Archives pour la catégorie Le chat à Djibouti

La journée de la marmotte

Ça y est, ici comme partout dans le vaste monde musulman, c’est l’Aïd (Aïd-el-Fitr, à ne pas confondre avec l’Aïd el Kebir, que l’on fête cinquante jours plus tard, en égorgeant des moutons). Cette année, l’Aïd se sera fait attendre. Toute la journée de mercredi, la ville bruissait déjà d’une rumeur, la fin du Ramadan pourrait être annoncée le soir même, ceci étant fonction de la taille ou de la position d’un obscur croissant de lune, et l’on pourrait recommencer alors à manger le matin des croissants au beurre. Mercredi soir, vers 20 heures, il y avait du SUSPENSE ; le muezzin allait-il dans le dernier appel à la prière de la journée annoncer la fin du mois sacré, ou bien non ? C’était comme une soirée électorale, où l’attend fiévreusement les résultats. S’il y avait eu des bookmakers à Djibouti, ils auraient pu prendre des paris sur la question, tant celle-ci divisait les fidèles. Moi aussi je me sentais concerné par ce débat, car si le Ramadan s’était arrêté mercredi, jeudi devenait automatiquement un jour férié !…Et en fait de quoi, non, le Ramadan aura bien durée cette année 30 jours, et non 29 comme parfois, si bien que jeudi fut encore une journée d’abstinence, la dernière. Au soir, tous les Djiboutiens sont sortis dans les rues, comme s’ils avaient gagné la coupe du monde, place Rimbaud, on pouvait s’adonner à un bain de foule ; ensuite durant les deux jours qui suivent, les Djiboutiens font la fête, mâchent du qat (qu’il faut réserver à l’avance, tant la consommation explose durant ces deux jours, certaines personnes ne prennent du qat qu’une fois dans l’année, et c’est pour la fête de l’Aïd, il y a une véritable SPECULATION), et mangent des samossas et des dattes. Certains vont jouer au blackjack au casino du Sheraton. Drôle de pays. Dans lequel je reçois des textos du type « Bonsoir Adrien, aïd Moubarack » (hier à 23h59 précises !). Comment y répondre ? Aïd Moubarack à toi aussi, peut-être.

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Ce feuilleton incroyable qui me fait penser à un Jour sans fin, le film hilarant où Bill Murray se réveille tous les matins le jour de la marmotte, et où tout est à refaire ; l’affaire Bettencourt (ou plutôt l’affaire Bettencourt-Meyers-De Maistre-Banier-Woerth-…et maintenant Madoff !). Où j’apprends ce matin que François-Marie va être auditionné sur ses liens avec l’escroquerie monumentale en forme de chaîne de Ponzi, l’affaire Madoff dans laquelle sa patronne Liliane a perdu une trentaine de millions d’Euros (une somme heureusement à peu près équivalente à celle que lui a remboursé le fisc au titre du célèbre bouclier (c’est drôle d’ailleurs, cette rhétorique qui associe les deux champs lexicaux de la protection corporelle et de la finance ; bouclier fiscal, golden parachute. Quelques idées neuves pour aider le gouvernement à surenchérir : la cotte de maille diamantaire, l’airbag offshore, le gilet pare-cotisations-sociales)). Ce matin où j’apprends qu’Eric W. aurait donné dans le favoritisme à propos d’une histoire de casino (non pas la chaîne de supermarchés, mais la martingale perdue). Pendant ce temps-là, le siège de l’UMP est perquisitionné, mais Xavier Bertrand affirme qu’il ne faut pas parler de perquisition, mais de visite de courtoisie.

La journée de la marmotte.

 

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Enfin, cette histoire qui m’énerve. Sauvons Sakineh. Mauvais remake d’Il faut sauver le soldat Ryan, à la sauce nappante de l’humanisme bon teint.

Je vais essayer de m’expliquer clairement. Je ne pense pas nécessaire de préciser en préambule que le triste sort de Sakineh m’afflige.

Mais le problème de notre humanité est qu’il y a, si l’on veut, des Sakineh par milliers, par millions. Des gens dont la vie, ou la mort, est terrible. Je ne vais pas me lancer dans une énumération, mais ces quinze derniers jours, près de 200 civils somaliens sont morts sous les balles ou les coups de couteaux des milices islamistes qui sont sur le point de prendre le contrôle de Mogadiscio, la Somalie, ce pays sans Etat depuis 20 ans. Où il y a encore régulièrement des pendaisons publiques, pour dire le caractère médiéval de certaines pratiques.  

La pluralité, la diversité des tristes destins n’enlève en rien au poids tragique de chacun d’entre eux, et celui de Sakineh mérite, quoi, notre compassion, notre solidarité, notre résistance, si possible.

Ce qui me choque, c’est l’instrumentalisation qui en a été faite, par Bernard-Henri Lévy, comme toujours, dont la mobilisation de la communauté médiatique, telle qu’il l’a orchestré, porte tellement sa signature, qu’on a l’impression, à l’instar du gouvernement, en faillite sur les affaires d’éthique et sur les questions sécuritaires, allumant des contre-feux avec les Roms traités comme des briquettes charcoal avec lesquelles on démarre les barbecues, que BHL, en peine sur l’affaire Botul et en désarroi sur les ventes de son dernier livre, se rachète, sur le dos de la virginité de Polanski d’abord, sur la douleur de Sakineh,, ensuite, une sorte de moralité publique, car évidemment il n’est pas facile de trouver cause moins consensuelle que les pierres que l’on s’apprête à jeter sur le visage, si serein sur les photos, de Sakineh. BHL fait fonds de commerce de la misère humaine, et traite les faits divers comme des billes de verre, que l’on peut échanger contre de plus beaux calots, encore.

Comment cela s’est t-il passé ? Une pétition, lestée du poids de quelques grandes figures de la pensée, Elisabeth Badinter, Kundera, Modiano, Ségolène Royal ( !), parue sur le site de sa revue en ligne, la Règle du jeu. Et autour de cette pierre originelle, monter les fondations de la mobilisation, les bons sentiments à la truelle, le ciment qui dégouline. BHL, membre du conseil de surveillance de Libération, s’arrange d’abord pour que Libé co-publie la pétition, fasse sa une sur l’affaire Sakineh, et lui offre une grande interview de l’avocat de Sakineh, BHL en journaliste ( ?!), posant au conseil iranien de Sakineh des questions aussi désintéressées que « Est-ce que ce type de mobilisation est une bonne chose (réponse : « Oui, bien sûr »), « Vous n’êtes donc pas d’accord avec ceux qui disent qu’il est plus efficace d’agir en coulisse ? » (réponse : « Non »), « Que pensent les autorités iraniennes de ces campagnes ? (réponse : « Elles n’aiment pas ça »), « Que pouvons-nous faire pour aider les femmes iraniennes en lutte contre l’obscurantisme ? » (« Ce que nous faisons là »).

Evidemment, nous dira t-on, quand en jeu est la sauvegarde de la vie d’une personne, parler de conflits d’intérêts ne fait plus sens. Tous les moyens sont bons. D’accord.

Depuis le début de la mobilisation, des « lettres à Sakineh » sont publiées chaque jour dans Elle, Libé, ou la Repubblica, où est toujours associé le nom de La règle du jeu, promo à peu de frais pour la revue du nouveau philosophe.

Ces lettres ressemblent à un exercice de style à la Queneau ; c’en est pathétique, c’est à quelle célébrité saura le mieux émouvoir, trouver les meilleurs mots pour condamner la barbarie, offrir son plus poétique soutien à Sakineh. Les dernières lettres sont signées Dominique Sopo, président de SOS-Racisme, Raphaël, Inès de la Fressange, Rama Yade, ou Hervé Morin.

Raphaël prend une pose à la Marguerite Duras.

Chère Sakineh Vous êtes coupable, forcément coupable dans un pays où aimer est un crime, où sourire est une injure, où le moindre centimètre de peau est  une offense. Vous êtes coupable, dans un  pays où la mort et le martyre sont glorifiés, vous êtes coupable d’être la voix des millions d’iraniens qui veulent vivre dans cette vie-là et pas dans une autre, avant qu’il ne soit trop tard, coupable de ce beau visage, d’avoir montré aux Mollahs la beauté  du diable sous le voile noir des convenances. Chère Sakineh, vous êtes forcément coupable dans un  pays où les preuves sont fabriquées, les  aveux arrachés, les crimes imaginés, où les vrais criminels roulent en voiture de luxe et dorment dans les palais officiels. Sachez que nous sommes des  millions en Europe, à une heure de vos frontières, à penser à vous, qui  êtes coupable de tous ces crimes, à crier notre dégoût de la Vertu qui lapide les amants au petit Matin, coupe la tête des mauvais garçons ou la main des voleurs et que nous entendons crier jusqu’à nous faire entendre de ceux qui vous maltraitent et disposent de votre vie.

Hervé Morin se fait matamore.

Chère Sakineh, Malgré l’immense souffrance qui doit être la vôtre, prisonnière du couloir de la mort, je vous demande de garder espoir. Notre mobilisation ne faiblira pas. Votre destin, c’est aussi le nôtre, celui de l’humanité toute entière qui crie sa colère et sa révolte face une barbarie d’un autre âge. Notre détermination à vous sauver est plus forte que leurs coups de fouet et notre indignation aura raison de votre condamnation. Les droits de l’Homme et la dignité de la femme n’ont pas de frontières. Nous ne vous abandonnerons pas. 

Ces effets de style, cette manière de faire de la prose sur le sort de Sakineh a quelque chose de dégoûtant je trouve. Car le récipiendaire de ces lettres n’est en réalité pas Sakineh, mais bien les lecteurs de Libé, les confères chanteurs, ou politiques, ceux qui les liront (Sakineh ne lit pas le Français), et se diront, il a su trouver les mots justes, vraiment il en parle bien, il a du cœur, votons pour lui.

Que Raphaël, Inès de la Fressange, ou n’importe qui écrive s’ils le souhaitent des lettres à Sakineh, mais alors que ceux-là les mettent sous pli, qu’ils lèchent le timbre, qu’ils les adressent à son avocat, ou qu’ils écrivent à Ahmadinejad, ou qu’ils se rendent en Iran, qu’ils paient de leur personne plutôt que de se payer de mots.

Amnesty International, qui travaille à la libération des prisonniers politiques depuis xxx, et à qui je dois la vie (puisque mes parents se sont rencontrés à la section mulhousienne d’Amnesty, et ont écrit ensemble pour la libération des prisonniers chiliens de Pinochet), use de l’arme épistolaire dans ses campagnes ; inonder les gouvernements autoritaires de lettres pour demander la libération de tel ou tel ; écrire directement dans sa cellule à un prisonnier anonyme de tous, dans sa langue natale, sans savoir toujours si le courrier lui parviendra ; mais lui écrire vraiment, pour lui parler, lui dire que quelque part en France, quelqu’un pense à lui, s’intéresse à son sort, se sent solidaire de son emprisonnement. Ecrire à quelqu’un de réel, et non à une chimère médiatique, une sorte d’icône païenne, ce qu’est malheureusement devenue Sakineh.

BHL instrumentalise ses relations, ses positions dans la presse, son écho médiatique et nous oblige de fait à partager des révoltes qui lui sont propres, et qu’il veut universelles. Il ne laisse pas le choix. Il arguera que c’est pour une bonne cause. Certes. On ne dira pas le contraire. Mais c’est la sienne.  

Hiding the tears in my eyes… ’cause boys don’t cry

Je vous présentais dans un billet il y a quelques semaines un bon copain ici, Junior, sculpteur sur métal hurlant. J’aurais aussi pu dans les temps à venir vous faire le portait d’une autre belle personne (les bons amis sont ici denrées rares !), Sébastien Portail, s’il n’avait été emporté à la mi-août, en vacances en France, par une très vilaine faucheuse. La nouvelle est arrivée il y a une semaine  à Djibouti, et l’heure est à la grande tristesse, tant il est injuste qu’une vie s’arrête à 36 ans, et tant est rageante, scandaleuse, et lacrymale, la perspective de ne plus revoir un ami qui devait revenir début septembre ouvrir sa classe sur les hauteurs d’Arta, une annexe de l’école française Françoise Dolto installée à 45 kilomètres de la capitale, classe unique avec cinq niveaux, du CP au CM2. Sébastien y avait été muté l’an dernier, sur le formulaire de demande de mutation, à remplir depuis la France, il y avait même une case à cocher, pour savoir si l’on accepterait de ne pas être en poste à Djibouti-ville, mais là-bas dans les montagnes, où il fait un peu plus frais, mais où il n’y quasiment aucun bistrot, deux trois bouibouis, pas de ciné ni de patinoire, cela va sans dire, il n’y en a pas non plus à Djibouti, un lieu un peu à la marge, mais Sébastien avait coché la case, et il s’était tellement plu dans cette terre reculée, menant la semaine une vie d’ascèse, préparant ses cours à l’eau minérale, une vie un peu plus débauchée le week-end, où la descente à Djibouti le jeudi vers 20 heures lui faisait apparaître la rue d’Ethiopie comme un petit eldorado, et coïncidait fort logiquement avec la descente de quelques bières éthiopiennes, qu’il avait décidé de rempiler pour une nouvelle année.

Depuis une semaine, les moustaches du chat font des frisouilles salées ; Sébastien était toujours très élégant, dans des chemises cintrées et des pantalons en toile claire, comme un nouveau colon, mais sans l’outrecuidance, et avec tout le respect qui s’imposait, son deuil se porte en blanc. Il avait une barbe poivre et sel de marin, un cheveu souvent hirsute, et de profil, ressemblait beaucoup à Corto Maltese, la pupille voyageuse logée au fond de son œil brillant.

Les souvenirs que je garde ; seize heures en garde à vue partagées avec lui, pour un contrôle d’alcoolémie positif en sortant d’une full moon party, un peu éméchés, mais un tout petit peu (0,81g pour moi, avec la limite fixée à 0,8 !…les Djiboutiens savent être tatillons quand ils ont reçu des consignes pour cela). Le temps avait été long à passer, emmurés dans une petite cellule, où ça ne sentait pas bon, nous avions eu le temps de nous raconter nos vies et plus encore, de fumer des cigarettes, et de manger des glaces que nous apportaient de temps en temps les amis de soirée qui avaient été nos passagers. Quand une obscure autorité judiciaire, procureuse, autorisée, avait donné son accord à notre élargissement, nous étions tombés dans les bras l’un de l’autre, et dans mon jardin, avions découvert une piscine autoportante remplie à la gueule, que d’autres amis avaient achetée et raccordé les tuyaux d’arrosage, dans l’intervalle, pour qu’il y ait quand même une bonne nouvelle à cette journée un peu stressante.

Lorsque Sébastien était parti en voyage en Ethiopie, je lui avais passé commande de ces chaussures en faux cuir à bout pointu, tellement jolies, qu’on trouve pour quelques poignées d’Euros sur les marchés couverts de Dire-Dawa, et qui sont défoncées au bout d’un mois, avec la semelle qui fout le camp, comme si c’était des chaussures aux semelles de vent (Rimbaud). Il m’avait ramené la paire de commande, et en plus, une beaucoup plus jolie et plus résistante choisie par ses soins. Cela pour dire sa générosité, et sa gentillesse. Tinou, comme l’appelait ses collègues auvergnats. Parti et jamais revenu. Un chat qui fumait des cigarettes roulées, du Drum bleu, qui en roulait souvent deux pour t’en offrir une.

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Tout un ramdam

S’il y a bien un reproche qu’on ne puisse pas faire à Djibouti (et dieu sait qu’on peut lui en faire bien d’autres), c’est de verser dans le fondamentalisme religieux. Djibouti est une république d’Islam, et non pas que la grande majorité de ses habitats ne soient pas de fervents et respectables musulmans, mais tout cela se passe dans une grande tranquillité, et une grande tolérance, pour ainsi dire. Ce qui est en train devenir assez rare pour être correctement souligné. La proximité géographique avec des pays comme le Yémen ou la Somalie renforçant encore la cote de Djibouti en la matière. Ainsi, on n’a jamais vu aucune femme ici lapidée pour un adultère, aucun type pendu en public pour avoir lu une revue pornographique, on n’interdit à personne de regarder les matchs de la coupe du monde, et une minorité de Djiboutiens, minorité qui n’a rien de silencieuse ou d’honteuse ne se prive pas de boire de l’alcool. La majorité des femmes sont voilées, mais pas toutes, et j’en ai vu très peu en niqab, et en tout cas il n’a jamais été question d’une loi sur le sujet. Les femmes peuvent conduire des voitures, se couper les cheveux comme elles le souhaitent, et occuper des postes d’importance dans l’administration ou le secteur privé. Certaines communautés nomades, de confession musulmane, distillent aux confins du désert du vin de palme qu’ils ne se gênent pas de siffler, sans pour autant que personne ne les considère comme des infidèles. Bref, sur le plan religieux, Djibouti est à bien des égards exemplaire.

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Le ramadan a commencé ici, comme presque partout dans le monde, mercredi dernier (à l’exception d’un quelconque sultanat dont j’ai oublié le nom, et où il n’a commencé que jeudi, puisque les dignitaires aptes à décréter son jour de lancement prétendaient mardi soir n’avoir pas vu le fameux croissant de lune !…). C’est un mois à part à Djibouti, encore plus qu’ailleurs peut-être, et encore plus cette année, puisqu’il survient durant les mois d’été, qui sont déjà des mois à part ici. A part et à part ne s’annulant pas, on vit actuellement une période doublement à part ; j’estime à environ 80% de la population la part de ceux qui suivent le jeûne. L’activité économique tourne plus qu’au ralenti. Les horaires sont adaptés en la circonstance. Il fait très chaud et les Djiboutiens n’ont pas le droit de boire entre le lever et le coucher du soleil. Ça vous laisse miroiter la quantité d’efforts qu’ils sont prêts à fournir durant la journée, eux qui déjà en temps normal se distinguent par une propension élevée à la paresse. Ou si l’on préfère, question de point de vue, à la contemplation. Dans la communauté des bailleurs de fonds, il est plus répandu de parler de paresse. Voire de flemmardise !… (avis que je ne partage pas nécessairement, cqfd). Le matin, les commerces et les administrations sont ouverts, mais on n’y expédie que les affaires courantes. A partir de midi, les rues se vident petit à petit, et vers quinze heures, il n’y a pas un chat dans les rues brûlantes de la ville, pas même un chat qui fume, vu qu’il fait sa sieste. Vers seize heures, les gens commencent lentement à sortir de chez eux. Mais lentement. Je me souviens du premier jour du Ramadan, évidemment le plus dur pour tout le monde. La veille au soir, le président djiboutien avait fait une déclaration télévisée pour souhaiter à tous un bon Ramadan, et présenté à son peuple les voeux de solidarité et d’amitié reçus des scheiks émiratis, et saoudiens…Je me souviens de mon gardien, étendu sur un matelas toute l’après-midi, complètement assoiffé, m’affirmant qu’il était incapable de faire le moindre geste. Je me souviens d’avoir vu les quelques personnes obligées de se déplacer pour une raison X ou Y, marcher sous le soleil, à pas très mesurés, courber l’échine, protégées sous des espèces de foulards noués sur la tête. Mon épicier, d’ordinaire si loquace, si habile à essayer de me subtiliser quelques centaines de francs en me rendant la monnaie, me parler les traits tirés, la voix rauque et la gorge sèche. Il y a quelque chose d’attendrissant à voir ces Djiboutiens se défoncer pour une cause mystique, offrir cette débauche d’énergie, souffrir en silence, eux d’habitude si enclins à se languir des après-midi durant assis sur un morceau de toile de jute, une botte de qat à droite, une bouteille de coca glacée à gauche, et un paquet de sèches pas loin ; il y a quelque chose de très humain, dans la manière de faire ainsi le Ramadan, à la fois comme une « performance individuelle », et aussi comme une sorte de démonstration de force d’un collectif, mais une force pleine d’humilité. La rupture de jeûne intervient vers 18h30. Le premier jour, mercredi soir, j’ai vu le soulagement de mon gardien au moment où les premiers accents de la voix du muezzin ont retenti du minaret pas très loin, une grande lampée dans le gosier, une datte. L’arrivée d’un marathon. Evidemment, il n’y a personne pour décerner de médailles. Evidemment aussi, plus les jours passent, et plus cela devient facile ; le pli est pris. Question d’entraînement, aussi.

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Quant à moi. Un peu par défi, un peu par solidarité, et puis aussi pour prendre ma part à cette aventure djiboutienne, j’ai commencé le Ramadan avec eux. Présageant que mon penchant tabagique et caféiné allait être le plus dur à combler durant la première journée de jeûne. Et annonçant à mes collègues que je romprai celui-ci avec une tasse de petit noir et une blonde, quand il est d’usage que le « foutour », c’est le nom (ou en tout cas la phonétique) du petit cérémonial, débute par un verre d’eau plate et une datte. Et bien, miracle physiologique, à 6 heures et demi, à la nuit tombée mercredi, après douze heures de disette, mes vices avaient disparu, et je n’avais envie de rien d’autre que d’une petite datte et d’un verre d’eau. Le café clope fut différé d’un quart d’heure.

En vérité, je ne présageais pas que le Ramadan fut si dur. Il est particulièrement dur de ne rien avaler le matin au réveil, pas le moindre liquide, et assez difficile de lancer la machine. Il est ensuite assez compliqué, quand la faim et la soif commencent à tirailler sérieusement, de ne rien se mettre sous la dent en rentrant du bureau à quatorze heures, on ne sait alors plus trop quoi faire de ses mains, ni de son esprit, on aimerait bien allumer une cigarette au passage, mais le mieux est d’aller faire la sieste, évidemment le sommeil ne vient pas, on attrape un livre au vol, sur lequel la concentration se dissipe comme un brouillard après la pluie. Bref. On attend bigrement que le temps passe. Les dix minutes qui précèdent l’appel à la prière libérateur sont par contre divines, comme elles se doivent d’être. On n’a cela dit pas souvent l’occasion dans la vie de tous les jours d’aller contre ses besoins corporels, de se résister à soi-même. Philippe Djian. « Il m’arrive parfois de ne pas céder à mes envies, cela me donne l’impression d’être un homme libre ». Dans le contexte de la citation, il parlait d’une jolie fille qui l’aguichait je crois, mais c’est un peu ça : un sentiment de liberté.

Pour l’instant, j’ai suivi le jeûne quatre jours sur six, ce qui, pour un non musulman, et même un athée intégriste ! demeure une stat correcte. J’ai fait un break samedi, parce que je commençais à être passablement irrité par cette sensation de faim rampante, et que j’avais un peu trop fêté la veille au soir. Aujourd’hui également, je me suis nourri (de pâtes à la crème et à la sauce basilic) et ai bu (de l’eau pétillante des sources éthiopienne), afin de pouvoir, le cœur léger et le corps vif aller me promener dans les rues de la ville aux heures les plus chaudes, armé de mon petit appareil numérique (pour vous offrir ces jolies images) et de mon gros appareil photo argentique (pour être crédible dans le rôle du photographe de presse).

Car en effet, il n’est pas évident à Djibouti-ville de prendre des photos. Ainsi, cette après-midi, par exemple, un gamin m’a tiré dans le cou avec un petit pistolet à bille, une femme a masqué mon objectif en le recouvrant de son foulard, j’ai créé une sorte d’esclandre dans un quartier entre les « pro-photos », et les « anti », et je m’en suis sorti en me délestant d’une pièce de 500 francs. On m’a menacé de me prendre mon appareil si je prenais une photo. Bref, avant de s’engager dans une séance de photos en plein air, il faut s’armer de patience, être prêt à la frustration devant tous les beaux tableaux échappés, et à la négociation devant la possibilité d’une situation un peu dégénérée. Ma ligne de défense ; prétendre que je réalise un reportage photo pour la magazine culturel Djib’Out, pour lequel j’ai cela dit réellement écrit un article, voir le post sur mon pote sculpteur Junior (c’est son vrai nom).

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Seize heures, donc, dans les rues assez calmes. Place du marché. L’heure n’est pas à la transe commerciale. Chacun économise ses forces. Vers 17 heures, les pastèques commencent à sortir sur les étals. Elles sont tranchées, gorgées d’eau, elles font envie. Les femmes commencent à composer leurs petits paquets de qat qu’elles vendront (car on mastiquera la nuit venue), on chasse les mouches des différents stands avec de grands plumeaux. Je me promène dans les rues des quartiers (c’est comme ça qu’on nomme tout ce qui  n’est pas le Héron, c’est-à-dire l’îlot résidentiel des expatriés, et le centre-ville, c’est-à-dire la rue d’Ethiopie avec ses bars à fille). Il y a de tout : des chèvres, des ânes, des enfants (exonérés de jeûne) qui jouent à la corde à sauter, des types qui dorment (beaucoup) sur des matelas jetés sur le trottoir. Plus l’heure tourne, et plus la confiance revient, plus l’agitation croît. On prépare des sortes de potions (magiques, mais surtout vitaminées), à base d’orange, des petits sachets de poudre d’orange lyophilisée qu’on mélange à de l’eau. On sort les samossas. Moi, je continue de me promener, de mosquées en mosquées, j’achète quelques débardeurs blancs dont je fais ici une consommation frénétique, les vendeurs ne sont pas trop durs à la négociation à cette heure du jour. Et puis la lumière décline, ce soir je finis dans le petit bar que j’adore, le Casanova, le seul vrai bon bar de Djibouti, qui n’est pas absurdement climatisé ni saturé le soir de militaires ou d’éthiopiennes (même s’il y a quelques représentants des deux engeances), et où on peut boire tranquillement et pour pas cher une bière en mangeant une brochette et en écoutant du rock. C’est aussi un peu le repaire de nombre d’assoiffés djiboutiens, le genre pilier de bar, brèves de comptoir, ceux qui refont le monde, tard, et n’ont pas l’air d’avoir ni femme ni boulot sérieux. Eh bien, j’arrive là ce soir sur les coups de six heures et demi au Casanova, l’appel à la prière a déjà retenti, on l’entend et on le voit sur le petit poste de télé logé dans le coin d’un mur, un peu comme un écran de contrôle, et sur lequel on tentait désespérément d’y voir quelque chose les soirs de matchs, durant la coupe du monde. Ils sont une dizaine sur les tables à l’entrée, parmi lesquelles nombre de ceux qu’on retrouvera plus tard dans la nuit une bière à l’oreille et une clope au bec, à rompre le jeûne ensemble, en ayant quand même l’air d’avoir souffert, d’en avoir bavé, cette journée était particulièrement chaude, dans les 45°C au plus fort de l’après-midi. Ils ont aussi l’air étrangement sages ; c’est un drôle de panorama ; un peu comme si on voyait Serge Gainsbourg se voir donner la communion chrétienne. On m’offre des samossas et un verre de thé au lait, on me demande si je fais le Ramadan, et je réponds oui, pour les autres jours, et aussi parce que ça fait deux heures que je promène sous le cagnard et que je n’ai rien avalé, et que je crève vraiment de soif. On me félicite. C’est un moment de complicité et de paix. Le Ramadan à Djibouti n’a vraiment rien à voir avec notre carême, cette escroquerie !… Hommage aux Musulmans de France, qui en plus de courir le risque croissant de se voir déchus un jour de leur nationalité française, se tapent le jeûne jusqu’à dix heures du soir !…Respect.

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Justiño Junior : métal hurlant

Le portrait que j’ai écrit d’un de mes meilleurs copains à Djibouti, et qui a été publié ce mois-ci dans Djib’Out, magazine culturel ici (un peu l’équivalent des Inrocks) (mais en différent)!

Arrivé il y a 18 mois à Djibouti, l’artiste dévoile ses œuvres hétéroclites, assemblages de pièces de métal récupérées, dans une exposition au Centre Culturel Français intitulée « Mix incontrôlable ». Portait. 

S’il était un personnage de la littérature, il pourrait être Mangeclous, le héros du roman éponyme d’Albert Cohen, épicurien insatiable et libertaire, et qui, indifférent aux codes sociaux, se racle les dents avec des clous. Manière de signifier son appétit pour le métal !…  Mais il est un personnage bien vivant, et il n’est pas nécessaire de le rebaptiser, puisque dans la vie réelle, il porte déjà un nom de personnage de conte, de lutin coquin, Justiño Junior, ce qui est assez raccord avec son sourire espiègle et ses cheveux tressés qui lui tombent sur les épaules. Aussi Junior ne mange pas les clous – pas plus que les boulons, les plaques de tôle, ou les plaquettes de freins usagées ; mais il s’en sert pour nourrir son art, un art de la création et de la récupération, du recyclage et de l’assemblage, un art brut : sculpteur de métal, c’est ainsi qu’il accepte de se présenter, et c’est un drôle de métier. 

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Le parcours d’artiste de Junior démarre dans les forêts tropicales du Mozambique, ce pays de l’Afrique de l’Est dont il est natif. A 20 ans, bardé d’un diplôme de technicien agronome, il se fait embaucher par une ONG pour un projet de valorisation de la ressource sylvicole, qui associe (déjà !) une composante environnementale – un arbre replanté pour chaque arbre coupé, avec une composante économique : travaux de menuiserie, fabrication de petit mobilier et d’objets d’artisanat. Au contact de professionnels expérimentés, il se forme rapidement au maniement des outils de l’ébéniste ; ciseau à bois, rabot, etc. C’est à ce moment là qu’il se lance, en marge de son activité professionnelle, dans ses premières créations, en bois sculpté ; petites statuettes tribales, chaises, etc. Des pièces qui s’inspirent de l’artisanat mozambicain, et qu’on peut retrouver sur les marchés de Beira ou de Maputo. C’est à cette époque aussi qu’il rencontre Maud, une pièce de collection, française en stage au Mozambique, dont il tombe amoureux, et la réciproque est vraie. Alors quand se termine le contrat de Maud, et qu’elle doit quitter le pays, Junior fait ses bagages également ; direction la France pour un mois et demi de vacances, premier séjour européen pour Junior, puis Djibouti, où Maud vient d’être affectée à l’Alliance Française. Retour en Afrique. Mais sans passer par la case départ ; voici Junior immergé dans un pays qu’il ne connaît pas, une langue qu’il ne connaît pas (sauf « Bonjour » et « Je t’aime », se rappelle t-il en riant), sans amis, ni travail ; avec pour tout réconfort, une amoureuse, et pour tout bagages, ses talents de sculpteur. Rien dans les mains, rien dans les poches, comme disait Sartre. Sinon dans les mains, le don de façonner la matière inerte jusqu’à lui redonner vie. « Mais à Djibouti, la ressource en bois est trop rare et trop précieuse pour qu’on la destine à l’art. Et de toute façon, le bois disponible (acacia, prosopis) est trop fragile, cassant, et ne se prête pas à la sculpture », témoigne Junior. 

Alors les premiers mois sont difficiles. Junior cherche à se faire embaucher, mais « sans la maîtrise du français, c’était difficile », comme il le raconte. Alors il s’inscrit aux cours de l’Alliance française, et le reste du temps, arpente la ville, découvre les faubourgs de Djibouti. Pour Junior, c’est la période de soudure, comme on le dit dans les économies agricoles africaines, pour qualifier les quelques mois qui séparent la fin d’une récolte, du démarrage de la récolte suivante. Une période délicate, où le prix des céréales a tendance à monter en flèche. Période de soudure : jusqu’à ce que la réalité rattrape les mots… 

Car un matin, en effet, il s’arrête justement devant la devanture d’un atelier de soudure, près de l’avenue 13 ; le patron l’invite à rentrer, entre eux, le courant passe. Celui-ci propose de lui enseigner les rudiments de son métier, en échange, Junior met sa créativité à contribution. Ensemble, ils choisissent les fers à béton, les tordent, les plient, les soumettent, les soudent entre eux, jusqu’à composer une belle et étrange sculpture, la première œuvre de la période djiboutienne de Junior, une figurine destinée au port d’un cendrier, dont la coupelle est composée par une demi noix de coco renversée. La semaine suivante, Junior retourne dans cet atelier, cette fois pour composer une lampe de salon, à partir de quatre tôles de métal assemblées en parallélépipède, et percées de très subtiles fentes évoquant les signes d’un alphabet perdu, dans lesquelles se répand la lumière, lorsque l’ampoule s’illumine. Il entrepose ces pièces, ses « petites œuvres » comme il les appelle affectueusement, dans le salon de l’appartement qu’il partage avec Maud, aux 32-logements. Et décroche enfin un emploi, responsable de vente dans la pépinière GEMKO. Retour à ses premières amours ; l’horticulture et associés. Quelques mois passent ; un soir, un couple d’amis invités à dîner s’extasient devant les deux créations de Junior qui décorent le salon, et le persuadent qu’il tient là un filon ; qu’il y a un sillon à tracer. Qu’il y a à Djibouti une place pour les artistes hors des sentiers battus, pour ceux qui savent marcher hors des clous, hors des passages balisés de l’art, pour peu qu’ils le fassent avec talent. Alors son contrat de six mois achevé, Junior se décide à reprendre les armes, à envoyer le feu. Mais il veut avoir un espace en propre, et son matériel à lui. Il achète d’occasion un poste soudure et une meule pour la découpe, et installe un petit « atelier clandestin » dans le garage de son logement : sa grotte de Lascaux, son repaire – c’est là qu’il laissera la marque de sa création. Reste à trouver la matière première, et là tout peut faire office, à condition que ce soit en métal, et soit considéré comme un rebut par la société de consommation. Junior commence à écumer les antres des ferrailleurs, les dépôts des garagistes…et bien sûr la grande décharge à ciel ouvert de la Douda. « La première fois que j’y suis allé, raconte Junior, j’y ai vu un Everest de métal. Ça m’a donné beaucoup de courage ! ». Il tisse ses réseaux de fournisseurs, qui l’approvisionnent en vieilles carlingues, en tiges de fer, en tout et n’importe quoi, en fait !…Ensuite, il faut laver chacune des pièces, les débarrasser de la graisse et de l’huile de vidange qui les maculent, au moyen de sable et de tissus. Mais alors, une fois ces opérations accomplies, dans la semi-obscurité de son atelier, dans la chaleur étouffante d’un espace clos sans climatiseur ni ventilation où l’on soude à 300°C, dans la moiteur du petit jour (« J’aime travailler de bonne heure », dit Junior, avec son accent qui laisse entendre ; j’aime travailler le bonheur !) et l’ardeur de la création, la magie opère. Junior assemble les pièces les unes aux autres, en raccourcit certaines, en tord d’autres, jusqu’à composer des œuvres qui tiennent debout, au propre et au figuré, cohérentes, presque toujours figuratives (représentation d’un moulin, d’un joueur de guitare, d’un « bonhomme », comme dit Junior), parfois fonctionnelles, comme cette incroyable table basse, faite de bric et de broc, au parfum d’anarchie métallo, mais rendue sage en transparence par la plaque de verre posée sur le métal, faisant office de plateau et lui conférant son homogénéité.

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C’est un travail éprouvant, physiquement et psychiquement. « Souvent je passe des nuits blanches, lorsque je travaille le soir. Il y a la lumière très forte que dégage le métal quand on le travaille, et le bruit aussi ; cela me reste dans la tête », raconte Junior, qui ne se départit pas de ses lunettes de protection lorsqu’il est dans son atelier. 

Le travail d’artiste de Junior reproduit les principes du Récup’art, ce mouvement artistique qui fut théorisé en manifeste par Ambroise Monod, le fils du naturaliste Théodore Monod, et qui proclame : «  redonner à l’objet jeté l’occasion de reprendre place dans l’univers visuel, selon une finalité nouvelle ou comme une forme présente sans utilité aucune ». 

C’est dans cette veine que s’inscrivent les créations de Junior, à refaire passer une sorte de fluide vital dans les veines du métal, le mettant en scène, l’animant, tel un chorégraphe de l’ère industrielle. Les pièces avaient perdu leur fonction première, elles en gagnent une seconde, mais pas secondaire, et en même temps un supplément d’âme. Car c’est bien d’humanité dont déborde chacune des créations de Junior, et on ressent, sans vraiment savoir ni pourquoi ni comment, qu’il y a derrière chaque trouvaille, chaque puzzle de métal, un amour de la vie, dont il n’y aurait pas de raison que le métal, sous prétexte qu’il ne respire ni que son cœur bat, soit exclu. A l’instar de Picasso qui, refaisant l’agencement d’une selle de bicyclette et un guidon, fait une tête de taureau. Tel un médecin réanimateur, sans bouche à bouche ni défibrillateur, mais avec un fer à souder et une électrode : redonner vie. Réchauffer la froideur du métal. Ressusciter. Loin de tout messianisme, ses œuvres n’en portent pas moins un message de réconciliation entre l’homme et la technique, ou entre l’homme et la nature, loin, très loin, des gaspillages de la grande consommation, ou des nuisances causées par les pollutions industrielles. 

« J’essaie de transmettre des messages d’amitié dans mes œuvres. Je joue beaucoup sur le souvenir, sur la mémoire culturelle ; chacun est libre d’interpréter mes créations à sa manière, en fonction de son histoire personnelle », explique Junior. 

De Djibouti, il dit avoir puisé une grande partie de son inspiration, tiré une grande force dans la majesté des paysages, des étendues désertiques et rocailleuses, des décors qu’il n’avait jamais rencontrés auparavant. Et également la foi des déracinés, de ces gens qui ont quitté leur pays, et veulent à tout prix faire quelque chose d’utile (ou de beau) là où ils ont atterri. Depuis ses débuts en septembre 2009, ce sont près de 60 œuvres qui sont nées des mains baladeuses (et bricoleuses !) de Junior, dont 35 sont exposées au Centre Culturel. 

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Aujourd’hui c’est vendredi…

…et je voudrais bien qu’on m’aime. Oh, Gaby.

Cette année encore, la journée du 30 juillet a prouvé qu’elle n’était pas une journée comme les autres !… A cette époque de l’année où les natifs du Lion premier décan fêtent leur anniversaire, un vent de liberté a semblé souffler sur le monde, et les nouvelles qui sont arrivées d’un peu partout n’étaient que de jolies et poétiques nouvelles.

30 juillet 2010, liberté acte 1 : le Conseil constitutionnel décrète l’inconstitutionnalité des garde-à-vue de droit commun (merci Jean-Louis pour ce joli cadeau…), et donne onze mois au gouvernement pour revoir sa copie, une nouvelle qui réjouira à coup sûr mon petit frère, coordinateur action chez Greenpeace France, et de par là familier de la chose ! (d’ailleurs, actuellement en transit sur les routes sud-américaines, lien vers son blog à droite).

30 juillet 2010, liberté acte 2 ; les enfants de Gaza battent le record du monde de lâchers de cerfs-volants, plus de 5000, malheureusement non homologué par les huissiers du Guinness n’ayant pas eu les autorisations d’entrée sur le territoire, mais c’est pas grave, car la photo est jolie.

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30 juillet 2010, liberté acte 3 ; on exhume d’un grenier une photo de J.D. Salinger, l’auteur mort l’an dernier de l’Attrape-Cœur, et sans doute l’un des écrivains américains les plus libres du siècle passé, qui passa toute sa vie, après avoir écrit ce chef d’œuvre et deux ou trois autres petits recueils de nouvelles, à cultiver sa liberté loin, très loin, de l’agitation du petit monde éditorial de la côte Est, des flashs des photographes de presse, et surtout des sollicitations de ses lecteurs, si bien qu’on ne sait presque rien des cinquante dernières années de sa vie, sinon qu’il aimait bien pêcher la truite. Cette photo publiée est donc un petit cadeau à tous les gens qui ont aimé l’implacable liberté de Holden Caulfield, le petit môme de 10 ans, héros de l’Attrape-Cœur, et qui fugue à travers les rues du New York à la Noël, se promenant dans Central Park en se demandant où s’en vont les canards qui voguent sur ses petits étangs l’été, lorsque la glace vient.

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A Djibouti, le vent de liberté qui a soufflé ce 30 juillet était un vent de sable et de poussière qu’on appelle le khamsin ; il portait aussi le sel de la mer, et les complaintes des nomades du désert. Un cabri cuit au four y a perdu sa liberté, de même que quelques gambas préparées (divinement) (par Maude) en salade avec de l’avocat et des mangues,  moi j’y ai trouvé celle de me peindre les ongles avec du verni rouge, pour rigoler, et de saliver quelques bottes de qat. Une belle journée de liberté !

 

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De la difficulté de boire du vin rouge à Djibouti

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Là je bois un verre de vin rouge, mais beaucoup trop cuit, c’est un vin cuit, mais qui est pas censé l’être, vu que c’est du merlot. Le problème des vins rouge, ici, c’est que les caisses qui les contiennent restent durant des semaines en dédouanement entreposées dans des containers non réfrigérés dans des grands parkings horribles à côté de la zone franche du port, le genre d’endroit où il fait environ 60°C dix heures par jour, et il est pas question de donner la température à l’ombre, vu qu’il n’y en a pas. Ça se trouve, il y aurait des caméras embarquées, on verrait le vin bouillir à gros bouillon dans les bouteilles, parfois même le bouchon de liège sort de lui-même du goulot, enfin c’est incroyable, Djibouti est le premier endroit où je place mes bouteilles de vin rouge au frigo, alors que je suis un puriste, mais ça n’empêche, il est quand même pas très bon à boire – mais il saoule. Mais j’écrivais pas pour parler de l’ivresse du vin rouge, mais plutôt du vertige qui m’a saisi ce matin en faisant un petit tour d’actualité en arrivant au bureau, la revue de presse des temps modernes activité à laquelle s’adonne je pense 80% des travailleurs de bureau au XXIème siècle. C’est réalisé sans trucage, voici cinq infos lues à la suite et à la louche. On a l’impression d’être dans un manège de foire, ou dans un train fantôme, et de partout, à tout moment peuvent surgir des choses étonnantes.
C’est parti.

1. L’avocat de l’étudiante Zoé Renault, David Koubbi, annonce avoir envoyé le 17 mai une lettre recommandée au PDG de Renault, Carlos Ghosn, lui demandant de tout simplement renoncer à l’utilisation du prénom « Zoé » pour sa future voiture électrique qui arrivera en 2012.
Zoé Renault redoute en effet les railleries et les blagues qui pourraient être faites à l’égard de son prénom.
(…) Un porte-parole de Renault a répondu : « Les appellations de noms de voitures sont déterminées par des comités d’appellations. Des prénoms utilisés dans d’autres domaines que l’automobile, il y en a pléthore », a-t-il ajouté. « +Zoé+ n’est pas sorti comme ça d’un chapeau. Pour nous, c’est un véhicule qui a des valeurs positives, une image positive. Le Z et le E de +Zoé+ (font référence) à zéro émission ».

2. BP ne parvient pas à venir à bout de la pire marée noire de l’histoire des Etats-Unis. Le groupe pétrolier essaye donc toutes les solutions possibles et va tenter d’injecter du ciment dans le puits de pétrole qui fuit depuis plus d’un mois dans le golfe du Mexique. Le groupe pétrolier britannique a affirmé mardi qu’il lancerait dans les « prochains jours » l’opération consistant à injecter de la boue dans le puits afin d’en réduire la pression, puis à le boucher avec du ciment. Si le résultat s’avère concluant, l’entreprise tentera de boucher la fuite mercredi.

3. La ville de Thonon-les-Bains, en Haute-Savoie, a reçu un don de 700.000 euros de l’un de ses résidents, un cheikh proche de la famille royale des Emirats arabes unis, a-t-on appris mardi auprès de la mairie. Selon l’élu, le cheikh a décidé de financer le parc de la ville, situé au bord du lac Léman, en affirmant avoir été «impressionné» par ce parc de quatre hectares et demi et «séduit par les arbres et la nature».«C’est une tradition pour les familles du Golfe de faire un don quand elles se sentent bien dans une ville», a ajouté M. Denais qui fera voter l’acceptation du chèque lors du conseil municipal de mercredi.

4. Le ministre polonais de l’Intérieur Jerzy Miller a accusé mardi les castors d’avoir contribué aux inondations qui affectent la Pologne et qui y ont déjà provoqué la mort de 15 personnes. «Le plus grand ennemi des digues, c’est un animal qui s’appelle le castor. Les castors vivent partout le long des digues de la Vistule et contribuent largement à leur détérioration», a déclaré M. Miller lors d’une conférence de presse. Selon les services de protection de la nature, quelque 50.000 castors vivent en Pologne où ils sont partiellement protégés.

5. Dix hommes armés ont abattu quatorze personnes, pour la plupart des orfèvres, mardi sur un marché de Bagdad, a-t-on appris de source proche du ministère irakien de l’Intérieur. L’attaque s’est déroulée dans le quartier de Bayaa, une zone sévèrement surveillée par les forces de sécurité, a-t-on ajouté.

Ce ne sont pas des infos puisées dans les insolites Yahoo !, dans un quelconque bêtisier, un florilège des dépêches les plus croustillantes de l’année, mais c’est le lot commun d’une journée normale, l’actualité du monde un 25 mai de l’année 2010.
Ce qui est très étonnant, c’est que toutes ces informations sont comme l’air du temps que l’on aurait saponifié pour en extraire leur huile essentielle ou du savon, qu’il y a presque tout ici. Où l’on vogue entre ultra-modernité et archaïsme médiéval, et où la nature nous dépasse en même temps que nous la maltraitons, enfin un monde où l’homme, à force de vouloir exercer son contrôle sur tout finit par exercer une pression trop forte sur le monde qui l’entoure, et son environnement, qui lui glisse dans les mains, comme si l’on essayait d’écraser dans sa pogne une savonnette.
Et ça c’est nouveau. A mon avis, si l’on doit dater cela, c’est aux environs du tournant des années 2000. Avant, il y avait eu déjà des précédents, des catastrophes, Tchernobyl, Bhopal, mais on y comprenait quelque chose, on savait qu’il y avait un réacteur qui avait explosé et fissuré les murs de son sarcophage, ou une réaction chimique incontrôlée. Quand il y avait une marée noire, on distribuait des gants en latex aux gens pour qu’ils récupèrent les galettes sur les plages. Ici, qui comprend vraiment ce qui s’est passé, et ce qui se passe encore, avec ce puits « off-shore » (existe-t-il seulement un mot français) qui déverse son brut à 1500 mètres de profondeur, là où même un type de la trempe d’Umberto Pellizari ou de Jean-Marc Barr n’est jamais descendu, et dans lequel on essaie d’injecter de la boue ? Avant, les gens qui étaient riches avaient réussi dans les affaires, ou étaient des aristocrates héritiers de Philippe-le-Bel, mais il n’y avait pas de cheik dubaïote pour financer les espaces verts d’une petite ville de Haute-Savoie… Les castors étaient surtout dans les dessins animés, et les gens des services de marketing donnaient pas des noms de gens à leur voiture (j’aime bien la tentative d’explication du directeur de la communication, le Z et le E aux extrémités de Zoé pour zéro émission, mais alors pourquoi n’appellerait-il pas sa bagnole zèbre, ou zéolite, ou Zambie (peut-être parce que le PIB (sans parler de l’IDH) de ce pays est trop mauvais et que ça donnerait une mauvaise image de marque de Renault). Enfin, dans la dernière, on en revient aux fondamentaux, à la barbarie, à l’intemporel, à la violence sans nom, et c’est comme un retour à la réalité, brutal, absurde « pour la plupart des orfèvres », mais un retour à la réalité du monde quand même – car tout le reste, leurs conneries de baptiser d’un prénom d’hôtesse d’accueil une voiture, les dons de ces gens qui ont fait fortune dans ces puits de pétrole qui explosent dans les marécages de Louisiane, les bayous, (y a-t-il un plus beau nom ?), c’est de la fiction de Série B.
Mon vin rouge, aussi, il tache, mais c’est la vie qu’on peut sentir sous les doigts (et les papilles).
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Rouki et Rilke

Hier soir, il s’est passé deux évènements d’une inégale ampleur, mais d’une égale tristesse : la descente en troisième division du Racing Club de Strasbourg, pour la première fois de son histoire et la mort de Rouki, le dernier petit chat qui était venu grossir les rangs de ma petite ménagerie, il y a une dizaine de jours, du haut de ses dix jours, de son poil tout effiloché, et des petites pattes épaisses comme des piques à brochette. Depuis dix jours, nous essayions de le faire vivre avec Julie, qui habite avec moi, en le nourrissant de crème chantilly (idéal pour la croissance, des laitages et des lipides, facile à mâcher même pour un chaton prématuré), ou de la sauce gluante contenue dans les boîtes de conserve renfermant des boules pour chat, et nous étions sur le point d’y parvenir ; il vivra !, avec doctement déclaré Julie le matin même, devant son regain de vitalité et son rythme de croissance chinois (10% de PIB depuis 10 ans).  Quand il nous était arrivé, il avait le pelage roux, il tenait difficilement debout ; souvent, sous le poids de son corps, il s’affaissait sur lui-même, les quatre fers en l’air, comme Bambi sur le lac gelé, si je me rappelle. Il partageait mon lit, me réveillait vers cinq heures du matin, à partir de mordillements et de frottages enfantins, il était l’un des seuls chats baptisés (de confession aphasique), il s’appelait Rouki, le nom était arrivé en même temps que lui, et l’un des meilleurs éléments de la félino-thérapie, quand il ronronnait sur vos genoux. Hier soir, il s’est aventuré un peu plus loin que d’habitude, sur la terrasse de plein pied, et il a été happé par un gros matou noir AFFREUX, qui rode de temps en temps par ici, et que je chasse toujours à coups de pierre, Intifada justifiée par deux homicides déjà perpétrés précédemment par lui sur deux nouveau-nés de la race des chats, pas en mesure de se défendre. Je sortais acheter du jus de tomate à l’épicerie de nuit lorsque le drame a eu lieu ; j’en ai été le témoin impuissant et incertain, mais les témoignages recueillis ensuite auprès des gardiens, et l’absence de Rouki depuis, corroborent la version suivante des faits ; le matou-maton attrapant Rouki dans sa gueule, s’enfuyant lâchement en tenant sa proie par la peau du cou, poursuivi avec hardiesse par la mère de trois autres petits chatons, s’étant découverte en ces circonstances tragiques protectrice de Rouki, instinct maternel et condamnation spontanée de délires cannibaliques pour le moins déplacés ; poursuite vaine, Rouki est ce soir bien mort, et un contrat plane sur la tête du chat criminel. Ne pouvant condamner le chat à des travaux d’intérêts généraux (tige), ni à dix ans de réclusion avec peine de sûreté, je pense que la peine de mort par contumace est la meilleure façon de rendre la justice. Autre dégât collatéral de ce triste incident ; avec le jus de tomates, il a bien fallu préparer plusieurs tournées de bloody mary pour noyer ma peine de cœur.

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Photo prise dans le salon la veille de sa mort.

Quant au Racing, à la différence de Rouki, il n’a sans doute que ce qu’il mérite ! Au moins entre-t-il dans le champ de cette chanson de Miossec que j’aime bien, évoluer en troisième division ! ( Comment t’as trouvé la  finale / Qu’en penses-tu dis-le moi/ Même si je ne suis qu’un bon  cheval  / Ou un gros bourrin, tu as le choix / Un arrière droit assez brutal  / Evoluant en D3 / Qui sent la bière et l’ animal / Les tacles et la mauvaise foi…)

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Ce matin, j’ai claqué cinq mille francs (vingt euros à peu près, mais avec l’Euro se cassant la gueule au rythme endiablé du sirtaki, plutôt vingt deux ou vingt trois euros, en fait) pour acheter de la presse ; notamment, Jeune Afrique, où cette semaine Ismaïl Omar Guelleh, de son nom de scène, est en couverture, et à travers lui Djibouti – dans le mesure où il en est le président. Vous pouvez lire cette interview en achetant Jeune Afrique (ce que je vous conseille).

Mais j’ai aussi acheté le Monde et le Canard enchaîné, où deux articles que j’ai lus cet après-midi se font écho, en cela qu’ils illustrent ce en quoi l’homme est en train de perdre la main sur le monde, au bénéfice de l’intelligence artificielle, ou plus généralement, des progrès de la science, mais il ne s’agit pas là de la découverte d’un vaccin, ou de technologies moins polluantes, la science progresse aujourd’hui dans bien des directions, et le plus souvent en direction d’une régression linéaire de l’humanité…d’une descente en rappel, jusqu’au fond du précipice.

L’article du Canard traite de ces nouveaux logiciels boursicoteurs « qui spéculent à la vitesse de la lumière », on les appelle les High Frequency Trading (HFT), où « il s’agit de passer des ordres d’achat et de vente dan un laps de temps qui se compte en microsecondes, en jouant sur les écarts infimes de la cote de certaines valeurs d’une place financière à l’autre ». Une pratique qui aurait généré en 2008 21 milliards de dollars de bénéfice pour le secteur financier américain. Ce qui est à la fois amusant, et complètement dingue, c’est que les opérateurs boursiers cherchent de plus en plus à acquérir des bureaux à toute proximité des banques, pour gagner l’infime fraction de seconde que met l’ordre à parcourir les fils électriques. Aussi, quand on en vient à mesurer le temps en millionième de seconde, on s’éloigne un peu des recommandations de Rainer Maria Rilke, le poète autrichien, qui écrit dans ses Lettres à un jeune poète : « Laissez à vos jugements leur évolution propre, silencieuse, sereine ; comme tout progrès, elle doit venir du fond de votre être et rien ne peut ni la presser, ni la hâter. Tout est là : porter à terme et enfanter. Il vous faut laisser chaque impression, chaque germe de sentiment s’accomplir en vous, dans l’obscur, l’indicible, l’inconscient, le domaine inaccessible à votre propre intelligence et attendre avec une humilité et une patience profondes l’heure de la naissance d’une nouvelle clarté ; (…) mûrir comme l’arbre qui ne presse pas sa sève et affronte tranquillement les tourmentes printanières sans craindre qu’ensuite un été puisse ne pas venir. Il ne vient que pour les patients qui, sans souci, attendent aussi tranquilles et ouverts que s’ils avaient l’éternité devant eux ».

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Je ne sais pas ce qui vient pour les traders du HFT, sinon des valises des billets, mais je ne vois personnellement pas le soleil pointer derrière ces pratiques de l’Homme pressé, ou alors le soleil de midi à Djibouti, celui qui détruit toute forme de vie (sauf à être un chameau ou une pierre).

L’article du Monde est consacré à un nouveau système dans les téléphones portables capables de cerner l’âge, le sexe, les goûts d’un utilisateur. Le directeur technique de l’entreprise qui entend commercialiser ce petit bijou prononce des phrases du genre ; « Nous avons réussi à créer une plate-forme agnostique, c’est-à-dire capable de digérer n’importe quel type d’information ; on peut bien sûr pister les téléphones grâce aux relais télécoms, mais ce n’est pas toujours assez précis ». J’aime bien dans cette dernière phrase l’usage qui est fait du mot « bien sûr ». Encore : « Notre système calcule l’âge d’un possesseur de mobile en se basant sur sa vitesse moyenne de déplacement. Les jeunes bougent vite, souvent, et de façon imprévisible. Les plus âgés se déplacent de façon plus lente et régulière. Aucun ingénieur n’y avait pensé ». Ces types devraient écrire des thèses de sociologie. Ils ont l’air d’avoir beaucoup d’idées nouvelles sur le genre humain. Ils envisagent de vendre à Google les informations recueillies sur leurs clients. Ils ont déjà prévu le slogan sous lequel commercialiser leur invention : « Plus besoin de faire de recherches, nous avons déjà trouvé ce que vous voulez ». Moi, ce que je voudrais, c’est parfois (si on me le permettait) de déjeuner en paix, et d’abandonner sur une chaise les journaux du matin. Quant à savoir s’il va neiger à Djibouti, et si je lui ferai un bébé pour Noël, ce sera l’objet d’un autre billet…

Au bout du rouleau

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Ce matin, j’ai la peau comme celle d’un grand brûlé. Non pas de cloques, pas de lambeaux de peaux qui s’en vont (et qu’on retrouve ça et là) comme on effeuillerait un artichaut, mais la peau tannée par le soleil comme un vieux cuir, rêche, brûlante, et que parvient à peine à assouplir la crème hydratante dont je m’oins, à l’huile d’olivier. C’est d’avoir, hier, disputé le tournoi de beach-volley organisé sur la plage du Héron par la fédération djiboutienne. Pourtant, le rendez-vous était matinal pour un vendredi, où les matinées sont grasses comme du saindoux. Mais aux premiers matchs disputés dans la relative clémence du soleil, à 8 heures, succédèrent les matchs du soleil de onze heures, puis les matchs du soleil de treize heures, et la triplette dont j’étais le capitaine (l’équipe des 3A, non pas de l’école internationale du commerce et développement, mais d’Ali, Alex, et Adri, Ali, ayant remplacé au pied levé (ainsi qu’au bras levé, lui permettant alternativement de contrer ou de smasher) Farid, dont la ligne téléphonique, lorsque nous essayâmes de le joindre au petit matin, face aux récriminations d’une équipe de militaires allemands, qui eux étaient arrivés à l’heure (la fameuse ponctualité germanique) et faisaient pression sur le staff pour que notre équipe soit déclarée forfait général, fut décrochée par la voix d’une fille de la nuit qui nous expliqua que Farid, s’étant couché à sept heures du matin, et dormant dans ses bras, ne pourrait pas se présenter devant le filet de beach-volley à l’heure convenue – il finit par émerger en début d’après-midi, alors que nous avions déjà bien fini de transpirer nos cinq litres…), la triplette A-A-A, du nom des meilleures andouillettes, quitta alors la compétition par une défaite en forme d’amande honorable (très effilée, et un peu grillée), au stade des demi-finales.

Pour revenir un peu sur le déroulé de cette compétition, et donner à ce billet des airs de compte-rendu sportif, on peut dire ;

-         que sept équipes étaient engagées dans la compétition, réparties en deux poules de deux et une poule de trois

-         que le sort d’A-A-A fut tiré dans la poule aux œufs d’or, celle aux trois équipes, et que nous disputâmes donc un match de plus que les autres, de bon matin

-         que chaque match se déroulait en deux sets de 21 points, ce qui n’est pas rien

A dix heures du matin, alors que nous avions déjà disputé la bagatelle (pour un massacre) de cinq sets, il fut décidé que l’on jouerait des quarts de finale croisés à six équipes, si bien que toutes les équipes furent repêchées (au filet) sauf les allemands, arrivés les premiers, et qui étaient déjà repartis. A-A-A figura ensuite parmi les meilleurs perdants de ces quarts de finale (« lucky loser ! »..) ce qui nous offrit notre ticket pour les demi-finales dont le coup d’envoi fut donné à treize heures. Et c’est là que je voulais en venir, au tableau ; il fait cinquante cinq degrés au soleil, tous les autres compétiteurs se serrent sous une petite tente qui a été montée là pour l’occasion, pour offrir de l’ombre ; les corps ruissellent, de sueur à flux tendu bien sûr, d’eau de mer, aussi, dans laquelle chacun va se plonger après chaque partie, mais aux 28°C à peine rafraîchissant ; la crème solaire dégouline, elle reflète sur la peau, créant un effet loupe, (ou miroir), se mélangeant avec le sable, le sel, tout brûle. Pieds nus dans une paire de tennis inondées, qui passent de pied en pied et de mycoses en mycoses au fil des matchs (le sable chauffant comme un gril, plus personne évidemment ne joue pied nu), c’est là qu’il faut trouver la force d’aller plonger dans ce sable chauffé à blanc pour ramener la sphère caoutchouteuse, et la faire passer par-dessus le filet ; deux heures et demi de temps cumulé sur le terrain, deux ou trois cent manchettes ont fendillé un petit os de mon poignet, devenu tout rouge.

Et pourtant, il y eut de beaux échanges, dont un fut même filmé par la RTD, la télé locale ; on n’était pas des branques !

Après les matchs, avec une vélocité incroyable, les Djiboutiens s’allumaient des cigarettes sous la tente ; sur les affiches annonçant le tournoi, il était mentionné que celui-ci était placé sous le signe de la lutte contre le tabac. Mais ce pays, pas plus que nous, ou toi ou moi, ne sommes à une contradiction près.

Ce mot de Baudelaire. 

« Parmi l’énumération nombreuse des droits de l’homme que la sagesse du XIXe siècle recommence si souvent et si complaisamment, deux assez importants ont été oubliés, qui sont le droit de se contredire et le droit de s’en aller ». 

S’en aller, ce que nous fîmes, au moment où les autres participants commençaient à déjeuner sous la tente de spaghettis bolognaises, offerts par la production, et livrés dans des petits sachets plastiques ; je n’avais pas faim, mais plutôt soif, malgré les quatre litres de flotte avalés. J’ai compté.

Sans précédent

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On pourrait me reprocher de ne pas assez parler de Djibouti, pour consacrer mon écriture à des questions sociales (le droit de grève) ou cinématographiques (Pialat), alors qu’il est sans doute beaucoup de plumes qui sont mieux qualifiées en la matière, comme celles du Parti de gauche de Mélenchon, ou des Cahiers de cinéma, mais l’on écrit de ce qu’on peut (et de ce qu’on veut). Il n’est pas que je ne souhaite pas parler de Djibouti, mais l’essentiel de mon temps ici durant la semaine se consacre à ma charge professionnelle, laquelle tombe sous la coupe d’un devoir de réserve, pas autant vis-à-vis de mon employeur que de ce que je pourrais écrire de nos partenaires djiboutiens (lesquels sont toujours susceptibles de me lire, Djibouti est petit comme un jeu de cartes, et il n’y a pas mille blogs qui lui sont consacrés, quelques femmes de militaires s’y adonnant avec plus ou moins de réussite…). Quant à mes week-ends, ils ressemblent souvent à des dépliants Nouvelles frontières ; la semaine passée, dans des paillotes coincées entre un bras de mangrove, et une plage de sable (blanc, forcément blanc), eau à 28, et crabe au feu de bois, et sur ces moments de grande béatitude, mieux vaut garder un peu de pudeur.

Photos à l’appui ( et de moi pour une fois)…

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Néanmoins, il se passe des choses ici, que je vais essayer donc de vous retranscrire.

D’abord, la température qui monte. A Djibouti, parler de la pluie et du beau temps (et en l’espèce, surtout du beau temps), n’est pas à assimiler à des discussions convenues d’épicerie (car c’est toujours à l’épicerie du petit village de Voussac, où je passe mes vacances, que je parle du temps qu’il fait), mais constitue bien un sujet à part entière, avec ses multiples ramifications ; le prix de la facture d’électricité liée au fonctionnement des climatiseurs, un groupe électrogène qui dysfonctionne et les nuits d’insomnie à pleine sudation qui en découlent, le ravitaillement en pains de glace pour refroidir les glacières, l’endroit où trouver des maillots de corps qui épongent les corps sous les chemises à manches longues (plus chic), le liquide de refroidissement dont il ne faut jamais oublier de remplir le radiateur (ici remplacé par de l’eau, car sa consommation est trop importante), et toujours se réserver un temps pour prendre une douche, changer de fringues deux ou trois fois par jours, aux heures les plus chaudes, il m’est arrivé de prendre un taxi pour des trajets de 200 mètres.

Ensuite, les migrants. Pour l’Ethiopie voisine, l’eldorado, c’est l’Arabie saoudite. Aussi, il est assez fréquent, parcourant en voiture la grande route bitumée qui va du Nord au Sud, de croiser des colonnes de migrants, éthiopiens, déguenillés, loqueteux, marchant sous le soleil cagnard, avec pour tout bagage une demi bouteille de flotte. Ils sont l’homme dans sa plus simple expression ; rien dans les mains, rien dans les poches, comme disait Sartre (mais il ne parlait pas d’eux), avec rien que leurs jambes pour marcher (et leurs yeux pour pleurer, s’ils n’étaient complètement déshydratés). Certains arrivent comme ça à pied depuis Dire-Dawa, ils ont déjà couvert plusieurs centaines de kilomètres, ont traversé la frontière clandestinement, et montent vers le Nord du pays, Obock, le Calais djiboutien d’où ils espèrent trouver une embarcation, pour franchir le détroit de Bab-el-Mandeb et gagner les côtes yéménites. Du Yémen, des véhicules les conduisent jusqu’à la frontière saoudienne, derrière laquelle les attend une nouvelle vie, où ils espèrent gagner suffisamment de devises, pour revenir rapidement en Ethiopie. Mais tous n’arrivent pas au Yémen ; les embarcations sont de fortune, les gardes-côtes ont intensifié leurs patrouilles, il est arrivé que des passeurs se débarrassent en pleine mer de leurs clandestins passagers, et la mer déverse régulièrement les corps de ces émigrés économiques sur les plages djiboutiennes. La semaine passée, un type de la mangrove, autour de laquelle nous instruisons un projet de préservation des « zones côtières vulnérables », m’a demandé sans rire, si, en sus des équipements électriques solaires et des forages promis au projet, il ne serait pas possible de financer la construction d’un cimetière marin, pour que cesse l’ensablement des corps rendus par la mer à même la plage. Il n’y avait ni ironie, ni tristesse dans sa demande, juste une considération pragmatique. Mais je ne connais pas très bien le sujet, seulement par le biais de ce qu’on m’a raconté, je ne peux pas m’étendre dessus, sauf à dire des conneries, je sais juste que traversent Djibouti des types qui n’ont rien et qui vont presque nulle part, qui marchent sous le soleil, et que de les voir, on se demande s’ils sont extrêmement courageux, ou fous, et s’ils souffrent de la soif et de la chaleur comme nous, et comment ils font pour trouver les forces de mettre un pas devant l’autre. En tout cas, il n’y a pas d’Eric Besson à Djibouti, les migrants ne sont pas, me semble t-il, persécutés, et surtout, l’Etat djiboutien n’a pas les moyens de se payer des charters, si bien que les autorités laissent ces types continuer leur marche forcée, à travers ce pays de désert, sachant que la misère, la mer, la maladie, ou parfois la bonne fortune, les exileront de Djibouti sans besoin de recourir à la force publique.

Encore, la réforme de la constitution. Sujet sensible, mais l’actuel dignitaire de la fonction présidentielle s’apprête à achever son second mandat, et la constitution prévoyait jusqu’alors l’interdiction de se présenter plus d’une fois. Dès lors, ce à quoi on pouvait s’attendre est arrivé la semaine passée ; le Parlement réuni en congrès a ratifié la révision constitutionnelle, remplaçant la limite du nombre de mandat par une limite d’âge. Le président actuel est encore jeune. La réforme a été approuvée par cinquante sept députés sur cinquante sept. En plus de la modification de cet article, la nouvelle constitution interdit la peine de mort, et prévoit l’établissement d’une seconde chambre, un Sénat, « comme dans les plus grandes démocraties occidentales », dixit la Nation.

Et puis ces petits riens du quotidien qui font Djibouti. Les lettres de candidature que l’on reçoit, pour le recrutement d’un cadre local, et qui sont toutes placées sous la « très haute distinction de votre éminence ». Les samossas que l’on achète dans la rue, 10 francs, pour un Euro, on en a 25, farcis à la viande, délicieux. Ces chats qui naissent, qui meurent, qui s’en vont et qui reviennent, sans que l’on sache jamais vraiment combien on en a, et où ils sont. Ces jus de fruits bus à l’une des terrasses faisant face au marché du samedi, qui est comme tous les marchés africains, haut en couleur, avec la gare de minibus toute proche, d’où partent en permanence des véhicules déglingués irriguant le pays. Ces chants, souvent harmonieux, du muezzin, résonnant dans les airs cinq fois par jour ; soit il faut augmenter le son dans les enceintes, soit baisser complètement pour profiter de la musicalité de la voix. Ces chauffeurs de taxi qui vous attendent quand vous allez faire vos courses, et la livraison des pizzas, où personne ne connaît jamais le nom des rues, mais où il faut donner le nom du gardien, et dire qu’on habite en face de l’avocat Montagné, un des notables de la ville. C’est drôle ; presque tous les gens que je rencontre ici, et qui habitent à Djibouti depuis deux ou trois années, ont le même discours ; on ne sait pas trop pourquoi, parfois Djibouti est un pays énervant, parfois on aurait envie de partir, ou de bousculer ces types qui passent toutes leurs après-midi assis à l’ombre, à mâcher du qat, mais on reste, Djibouti est un pays très attachant. Je pense que c’est le cas d’à peu près tous les endroits du monde, où l’on a vécu et construit quelque chose. Mais à Djiboubou, encore plus qu’ailleurs, c’est vrai.  

A nos amours (à plusieurs)

Deux trois choses.

Des choses gribouillées depuis quinze jours, et qu’une certaine flemme, une certaine tendance à la procrastination (un terme aujourd’hui aussi à la mode que « citoyen » il y a une décade, ou « gouvernance » il y a quelques années), m’ont préservé de vous transmettre par le biais des moustaches de mon chat et de ses cigares Romeo y Julieta.

Parlant de chats, aujourd’hui une nouvelle fournée m’accueillit à mon arrivée à l’heure du déjeuner, trois tous petits chats aux yeux collés, réfugiés dans un trou qui fut sans doute autrefois parterre de fleurs, portant l’effectif félin dans mon jardin à une quinzaine d’individus (et un bilan de trois morts également, dont une mère allaitante la semaine dernière, laissant une portée de quatre orphelins très joueurs).

Deux trois choses.

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Le magnifique film de Pialat, A nos amours, qui fit découvrir Sandrine Bonnaire, en 1983, adolescente de seize ans, fraîche comme un menthos, et moi qui me fit découvrir le cinéma de Pialat. Je l’ai vu la semaine passée, sur le mur blanc de mon salon, car ici aussi on maîtrise la technique de la vidéo-projection. Hier, j’ai regardé le DVD de bonus, et notamment un documentaire, L’œil humain, réalisé par Xavier Giannoli, le réalisateur de A l’Origine, et qui décortique comme une gambas la manière dont travaille Pialat. Après un documentaire comme celui-ci, on se sent un peu plus intelligent et un peu plus triste, c’est comme de se faire expliquer un tour de magie, ou de passer derrière le marionnettiste ; il y a des choses qui n’auraient pas nécessité d’être expliquées, mais c’est aussi en comprenant pourquoi on aime quelque chose, ou quelqu’un, que l’on peut éventuellement perfectionner son œil critique. Alors ce que j’ai aimé chez Pialat, et ce que m’a expliqué ce documentaire, c’est le travail de « spontanéisation » des personnages. Il y a certes une trame narrative, certes une direction d’acteurs, car sinon, on est vite dans l’anarchie, ou le n’importe quoi, le très alternatif, mais Pialat n’impose pas grand-chose, il laisse sa caméra tourner longtemps, il attend, comme un chercheur de lune, le moment où il y a la bonne lumière, la bonne réplique, et le naturel qui revient au pas, reléguant dans l’ombre toute la machinerie cinématographique, le chef op, le preneur de son, le scénario. C’est comme d’attendre des chants d’oiseaux dans des marais au petit matin, ou une biche, et tout à coup déboule Sandrine Bonnaire, son chewing-gum, son peps adolescent.

Ce n’est pas un cinéma réaliste, puisqu’il ne s’agit pas de filmer des acteurs en situation de réel, mais plutôt d’amener le réel dans une situation cinématographique.

Il y a donc ce souffle naturel qui souffle chaud, vent du désert, et qui balaie tout, les colères de Dominique Besnéhard dans le rôle du grand frère homo et jaloux de la beauté pimpante de sa petite sœur, Pialat qui joue lui-même le rôle du père aimant et austère, il a une barbe, le cheveu gris, et une pupille noire toute petite logée dans le haut de son œil. Quand il parle, il y a beaucoup de blanc dans son regard, chien battu, mais qui sait battre aussi.

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Ça c’est la grâce.

La disgrâce, maintenant, l’exact opposé de ces émerveillements de l’art, de ces petits travaux de finesse et de sensibilité, de ces étincelles recherchées dans la nuit du monde, c’est l’affaire Pétrole contre Nourriture, où l’on vient d’apprendre que Total était remis en examen pour ses agissements en Irak sous le régime de Saddam Hussein, durant l’embargo. Total est vraiment ce que j’exècre le plus dans la société moderne ; l’avalanche du fric, la démolition systématisée de l’environnement (avec la petite couche de vernis de son département de com’, qui vante l’implication de Total sur des projets d’énergie propre, qui doivent peser un demi pourcent du chiffre d’affaires), la rudesse du management d’entreprise, l’hypocrisie, et une propension à la magouille développée comme la musculature de Usain Bolt.

Je lis en ce moment un livre déjà évoqué ici, L’âge de l’empathie, écrit par un primatologue néerlandais reconnu comme une sommité dans son domaine, et qui prouve, en s’appuyant sur des expériences de terrain, que les animaux sont tout à fait capables de faire preuve de sentiments empathiques, de se livrer à des actions désintéressées, dont ils ne tirent aucun bénéfice, sinon celui d’améliorer le quotidien de leurs congénères d’espèces, ou même d’autres, comme cette maman léopard dans un zoo qui nourrit à la tétée des petits porcelets qui avaient perdu leur mère, comme ces singes à qui on offre la possibilité de se nourrir en tirant sur une corde qui ouvre une trappe, mais simultanément envoie une décharge électrique à leur voisin de cage, et qui préfère se laisser crever de faim plutôt que de travailler à la souffrance d’un copain. Et encore beaucoup d’autres choses, des antilopes pourchassées par des buffles ou autres, et qui ralentissent l’allure, pour ne pas isoler en queue de peloton celles qui sont blessées, ou ont été attaquées, et qui même vont jusqu’à lécher le sang s’écoulant de leurs plaies pour faire perdre la trace aux assaillants. Globalement, il est prouvé que l’homme (l’animal) a une inclinaison à la souffrance en voyant d’autres individus, même tout à fait inconnus, souffrir, sauf s’ils les perçoit comme des rivaux potentiels, et dans ce cas-là, leur souffrance entraîne une forme de jouissance. Comportement empathique également, mais une autre sorte d’empathie.

Et bien Total et moi, c’est pareil. Bien que je ne considère pas Total comme un rival potentiel, sur le plan alimentaire, ou amoureux, ou de ma sécurité propre, Total est un incontestable rival concernant la perspective qui est la mienne du développement à venir du monde, et je me réjouis à chaque fois que l’entreprise est mouillée dans une affaire quelconque, et elles ne manquent pas, pétrole contre nourriture donc, AZF, Erika, ce sont des évènements à dominante triste, mais les déboires qui en découlent pour Total (et en fait, relativement faibles, ses bénéfices s’élevant inexorablement chaque année à quelque 10 milliards d’Euros, soit 2 billions et 50 milliards de francs djiboutiens…en enlevant les centimes) me mettent toujours le cœur un peu en joie.

Et puis pour finir ce nuage.

Ce jeudi, nous avions loué une résidence diplomatique ayant feu été de fonction du chef de la mission de coopération, et aujourd’hui en location pour y passer des week-ends classes au bord d’une piscine avec une vue surplombant toute la baie de Tadjourah. A un moment donné, quelqu’un me dit ; tiens, au fait, il y a eu une éruption volcanique en Islande, et un nuage de cendres est en train de se propager dans toute l’Europe du Nord, empêchant les avions de voler. A ce moment-là, dans la piscine, et il y a aussi le barbecue avec les petites brochettes, et les enceintes, qui diffusent cette chanson, qu’on a écoutée tout le week-end, l’Amour à plusieurs, l’information disparaît de mon cerveau en trois minutes. Le temps de fumer une cigarette. Et personne n’en reparle. Ce n’est que dimanche matin, de retour au bureau, rallumant mon poste, et alors que l’espace aérien est fermé depuis quarante huit heures, et que les passagers s’entassent à Roissy, à Orly, comme des oranges au bout d’un tapis roulant, quand il y a un défaut dans la mise en caisse, que je découvre l’ampleur du problème. C’est un peu la magie de ces pays lointains, ce qu’on peut aussi retrouver lors d’une semaine d’estive dans les Alpilles, ou d’un week-end d’hiver dans une maison du Bourbonnais, quand il n’y a plus de réseau, et plus de radio, et encore moins de fibre optique, ou de haut débit, sauf celui de la bière éthiopienne ou du vin de Saint-Pourçain. C’est agréable de sentir que le monde vous a échappé pendant quelques dizaines d’heures. Après, on s’y replonge comme dans une mer salée.

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