 mètres, dans une salle aussi noire qu’une chambre noire, et chaque débordement de Fabregas  fait lever tout le monde de son strapontin. En fait, ça ressemble à une séance de cinéma, à l’affiche, cette semaine, les exploits d’Arsenal. Je trouve le scénario un peu convenu, mais ça reste un bon film. A la mi-temps, on s’échappe pour le clou de la journée : les hyènes, aux premières lueurs du soir, se montrent aux portes de la ville. Depuis toujours (ou presque), quelqu’un les nourrit ; soi-disant qu’il serait le seul à pouvoir les approcher. Monopole lucratif, puisqu’il demande 100 Biras pour participer à l’attraction ; c’est-à-dire orienter les phares de la mototaxi sur les hyènes de telle manière qu’on puisse les voir…Un film comme le Roi Lion a fait beaucoup de mal pour la réputation des hyènes, au moins autant que Jérôme Kerviel pour celle du service de contrôle interne de la Société Générale. Alors qu’en réalité, les hyènes que nous voyons sont des gros chats dociles et laids. Emmanuel les nourrit, et je prends des photos. C’est très bien comme ça. Moi, je considère qu’il s’agit d’une des plus grosses arnaques de l’histoire du tourisme industriel, mais Emmanuel estime qu’il en a eu pour son argent. En tout cas, c’était drôle.

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Enfin, on cherche un bon restaurant éthiopien pour dîner. On erre un peu. Soudain, un couple de jeunes occidentaux nous accoste ; leurs yeux brillent, je me demande s’ils ont pris du qat, mais en fait, non, ils ont juste la foi, ils sont missionnaires, ici à Harar, ils portent la bonne parole évangélique, dans cette ville qui est la quatrième ville sainte d’Islam, le courage ne suffit pas pour ça, il faut vraiment la foi, et ils l’ont, ils sont contents d’apprendre qu’Emmanuel s’appelle Emmanuel, ce qui veut dire Jésus descendu du ciel, ou quelque chose comme ça, il s’appelle Eric, est Norvégien, et elle Gabrielle (un beau nom, aussi), Américaine, et on se demande comment leur expliquer qu’Emmanuel est juif ashkénaze sépharade non-pratiquant et moi catholique baptisé confirmé athée. On n’essaie pas. Le restaurant où ils nous conduisent est parfait, c’est délicieux – jusqu’à que je croque sur un piment vert.  

Dimanche, six heures et demie 

Je me réveille le premier, le jour se lève, j’enfile un truc, je sors. Les premiers vendeurs de thé sont déjà en place ; comme en Inde, cérémonial sur le trottoir, un petit poêlon, deux bancs, du thé pour se réchauffer, des beignets juste rissolés pour prendre des forces. Je m’enfonce dans les rues de la vieille ville qui se réveille, on m’indique le chemin de l’église catholique que nous avons visitée la veille, alors que le chœur des petites communiantes était en répétitions, chantant des airs inconnus d’une seule et même voix soprane –je m’apprêtais à écrire « voix de crécelle », mais après vérification dans le Littré, « voix sèche et désagréable », c’est pas du tout ça, c’est tout le contraire. J’ai demandé quand avait lieu l’office, on m’a répondu, dimanche, à une heure éthiopienne (c’est-à-dire à sept heures du matin, car outre de s’offrir le luxe d’un calendrier différent du nôtre, avec 12 mois de 30 jours et un mois de 5 ou six jours – ce qui explique le slogan des affiches de propagande touristique « Ethiopia, 13 months of sunshine », l’Ethiopie se permet aussi de mesurer les heures qui filent, dans un style très personnel…).

A sept heures, je suis devant l’Eglise. Silence de mort. Silence de cathédrale. J’entre. L’Eglise est pleine à craquer. Je trouve un bout de banc ; tout le monde prie, le dos courbé, la tête renversée entre les genoux, dans une posture permettant aussi le prolongement très discret de la nuit écourtée, subterfuge dont je ne manquerai pas de profiter au cours de l’heure et demie de messe…Mais l’atmosphère…Le prêtre devant l’autel balance, un peu à la manière d’un coureur de ski de fond, ses encensoirs pendant de longues minutes, si bien que l’église baigne bientôt dans un espèce de brouillard odoriférant ; s’il s’agissait d’un concert, on penserait au rideau de fumée qui enveloppe l’arrivée à venir de la rock star. Mais Jésus n’est pas Joey Ramones, et d’ailleurs il n’est pas là, les collines vertes que l’on aperçoit à travers les petites ouvertures sont perdues dans la brume matutinale, tout est très flou, il est sept heures du matin, et je suis le seul blanc au milieu d’une assemblée de fidèles ponctuels et noirs, dans une petite église jolie comme une maison de poupée. Les premières intonations du chœur féminin lèvent mes doutes, et me confirment que j’ai eu raison de me lever tôt. A qui l’avenir appartient.  Après, c’est comme une messe, un long laïus moralisateur après la lecture de l’évangile, se lever, s’asseoir, s’agenouiller, la comédie ésotérique du prêtre avant la communion, devant le calice de vin rouge. Mais de très beaux moments chantés. Je me demande si, pendant les grandes famines, certains ne venaient à la messe que pour le bénéfice calorifique de l’hostie (maigre). L’Ethiopie a beaucoup souffert, et d’une certaine manière, ça se voit durant cette messe. Tout le monde est très bien habillé. Personne ne papote. Après le chant d’envoi, je cours m’enfiler quelques cafés macchiatto avant d’aller réveiller Emmanuel. Et lui dire que, ça y est, mon âme est maintenant apurée, les conneries peuvent reprendre.    

Lundi, vingt trois heures 

La gare routière est comme une fourmilière, une ruche enfumée d’où s’échappent des vapeurs carburées, et où, dans la nuit, l’on n’y comprend rien, sinon qu’il semble nécessaire de prévoir des provisions d’eau minérale pour le voyage, et de boire un café, de fumer quelques cigarettes. On a mentionné qu’on voulait aller à Djibouti, et ensuite on laisse le bon sort nous prendre en charge. Quelque rabatteur nous pousse sans ménagement vers une banquette étroite, qui serait à peu près parfaite pour une personne seule, mais on finit par admettre que les gens ayant autorité sur ce bus souhaitent qu’on s’y installe à deux. Emmanuel se plaint de son mètre quatre-vingt cinq, toujours la même rengaine des grands peinant à déplier convenablement leur carcasse, moi je m’arrange pour répartir de manière subtile mes cent soixante douze centimètres dans cet espace imparti, ça tient d’un tour de magie, les heures à venir s’annoncent pénibles. Et parfois, la vie tient ses promesses, elle ne se dérobe pas, elle est même capable du pire. C’est ce qui est arrivé. Les trois premières heures sont sans histoire, le chauffeur avance à tombeaux ouvert – je rappelle à Emmanuel l’information que je viens de lire dans la note de sécurité de l’ambassade, à destination des voyageurs français en Ethiopie ; que l’Ethiopie détient le record du nombre de morts sur les routes au prorata des véhicules à circulation. Plusieurs raisons à cela ; la vétusté des véhicules de transport en commun, l’inconscience des conducteurs (leur insouciance), et le temps long que les secours mettent pour arriver sur site. Il fait mine de ne pas m’avoir entendu…En tous cas, tous les critères sont réunis, dans notre cas. Une passagère djiboutienne à nos côtés nous confie qu’elle a le sentiment à chaque instant que l’on va partir dans le décor, et que d’autres passagers à l’avant ont demandé le remplacement de notre chauffeur, sans succès. Essayer de dormir alors. Aussi facile que de vouloir lire dans une mer agitée, ou de résoudre des sudoku force sept avec quarante de fièvre. Vers trois heures, on s’arrête brusquement. Au début, chacun croit à une crevaison, ce qui serait un faible tribut, comparé à ce qu’on a fait endurer à la carcasse métallique qui nous sert d’abri roulant. Mais en fait, le problème est plus sérieux, il est lié à des fuites du réservoir d’huile, à une sorte de surpression hydraulique, ou d’autres trucs que ma compétence n’atteindra en tout cas jamais, tout ça génère de longues discussions en langue amharique, ou avec les mains, je préfère rester à distance. Dès lors, prévoyant que la pause pipi va durer, je sors mon duvet, j’aplanis un morceau de terrain en ôtant les cailloux, et je m’installe à la belle étoile, sous une demi-lune. Quelqu’un parle de hyènes qui rôderaient la nuit, dans ces zones de non-droit, au fond du désert abyssin. J’allume une cigarette. C’est quand même un bon moment.

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Quand je me réveille, avec le jour se levant sur la savane, une garrigue épurée, le bus est toujours là. J’apprends que certains sont partis vers un village, à deux kilomètres de là, plus loin sur la piste. On se met en marche, emportant nos bagages, escortée par Kedjida, une jolie djiboutienne au français impeccable, et qui semble avoir décidé de nous prendre sous son aile, et je ne fais rien pour l’en dissuader. A sept heures, on est installé devant des thés, du pain brioché, et une ratatouille pimentée et goutue. Emmanuel tente de soudoyer les quelques conducteurs de pick-up qui passent par là, tous promettent de revenir. On entend parler des véhicules du qat qui ne devraient pas tarder. Soudain, un bus s’arrête à notre hauteur, déjà bien rempli. Foire d’empoigne, où notre qualité de français de souche est un blanc-seing. Il est déjà neuf heures, on a parcouru deux cents bornes environ, il en reste une cinquantaine jusqu’à la frontière. Dès que notre véhicule s’élance sur la piste, cahotant comme s’il roulait sur les jantes, je sens ma vessie sous pression, telle une baudruche. Je me retiens quelques minutes, puis obtiens, juste à temps, l’arrêt du véhicule. De retour sur mon siège, quelqu’un me tend une cigarette allumée ; alors que je n’ai rien demandé. C’est gentil. A dix heures, poste frontière côté éthiopien. De l’autre côté, djiboutien, on reste bloqué une heure et demie, dans l’attente que le  nouveau bus dans lequel on vient de monter se remplisse, et aussi parce qu’on a oublié nos cartes de vaccination, ce qui apparaît vite comme une opportunité à monétiser aux gens du ministère de la prévention sanitaire. Emmanuel est à ce point désagréable avec le type en question que celui-ci menace d’écrire un rapport de signalement, mais de toute façon, Emmanuel s’en va. Et ne compte pas forcément revenir vivre à Djibouti, d’après ce qu’il m’en dit… A treize heures, on est à Ali Sabieh, dix kilomètres après la frontière. L’apogée. On attendra trois quart d’heures que les deux derniers strapontins du bus déjà surchargé trouvent preneur ; un type se fait arrêter et menotter en pleine rue ; le chauffeur potentiel du bus, en tout cas celui qui est assis sur le siège conducteur, porte un passe-montagne bleu nuit, tout à fait surnaturel par les températures en vigueur ; je discute avec Kadar, qui revient d’Ethiopie où il est allé retirer un visa cubain à l’ambassade castriste d’Addis (et s’est fait voler tout son fric) ; il n’y a évidemment pas de représentation de la Havane à Djibbie. Il est membre des forces républicaines de sécurité, en charge de la sécurité du Président. Blessé au dos, il a obtenu un congé de trois mois, et part donc la semaine prochaine, en grand secret, à Cuba, pour voir l’Amérique. Il sera logé chez des amis, et de là-bas, il essaiera de trouver une issue pour les Etats-Unis, comme il dit. Confiant en ses projets, je lui propose de venir me montrer ses photos à son retour. Il me dit ; j’ai toujours cru que je rêvais de devenir militaire, et maintenant que je le suis, je m’aperçois que ce n’est pas ce que j’ai envie de faire. Le problème, ce sont les ordres ; tu ne peux rien faire si l’on ne t’en a pas donné l’ordre…

Ben oui, Kadar, tout à fait vrai, tout à fait raison, le problème, ce sont bien les ordres. Il faut faire avec. Celui qui était parti menotté revient et s’installe dans le bus ; l’enquête l’a innocenté, me dit mon voisin. Une enquête rondement menée, dans tous les cas, un quart d’heure a du s’écouler. On a frôlé l’erreur judiciaire. Face au bus, où nous croupissons de sueur et d’attente, installés en terrasse, un groupe d’hommes mâchonnent leur boule de qat, et semblent se moquer un peu de nous, de notre attente et de notre désespoir. L’un d’eux a une réflexion qui m’échappe, mais peut-être dans le style ; venez manger de la salade avec nous plutôt que de vous faire insoler dans votre bus, de toute façon il ne partira pas. Là, une des passagères qui nous accompagne depuis l’Ethiopie, qui n’a pas dormi depuis 30 heures, sombre dans une espèce de crise de nerf ; elle se met à hurler, et se déchaussant, jette un de ses souliers (verni) sur le fauteur de trouble. La suite ; du bruit, des bébés qui pleurent, des  médiateurs de la République, une cool frénésie, on a la traduction simultanée, par un vieux djiboutien assis à nos côtés. On se résout à allonger le prix des deux strapontins, pour mettre fin au chapitre (même si la scène a revêtu une indéniable dimension comique (par l’absurde) (comme dans un film de Terry Gilliam).

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Hormis une dernière halte, à un barrage douanier, où nous passerons encore une demi-heure en bordure de route, plusieurs passagers se retrouvant accusés de trafic de qat, une femme regagnera même son siège en larmes après qu’on policier l’eut frappé au visage (on était le 8 mars, la journée de la femme), il ne se passera rien de notoire. De retour dans le grand salon de la villa, on est ébloui par la blancheur qui s’en dégage, murs blancs, carrelage sable, canapés beurre fondu. Emmanuel file sous la douche. Mais il n’y a plus d’eau. L’Ethiopie, c’est beau, mais c’est loin.

Crédits photos : Emmanuel B.

Proxima Estacion Esperança.

Ma maman est en Haïti, partie avec une ONG de médecins bénévoles. Elle écrit dans le dernier mail qu’elle nous a fait parvenir : « En montant vers l’agence avec des membres de l’hôpital, Yves rencontre un endroit très animé, il pense d’abord qu’il s’agit d’une émeute et son chauffeur sort déjà l’arme à feu sur son tableau de bord (pratique courante sur cette ile depuis longtemps confirme Jean Ader, notre chirurgien originaire de Haïti) : il s’agit en fait de la joie exprimée par les voisins d’une dame récupérée des gravats après 14 jours d’attente elle doit certainement sa survie à un filet d’eau qui coulait près de sa prison ».

Au-delà de l’amour que je porte à ma maman (beyond love !), je la trouve courageuse. J’ai lu que les Haïtiens s’introduisaient dans les narines des petits morceaux d’écorches d’orange ou de citrons, pour faire face aux odeurs de corps en putréfaction. L’odeur de la mort est quelque chose que j’appréhende.

Haïti aussi est un pays que j’appréhende, et pour lequel, pourtant, sans le connaître, j’ai toujours ressenti une forme de curiosité énamourée, a priori, comme celle portée aux toxicomanes sévillans, ceux qui ont gâché, sacrifié, tout brûlé de leur vie ou de leur talent. Tout fait à l’envers. En fait, Haïti me paraît avoir suivi un triptyque chronologiquement inverse à celui que nous connaissons du Paris de la libération, dans la voix du Général. « Haïti libéré, mais Haïti dominé, Haïti martyrisé… ». Haïti libéré, oui, le premier pays à avoir affranchi ses esclaves, à avoir retiré leurs chaînes, à s’être « autonomisé », à avoir à pris à bras le corps son droit en tant que peuple à disposer de lui-même, avant même que ne naisse le concept, mais ensuite, Haïti, dominé, martyrisé, meurtri, brimé, pillé, spolié. Depuis l’indépendance déclarée par le général Jean-Jacques Dessalines, le 1er janvier 1804 (et encore bonne année), 150 millions de Francs or payés à la France au titre d’indemnités (et pourquoi pas du préjudice moral subi…) pour que celle-ci reconnaisse l’indépendance haïtienne, une guérilla sans fin entre population mulâtre et population noire, des séismes, des cyclones, des coups d’Etat, et surtout, oh combien d’espoirs déçus, ce qui est le pire, le pire de tout, ce qu’on dit ici, ce que j’ai lu dans les mémoires de Jean-François Deniau, ministre, académicien, et qui posséda une petite maison sur une rade face au golfe de Tadjoura ; « Vous pouvez heurter les gens, vous pouvez les blesser, mais vous ne pouvez pas les décevoir », espoirs déçus donc, François Duvalier, médecin de campagne, connu pour ses travaux d’ethnologue, qui en fait s’avéra dictateur régnant par la terreur et la corruption, Jean-Bertrand Aristide, prêtre engagé dans la théologie de la Libération, et s’appuyant finalement pour gouverner sur les « chimères », des bandes armées qu’il a créées.

Ce que j’aime bien d’Haïti, sans y avoir jamais mis les pieds, c’est que les gens portent de drôles de jolis noms, des noms français, mais qu’on ne trouve pas en France, comme la Foster, une bière australienne qu’on ne trouve pas en Australie, ou presque pas. Par exemple Lyonel, Jean-Ader, ou Eudes, Ayiti, « la terre des hautes montagnes », ce pays où même les pires tortionnaires, les pires milices, ont des noms de héros de bande dessinées, papa Doc, baby Doc, tonton Macoute, toute la famille sanguinaire à la sauce Mickey parade.

J’aime aussi le fait que l’on dise, « en » Haïti, comme « en » Arles, « en » Avignon, la rareté de cette construction en fait une délicatesse de la langue française. La perle des Antilles. Voilà, Haïti est une terre phonétiquement attirante, et une forme d’enfer, dès qu’on franchit la barrière de la langue. La barrière de corail, si elle a jamais existé. Je me souviens d’un article qui m’avait marqué, lu il y a quelques années dans Courier, où il était dit que les forêts ont toutes été massacrées à un point tel que, aujourd’hui, certains déterrent les souches des arbres pour en faire du charbon de bois, il ne s’agit plus de couper, mais de creuser. Je me souviens avoir lu un article où il était dit que, 10 millions d’habitants sur un petit morceau d’île de 28 000 km² (la même taille que Djibouti), la densité de population (350 hab/km²) exerçait une pression constante sur les loyers, si bien que certains lits étaient loués deux fois, quelqu’un y dormait le jour, et quelqu’un d’autre la nuit, à l’exemple désormais admis des chauffeurs de taxi coréens.

Chaque semaine sort ici, je l’ai déjà écrit, une sélection des articles du Monde de la semaine. Voici ce que j’ai lu ce samedi. En page 4 ;

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Dany Laferrière est écrivain. Il se trouvait à Haïti au moment du séisme. Il réfute le terme de malédiction, parce que d’après lui, « c’est un mot insultant qui sous-entend qu’Haïti a fait quelque chose de mal et qu’il le paye. C’est un mot qui ne veut rien dire scientifiquement. (…). Passe encore que des télévangélistes américains prétendent que les Haïtiens ont passé un pacte avec le diable, mais pas les médias ». 

Puis page 10, de la même édition, ce qui ressemble quasiment à un acte de provocation !

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Alors, peut-on, ou non, parler de malédiction ?

Je crois que oui.

Car il est dit dans le Lexis : « 1. Malédiction ; action d’appeler sur quelqu’un le malheur, paroles par lesquelles on souhaite du mal à quelqu’un. 2. Malheur fatal qui semble s’abattre sur quelqu’un ». Et fatal : « Se dit d’une chose qui est comme fixée d’avance, qu’on ne peut éviter, qui doit immanquablement arriver ». Donc, je crois que le terme de malédiction peut s’employer à propos d’Haïti, car il y a ce « semble », qui sauve tout, qui dit bien l’illusion, qui décrit le léger basculement entre une perception un peu satanique des choses et la réalité plus cartésienne, les plaques tectoniques qui se chevauchent, et dont on a conscience, la formation des typhons en mer caraïbe, et dont on a conscience, les sécheresses,  le caractère malin et intéressé des hommes, et tous ces vices, dont on a conscience, venus de la terre et de nos mers intérieures, et qui ont frappé Haïti avec un aplomb un peu démentiel depuis deux siècles, malédiction, sans être dupe.

Mais il y a une réflexion plus intéressante à mon sens que livre Dany Laferrière.

« Il y a une autre expression qu’il faudrait cesser d’employer à torts et à travers, c’est celle de pillage. Quand les gens, au péril de leur vie, vont dans les décombres chercher de quoi boire et se nourrir avant que des grues ne viennent tout raser, cela ne s’apparente pas à du pillage, mais à de la survie. Il y aura sans doute du pillage plus tard, car toute ville de deux millions d’habitants possède son quota de bandits, mais jusqu’ici, ce que j’ai vu, ce ne sont que des gens qui font ce qu’ils peuvent pour survivre ».  

Evidemment.

Et enfin, un autre passage, plus insignifiant apparemment, mais assez éloquent. « Lorsque le séisme s’est produit, Port-en-Prince était en plein mouvement. A seize heures, les élèves traînent encore après les cours. C’est le moment où les gens font leurs dernières courses avant de rentrer et où il y a des embouteillages. Une heure d’éclatement total de la société, d’éparpillement. Entre quinze et seize heures, vous savez où se trouvent vos proches, mais pas à seize heures cinquante ».

Il y a tout, c’est une vision, Haïti apparaît, les légumes qui dépassent des sacs de courses,  les bouchons, les mômes qui jouent au foot après l’école, sur des sols de terre battue, les vieux encore à la sieste. « Une heure d’éclatement total de la société », dit Dany Laferrière. En existe-t-il dans tous les pays du monde ?

J’écoute par hasard, en même temps que j’écris sur Haïti, un disque de Manu Chao.

Et je me dis que Haïti pourrait être un disque de Manu Chao. Mala vida, Clandestino, Desaparecido, Infinita Tristeza, Lagrimas de Oro. Ou le suivant. Celui qui fait titre.  

Tea Time

Je vous écris du lobby équipé wi-fi de l’Hibernian Hôtel de Kilkenny, devant moi mousse voluptueusement une boisson brune, c’est un cappuccino, je suis enfoncé dans un canapé de cuir, les pieds nus posés sur une épaisse moquette rouge, dehors il pleuvote et je suis tout seul, c’est parfait, voilà, c’est là.

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C’est parfait la solitude quand elle s’apparente à un jour de congé payé, je suis en Irlande pour encadrer un camp de vacances itinérant des Eclaireurs de France, une organisation scoute laïque ! pour quatorze handicapés mentaux de bonne autonomie. Nous sommes quatre accompagnants, les journées commencent à sept heures du matin, par la préparation du petit-déjeuner pour les premiers levés, et s’achèvent la nuit déjà tombée par terre comme la rosée sur l’herbe plus verte qu’ailleurs, d’hôtel en prairie gazonnée, il n’y a que des tapis en Irlande, avec le débriefing collectif, l’occasion d’ouvrir la seule bière de la journée, lorsque tout le monde dort. La fatigue accumulée, la responsabilité sur d’autres corps que le mien, la conduite à gauche d’un fourgon Renault Master de 16m3 sur des routes minuscules; l’ouverture de boîtes de conserve de 5 kilos de betteraves achetées à Métro, tout est nouveau pour moi, et chaque jour passé avec eux une petite leçon de philosophie pratique (et de logistique).
La question de la normalité notamment, qui nous est posée à tous, sans que l’on ait nécessairement l’occasion d’y répondre avec les tripes, trouve des prolongements sidérants, lors d’un voyage comme celui-ci. Buvant un coup dans le bar du ferry allant de Cherbourg à Rosslare avec sept de ceux-là, schizophrènes, débiles légers ou plus lourds, psychotiques, je me suis retrouvé seul animateur, attablé avec eux, leur visage déformé par des tocs, regards fuyants en strabismes divergents, dents manquantes ou casquette Villard-de-Lans sur tenue improbable, et nos boissons fumantes, réglées individuellement avec facturette pour chaque café, car il faut pouvoir justifier de chaque dépense, compter une petite demi-heure à chaque tournée pour la commande. Et je ne peux pas dire que je me suis senti comme eux, mais avec eux, oui, plus qu’avec quiconque à ce moment-là, comme Jean Daniel, dans son bouquin du même nom, avec Camus, je n’étais plus du côté de la serveuse mignonne, de l’homme d’affaire lisant Irish Times, ou du couple de touristes français buvant une bière, pas dans la connivence et encore moins la commisération, mais dans leur monde différent et semblable au nôtre, l’humanité m’apparaissant, c’est con, mais je le dis comme ça, comme une entité unique et solidaire d’elle-même, le même souffle vivant soufflant sur nos vies à tous plus ou moins dégénérées, et tous un peu fêlés, que ce soit plus voyant chez certains relevant du détail, mais enfin il y a bien des gens qui ne sont pas sous curatelle ni reconnus COTOREP et qui pourtant votent pour Le Pen, ou passent leurs vies à faire des études marketing pour le plaisir de quelques actionnaires majoritaires, ou d’autres qui regardent des pornos toute la journée, alors les fous, hein, il y a ceux qui donnent le change et ceux qu’ont pas les moyens, mais derrière le vernis de l’érudition, de la culture et des codes sociaux, ce sont des types comme vous et moi qui aiment rire, taquiner, ou glisser une plume de pigeon dans leur casquette pour ressembler à un Indien.
On ne peut pas s’empêcher de rigoler, souvent.
Il y a A., notamment, 21 ans, qui est passionnément intéressé par tout ce qui touche au feu. Souvent, au détour d’une conversation, et sans raison apparente, sinon celles qui turbinent dans sa tête mais qui nous sont tenues secrètes, il demande ce qu’ont dit les gens au Japon à qui on a envoyé une bombe atomique, ou bien quelle température il fait dans le four d’une aciérie, ou se renseigne sur le Python de la fournaise.
Hier, il me demandait où l’on pouvait trouver des usines de métallurgie ou de soudure en France. Je lui explique un peu le bastion lorrain de l’industrie lourde, et le chômage, les délocalisations en Chine, et conclus en lui disant que la crise n’arrange rien.
Et il me demande alors; qu’est-ce qu’ils font les gens quand il y a la crise ?. Est-ce qu’ils crient ?
Réminiscence de crises paranoïaques ou épileptiques passées, A. ne comprend pas que la crise n’est qu’économique, mais sa remarque est toute sensée, et je me demande moi-même à sa suite ce qu’ont fait les gens à qui l’on a annoncé qu’ils avaient perdu leurs économies placées hasardeusement en bourse, ou leur maison, ou leur emploi, et est-ce qu’ils ont crié, peut-être, A. a sans doute raison.
Il espère pouvoir ramener une fille rousse en France. On verra bien.

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