Archives pour la catégorie Le chat à Djibouti

Là-bas, on ne s’ennuie (toujours) pas

A Djibouti, on ne donne plus beaucoup de nouvelles, mais on ne s’ennuie pas…

Prochain post dimanche ! Bon week-end

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Qu’est-ce KIA encore ?!

Je me souviens de ma première mobylette, une MBK swing rose et noire, achetée en copropriété avec ma grande sœur Julie, à quatorze ans, deux mille cinq cent francs, et dont il fallait préparer à la main le mélange à 4% d’essence et d’huile, et qui a rendu ses services. Je me souviens aussi de ma première paire de rollers en ligne, à l’époque où c’était la mode, et qui ont beaucoup pris la poussière. Mon premier scooter 125 cm3, Peugeot Vivacity bleu nuit, bradé par un ami qui croyait me faire une fleur, 600 Euros je crois, une addition qui a dû depuis être multipliée par quatre après le changement successif et intempestif du jeu de verrous, de deux boîtiers de démarrage codé, d’un moteur complet, du frein à disque, d’un embiellage, et de sept ou huit ampoules. Mais lui-même me vendit son scooter pour s’acheter un deux-roues électrique auprès d’un importateur belge à l’époque où la technologie n’était pas encore tout à fait au point, et dont le moteur se répandit en une immense gerbe d’étincelles la troisième fois où il brancha la batterie à une prise secteur pour la recharger. Si bien que nous avons fait tous les deux simultanément deux très mauvaises affaires ! Et s’il me lit, par hasard, qu’il sache que je l’aime toujours (et encore). Et que je reste attaché à mon scooter attaché à l’heure qu’il est quelque part dans la Goutte d’Or (du moins je l’espère). Je me souviens de ma première voiture, une Twingo vert pomme, ayant appartenu à ma grand-mère (disons mamie), et dont notre grand-père (disons papi) nous fit cadeau, à mon petit frère et à moi pour une sorte d’euro symbolique (deux mille francs), de manière à ne froisser la susceptibilité d’aucun des autres petits enfants. Mais mamie devait conduire drôlement, puisqu’il fallait passer la quatrième à 45 km/h, sans quoi le moteur hurlait, et de toute façon, c’est mon petit frère qui se l’accapara, et je n’ai quasiment jamais eu maille avec cette voiture, sauf lorsque je recevais de temps à autre de la préfecture de police de Metz les amendes pour stationnements pourris de mon petit frère, puisqu’il avait été décidé de mettre la carte grise à mon nom (plus de bonus d’assurance, car meilleur conducteur, et de toute façon, droit d’aînesse). Donc ce ne fut pas vraiment ma première voiture. Je me souviens, mais de manière vague, de mon premier vélo, un vélo de cross jaune et noir, je me souviens surtout d’avoir crevé tout en haut d’une très longue montée, que je n’avais gravie que pour le plaisir de dévaler la pente de l’autre côté, et cela reste un souvenir douloureux de ma septième année (l’âge de raison, et donc de la douleur aussi, de la frustration, et de la colère froide). Je ne me souviens pas de mon premier bateau, puisque j’ai prévu de l’acheter cet été, dès que j’aurais un peu de fric (ou disons une part de bateau, pour être raisonnable/crédible/me faire mieux voir de mes créanciers, s’ils me lisent, et qu’ils sachent oh combien je les aime, et oh combien ils sont nombreux). Je me souviens très bien de mon premier 4*4 surtout, acheté 800 000 francs djiboutiens il y a quinze jours, de la marque coréenne Kia (d’ailleurs mon nouveau téléphone est de marque Samsung, j’ai une assez bonne connexion avec Séoul), modèle Sportage, d’une robe élégante qu’on pourrait qualifier de Bordeaux, et qui, comme un grand vin du médoc, s’est bonifiée avec l’âge. Ce que j’essaie en tout cas de me faire croire, puisque malgré la climatisation, le lève-vitre électrique, le lecteur CD, il y a quand même 180 000 bornes au compteur, soit un peu plus de 4 francs par kilomètre. Mais le garagiste qui l’a expertisée avant la vente était formel : difficile de faire meilleure affaire, le moteur turbo diesel est tellement propre qu’on le dirait sorti à peine du cellophane. La vente effectuée, j’ai dû demander une nouvelle avance à mon employeur pour payer le changement de carte grise et l’assurance. Mais Kia, à l’heure qu’il est, est bien là, garée devant mon portail, prête à vous promener jusqu’à la banquise de sel du lac Assal, ou au désert du grand Barra, vous qui viendrez me rendre visite (et oh combien je vous aime…).

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Evidemment, ce n’est pas ma voiture en photo (toujours pas d’appareil), ce que le décor avait déjà pu vous apprendre, photo tirée du site institutionnel de Kia, la mienne fait un peu plus neuve !

Histoire de ma première sortie avec Kia. C’est un vendredi midi, avec Yves (le prénom a peut-être été changé), je suis au volant, il y a du coca frais, de l’air frais, le plein d’essence (ou pour être plus précis, de gasoil, deux fois moins cher, d’ailleurs), la rue Kétanou, et des routes justement dégagées sous un soleil zénithal, des paysages deslumbrantes (c’est du portugais), bref, du bonheur en barre. Trajet sans histoire, une dizaine de kilomètres de piste au bout, on se gare près d’une école, on marche une heure, on passe la nuit dans un campement de montagne, au dîner, brochettes de mérou, le lendemain, promenade jusqu’à une cascade, je passe vite, car là n’est pas l’objet. Le trajet du retour, voilà l’objet. Un kilomètre avant de retrouver la route bitumée (donc sur la piste), je cale en haut d’une petite côte, et impossible de redémarrer. La batterie m’a l’air aussi réceptive que celle d’une certaine FIAT panda rouge que j’ai essayé longtemps de démarrer à Saint-Ouen un matin d’hiver. Alors qu’il doit faire quarante cinq degrés au soleil. Mais Yves a lui-même eu un 4*4, acheté 600 000 francs en février 2009, et revendu comme épave 100 000 francs en novembre, donc il s’y connaît un peu en mécanique. D’après lui, c’est le moteur qui a chauffé. On ouvre le capot. Effectivement, c’est incandescent à l’intérieur. Et, il n’y a pas trois minutes qu’on est arrêtés, et déjà trois habitants (on ne se doute pas qu’il y en ait avant de les voir débouler de nulle part) sont au chevet de Kia. Quelqu’un part en courant chercher un bidon d’eau, on remplit le radiateur, qui a soif, qui fait de gros bouillons au contact de l’eau fraîche, le même bruit que quand on pose un morceau de magret sur la plaque en fonte d’une pierrade, trois litres y passent. De là on constate qu’il y a une fuite au niveau du circuit de refroidissement. Le niveau de l’eau baisse tout seul. Il faut décider quelque chose. Yves décide qu’il prend les choses en main, et moi ça me va très bien, il s’installe au poste de commandement, rallume le moteur qui a eu le temps de se remettre de son coup de chaud, et on bifurque vers Tadjoura, quinze kilomètres au Nord, un détour, mais sinon, le garage le plus proche sur notre route, c’est Djibouti, 200 kilomètres au sud. Sur le trajet, on fait les fonds de poche, on a 3500 francs, une quinzaine d’Euros. C’est le budget qu’on annonce à notre arrivée au garage, ça a l’air de convenir, bientôt, six types sont penchés sur les entrailles de Kia, et ça dévisse, ça déboulonne, ça rustine, j’abandonne l’idée de contrôler l’exécution de la réparation, on boit du coca à l’ombre avec Yves, en fumant quelques cigarettes, il y a de l’entrain et de la bonne humeur dans ce garage de plein air, à un moment, l’apprenti mécano qui vient de tailler la durite du radiateur qui fuyait avec une lame de rasoir balance ladite lame de rasoir de manière assez incompréhensible dans le moteur, et durant dix minutes, avec un petit bout de bois, un autre type la cherchera, et finira par la trouver…On repart une heure plus tard, le coffre rempli d’un bidon de 5 litres, au cas où, nous a-t-on dit, ce qui n’est cela dit pas très rassurant sur la confiance que les mécanos ont de leur réparation, et avec un stoppeur érythréen sur la plage arrière, avec qui on essaiera d’échanger quelques mots d’anglais, entre deux chansons de Noir Désir. Lancés à 100 km/h dans les plus belles heures de la journée, quand le soleil se barre, on a presque complètement oublié l’incident, quand soudain, je suggère à Yves que la clim déconne un peu, puisque j’ai des retours d’air chaud au niveau des jambes. Cinq minutes après, il faut se rendre à l’évidence, ça surchauffe à nouveau à l’intérieur de la bête, l’aiguille indiquant la température du moteur flirte avec la zone rouge, on s’arrête, Yves m’apprend que si on continue de rouler, on va flinguer à coup sûr le joint de culasse, et sans doute aussi tout le moteur, moi, donc, ça me va bien qu’on s’arrête, même s’il fait nuit maintenant, et qu’on est, comme on dit en pareil cas, au milieu de nulle part (mais c’est déjà quelque part). On ouvre le capot ; il y a maintenant trois fuites dans un autre tuyau, comme trois petits geysers bouillants. Peu d’alternatives, donc ; je me vois mal réparer, remettre de la flotte éventuellement, refaire vingt bornes, et après ? Arta, où réside Yves est encore à 100 kilomètres.

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Dans l’ordre passent un ange (le silence), puis un camion (apparition céleste), on fait quelques signes avec nos lampes de poche, deux types dans la cabine ouvrent le carreau, on leur demande juste s’ils ont des réserves d’eau, à ce moment-là, il y a une belle scène qui donne foi en l’humanité (et contredit des thèses largement répandues dans la communauté expatriée, qui voudrait que les Djiboutiens ne sachent pas travailler et ne vivent que d’oisiveté et de qat) : le chauffeur descend, attrape dans son coffre une vieille caisse à outil, et la déverse d’un coup sur le macadam, 150 clés à mollette et 3000 boulons sur le sol. Cinq minutes après, il est transpirant, allongé sous la carrosserie, des gouttes d’eau tombent directement depuis le moteur brûlant sur son front, il a les mains là dedans, comme un chirurgien génial, à qui l’on n’ose pas faire la moindre remarque, seulement lui tendre les outils quand il demande une clé de huit ou un défibrillateur. La réparation dure une demi-heure, il a sorti un tube de silicone qui ressemble à de la pommade dont il enduit chaque pièce du circuit de refroidissement, un moment, on le verra même dénuder un fil d’étain avec ses dents, un héros, quoi. A la fin, ça goutte encore, mais beaucoup moins, les deux remontent dans leur camion, ne nous demandent pas un franc. Quand Yves remet le contact, je suis encore tout épaté de ce qui vient de nous arriver, finalement on continue la route à quarante kilomètre/heure, au point mort dans les descentes, pour froisser le moins possible la susceptibilité du moteur, les yeux rivés sur cette petite aiguille qui indique imperturbablement que la température de celui-ci s’est stabilisée à un niveau proche des normales saisonnières, on roule comme ça, sans clim, fenêtres ouvertes, au pas, recrachant la fumée dans la douceur de la nuit, on s’autorisera même un stop de ravitaillement en coca-cola, et quand on voudra remettre de l’eau dans le radiateur, le niveau n’aura presque pas bougé. Le passager d’Erythrée est stoïque à l’arrière, il se fout de ces contretemps, il nous taxe juste de temps en temps une cigarette, et ainsi va jusqu’à Arta où je décide de dormir vu qu’il est déjà onze heures, de même que l’Erythréen, qui se fera un peu prier d’abord, préférant dormir sur la banquette de la voiture, mais qui finira par accepter un matelas dans la chambre d’ami, et avant cela une pleine assiette de spaghettis au thon. Mais qui refusera la bière d’Ethiopie, avec qui l’Erythrée est en froid. Le lendemain, à sept heures, on file tous les deux vers Djibouti, je le dépose près du port, je vais prendre une douche, et je pars travailler. Aujourd’hui, j’ai fait revoir par un garagiste tout le circuit de refroidissement de Kia. Un joli prénom, quand même.

Histoire d’O.

Le 21 mars, c’est la journée mondiale de la trisomie 21. Le 23, de la météorologie.

Mais entre ces deux dates, le 22 mars de chaque année, au lendemain d’un printemps qui éclot, c’est l’eau qu’on célèbre partout dans le monde. Profitant de l’effet d’aubaine, aidé par une conférence organisée à cette occasion par le centre culturel français à Djibouti, et par mes connaissances forgées au fil de mes recherches sur la situation financière de l’un de nos partenaires, l’office de l’eau et de l’assainissement, pour le bénéfice duquel l’agence a financé plusieurs forages il y a une quinzaine d’années, voici un petit panorama sur la situation aqueuse (ou devrait-on dire aquatique), mais en fait non, hydrique, sur la situation de stress hydrique à laquelle a à faire face Djibouti, aujourd’hui, hier, et pour toujours. Djibouti qui fait partie de la liste des 19 pays en situation le plus critique face aux besoins en eau.

Là, on peut interroger l’origine des peuplements, de la sédentarisation, l’apparition de villes.

Jusqu’en 1800 quelque chose, Djibouti-ville n’était qu’un modeste (et sans doute charmant) village de pêcheurs. Puis les Français, qui commerçaient beaucoup par bateau à cette époque (c’était avant Amazon), et qui avaient besoin d’un port de ravitaillement, sur leur route maritime entre Suez et les Indes, ont jeté leur dévolu sur cette côte des Somalies (Aden, sur la rive d’en face, ayant déjà été préempté par les Anglais), devenue à l’indépendance, en 1977, Djibouti. Le site de Djibouti a été choisi particulièrement pour sa large baie en anse naturelle, permettant d’y installer facilement des infrastructures portuaires. Un choix dicté par des considérations politiques et stratégiques, donc, que de s’installer à Djibouti, qui jusqu’alors était une terre de nomadisme, et cela un choix rationnel, que de vivre avec le vent, les troupeaux, les chameaux, les oasis, et le sable, et le sel, quand il n’y a pas de vraie raison de s’établir, de se fixer à un point d’attache, à un petit périmètre. Jusqu’à la sédentarisation, les nomades allaient chercher l’eau là où ils le pouvaient, là où ils devaient en avoir l’intuition, la connaissance ancestrale ; récupération des eaux pluviales, quelques puits, aucun oued en eau toute l’année. Ils survivaient. Mais avec la ville, il s’agit de vivre. D’apporter la ressource à soi, plutôt que d’aller vers elle.

On a commencé à creuser des forages pour pomper la nappe phréatique, et depuis, on l’a pompée jusqu’à l’os. Ou la moelle. Aujourd’hui, effet ou non du changement climatique, Djibouti a essuyé deux années de sécheresse terribles. Quasiment pas de pluie. Donc pas d’infiltrations aquifères. Cela signifie que les nappes cessent d’être approvisionnées. La ressource s’épuise. D’année en année, il y a moins d’eau à tirer de la nappe, et la corde se raidit. L’eau affiche des niveaux de salinité de plus en plus élevés, résultat des intrusions d’eau de mer dans la nappe (lié à ce qu’on appelle le déplacement du « biseau salin »). Aujourd’hui, alors que le volume moyen d’eau délivré est de 4,75m3 par habitant et par an, et qu’il en faudrait au moins 12 pour assurer la sécurité du pays, il n’y a pas mille alternatives vers lesquelles se tourner ; le dessallement de l’eau de mer devient l’option prioritaire. Pour cela, il faudrait beaucoup de fric, et le fric, c’est comme l’eau, ici, rare, et donc cher, selon le syllogisme célèbre et débile du cheval rare.

Sur un plan purement technologique, le dessallement est possible ici selon le procédé dit d’osmose inverse. Quelques recherches permettent d’apprendre que l’osmose inverse est un système de purification de l’eau contenant des matières en solution par un système de filtrage très fin qui ne laisse passer que les molécules d’eau.

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Mais quand on commence à dessaler de l’eau de mer, n’est-ce pas, d’une certaine manière, le début de la fin ?

Ça, c’était sur mes compétences propres. Maintenant sur le contenu de la conférence.

Questions/réponses.

Ne trouvez-vous pas scandaleux, le niveau atteint par les pertes sur le réseau, quand on sait la rareté de l’eau à Djibouti ? demande un type.  

Le conférencier qui a de la répartie explique que 30% de pertes techniques, liées à des fuites, c’est vrai que c’est beaucoup, mais que c’est la résultante de l’état d’usure du réseau, et à Montpellier, au début des années 2000, le chiffre atteignait 50%…

Quant aux 20% de pertes commerciales, liées à des branchements sauvages, des fontaines clandestines, ou d’autres procédés que les humains en difficulté ont toujours su inventer, pour se défendre, l’eau n’est pas perdue pour tout le monde. Il faut savoir que à Djibouti :

- les mosquées bénéficient d’un statut à part qui, pour d’évidentes raisons messianiques (et ablutives), les exonère du paiement de leur consommations en eau. Des mosquées partent en conséquences des dizaines de petits tuyaux qui arrosent le quartier de bidonvilles de Balbala. A vau l’eau.

D’ailleurs, outre l’histoire des mosquées, les branchements sociaux, dans les quartiers les plus défavorisés, où l’eau est facturé à peine 30% de son tarif normal, sont vite devenus la source de trafics de flotte (le problème éternel à établir des politiques de prix discriminatoires pour des biens cessibles – j’avais écrit échangeables, mais un litre d’eau ne s’échange pas non plus comme des vignettes panini).

Durant la conférence, des phrases définitives sont prononcées comme ; « le prix actuel de l’eau, il faudra l’oublier très vite », ce qui soulève les poitrines dans l’assemblée.

La question la plus intéressante survient à la fin : l’eau à Djibouti est-elle propre à la consommation ? Au sens propre du terme, la réponse apporté par le conseiller français du DG de l’office de l’eau est éclairée ; en France, l’eau potable doit sortir du robinet à 25°C et comporter moins d’un milligramme par litre de sels minéraux. Ici, le chiffre moyen est compris entre 2 et 3, et il s’est déjà vu que l’eau arrive dans les tuyaux à 41°C, si bien que l’hôtel de luxe Kempinski est l’été obligé de climatiser en quelque sorte l’eau de ses piscines pour satisfaire les exigences rafraîchissantes de ses clients 5 étoiles.

Et pourtant, beaucoup de djiboutiens ne boivent que cette eau. Potable, si l’on veut. Et de toute façon, que boire d’autre ? Du coca-cola ? Le diabète atteint ici un niveau alarmant.

Aussi, la phrase de Henri Michaud en conclusion, lue comme par enchantement dans son recueil Poteaux d’angle ; « Dans un pays sans eau, que faire de la soif ? De la fierté. Si le peuple en est capable ».

 

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Brazil

Parfois, il se passe des choses étranges, des concours de circonstances aggravantes, qui font croire en la loi des séries, ou en la malédiction vaudoue. Rien de grave, mais quand même. Où il est révélé que la technologie (aidée par la race féline, et l’inconséquence des hommes) peut tout torpiller, si elle le décide.

Ça commence jeudi, à treize heures trente, pour le début du week-end. De retour à la villa, il y a une sorte de flaque d’eau qui dépasse de la cuisine, et a gagné le carrelage du salon, en fait c’est la machine à laver qui visiblement a des fuites. Comme on n’a pas le réflexe d’éponger immédiatement (ou serpiller, c’est selon l’instrument utilisé) – et de fait, Khadira s’acquittant ici de toutes les tâches d’entretien, les réflexes se perdent vite, tout est une question d’entraînement – même si la vaisselle, c’est comme le vélo, je pense pas que ça puisse se désapprendre, après quelques allers-retours, il y a de la flotte partout, les petits chatons viennent béatement barboter là dedans, et rapidement, revêtement à tendance boueuse dans le salon.

Ensuite, avec Emmanuel (c’est son vrai nom), on va plonger. Nous sommes quatre en palanquée. Je mesure la pression de ma bouteille avec manomètre avant de me la foutre sur le dos, 210 bar, rien que du très classique. A la première respiration sous l’eau, inexplicablement, la pression n’est déjà plus que de 180 bar. On commence à descendre, le long du filin, mais pour la première fois depuis que je plonge, j’ai des difficultés pour équilibrer mes oreilles, les quelques millions de m3 au-dessus de moi me compressent les tympans, je souffle dans mon nez comme un dégénéré, je déglutis en tournant la mâchoire, tout ce qu’il faut faire en ces cas-là, le chef de plongée me regarde un peu perplexe, il arrête pas me faire le signe, est-ce que tout est ok, en plaçant pouce et index de manière à former un rond, moi je lui réponds par le même geste, mais il est pas dupe, il me montre l’oreille sous l’eau, mais qu’est-ce que j’y peux, les choses finissent par se régler d’elles-mêmes, on continue à descendre, quand au bout d’une dizaine minutes, je regarde le compteur, je n’ai plus que 120 bar, pas étonnant vu que j’ai respiré comme un bœuf sur l’enfant Jésus pendant tous ces moments, concentré sur la préservation de l’intégrité physique de mon système auditif. L’oxygène dès lors est compté, on dérive lentement, on voit pas grand-chose, jusqu’à arriver sur une sorte de tombant, où il y a des magnifiques tables de corail et des poissons non moins jolis. Mais voilà, je vais pas finir la plongée en apnée, il reste que 30 bar, et il faut bien remonter, au meilleur moment, pour une plongée qui a duré 32 minutes sur une durée prévue d’une heure. Comme c’est la règle en la circonstance, toute la palanquée remonte. A la surface, je vois mes collègues me lancer des regards de fiel à travers leur masque (très inquiétant), je suis atterré quand je vois que leur manomètre affiche pour chacun une pression de plus de 100 bar. Même pas la moitié d’oxygène consommée. Dans ces cas là, il vaut mieux faire profil bas, et la fermer, on regagne le bateau, et le pire arrive quelques minutes après ; des dauphins se mettent à faire des sauts de cabri à quelques encablures du bateau, et la palanquée que nous suivions, est exactement sur eux, il est absolument certain que nous aurions pu les voir, voire nager, avec les dauphins, sans mes conneries d’asphyxie prématurée. De retour dans le bateau, ils s’extasient, à quel point c’est rare de voir des dauphins en plongée bouteille, et tous les discours habituels dans ce genre de situation.

Le soir, on est sur la terrasse, je lis tranquillement Djian en buvant du porto, moment sacré, et ça évidemment, le dernier Djian, Emmanuel est au courant, incidences, aussi quand il me demande de venir dans sa chambre, sur un ton plutôt impératif, je viens vite, je cours même, le boîtier de réglage du ventilateur est en train de fumer (comme tous les personnages de Djian dans Incidence, hommage à la petite princesse), de fumer mochement, le genre court-circuit, avec projet d’explosion à suivre, et feu qui se propage le long des fils électriques. Je file dans la cuisine, dans la cuisine-piscine, j’humidifie un chiffon qu’on appose sur le boîtier, avec cette odeur de cochon grillé qui commence à se répandre, je vais ensuite vers le compteur électrique pour faire sauter le disjoncteur, mais alors, la lumière reste, car le groupe électrogène a pris le relais, ce pour quoi il est censé, gentiment, doctement, le moteur du groupe électrogène s’est mis à tourner, alors il faut mobiliser Mohamed, le gardien, qui finit par arriver à ses fins, a-t-il siphonné le reste du gasoil, j’en sais rien. Plongé dans l’obscurité, ça va un peu mieux.

Ensuite, on sort. Vers le riche hôtel Kempinski, construit par des investisseurs dubaïotes, vestige d’un temps ancien, pour la Full Moon Party, transats sur le sable et alternance de musique électronique, de Téléphone, et d’autre chose nettement moins bien. D’abord le lune n’est même pas pleine, mais enfin, c’est un détail, je pense pas que les gérants du Kempinski s’embarrassent vraiment de considérations sur le cycle des menstruations lunaires, ce qui compte, c’est qu’on soit jeudi soir. Non, le problème vient de la voiture diplomatique d’Emmanuel, un Partner pourri, mais à plaque verte, qui est comme fou ; tous les gadgets électroniques fonctionnent, et impossible de les arrêter. Radio, phares, passe encore, on en a besoin, mais même les essuie-glaces sont incontrôlables, ce qui procure un peu un sentiment de ridicule, quand il n’a pas plu depuis deux lunes. Et sur le tableau de bord, une injonction STOP STOP clignote de manière répétitive.

De retour à trois heures du matin, bruit bizarre dans la cuisine de ladite machine à laver. Un peu ébréché (ah non, on dit éméché, c’est vrai), je m’approche, la touche, et bim, châtaigne, uppercut, décharge. Il est vrai que le cordon d’alimentation baigne. Je débranche tout en priant, et ça va. Je survis. Je suis encore là pour vous le raconter.  

La suite ce matin. Réveillé par le bruit de la queue du chat (ou plutôt par le bruit de l’effet de la queue du chat), qui fait tomber dans la cuisine un magnifique pot de verre faisant office de sucrier. Les petits morceaux de sucre sont vautrés par terre, dans la flotte, au milieu des éclats de verre. Là, l’idée de faire quoi que ce soit d’intéressant dans cette cuisine les prochaines heures disparaît complètement.

Ensuite, c’est plus dur à dire, mais il faut quand même le dire, il y a une odeur assez forte, et plutôt nauséeuse, dans ma chambre, assez caractérisée. Où après quelques minutes d’enquêtes, je découvre qu’un chat (mais lequel) a pris ma penderie, et précisément le tas composé par mes pantalons de costume, pour sa litière. Donc là, il faut bien manoeuvrer, parce qu’il y a urgence. Dernière chose, le robinet crachote un dernier filet d’eau, et cesse complètement.

Derrière la maison, Mohamed m’appelle pour me montrer la piscine qui s’est constituée dans la nuit, et la canalisation qui a sauté. Trouver un plombier à Djibouti un vendredi n’est pas cousu de fil blanc.

Depuis midi, cependant, les choses ont l’air de rentrer dans l’ordre, les caprices sont finis, mais faut-il y voir un signe, un courriel de mise en garde envoyée depuis la messagerie divine, et si oui, lequel ? J’attends vos suggestions.

Histoire d’un week-end de soixante heures

Casual Thursday, quatorze heures, la cloche sonne, le week-end commence à Djibouti, en France, il est jeudi midi, il y a encore un peu de boulot, encore un peu de pain sur la planche, noir ou blanc, c’est selon ce qu’on fait, ici au pain on substitue des galettes éthiopiennes fabriquées à partir de farine de teff : l’injera. Je rentre, je porte un pantalon de coton léger, et une chemise noire, mais dès que j’arrive je me débraille, avec Philibert, on déjeune sur la terrasse de pâtes à l’huile d’olive, à l’ail, et au basilic, une sorte de pesto, un classique du genre, et puis c’est l’heure de la sieste, rien à en dire de plus, toujours la sieste, parfois spontanée, parfois quelques efforts de lecture la précède, la presse magazine qu’il ramène de l’ambassade peut me faire squizzer le sommeil d’après-midi, mais sinon il y a des livres soporifiques qui fonctionnent très bien, de la guerre en philosophie, la traduction d’une conférence de Bernard-Henri Lévy aux agrégatifs de l’école Normale qu’on m’a envoyé produit très vite l’effet voulu. A seize heures, au réveil, je me dirige vers le lycée d’Etat pour la première partie de hand-ball avec la nouvelle équipe qui a bien voulu me coopter, en deuxième division du championnat djiboutien, l’équipe de Tadjourah, nous affrontons cet après-midi celle d’Obock, deux villes provinciales si l’on peut dire, mais toutes les rencontres ont lieu au lycée d’Etat de Djibouti, la seule salle de sport du pays, la seule salle digne de ce nom, serait-on tenté d’écrire, mais non, ce serait faux, la seule salle tout court, il n’y en a pas d’autres, du jeudi midi au vendredi soir donc se succèdent de manière ininterrompue matchs de hand, basket, volley, c’est une salle multisport, compliqué de s’y retrouver toujours, avec ces entrelacs de lignes colorées, sur le sol bétonné, mais enfin, c’est pas mal. La rencontre programmée à seize heures ne démarrera en réalité que vers 17 heures, j’avais déjà eu l’occasion de m’en rendre compte lors du tournoi de pétanque de l’amitié, la liberté contre la ponctualité, un clivage éternel, mais encore, au premier coup de sifflet, les deux équipes sont incomplètes, l’un de nos joueurs reste sur le banc, parce qu’il n’a pas de chaussure de sport, et que l’arbitre lui a refusé l’autorisation de jouer pieds nus, et notre gardien est retenu par une séance de qat qui s’éternise, aussi je propose de commencer dans les bois, j’arrête quelques ballons, je prends quelques buts ridicules, mais toujours est-il qu’à la mi-temps on mène déjà de dix buts, la circulation du ballon est excellente, et je trouve qu’il y a une bonne cohésion d’équipe. Comme notre gardien vient d’arriver, je reste sur la touche en début de deuxième période, puis notre entraîneur, Etienne, volontaire du progrès dans une association de développement rural, qui n’a jamais joué au hand, qui a appris les règles sur Internet, j’avoue que je n’ai toujours pas vraiment compris ce qui l’a amené à occuper ce poste à son arrivée en septembre, mais il faut bien reconnaître que sa seule présence à côté de la table de marque semble apporter une certaine stabilité à notre équipe, une forme de rigueur, lui, le sorcier blanc…qui me fait à nouveau entrer en jeu au poste de pivot (de Gauss), le temps de transpirer, et souffler, souffler comme un train à vapeur. A l’arrivée, victoire de douze buts, ce qui nous place au premier rang de notre division avant les matchs retour, avec la montée en perspective, et l’occasion de rencontrer les meilleures équipes du pays, celle du Port Autonome, qui fait figure d’épouvantail depuis toujours, ou l’équipe Colas, du nom de l’entreprise française installée ici pour construire des routes, et financer par quelques actions de mécénat une partie de l’activité du Centre Culturel Arthur Rimbaud. Après nous, ce furent les filles, un drôle de spectacle, de voir cette ailière voilée réussir des dédoublements, des fixations, mais au fond, c’est la même chose que partout, la même envie de gagner, je trouve qu’on en fait un peu trop, en France, avec ces histoires de voile et de burqa.

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De retour à la villa, la soirée se déroule de manière paisible, cassoulet au four, avec une panure en poudre d’amande, faisant une croûte grillée, sur les petits haricots se trémoussant dans la fournaise de leur sauce liée à la graisse de canard, concentré de tomates, sel, lactose, épices, sucre, avec Philibert on discute d’amitié et de politique, jusqu’à ce qu’on décide à fabriquer quelques irish coffee, un puis deux, puis trois, et de sortir au bar dit Casanova, qui est un peu le repaire, l’antre, ou la taverne, des Djiboutiens qui aiment boire de l’alcool, et écouter du rock, et qui est un endroit agréable, car en extérieur, avec un éclairage à base de néons verts et rouges, pas de climatisation, mais des ventilateurs, et des bières éthiopiennes, la St George ou la Castle, vendues à 400 Francs la bouteille, alors que partout ailleurs, dans les clubs de la rue d’Ethiopie, la seule bière disponible, c’est de la Heineken, à 1000 francs. Mais cela dit, retrouvant là-bas quelques amis, pas forcément choisis, mais pas subis non plus, on finit quand même par émigrer au Golden, rue d’Ethiopie, donc passons sur le reste de la soirée.

Le lendemain, vendredi, les rues sont désertes, je me fis arrêter pour un contrôle par une patrouille de police, le sergent me demanda pourquoi je ne portais pas de casque, la blague, je n’ai jamais vu, jamais, de Djiboutiens avec un casque, Francine, assistante technique auprès du Ministère de l’Education, en porte bien un, mais c’est la seule, et elle est française. Dès lors il faut garder son calme, et être patient, prendre le parti d’en rire, comme on dit. Ça peut éventuellement finir avec un bakchich, si l’on est pressé, mais là, c’était vendredi, et j’avais du temps, donc quand le sergent s’en est rendu compte, j’ai pu repartir, le laissant regarder avec une forme de délectation ma carte de visite que je lui laissai en souvenir. Puis étrange occupation que propose Philibert ; celle d’aller jouer au golf. On prend une route qui a l’air de mener à tout sauf à un golf, plutôt à un bivouac de nomades, ou à une décharge, ou au désert, et finalement se dresse le petit cabanon faisant office de club house, on nous prête un sac de clubs, deux seaux de balle, et depuis le practice tentons d’envoyer les sphères alvéolées (Philibert mieux que moi) creuser des nano-cratères dans le désert de sable, à l’impact s’élève un petit nuage de poussière, et la balle s’arrête presque net, comme un carreau aux boules, elle ne roule pas. Il y a vraiment dix huit trous et vraiment pas un brin d’herbe, le départ se fait sur des petits tapis de mousse, l’arrivée sur un green de sable damé et lissé pour en avoir l’apparence.

Par le vent arrivent des odeurs nauséeuses, genre carcasse de chameaux qui se décomposent – l’une des plus grandes menaces pour les nappes phréatiques, ce qu’il en reste.

Mais il y a une âme en ce golf d’insolation, plus que sur les terrains émiratis d’un vert insolent. Il faut savoir comment se comporter avec le soleil. On boit un verre une fois nos seaux vidés ; Philibert m’explique son affection pour le Gini, c’est drôle, une boisson que j’avais presque complètement oublié.

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Déjeuner, pas de souvenirs, sieste à seize heures, Christian, Marie, Charlotte, Yves (les prénoms n’ont pas été changés) garent leur 4*4 devant la villa, et m’embarquent pour une virée vers Arta, la station climatique de Djibouti, située à 700 mètres d’altitude, souvent perdue dans une espèce de voile humide et trouble, brouillard tropical de moyenne montagne, et d’où le point de vue sur le golfe de Tadjoura, le goulot du Goubhet, et la plage d’Arta est vraiment très beau, très beau, voici une carte de Djibouti, où apparaissent les villes citées, Tadjoura, donc, l’escale rimbaldienne, Obock, qui aurait pu devenir, au début du siècle, la capitale si une barrière de corail n’avait pas constitué un obstacle au développement du port dans cette anse naturelle, et Arta, si l’on rajoute Dikhil, plus près de la frontière éthiopienne, et Djibouti, on a là les cinq districts administratifs, mais en réalité, 80% de la population vit à Djibouti-ville.

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A Arta, travaillent deux (sur sept au total pour tout le pays) des volontaires internationaux, Yves, et Benjamin, tous deux employés par l’institut de géophysique, en charge de faire fonctionner le centre d’étude sur la sismologie à Djibouti, place forte située en pleine dépression afar du  grand rift, le berceau de l’humanité ; chaque année, les plaques de la mer Rouge, du golfe d’Aden, et du grand rift est-africain s’écartent d’un ou deux centimètres ; dans quelques millions d’années, il y a aura là, dans cette zone aujourd’hui l’une des plus désertiques du monde, un océan. Aussi sommes nous bien peu de choses, comme il est coutume de dire, et comme l’illustre justement ces histoires de désert et d’océan ; à Arta, donc, il est cinq heures de l’après-midi, il fait un peu frais, on peut presque sortir les pulls, je lis Ravel sur la terrasse, un petit bouquin de Jean Echenoz aux éditions de minuit, un tout petit truc, très bien, les dix dernières années de la vie de Maurice Ravel, depuis un voyage transatlantique dans une cabine de première classe du paquebot France, jusqu’à la folie, semble t-il une sorte d’Alzheimer, et la mort sur un lit d’hôpital, entre temps le boléro. Je discute aussi un peu avec un djiboutien de 29 ans, qui est responsable de l’audit à la Banque de la Mer Rouge, et qui a fait ses études en France, comme quasiment tous les cadres à Djibouti, à quelques exceptions près. Pendant ce temps, Benjamin, et Farid découpent des petits morceaux de poivrons et d’oignons qui seront ensuite piqués sur des piques à brochettes, intercalés de gros morceaux de bœuf, et qui grilleront sur le barbecue. Mais avant cela, on ouvrit quelques cannettes de bière, et puis voilà, j’ai dormi sur la terrasse, à la belle étoile, réveillé au tout petit matin par des attaques assez méthodiques de moustiques et aussi le vent frais des montagnes. Charlotte est montée dans un taxi pour rentrer à Djibouti. Ecrire, peut-être, des lettres de motivation, occupation qui, je m’en rends compte, est vecteur d’angoisse chez un grand nombre de personnes. Dont Charlotte. Qui a, si l’on veut, l’élégance de ne pas s’en cacher. Chercher du boulot n’a jamais fait rire grand monde, mais enfin, il faut bien payer sa croûte, d’une manière ou d’une autre. Son contrat s’arrête fin août, mais elle a fait des provisions de vacances pour pouvoir partir au début de l’été, elle habite dans un appartement, sans groupe électrogène, l’été, les délestages sont une chose très commune, la loi de l’offre et de la demande s’applique aussi à l’électricité, ce qu’on oublie en France grâce, si l’on peut dire, encore, si l’on peut dire, à nos centrales nucléaires, ici l’électricité est fabriquée dans de vieilles centrales thermiques vétustes à partir de fuel lourd importé, les factures d’électricité atteignent des montants improbables, le prix du kWh est l’un des plus élevés d’Afrique, et donc, pour Charlotte, pas d’électricité, ça veut dire pas de ventilation, donc à 45°C en moyenne les mois chauds, une forme d’enfer. Qu’elle préférerait abréger. Quand Charlotte monte dans son taxi, nous buvons quelques cafés avec Yves, et il m’emmène visiter l’Institut dans lequel ils travaillent, sur les ordinateurs des courbes qui prennent le pouls de la terre, une ou deux fois par jours, les capteurs s’excitent, des petits séismes quotidiens compris entre deux et trois sur l’échelle de Richter, on est pas en zone de subduction, du reste, il n’y a quasiment aucun danger. Au mur sont affichées les courbes des sismographes du tsunami, du tremblement de terre dans le Sichuan, ça part dans tous les sens, de belles obliques. Au retour, on s’arrête dans la petite boutique d’alimentation générale, qui fait aussi office de dépôt de qat, de bistrot, de restaurant sur le pouce, assis sur des caisses renversées de coca-cola, on mange des beignets en buvant du thé au lait et en fumant quelques cigarettes, la patronne du lieu écrase au pilon des feuilles de qat dans une sorte de mortier, le réduisant au bouillie pour la consommation de son père édenté depuis cinq ans. L’opération se répète tous les jours. Sur le chemin du retour, on croise l’ambassadeur dans sa voiture à plaque verte diplomatique, qui nous salue d’un petit geste de la main ; sa résidence de villégiature est à Arta. Sur la terrasse, on lit un peu, Morphine de Boulgakov, je m’endors, je me réveille, j’attrape un vieux numéro de rock and folk qui titre ; Les Pink Floyd, rose poussière – peut-on croire à la reformation ? Ça date de 2006, sur la photo de couverture, les quatre membres du groupe, tous vêtus de rose, sont comme des bonbons. Je découvre ; la folie de Syd Barrett, défoncé pour toujours à l’acide. Le London Underground du Summer of Love. La rivalité larvée entre David Gilmour et Roger Waters. C’est très intéressant. En général, les plumes des journalistes qui écrivent dans ces magazines sont aussi léchées que des sucettes ; ça ressemble même parfois à de la poésie en prose. On peut lire ça comme si on lisait un recueil de Char, toutes proportions gardées. En 1994, je crois, les Pink Floyd se sont produits à Strasbourg. La pelouse du stade de la Meinau a été complètement ravagée par les spectateurs, puis le Racing est tombée en seconde division. Les concerts à la Meinau ont été interdits. Yves d’ailleurs est alsacien. Un des articles cite un certain Yves Adrien, une habile recomposition de nos deux prénoms, un ancien chroniqueur illustre de Rock and Folk, qui dit ce genre de choses : « Je crois très fort à l’arrogance. Je hais l’idée de soumission, d’humilité. C’est l’une des idées majeures de ce mouvement « Ultra » : ne pas être soumis. Saint-Just était aussi aristocrate que ceux qu’il a guillotinés. Quant à moi, s’il faut subir une forme de contrainte ou de dictature, je préférerais toujours qu’elle soit exercée par l’élite plutôt que par la masse. On peut discuter avec l’élite. Avec la masse, c’est impossible, elle parle trop fort… » (entretien avec Alain Pacadis, Libération, 16/17 mai 1981, Pour un rock thermidor) . L’encyclopédie libre sur Internet précise que Yves Adrien est un écrivain et dandy français, au début des années punk, qui fut un précurseur de la chronique rock écrite comme un essai. Ça colle. Et comme ça l’après-midi passe, comme ça le soleil décline tout doucement sur les collines de pierre, et il est six heures, l’heure de redescendre à Djibouti, le soir, Benjamin décolle dans l’avion d’Air France, vers Paris et pour toujours. Ensemble, donc, c’est tout, partageons un dernier dîner dans un restaurant de plein air qui sert des fondues. On mange, c’est tout, et chacun rentre se coucher. Je m’endors vite, et me réveille vers deux heures du matin, sans raison particulière, impossible de dormir, rien n’y fait, ni BHL, ni les cigarettes, ni les bulles du Perrier, j’essaie le hamac sur la terrasse, je dérange les petits chatons qui viennent de naître, et qui dorment contre le flanc de leur mère, et puis ils m’oublient, ils se remettent à ronronner, je les regarde un peu, évidemment il y a presque aucun bruit, c’est la nuit noire et profonde, la mer qui fait un peu de houle, je finis par regagner ma chambre, et je m’endors sans bien me rappeler quand.   

Mes particules élémentaires

La vie suit son cours, évidemment, comment pourrait-il en être autrement ? Travail, lecture, un peu de qat, un peu de bateau, un peu de sport…Rien de nouveau sous le soleil de Djibouti, sauf que les choses se mettent en place, doucement, agréablement, une forme de routine qui est nécessaire, comme la palpitation d’un cœur, il ne peut pas y voir trop souvent de grandes amplitudes, sinon tachycardie, il faut bien que le rythme cardiaque s’installe, trouve son tempo. Mais dans ce quotidien qui parfois se répète, il y a bien entendu toujours des choses qui m’apparaissent comme pas banales, relativement éloignées des occupations que je pouvais avoir en France ; comme jouer (et perdre 5000 Francs en dix minutes) au black-jack du casino de l’hôtel Sheraton (avant-hier), ou voir des fonds marins extraordinaires, simplement avec masque et tuba, des patates de corail, comme on dit, dix mètres au large d’une étendue de sable déserte (hier). Recevoir une coupe et des posters de l’office de tourisme de Djibouti, simplement pour avoir pris part au tournoi de pétanque de l’amitié, sans l’avoir gagné, ni avoir été particulièrement brillant, simplement en raison du fait que je sois blanc et que tous les autres joueurs étaient noirs (remise des prix la semaine dernière).

J’ai lu ces jours l’assez intéressant bouquin de correspondance entre Houellebecq et BHL, qui s’appelle Ennemis publics. J’y ai découvert le style de Houellebecq que je ne connaissais pas, extrêmement affûté, drôle, pittoresque, sa pensée un peu déglinguée, mais souvent édifiante. Rien de nouveau sous le soleil de BHL, qui se prend perpétuellement pour un astre, celui sans qui les guerres oubliées (il les cite dix fois dans le livre, Burundi, Darfour, Angola, etc.) auraient été ad vitam aeternam laissées dans l’oubli, celui sans qui l’antisémitisme, s’il n’était pas là en vigie, à en traquer les moindres nuances, s’instillerait dans le cœur de la France, celui sans qui Sartre, Camus, Malraux, n’auraient pas eu de descendance.

Houellebecq dit des choses aussi simples et belles que « Sur l’amour, on n’est pas regardant, je crois, on le prend où on trouve », ou « Dans la poésie, ce ne sont pas uniquement les personnages qui vivent, ce sont les mots. Ils semblent entourés d’un halo radioactif ».

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Je lui ai écrit une lettre ce soir pour le féliciter !

Dans la presse française, qui m’arrive ici le samedi, aussi quelques perles. J’apprends que la Grèce est vraiment mal barrée, que la situation financière de la Grèce risque de mettre en danger « l’existence même de la zone Euro », si la trésorerie du pays devait encore se dégrader. A ce sujet, un petit encadré sur les eurosceptiques, qui prennent leur revanche, dit le titre : « Les dirigeants allemands avaient accueilli, on s’en souvient, avec beaucoup de réserve l’idée de faire entrer dans l’Euro des pays du Sud, « les pays du Club Med », « les cueilleurs d’olive » ! ». Je ne sais pas si cette expression a vraiment été utilisée, mais parler des Espagnols ou des Grecs comme des cueilleurs d’olive, me paraît un peu réducteur. Voire raciste. De la part des Allemands, ces mangeurs de saucisse, ces buveurs de bière.

Je redécouvre la joie du coca-cola. En pays musulman, bien que l’expression religieuse soit ici plutôt modérée, on boit un café, ou un coca-cola en terrasse d’un bistrot, ou au restaurant, plutôt qu’une bière. Le pays est largement victime de ces sodas trop sucrés ; les Djiboutiens en consomment des quantités incroyables, et le taux de diabète est l’un des plus élevés au monde. Mais servi frais, avec une cigarette, c’est juste bon. J’avais presque oublié.

Ma petite chatte et ses chatons en puissance lovés dans son ventre gonflé comme une petite montgolfière a disparu depuis 48 heures. D’après Omar, le gardien, elle s’est cachée pour mettre bas. Moi je flippe un peu qu’elle se soit faite écrasée. Il y a vraiment beaucoup d’animaux morts dans les rues. Cet après-midi, j’ai vu des corbeaux (ou corneilles, j’en sais rien, des oiseaux noirs assez répugnants) en train de picorer un tout petit chien allongé sur un trottoir. Mort de faim, si ça se trouve. Il y a souvent des odeurs pestilentielles ; c’est le fait d’une capitale où le tout-à-l’égout fonctionne mal, où les déchets sont stockés dans les rues, où il fait chaud, ce qui accélère la putréfaction de tout. Mais sinon, j’aime bien Djibouti.

Terre somnanbule

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Un mois d’Afrique. Philibert (les prénoms ont été changés), volontaire international à la Mission économique, a emménagé chez moi, pour un mois et demi, avant son départ. Drôle et simple, présence agréable. On rigole beaucoup.

Il m’a raconté qu’à ses amis, à sa famille, avant son départ vers cet ex-confetti colonial qu’est Djibouti, il prétendait, pour se justifier peut-être, se convaincre aussi un peu du bien-fondé de son choix, lui qui aimerait travailler dans la finance internationale, que Djibouti était « le Luxembourg de l’Afrique de l’Est ». Mais, lucide, il m’a aussi raconté que cet après-midi, quelqu’un lui a proposé une autre version : Djibouti est une poubelle sur la lune ! Les deux peuvent s’entendre…

En effet, Djibouti s’est vue il y a quelques années comme un hub de services à l’échelle régionale ; les capitaux dubaïotes, à l’époque où on n’avait pas encore la certitude qu’ils étaient vérolés, ont servi à financer d’abord l’extension du port, puis la création d’une nouvelle plateforme portuaire en eaux profondes, capable d’accueillir des cargos grands comme quatre terrains de football (comme pour la déforestation, la comparaison avec le terrain de football est toujours éloquente…), pour des opérations de transbordement vers de plus modestes destinations de la côte de l’Afrique australe ou de l’océan indien. La coopération française a financé l’installation d’un réseau de câbles sous-marin, transportant la fibre optique, depuis Port-Saïd et jusqu’en Afrique du Sud. Les nouvelles banques de la finance islamique, installés sur une place où obtenir un agrément bancaire est aussi facile que de devenir autoentrepreneur en France, depuis Hervé Novelli (je le sais, je le suis…), servent à toutes sortes de choses, dont pour certaines, dit-on, à blanchir l’argent de la piraterie somalienne…

Un tout petit pays où l’argent serait roi, entouré de grands pays à l’identité affirmée ; le Luxembourg de l’Afrique de l’Est, donc. C’était le destin dont Djibouti rêvait il y a quelques années, dont rêvaient ses élites, qui ont réussi à rendre ce rêve contagieux à tout le peuple, à fonder sur cela l’espérance d’un destin émancipateur. Mais qu’est-ce que le destin, sinon un ivrogne conduit par un aveugle ? (Mia Couto, Terre somnambule) ; ces songes d’enfant semblent aujourd’hui un peu trop grands pour Djibouti, rattrapé par la crise internationale comme un coureur de fond par un chien enragé.

La poubelle sur la lune, ce serait les immondices, les décharges à ciel ouvert, les corbeaux morts sur les trottoirs, les poches de plastique ayant contenu le qat et qui volent absurdement au vent marin, stock de pollution carbone chaque après-midi reconstitué, un système d’assainissement inexistant, une ville en décomposition, au milieu d’un océan de pierre, de dunes de sable, et de roches désertiques, d’ocre et de jaune déchiqueté.

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J’ai fait mes premiers joggings ici, dans ce Luxembourg lunaire et un peu sale, ce qui permet de découvrir la ville. De vous la décrire un peu. J’habite dans le quartier du Héron, un ancien îlot qui dans un premier temps fut cassé en morceaux (intéressant), et dont on utilisa la matière première pour les premiers remblais de la ville. Plus tard, on utilisa la terre d’autres sites pour construire une jetée, relier l’îlot au continent, et en faire, d’après le guide des « éditions du jaguar ! », l’une des plus belles zones résidentielles d’Afrique (très intéressant). Hyperbole me paraissant un peu exagérée. Donc, du plateau du Héron (frq. *haigro, 1175 ; grand oiseau caractérisé par ses formes longues et minces (pattes, cou, bec) et qui vit au bord des eaux, se nourrissant notamment de poissons – « L’on entendait parmi les roseaux les cris des hérons invisibles », Anatole France), descente vers le centre-ville, je bifurque à gauche, vers la plage de la Siesta, un joli arc de sable où malheureusement, il n’est pas tout à fait recommandé de se baigner, mais qui serait un terrain propice pour faire du cerf-volant si j’en avais un. Au-delà de la plage, on va vers des faubourgs dans lesquels je me perds, il y a souvent une académie militaire, ou une école Françoise Dolto, parfois les deux l’un à côté de l’autre. Et puis tout à coup, je retrouve la station essence Oil Libya, ce qui veut dire que la boucle est bientôt finie. Je croise aussi des terrains de foot en terre, ou une vieille gare étrangement bondée, en permanence, alors qu’il n’y a qu’un train tous les deux jours, et peu de grèves de cheminots, mais je crois que certains habitants y ont établi leur campement. Alors que la fondation abbé Pierre a sorti hier son rapport annuel que je vous invite à lire (http://www.fondation-abbe-pierre.fr/publications.php?id=378&filtre=publication_rml), le mal-logement est incontestablement un problème universel. Et le droit au logement opposable une sorte de boutade.

Cet après-midi, j’ai suivi un militaire qui courrait aussi, mais il était mieux entraîné, et à un moment, il a disparu.

Mon monde diplo…

Après-midi très agréable. J’ai brouté une petite botte de qat à 1000 DJF (les Francs Djiboutiens, que les expatriés appellent ici phonétiquement les [de3]), d’une qualité supérieure, en buvant du thé et en lisant des télégrammes diplomatiques, sur la perception par les autorités kenyanes du sommet de Copenhague, ou sur l’expertise culturelle française en Tanzanie, c’est un peu comme de lire Courrier International, et les télégrammes ont une forme qui leur donne un sacré cachet ; sur la première page figure la liste de tous les services consulaires, des chancelleries, ou donc, des agences parapubliques à qui est proposée la diffusion (restreinte, toujours restreinte), et le texte qui suit au dos est en majuscule d’imprimerie (donc sans accents), police « courrier », vestige d’un temps où ils devaient être réellement télégraphiés. Aujourd’hui, l’Intranet crypté du MAE a sans doute remplacé les anciens moyens de transmission, mais demeure donc cette forme un peu désuète, qui vous donne le sentiment de porter votre regard sur des documents qui pourraient faire tomber des régimes, éclabousser des majorités, ou mériter d’être divulgués au Canard enchaîné !

Hier, je suis sorti pour la première fois depuis mon arrivée de Djibouti ville, direction la plage d’Arta, où en cette saison, on peut apercevoir des requins-baleines en migration, attirés là par les eaux saturées de plancton. Escortés là-bas par Mahfoud, le chauffeur de l’agence (drôle, tellement drôle, Mahfoud qui prétend, quand je lui demande ce qu’il a fait de son week-end, s’être couché le jeudi à trois heures du matin, après une soirée de qat et de télé, et ne s’être levé que le samedi pour le déjeuner, qui prétend passer tous ces vendredis au plume, parfois bouquinant, se faisant servir quelques collations directement sous la couette, mais la plupart du temps pionçant, Mahfoud, père de quinze enfants (« tous de la même femme », aime t-il à préciser), Mahfoud, décoré de la médaille du travail, décoration aux ors de la République française pour ses vingt années de bons et loyaux services au service de l’agence, toujours loyal et bon, Mahfoud, et qui garde précieusement sa petite médaille et son certificat paraphé par Xavier Bertrand, alors ministre du travail, Mahfoud n’y est pour rien, et qui lorsqu’il monte sur le toit pour faire brûler de vieux papiers, annonce qu’il va préparer le barbecue, et qu’on commence à farcir le cabri, Mahfoud qui va chercher les viennoiseries le matin et les beignets de viande à onze heures, qui a vu passer huit directeurs et douze VI, et qui, quand je lui demande s’il a un statut de cadre à Djibouti, me répond « cadre de vélo », un jour un post lui sera intégralement consacré, commandant Mahfoud, comme je l’appelle, et lui, moi, Andréen…), hier donc, Emmanuel, volontaire de la Mission économique, Eric, salarié chez un transitaire français, et qui rentre cette semaine en France pour assister à l’accouchement de son premier fils, et moi, nageâmes réellement, avec masque et tuba, à quelques mètres d’un beau spécimen de requin, inoffensif comme un gros bébé joufflu, et pique-niquâmes sur une petite avancée rocheuses face à une mer turquoise, au loin, les montagnes désossées, les dunes de pierre, et les tanks de la légion française, faisaient penser à l’Afghanistan. Au retour, copilote à l’avant du 4*4 Land cruiser, les embardées de Mahfoud me faisaient penser au Paris-Dakar, qui, tel qu’il le fit remarquer, mériterait maintenant de s’appeler le Paris-Argentine !  

Ai lu ce matin un rapport extrêmement documenté édité par the Economist Intelligence Unit, sur la situation économique et politique à Djibouti en ce début de décade.

Alors Djibouti ! Quelques informations qui en disent long.
Au chapitre « exportations », les premiers pays destinataires des produits manufacturés djiboutiens sont dans l’ordre la Somalie, l’Ethiopie, le Yémen, les Emirats Arabes Unis. Rien de surprenant, quand on sait que de plus en plus, le pays se tourne vers les capitaux de la finance islamique. Mais en cinquième position, Netherland. Alors, que vient faire l’autre pays du fromage à cette position du classement ?

Je suppute, et j’en suis en fait presque certain, qu’il s’agit là des exportations exclusives de qat, les Pays-Bas étant le seul pays d’Europe à en autoriser l’acheminement, où dans quelques coffee-shops de premier choix, les feuilles vertes doivent en concurrencer d’autres. 30 Euros la botte, contre 2 Euros ici, m’a-t-on dit, le plus gros obstacle à l’internationalisation du qat tenant au fait que les pousses, une fois cueillies, doivent être consommées dans les 72 heures, les camions éthiopiens qui approvisionnent quotidiennement les étals de Djiboubou le transporte enroulé dans de grandes feuilles de bananiers, pour en préserver la fraîcheur, et l’humidité.

Autre information clé, sur la vie politique du pays. Un seul parti dominant, le RPP (Rassemblement Populaire pour le Progrès), à l’étrange parenté patronymique avec feu le RPR (Rassemblement pour le Progrès), seul parti véritablement autorisé à tenir langue dans les médias, dans la rue, à l’Assemblée (100% des députés élus le soutiennent !), et qui aux dernières élections législatives de 2008, menait la grande coalition, ça ne s’invente pas, de l’UMP (Union pour

la Majorité Présidentielle). Autant dire qu’il n’aurait pas eu mon vote. Si les étrangers avaient le droit de vote !…Cet exemple illustre l’extrême prégnance de notre modèle républicain dans le fonctionnement de la « République » de Djibouti ; leur code civil est l’exacte réplique du code napoléonien de 1802, les élèves de Terminale passent ici le baccalauréat français, ils dépendent de l’académie de Bordeaux ! Avantage à cela ; le permis moto, et le permis bateau, que j’envisage de passer ici, pour deux à trois fois moins d’argent qu’en France, sont reconnus dans nos préfectures.

Djibouti. Une des questions importantes ici, pour tous les acteurs du développement, concerne le nombre d’habitants (calcul d’indicateurs, octroi de subvention au prorata, etc.). Les chiffres fluctuent entre 600 000 et 1 million d’habitants. Comme si on disait que les Français sont entre 30 et 80 millions !…Les résultats du  premier recensement qui a eu lieu n’ont toujours pas été officiellement proclamés. Ce recensement a eu lieu en …1983. La question est extrêmement sensible, et cette sensibilité est liée à la tension assez exacerbée entre les deux communautés très majoritaires ici, les Afar et les Issa. Du rapport de force au sein de la population dépend sans doute la répartition des postes de pouvoir. Un nouveau recensement a eu lieu l’année passée, et les bailleurs font pression sur les autorités djiboutiennes pour que les chiffres soient dévoilés. Ce devrait être le cas avant le 31 janvier. On peut rêver. Ici s’apprend aussi un certain art de la patience…Je vous tiendrai au courant.

En ce samedi soir, veille de dimanche, je vous embrasse, merci pour les messages reçus et les commentaires, j’attends les premiers velléitaires qui voudront bien venir me faire un bisou pour qater avec eux et faire la route de l’Ethiopie avec les caravaniers du sel.

En photo le lac Assal, qui est le point de départ des caravanes, troisième plus grand lac salé au monde, après la mer morte et le lac de Tibériade.

 

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Devine qui vient à Djibouti ce soir…

Oui, devinez qui est passé nous voir mardi soir. Un type plutôt petit, pressé, avec de légers TIC. Non,  pas Elie Semoun…pas Philippe Lucas… 

Eh oui, le petit Nicolas, de retour de la Réunion et de Mayotte où il est allé présenter ses vœux au peuple ultramarin (un mot que j’aime), a fait une escale technique à Djibouti. Est-ce qu’il y avait pas assez de carburant pour rallier Paris, une avarie technique, une avanie et framboise ? Toujours est-il que le secret a été bien gardé, puisque tout le monde, dans les services consulaires, était au courant, sauf moi. Même l’ambassadeur était au courant. C’est dire. Donc Sarcophage atterrit à l’aéroport d’Ambouli à onze heures du soir, il est accueilli par le Premier ministre, et conduit à la demeure du président, à Halamousse. 45 minutes de rencontre bilatérale, une conférence de presse de dix minutes, et la voiture présidentielle reprend la route de l’aéroport. A deux heures du mat’, il était reparti. Moi qui espère rester deux années ici, je me dis, trois heures, pour visiter le pays, c’est un peu court…Il a même pas eu le temps de goûter au qat présidentiel. Qui paraît-il est au qat de la roture ce qu’un Pouilly-Fuissé est à un jeune muscadet. Car évidemment, le président qate. 

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Tout à l’heure, au petit restaurant le carrefour, où je mange souvent le soir une petite farita, du poulet grillé au feu de bois avec de la mayonnaise et de la salade verte, au moment de régler la note, N.S. apparaît sur la petite télé (image un peu brouillée, bien sûr, une vraie antenne, pas le câble, ou le satellite, on trouve encore ici des télés avec antenne métallique). L’adorable patron me dit ; oh, mais il a même pas eu le temps de dormir chez nous. Je lui dis que de toute façon, il ne dort pas souvent. Peut-être que nos lits sont pas assez confortables, il me répond, en riant à moitié, mais je crois déceler une pointe de vrai doute dans sa voix. Peut-être se demande t-il vraiment : nos lits sont ils assez confortables, pour le Président de la République Française ?! Le mien l’est, en tout cas.

Et j’aurais pu lui chanter cette jolie berceuse cosaque que j’ai découverte récemment :

Doucement s’endort la terre
Dans le soir tombant
Ferme vite tes paupières
Dors mon tout petit enfant

Dors en paix près de ta mère
Fais des rêves bleus
Au matin dans la lumière
Tu t’élanceras joyeux

Sur ton lit la lune pose
Ses rayons d’argent
Quand s’apaisent gens et choses
Dors mon tout petit enfant

De quoi ont-ils parlé ? Des accords de coopération militaire, semble t-il.
La France verse chaque année une pension de 30 000 000 Euros à l’Etat de Djibouti pour avoir le droit d’y garder ses hommes. A l’échelle du PIB de Djib, 663 millions de dollars, ce n’est pas négligeable (4,5%, je le dis pour vous épargner le calcul)… Ont-ils parlé de l’affaire du juge Borrel, ce juge français  qui enquêtait sur l’attentat du Café de Paris, retrouvé mort en 1995, le corps brûlé, projeté en bas d’une falaise ? Pendant longtemps, la thèse du suicide fut la thèse officielle, avant d’être plus ou moins battue en brèche par de nouvelles expertises médicales invalidant le suicide…et donc incriminant une autre thèse…mais on n’a pas trop le droit d’en parler…, cette version ayant constamment été refusée par les autorités françaises, avec force falsification de documents, corruption de témoins , etc, pour d’évidents intérêts stratégiques. Bref, scandale diplomatico-économico-politique à la sauce Françafrique, qui continue d’être LE sujet sensible des relations France Djiboubou. Nicolas I avait promis à son investiture qu’il ferait la lumière sur cette affaire, mais les plombs ont sauté, et c’est de nouveau tout noir.

Sinon, il y a quand même de jolies perles ici, des trucs attendrissants. En me documentant un peu sur l’affaire précitée, j’ai trouvé cette phrase, que je mets à mon Panthéon de « la poésie sans faire exprès » : « Bernard Borrel, explique pour sa part Moumin Bahdon, était venu nous aider à moderniser notre code pénal et notre code de procédure pénale et il a effectué un travail formidable. C’était un bourreau de travail qui quittait son bureau vers 14h30. Il a efficacement aidé mon département ». Inutile de vous préciser qu’il n’y a, chez le sieur Bahdon, aucune ironie. Voilà Djibouti. Moi, je quitte mon bureau parfois vers 15 heures, mais c’est pour surfer sur Internet, parce que chez moi, j’ai une connexion de 64Ko…   

Le chat qui mastique du qat (cat chewing qat)

Première séance de qat. Je tape sur mon clavier encore sous l’emprise de ces incroyables feuilles, Catha edulis ou Celastra eduliset, dont l’effet qu’elles procurent ne ressemblent à aucun autre que je ne connaissais déjà, et pourtant je ne suis pas un saint…

 

qat.jpg lichtenstein.jpg

C’est Omar, mon gardien, qui me fait la proposition en début d’après-midi, alors que la journée flotte un peu, de manière assez agréable, c’est aujourd’hui un samedi à Djibouti, donc une sorte de dimanche, hier Jean-Pierre, assistant technique sur les programmes de prévention de la tuberculose et du sida, biologiste de profession en poste ici, m’a invité à dîner au restaurant, une côte de bœuf au sel de Guérande, suivi de plusieurs digestifs chez lui, donc réveil en douceur vers 10 heures, un petit tour au marché pour acheter des tongs et l’édition internationale du Monde à parution hebdomadaire, synthèse des articles de la semaine, et qu’apporte chaque samedi le seul avion d’Air France qui assure cette liaison.

Je suis aussi allé faire un tour du côté des artisans menuisiers pour essayer de dégoter un chevalet, j’ai ici fait livrer des toiles vierges et de la peinture acrylique, face à l’incompréhension que suscita ma demande, on me suggéra de dessiner un chevalet, ce que je fis très difficilement, plutôt de mauvais augure quoi qu’il en soit pour mes futurs travaux de peinture…Je sais bien faire les chats, par contre…

Donc Omar, à quatorze heures, m’emmène voir une petite Jeep Suzuki dont il a vu qu’elle était à vendre, puis on s’arrête chez le vendeur de qat, un petit kiosque donnant sur la rue, à mi-distance entre le fleuriste et le primeur, il achète deux bottes à 500 Francs pour lui, 2 bottes à 800 francs pour moi, le prix variant en fonction de la qualité et du calibrage des feuilles, certaines AOC montent à 2000 francs la botte. Mais pour une initiation, Omar estime que ça fera l’affaire, et moi, je ne peux que m’en remettre à ses conseils. Je lui demande si tous les Djiboutiens en prennent, il me dit que sur 100, il n’y en aura qu’un seul qui s’abstient.

De retour à la villa, j’aménage comme il me l’a proposé la terrasse pour cette première session de broutage ; il va chercher un litre de coca glacé, je prépare du thé, je mets iTunes en lecture aléatoire, les baffles orientées vers l’extérieur, un paquet de cigarettes, je rince le qat à l’eau minérale, je pose les brins sur un torchon pour que l’humidité soit absorbée, et c’est parti. Il me montre comment arracher les feuilles par trois, celles qu’il vaut mieux éviter, je mastique cette substance végétale, amère à en crever. J’avale. C’est pas bon. Après, je comprends, il faut composer une petite boule avec la salive, la loger dans le creux de la joue, comme un hamster, toujours mâcher et alimenter cette pâte verte qui se forme, et puis quand la boule est assez grosse, l’ingérer avec quelques gorgées de coca, délicieusement sucré à ce moment là, même du coca zéro, je suis sûr, ferait l’effet d’un sucre gorge, par contraste avec l’amertume du qat. Et puis reprendre l’opération, deux fois, cinq fois, dix fois, et là, de manière douce et étrange, survient un état d’énergie assez insolite, le corps et l’esprit électrisés, je file chercher toutes les pochettes de photo que j’ai ici importées, la plupart des photos ont collé les unes aux autres, à cause du choc thermique, prétend Omar, entre le froid des soutes de l’avion, et le microclimat djiboutien, elles ont gondolé, un peu comme nous, gondolés par la salade, comme l’appellent les autochtones, et alors, très méthodiquement, nous nous astreignons à les séparer les unes des autres, c’est une bonne occupation, quand on prend du qat, de temps en temps, on s’arrête pour grignoter quelques feuilles, comme des petits lapins, je montre à Omar ma famille, mes amis, mon grand-père, il est encore en vie, il me demande, oui, Omar, et même il lit mon blog, une photo de Claire qui vient de démarrer un VI, comme moi, j’essaie de lui faire découvrir son pays d’affectation, devine je lui dis, il me dit, « c’est où Devine », après je lui dis que c’est pas en Afrique, et il propose le Rwanda, parfois la communication est un peu difficile, mais on finit toujours par se comprendre, Claire est au Mexique, en mission, comme moi, pour ouvrir la nouvelle agence du groupe là-bas. Je lui montre la photo de Guillaume, en poste en Afrique du Sud, mais pas volontaire, salarié, comme Alain H. alors, dit Omar, Alain H., un ancien vice-directeur de l’Agence à Djibouti, et qui, me l’explique Omar, l’a recruté comme gardien dans cette villa. Avant, Omar gardait la propriété d’en face, où étaient installés les bureaux du FMI. Il y avait une piscine, et Omar, grand prince, s’est arrangé avec le directeur du FMI à Djiboubou pour que les enfants d’Alain puissent y avoir accès, ils allaient y patauger tous les après-midi, c’est comme ça qu’Omar et Alain sont devenus amis, et quand le gouvernement djiboutien a décidé que les emplois de gardien devaient être réservés à des nationaux, le gardien éthiopien de la villa a été viré, et Alain s’est arrangé pour qu’Omar récupère le poste, voilà.

Avant d’être gardien, Omar m’apprend qu’il travaillait comme serveur pour le restaurant dans lequel j’ai dîné hier, le café Historil, en plein cœur de Djibouti, qui fut ravagé par un attentat à la bombe, le 18 mars 1987. Omar avait terminé son service à quatre heures de l’après-midi, la bombe explosait à 19 heures, le garçon qui l’a remplacé cet après-midi là est mort. Tout comme douze autres personnes, dont cinq coopérants français. Je fais quelques recherches là-dessus sur Internet, mais sinon le rappel des faits, qui attestent qu’Omar dit vrai, j’en sais pas beaucoup plus, la cause palestinienne, semble t-il.  

Je lui montre les photos du meeting de Charlety en 2007, où Ségolène faisait mousser sa robe blanche, les photos des montagnes enneigées du Darjeeling, qui le subjuguent, il me demande comment c’est de marcher dans la neige, si c’est comme de mettre des glaçons sur les pieds, des photos de Madagascar, où il est étonné que les gens soient si noirs, des photos de Séville, il me dit, c’est le Maroc, c’est pas loin, et sur les photos, on reconnaît l’architecture mauresque, il était difficile de pas tomber dans le piège.

Pendant ce temps, les heures filent, voilà trois heures qu’on a commencé à « quater », comme ils disent, je regarde dans le dictionnaire érudit de la langue française, pour voir si le terme existe, mais c’est seulement pour dire quatrièmement, quant au qat, ou khat, il s’agit d’un « arbrisseau d’Arabie, dont les feuilles constituent un masticatoire excitant », ce qui est une définition assez poétique je trouve, tout en étant scientifiquement exacte, le soleil va déclinant, quand Noir Désir est tombé à la loterie de ma bibliothèque musicale, j’ai désactivé le mode aléatoire, puisque Tostaky, Les écorchés ou Des armes, c’est un accompagnement divin, pour ce genre de petites réunions d’après-midi, et parce que le destin kafkaïen qui a été réservé à Cantat, ce sens de la tragédie, « atmosphère oppressante et absurde », cette musique, ces sombres héros de la mer, ce ciment sous les plaines, c’est un peu de khat aussi pour les oreilles, la bouteille de coca est presque vide, les tiges presque totalement effeuillées, il est 19 heures, le second gardien arrive prendre son service de nuit, Omar se relève de ses fonctions, quitte la terrasse, Mohamed s’assoit et prend sa suite. Je lui repose la question de la prévalence des mâcheurs de qat dans la société djiboutienne, le chiffre est monté, puisque selon lui, c’est 100% des Djiboutiens…

Et comme il fait maintenant complètement nuit, je rentre à l’intérieur, m’assoit devant mon ordinateur, j’ai la gorge sèche, des petits picotements sur le cuir chevelu, une légère sudation, c’est très agréable, je me demande pourquoi il n’y a pas de cartel du qat, pourquoi en France, personne ne trafique le qat plutôt que le vieux shit de pneu, en termes de propriétés excitatives, c’est quand même tellement supérieur au Red Bull…

khat.jpg

Voici la mignonne molécule de Cathinone (ketoamphetamine), un alacaloïde monoamine !

Si vous voulez en savoir plus, un article, « le khat, plaisir ou addiction », publié sur Agoravox, assez intéressant.

http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/le-khat-plaisir-ou-addiction-44291

Et plutôt rassurant sur les risques encourus.

Cette phrase notamment ; « C’est la drogue des conducteurs de camions qui sous son influence sont capables de rallier Mombasa sur l’océan Indien au Burundi ou à l’est du Congo, d’une seule traite, sauf les douanes, soit trois à quatre jours de conduite ininterrompue ».

J’avoue que je me vois mal m’embarquer maintenant pour une telle odyssée, mais écrire quelques mails et refaire du thé, la tête un peu lévitant, ça oui…

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