Archives pour la catégorie Le chat à Djibouti

Dans la brume électrique

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Elles sont un peu plus de trois-cents, et la propreté des rues de la capitale repose sur leurs épaules, qu’elles ont frêles. Organisées comme une méthodique armée de fourmis rouges, des balais pour mandibules, ou un essaim d’abeilles dans la ville ruche, mais sans reine, et sans le miel, rien que des ouvrières, elles ont à accomplir une tâche qui parait disproportionnée à leur condition féminine, herculéenne, chaque jour renouvelée. Leur métier est sans conteste l’un des plus pénibles du marché de l’emploi djiboutien, mais dans un pays où le taux de chômage paraît endémique, pouvant atteindre selon les quartiers 50%, elles ont le mérite d’en avoir un. De métier. Connaissant leur chance, tout autant que leur infortune de passer six soirées de la semaine le nez dans la poussière.

Elles, ce sont les balayeuses de l’OVD, qui, du vendredi au mercredi, prennent leur service à 19 heures pour cinq heures durant arpenter des kilomètres de voies bitumées qu’elles passent au crible du crin de leur balai, pour les soustraire à la crasse, au sable, à la poussière, aux sacs plastique, à tous les déchets que peut générer en 24 heures l’activité d’une ville-Etat comme Djibouti. Et si lors du dernier classement de l’Index de Performance Environnemental 2010, Djibouti apparaît comme le deuxième pays le plus propre d’Afrique, juste derrière Maurice (et ce classement a pu en surprendre certains !…), c’est sans aucun doute pour partie à ces femmes qu’il le doit.

Rassemblées en brigade de douze, ou de quinze, placées sous l’autorité d’un chef d’équipe, elles ont la charge de la propreté de toute l’agglomération djiboutienne, des maisons en tôle de Balbala aux villas du Héron, des résidences d’Haramouss aux faubourgs des quartiers.

La plupart viennent des milieux les plus défavorisés, leur recrutement a été organisé sur des critères sociaux, piloté par des associations de femmes. En novembre 2006, Djibouti accueille le sommet du COMESA, événement de grande ampleur réunissant des chefs d’Etat venus de tout l’Est du continent. Le sommet coïncide avec l’inauguration du Kempinski. Pour l’occasion, la ville se doit de se présenter sous son meilleur jour. Le président de la république ordonne un grand « nettoyage de printemps » qui normalement ne doit durer que le temps du sommet. 285 femmes sont embauchées pour une durée de quinze jours, avec pour mission de « pousser la poussière sous le tapis », comme on dit. Mais l’expérience fait florès. Les autorités politiques réjouies de voir la ville comme ils ne l’avaient jamais vue, débarrassée de ses scories, vont la faire perdurer. Les balayeuses sont maintenues à leur poste jusqu’à nouvel ordre. De 2006 à 2009, elles n’auront pas de statut déclaré. Des journalières à l’année. Du temporaire qui dure.  Ce n’est qu’en octobre 2009 qu’elles intègrent officiellement les effectifs de l’OVD. Et récupèrent les droits qui vont avec : congés payés, cotisations retraite, couverture maladie, etc.

Le Chat qui fume a suivi ces femmes de l’ombre durant une soirée sans lune, femmes admirables armées de leur seul courage et d’un balai brosse pour qu’au petit matin, la ville apparaisse débarrassée de la pellicule microbienne qui s’abat chaque journée sur elle comme une chape. Reportage.

17 heures trente. A la base technique de l’OVD, où sont entreposés la dizaine de camions de ramassage, bennes-tasseuses ou basculantes  et autres engins du parc de l’OVD ayant déjà leur journée derrière eux, les bus de ramassage viennent d’arriver. Les 200 et quelques femmes de service ce soir là répondent à l’appel de leur nom, on recense les absentes. Puis toutes se rassemblent en petits cercles, liens d’affinités noués par plusieurs années de travail en commun. Abdoujama A., le responsable de la collecte du soir à l’OVD, introduit Le Chat qui fume auprès de quatre balayeuses, choisies pour leur bonne connaissance de la langue française. Dans un petit bureau,  la discussion s’engage avec Fardoussa, 25 ans, Hawa, 30 ans, Raisso, et Guedio, dans les mêmes âges. Vêtues de belles robes amples, discrètement maquillées pour certaines, très féminines, et le verbe alerte, elles racontent leur quotidien de femmes de ménage d’une métropole, qui, malgré le classement élogieux évoqué plus haut-, n’en demeure pas moins un vrai « nid à poussière » ! Elégantes et mesurées dans leur propos, on peine au début à croire que ce sont elles que l’on peut apercevoir parfois, de retour d’un restaurant ou sortant en discothèque, toutes vêtues à l’identique d’une blouse siglée OVD aux bandes réfléchissantes pour avertir les véhicules de leur présence.

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Elles disent d’abord que leur travail leur plaît. Il s’agit aussi de jauger son interlocuteur. Qu’attend t-il de nous, cet étrange chat qui bloggue, est il un indic de la direction de l’OVD, un infiltré de l’inspection de travail ?  Puis elles hésitent. La confiance vient. Alors elles se rétractent. Non, évidemment ce n’est pas la panacée, de passer ses soirées à essayer de faire luire des bouts de trottoir que l’on retrouvera quoi qu’il arrive le lendemain souillés de la même crasse urbaine. Mais quand même, c’est un travail, et il n’y a pas à en rougir. Il n’y a pas de sots métiers, dit le proverbe, pas plus que de profession qui ne méritent pas notre entier respect. Elles racontent les humiliations, les habitants au sens civique atrophié, qui à peine ont elles fini de nettoyer une zone, viennent y déverser leurs ordures, « de toutes façons, vous êtes payées pour faire ce travail, alors on veut s’assurer que vous en aurez suffisamment » ! Elles disent l’effort quand il faut pousser une brouette remplie jusqu’à la gueule de saletés diverses, certaines jeunes femmes en début de grossesse y ont perdu leur bébé. Elles parlent de l’odeur qui imprègne les vêtements le soir. Mais elles content aussi les liens de solidarité qu’il y a entre toutes, le sens de l’entraide, la gentillesse des hommes qui dirigent chaque section et les soulagent le plus souvent quand les charges sont trop lourdes pour elles. D’ailleurs, n’y a t-il pas une femme chef d’équipe ? On pose la question. « Impossible, répondent elles en chœur, les autres femmes ne lui obéiraient pas. Il faut l’autorité d’un homme pour s’interposer dans les petites chamailleries que nous pouvons avoir » !  

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Si un grand nombre de ces femmes sont illettrées et ne parlent que les langues nationales, les quatre filles que rencontre Le Chat  ont toutes suivi une scolarité jusqu’au collège. Elles auraient souvent voulu pouvoir continuer plus loin leurs études, mais les aléas de la vie les en ont empêché. Alors, comme elles le disent, elles considèrent avec une pointe d’envie les femmes qui se sont accompli professionnellement, qui  officient dans les bureaux molletonnés des administrations, et peuvent travailler assises, dans une atmosphère confinée. « Nous aussi, on serait capable de taper sur un clavier d’ordinateur, » disent-elles avec bravade. On n’en doute pas. Elles parlent de la fatigue, quand on rentre le soir. « On a passé cinq heures à piétiner, on arrive chez soi à minuit passé, on est complètement déboussolées, la seule chose qu’on puisse faire, c’est de s’effondrer dans son lit ». Fardoussa démarre chaque soir son service devant le centre culturel Arthur Rimbaud et le termine avenue 13.

Parmi les filles que Le Chat rencontre, il y a Hawa, qui est une des déléguées de la corporation. En 2009, face à leur demande de revalorisation salariale non satisfaite, elles se mettent en grève pour une journée. Toutes vêtues de leurs blouses, elles partent à pied du centre technique de l’OVD et vont jusqu’au palais présidentiel de Haramouss porter l’étendard de leurs revendications. La première dame accepte de les recevoir le lendemain au siège de l’UNFD, mais à la condition qu’elles désignent quatre représentantes. Hawa, en sa qualité de jeune afar lettrée, puisqu’il faut trouver l’équilibre entre tous les profils, est désignée par ses pairs. Aujourd’hui toujours, ce sont elles, les déléguées qui sont reçues par la direction de l’OVD quand il y a des doléances à émettre.

L’heure file dans le petit bureau, improvisé en salle de presse, l’affluence grandit. Chacune a son mot à dire. Avant que le soleil ne se couche, pour profiter de la lumière naturelle, on sort prendre des photos. C’est un camaïeu de couleurs vives, les femmes en cercle discutent, l’ambiance est au commérage, à la papote. Au début, il faut parlementer pour prendre des clichés. Mais vite, chaque petit groupe veut se voir immortalisé dans la mémoire numérique de l’appareil. Sauf celui de Zeinab, quarante ans, qui a la verve des leaders syndicaux. « Vous voyez bien qu’on est en train de manger », riposte t-elle, alors que l’on s’approche avec l’appareil. Soit. Assises au sol, elles dégustent des préparations à base de pâtes et de haricots qu’offre une vendeuse ambulante qui a ses quartiers ici. Le réconfort AVANT l’effort !…. Zeinab critique les journalistes, dit qu’elle a souvent vu des reportages sur TV5 Monde au sujet de la corne de l’Afrique, ou de la Somalie, où on ne montrait que la misère qui sévit. On essaie de lui expliquer que ce n’est pas ce qu’on est venu chercher ici, mais plutôt la bravoure, et le courage, et la fierté des femmes fortes. Les qualités humaines qu’il faut, pour exercer le métier qui est le leur.

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C’est l’heure de l’appel à la prière. Toutes les femmes se tournent vers la Mecque, sauf quelques unes qui affirment en riant qu’elles préfèrent vivre dans le péché. Circonvolutions des communautés  humaines.  La nuit tombe, chaque équipe de balayeuses s’approche de son bus. Djib’Out embarque à bord de celui qui mène l’équipe qui officie avenue du Général de Gaulle. On enfile les blouses, chacun récupère ses outils de travail. Les esprits s’échauffent, un début d’esclandre, deux femmes se disputent la propriété d’un balai, comme on se disputerait un amant. Tension inévitable sans doute, dans une équipe qui passera six mois ensemble, avant le prochain turnover qui mélangera à nouveau les zones d’affectation de chacune. 19 heures. L’heure des premiers coups de balai. Fardoussa, mère de deux enfants, intrépide et mutine, a été nommée pour la soirée responsable des relations publiques ; c’est elle qui accompagne Djib’Out, ce privilège l’exonérant de nettoyage pour la soirée, ce qui lui convient bien ! On parle de tout, de rien, de son quotidien de femme mariée qui doit nourrir un foyer, payer les factures de l’EDD de l’ONEAD, de la boutique, avec son maigre salaire et la solde de son mari soldat exilé à Doumeira. Lot quotidien de nombreux Djiboutiens. Et Djiboutiennes. Débarrassée de son balai, et en compagnie inédite, elle chambre un peu ses collègues, fait mine de donner des ordres. « Ça va, madame le professeur », lui rétorque en riant l’une de ses collègues, qui elle n’a pas de passe-droit…. Un nuage de poussière monte du sol au passage de l’équipe; on éternue, on suffoque un peu.  Puis la poussière retombe. On s’approche d’un kiosque pour acheter un paquet de cigarettes au chef d’équipe, pour le remercier de son accueil, et acheter à peu de frais sa coopération. Fardoussa enroule son voile tout autour de son visage, on ne voit plus que son regard. « Moi, j’ai étudié, je n’ai pas envie que mes anciens camarades me voient, me reconnaissent, et fassent des commentaires ». Quelques mètres plus loin, pour Fardoussa, c’est l’heure d’ouvrir son sac. « Il faudrait que l’OVD reconnaisse la pénibilité de notre travail et revalorise notre salaire », affirme t-elle. C’est vrai. 25 000 francs par mois, ce n’est pas cher payé, pour ce toilettage quotidien de la ville grandeur nature.

M. Omar, directeur de la propreté à l’OVD, l’admet. « Au début, nos compatriotes ne pensaient pas que ce type d’emplois pouvaient être exercés par des Djiboutiennes. Les gens étaient très sceptiques. Mais ils se trompaient. Aujourd’hui, nous recevons chaque jour une dizaine de nouvelles demandes d’embauche ».

Aujourd’hui, toutes reconnaissent la grande humanité tout autant que la compétence de l’actuelle direction de l’Office, en poste depuis deux ans. « Nos conditions de travail se sont améliorées depuis que le directeur général a changé. Nous avons maintenant plusieurs blouses de rechange, des gants, des masques pour se prémunir de la poussière », témoignent certaines. « Pour l’aïd, on nous offre des vêtements neufs. Il arrive même que le DG nous apporte en personne notre dîner payé sur ses fonds propres. On fait un travail difficile, mais on sent qu’on a l’estime de notre hiérarchie », commentent d’autres.

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21 heures. C’est heure de la pause et du dîner, justement. Avenue de Gaulle, à deux pas du Napoléon, dans une petite cour intérieure abritée de la circulation et du bruit à laquelle nous donne accès la complicité d’un gardien, on s’assoit enfin, on sort les sandwichs à la petite viande, les bananes, les bouteilles d’eau, on enlève les blouses, on se lave les mains, on rit entre filles…Il reste presque encore trois heures avant la débauche. On a une poussière dans l’œil. 

Djibouti, c’est pas Bagdad

09/02/2011 – Violence urbaine : Mise au point du ministre de l’Intérieur
Suite aux actes de vandalismes collectifs perpétrés ces derniers jours par des groupes de lycéens et d’étudiants de l’Université de Djibouti, le ministre de l’Intérieur et de la Décentralisation, M.Yacin Elmi Bouh, a fait aujourd’hui une mise au point dans son cabinet.
Dans sa déclaration prononcée devant la presse, le ministre a rigoureusement condamné ces actes qui portent atteinte à l’ordre public, la sécurité des biens de l’Etat et des particuliers.
Il a aussi dénoncé les comportements inadmissibles d’étudiants et de lycéens qui ont endommagé des établissements scolaires, dévalisé des magasins et détruit des véhicules de la police nationale sur leur passage.
Face à ce constat, le ministre de l’Intérieur a indiqué que l’Etat est amené à prendre des mesures adéquates pour rétablir l’ordre public.
Il a toutefois affirmé que de tels actes de vandalisme pourraient être évités par la voie du dialogue avec les enseignants d’une part, et d’autre part avec les étudiants en vue de trouver des réponses aux causes qui ont entraîné des troubles à l’ordre public ces derniers jours.
Il s’est, en outre, félicité des résultats des rencontres du ministre de l’Education Nationale et de l’Enseignement Supérieur avec les étudiants et lycéens pour mettre un terme aux actes de violence et trouver un compromis.
Notons par ailleurs que les autorités judiciaires ont, d’ores et déjà, ouvert une enquête pour déterminer les tenants et aboutissants de ces actes de vandalisme portant atteinte à la sécurité publique.
Le ministre de l’Intérieur l’a d’ailleurs confirmé dans son intervention, lançant par ailleurs une sérieuse mise en garde aux fauteurs de troubles et de saccages des biens de l’Etat et des particuliers.
Lors de ce point de presse, M. Yacin Elmi Bouh a enfin exhorté les parents à assumer leurs responsabilités auprès de leurs enfants. 

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Sinon on leur supprimera les allocations familiales…

Le triste est qu’il faille s’immoler par le feu pour se faire entendre

Il se passe évidemment depuis un mois une sorte de printemps des peuples arabes, qui a donné l’occasion à quelques régimes militaro-sécurito-séculaires, qu’on avait presque oubliés, bien rangés dans de vieux tiroirs, ou dans de vieux pots dans lesquels on fait une soupe dégueulasse, une soupe à la grimace, des régimes dont on avait  presque oublié qu’ils étaient faillibles, tant Ben Ali ou Moubarak faisaient partie de la carte postale, voix de stentors dans le concert des nations, de faire la preuve que les canons de leurs armes n’avaient pas complètement rouillé, qu’ils pouvaient encore servir. Un printemps des peuples arabes, comme un hiver indien, qui a parallèlement donné l’occasion à la diplomatie française de faire la preuve qu’en matière de realpolitik, et de double langage, on savait bourgeonner.

Et de la Tunisie, à l’Egypte, en passant par l’Algérie ou le Yémen (où le président en place depuis 30 ans vient de déclarer qu’il ne se présenterait pas à la prochaine élection), les jeunesses arabes semblent s’être passées le mot, comme dans la vertueuse chanson des Béru ; Salut à toi, oh mon frère. Salut à toi, aussi, punk djiboutien…

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Djibouti est, avec la Somalie, l’Etat membre de la ligue arabe le plus méridional. Un peu excentré, un peu oublié, un peu marginalisé…les phénomènes de contagion en sont donc naturellement ralentis. Pas plus de paludisme ici, que de rébellion populaire. C’est la chaleur qui bute tous les moustiques chaque été et qui stoppe dans l’œuf toute pandémie naissante. De même que la chaleur, sans doute, qui rend un peu amorphe les plus contestataires, et qui fait qu’on s’adonne plus naturellement à la sieste qu’à de grands sit-in. Ici, par exemple, on ne peut pas dire que les manifestations d’opposition fassent partie des coutumes locales. Serait-ce aussi que la paix sociale s’achète avec quelques bottes de khat, ce qui est un prix à payer acceptable pour le pouvoir en place, ou que le pays est trop petit pour qu’une base syndicale ait réussi à se constituer, pas grand monde en tout cas ne semble avoir fait ses classes à Sud-Rail. Djibouti a attendu 1966 pour commencer à émettre des vœux d’indépendance, et 1977 pour l’obtenir, quand tout le reste de l’Afrique française partait en déliquescence depuis la fin des années 50.

Mais l’histoire fait parfois des détours surprenants.

Ce matin, parcourant le centre-ville pour dénicher une petite boucherie dont on m’avait vanté les mérites, en quête d’un gigot d’agneau qui, lardé de petits morceaux d’ail et peinturluré d’une préparation à base d’huile d’olive, de moutarde, et de miel d’Ethiopie, s’apprête à prendre la chaleur de mon four, je me suis retrouvé soudain enfermer dans ladite boucherie, le patron Abdi ayant soudainement fait tomber son rideau de fer pour éviter les saccages au passage d’une manifestation d’étudiants (en réalité fermer la porte à clef, mais on dit usuellement, quand il s’agit de possibles saccages, faire tomber le rideau de fer). Une manifestation de jeunes djiboutiens. Je me suis échappé par une porte dérobée, j’ai suivi de loin et du regard cette procession d’apparence plutôt pacifique…Cet après-midi, quelques indics, parlant les langues locales mieux que moi, m’ont renseigné sur les revendications de cette marche forcée. Et sur son bilan ; une mobylette incendiée visiblement, et quelques étals de l’Avenue treize renversés.

En novembre, un grand colloque s’est déroulé au Kempinski, le palace de la place djiboutienne, grandes pompes et petits fours, sous le haut patronage du Président de la République ; le thème : l’emploi des jeunes diplômés djiboutiens. Ces derniers, massivement invités, étaient conviés à déposer leurs CV, si j’ai bien compris, alors que les grandes entreprises locales, allongeaient à la tribune les promesses d’embauche longues comme une liste de mariage. Trois mois après, sur 250 postulants, une petite dizaine seuls ont été recrutés. D’où la manifestation.

Ce que je peux dire, après une année passée ici, c’est que j’ai le sentiment qu’il n’est pas facile d’être un jeune diplômé djiboutien. Bien au contraire. Qu’il n’est pas plus facile d’être un jeune djiboutien sans diplôme, certes, mais que le diplôme n’aide pas en grand-chose. Le taux de chômage, chiffre officieux, au sein de la population dans son ensemble, atteint dit-on 50%. Et qu’il vaut mieux être bien né, ou solidement pistonné, pour trouver un bon job dans une administration.
La République de Djibouti, et son économie exclusivement tertiaire et en grande partie rentière, Djibouti qui a il est vrai depuis longtemps investi pas mal d’efforts et d’argent en son système éducatif, n’a à peu près aucune perspective à offrir à ses bataillons d’enfants correctement formés qui sortent chaque année de l’Université. Là est l’un des drames de ce pays, et qui fait que l’expatriation demeure pour presque tous l’option la plus raisonnable et la plus prisée. A Balbala, dans la quartier dans lequel se mène notre projet urbain, les entrepreneurs en charge de la construction d’équipements sociaux ont été accueillis, au lancement des travaux, par des sortes de jets de pierre, Intifada modérée. Les revendications des trublions ; une embauche comme coolie à la journée. Tout le quartier voulait offrir sa main d’œuvre sur le cœur.

M’étonnerait beaucoup que le mouvement de protestation de ce matin dégénère en quelque chose d’un peu plus salace, mais sait-on jamais. Les élections présidentielles sont prévues dans trois mois. Le timing est OK…Je vous tiens au courant.

Sous une croûte de sel

Quelques nouvelles en vrac, comme on déchargerait un cargo non containerisé, et pour garder le contact. Ce mois de janvier ne s’étant pas prêté particulièrement aux longs développements. Apprivoiser 2011.

Je suis retourné au lycée cet après-midi. Les lycéennes ont la fraîcheur des clémentines de la Saint-Nicolas et des seins qui pointent sous des chemisiers tendus comme la corde d’un arc. Faire comme si on n’avait rien vu. Au lycée français Kessel, ai participé au forum des métiers pour aider les lycéens de première et de terminale à se trouver une orientation, à se choisir une vie pas trop pourrie. Installé dans la salle des gens sérieux (j’avais deux amis représentant l’intermittence en salle des artistes, photographes, infographistes, journalistes, disait le programme, manouches ou ménestrels, si l’on sait lire entre les lignes)…Je rigole. Moi, je siégeais à côté d’une DRH et d’un expert-comptable. Ça m’a fait un peu flipper sur ce qu’est devenu ma vie…Economiste chargé de projet, emphasait le carton posé devant moi (à côté d’une bouteille de flotte). Je n’ai pas fait de thèse, j’ai d’emblée précisé pour calmer le jeu.

« César, ouvre-toi », a dit tout à l’heure Mahfoud, le chauffeur de l’agence, croyant employer la formule magique commandant à l’ouverture de la petite caisse de la trésorerie. Rendons à Sésame ce qui lui appartient.

J’étais jeudi soir au meeting d’investiture du président djiboutien sortant, et qui devrait, selon toute logique, le rester après le scrutin du 8 avril (Sainte Julie). Logique implacable du pouvoir en place, je veux dire, que le continent africain connaît bien, avec ce que cela implique de leviers à actionner, de moyens à mobiliser, de voix discordantes à mettre sous silencieux. On m’a proposé de devenir le correspondant AFP pour Djibouti. Pas sûr que cela soit compatible avec ma position actuelle ici, ma candidature est en cours de traitement par les autorités compétentes. Je me suis néanmoins déjà essayé à l’exercice de la dépêche, qui impose une rigueur quasi-monacale de la syntaxe et du lexique, de laquelle je ne suis pas le plus coutumier, par essence. Ma tentative.

Djibouti. Le président Ismaël Omar Guelleh officiellement candidat à sa réélection
Ismaël Omar Guelleh, l’actuel président de la République de Djibouti, a été officiellement investi ce jeudi candidat à la prochaine élection présidentielle d’avril, à l’occasion du congrès de l’Union pour la Majorité Présidentielle (UMP), qui s’est déroulé au club hippique de la capitale. 
Déjà investi le 25 décembre dernier par son propre parti, Ismaël Omar Guelleh s’est vu ainsi adouber par la même coalition de quatre partis (RPP, FRUD, PSD, UPR) qui l’avait déjà soutenu lors du précédent scrutin de 2003, devant près de 9000 personnes et dans un show à l’américaine parfaitement orchestré.
Candidat à un troisième mandat, après que le parlement ait entériné en 2010 l’abrogation de la limitation constitutionnelle des deux mandats, « IOG » comme l’appelle ses soutiens, fait figure de grandissime favori au scrutin prévu pour se dérouler le 8 avril 2011, les partis d’opposition peinant à se fédérer et manquant d’un véritable leader à même d’incarner la possibilité d’une alternance. 

Non publié. Communiqué de l’agence djiboutienne de l’information le lendemain.

21/01/2011 – L’Union pour la Majorité Présidentielle (UMP) désigne M. Ismail Omar Guelleh comme son prochain candidat à l’élection présidentielle d’avril 2011
La coalition des partis politiques formant l’Union pour la Majorité Présidentielle (UMP), réunie en convention jeudi soir à Djibouti-ville, a désigné le Chef de l’Etat, M. Ismail Omar Guelleh, comme son prochain candidat à l’élection présidentielle d’avril 2011.
L’investiture de M. Ismail Omar Guelleh retransmise en direct par la Radiotélévision nationale (RTD), s’est déroulée dans l’enceinte de l’ancien club hippique de Djibouti, au cours d’un grand rassemblement auquel ont assisté, outre les principaux ténors de l’UMP, plus de 12.000 de leurs militants et sympathisants.
Rappelons que la coalition UMP est composée du Rassemblement Populaire pour le Progrès (RPP), du Front pour la Restauration de l’Unité et de la Démocratie (FRUD), du Parti Social Démocrate (PSD) et enfin de l’Union pour les Partisans de la Réforme (UPR). 

Je trouve que je me tire honorablement de la comparaison. En réalité, 9000 personnes (ou 12 000 !) assises le cul sur des sièges en velours, une immense banderole sur scène annonçant « la pluralité au service de l’intérêt commun », une ambiance aimable de kermesse, des bouteilles d’eau distribuées, des danses afars retransmises sur les écrans géants, des chansons en somali à la gloire du premier personnage, faisant saturer les caissons de sons placés à quelques mètres seulement de ma position d’écoute.
Lorsque j’ai voulu protéger mes tympans en m’introduisant un doigt dans l’oreille, on m’a dit que cela pourrait être mal interprété, susceptibilité djiboutienne, je suis donc parti tôt pour éviter les acouphènes. J’ai demandé pourquoi on mettait le son aussi fort. C’est pour que les sourds sachent pour qui voter, m’a-t-on répondu.

J’ai acheté un nouveau téléphone, dont je viens de passer une petite demi-heure à découvrir les nouvelles fonctionnalités. Et notamment l’existence d’une dizaine de messages SMS préenregistrés, destinés visiblement à gagner du temps et à faire face aux situations les plus communes de la vie d’entreprise. « Je suis en retard, j’arrive à… », « Je suis en réunion, rappelez-moi à… », « Je suis occupé, je t’appelle plus tard », « J’arrive à… », « Réunion annulée », « Rendez-vous à… », « Rendez-vous dans… », « Veuillez appeler ». On sent les paramétrages faits pour un cadre exécutif lambda et moyennement poétique. Mais le dernier message sauve tout. « Moi aussi je t’aime ». Comme quoi. L’amour au format smartphone.

Ma collègue de la mission éco nous envoie chaque matin une revue de presse des dépêches couvrant l’actualité de la sous-région. Ce matin, j’ai bien aimé celle-ci.

Des pirates somaliens menacent de tuer des pêcheurs sud-coréens
BOSASSO, 23 janvier (Reuters) – Des pirates somaliens ont menacé dimanche de tuer tout pêcheur sud-coréen qui tomberait entre leurs mains après la mort de huit pirates lors d’une offensive menée par l’armée sud-coréenne. (…). Privilégiant le versement de rançons, les pirates somaliens ne s’en prennent jusqu’à présent que très rarement aux otages.
« Nous n’avons jamais prévu de tuer mais désormais nous chercherons à nous venger », a indiqué à Reuters par téléphone un pirate se présentant sous le nom de Mohamed.
« Nous ne demanderons plus de rançon pour des navires coréens, nous les brûlerons et nous tuerons les membres d’équipage. Nous allons redoubler nos efforts. La Corée s’est attirée elle-même des ennuis en tuant mes collègues », a-t-il ajouté
.

Ce que j’ai aimé, c’est l’utilisation du vocable professionnel et corporatiste de « collègues », parlant de types qui blottis dans de petites embarcations type rafiots et bardés de kalachnikov de réforme, attaquent les bateaux chimiquiers. A quand la création d’un comité d’entreprise ? Pirates du monde entier, unissez-vous.

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Enfin hier, j’ai cuisiné une daurade en croûte de sel. J’en rêvais depuis longtemps, l’idée de la croûte de sel se formant dans la chaleur du four et enserrant le poisson entier et seulement dévidé comme un joyau dans son écrin blanc… C’est formidable, très facile, et délicieux. On fait un lit de un centimètre d’épaisseur de gros sel sur lequel on dispose le poisson, on le farcit avec des zestes d’orange et on mouille ses entrailles d’un filet d’huile d’olive. Puis on mélange un kilo de gros sel avec deux blancs d’œuf, et on nappe de cette préparation qui va aussi pour dégivrer un petit morceau de route l’hiver, le poisson en ses écailles. On le dissimule là-dessous, sous cette neige à l’iode. Comme un skieur tombé dans la poudreuse. Puis on enfourne. Les cristaux de sel s’unissent les uns aux autres (Cristaux du monde entier, unissez-vous), formant une chape, une camisole, un fourreau. Là-dedans, le poisson transpire et sue, mais sans rien perdre de la flotte qui humidifie ses tissus, la vapeur d’eau prise au piège de la saline coque. On sort du four, on casse avec le dos de la spatule de bois. On sert avec du riz et de la ratatouille. Puis on regarde au mur vidéo-projeté, 2001 l’Odyssée de l’Espace, et on finit les bouteilles de vin blanc. Bisous.

Fais gaffe à tes os

Il m’est arrivé que l’on me demande ce que je faisais de mes week-ends à Djibouti, ou plutôt ce que je foutais de mes week-ends, ce genre de questions ayant le plus souvent émané de personnes de passage ici, qui sans pour autant connaître réellement le pays, ont néanmoins eu le temps de faire le constat de la relative pénurie d’infrastructures dites de loisirs, ou de l’aridité de l’offre culturelle, bref, des personnes qui ont globalement l’impression qu’à part aller observer les requins baleines en migrations ou boire des bières avec les filles de la rue d’Ethiopie , il n’y a rien à faire à Djibouti hors le travail. Vision étriquée s’il en est, comme je vais m’efforcer de le prouver en laissant le chat narrer mon week-end qui s’achève, et qui fut enfumé, enfiévré, et emplâtré.

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Ça démarre jeudi à treize heures par un piège tendu par l’entreprise internationale de BTP Colas dont le bureau djiboutien offre parmi la plus grosse communauté d’expatriés du secteur privé ici (les militaires étant hors concours). L’invitation est formulée comme suit ; « Monsieur A. vous êtes invités à venir fêter le beaujolais nouveau jeudi à treize heures au karting ». Le genre d’invitation qui ne se refuse pas. Secteur de la construction oblige, il n’y avait pas beaucoup de filles, mais de magnifiques plateaux de charcuterie, comme je n’en avais pas eu sous les yeux (ni sous la dent) depuis presque un an ; pâté de tête, rosette, jambon de pays, rillettes, et son pendant aussi au niveau du plateau de fromage, parenthèse très française dans la chaleur automnale de Djibouti. Il y eut aussi bien sûr des boutanches de beaujolpif, comme dit le Commissaire San-A, goût de banane ou de bouchon, j’en sais rien , après cinq ou six verres dans le cagnard du début de l’après-midi, je ne me posais plus la question. La suite, c’est une partie de badminton à quatre heures. Quelle drôle d’idée, pensèrent mes collègues de boisson au moment où je quittais la table. Et ouais les gars, on peut pas toujours être génial. On peut parfois avoir de drôles d’idées. Je sentis assez rapidement que ma coordination motrice était plutôt déficiente, à la fréquence des volants finissant dans le filet (quand je les touchais seulement, quand je ne faisais pas du air badminton), à la surprise de mes partenaires de jeu à qui j’avais survendu mon talent aux sports de raquette en général. Sur un volant court, ce qu’on a coutume d’appeler une amortie, je glissai sur le béton et me vautrai sans grâce particulière m’amortissant comme je le pouvais de mon poignet enserrant ma raquette. Par la grâce, par contre de l’effet anesthésiant du beaujolais cuvée 2010, je ne ressentis pas de douleur spécialement vive, je continuai même les parties, allant même jusqu’à remporter un match. La suite, c’est une sieste dans l’appartement d’Alex et Moumina, de belles personnes, en écoutant la rue Ketanou, puis quelques sets de musique au traditionnel et mensuel café concert du centre culturel français (en son jardin de verdure), puis une invitation chez Fred, délégation de l’Union européenne, de très bonnes bouteilles de bordeaux cette fois-ci, bues au bord d’une piscine. Un gros dodo, vers deux heures du matin. Un réveil à cinq heures et demie pour satisfaire un pari un peu con, celui d’aller faire la marche populaire organisée chaque année à cette époque par le district d’Arta, sur une colline distante d’une quarantaine de kilomètres de Djibouti. Avant le départ, je passai à l’épicerie de garde acheter de l’eau, du café glacé, du thé frais à la pêche, et des cannettes de boisson énergétiques, je ne savais pas exactement de quoi étaient faites mes envies en ces heures matutinales. Mais en fait, Kia ne démarra pas, ce qui eut l’air de faire le bonheur d’Alex, visant le rendormissent imminent, on essaya de se faire tracter par un taxi, mais la scène prit un tour assez ridicule, assez burlesque, genre film de Jacques Tati, ou cinéma muet des années 30, et on retourna effectivement se bacquer dans un sommeil évanescent vers 7 heures du matin (sur ma terrasse m’attendait une fille divinement jolie et très maquillée, finissant à l’instant son service de barmaid dans un club en vogue,, une ex-copine de Farid, prétendant qu’il était censé dormir chez moi et qu’il l’avait appelé pour lui donner rendez-vous, autre scène plutôt tragicomique de cette matinée intense en la matière). Finalement, impossible de dormir, alors j’ai lu durant trois heures, et j’ai bouclé le dernier Houellebecq, le dernier Goncourt autrement dit, avec sa carte et son territoire, et tous ces mots en italique, et ce ton d’une précision et d’une acuité digne d’un sabre afar, merci Houellebecq. Une citation, peut-être ? D’accord.

« Et c’est vrai, il pensait la plupart du temps qu’il avait été un policier honorable, un policier obstiné en tout cas, et l’obstination est peut-être en fin de compte la seule qualité humaine qui vaille, non seulement dans la professions de policier, mais dans beaucoup de professions, dans toutes celles au moins qui ont à voir avec la notion de vérité ».

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On peut passer directement au vendredi soir. A ma première participation au Djibouti Poker Tour, dont j’ai découvert l’existence via son groupe Facebook. Le tournoi a lieu tous les vendredis soir, organisé au casino du Sheraton, et son buy-in, son droit de table en français (mais il n’y a pas beaucoup de mots français à une table de poker), s’élève à 60°US dollars, ce qui est un peu cher si l’on perd, mais qui peut éventuellement se justifier par le plaisir qu’il y a à jouer sur une vraie table de jeu, avec un croupier qui bat les cartes avec l’agilité du magicien d’Oz, et il y a aussi quelques consommations offertes, il suffit de demander, une bière, un café noir, un petit whisky sur cubes de glace, j’ai noté que les deux joueurs arrivés en finale n’ont carburé qu’au jus de tomate toute la soirée. Il y avait ce vendredi 20 joueurs, soit trois tables au départ, et j’ai eu la chance d’être encore en vie au moment de la reconstitution de la table finale, sept joueurs, j’ai même eu la chance de décrocher la quatrième place, c’est-à-dire la première place payée du tournoi à valeur de 100 dollars, ce qui fait du bien quand on sait l’état de mes liquidités. Il faut dire aussi que j’ai bien joué…

Quelques donnes dont je me souviens (pour les initiés).

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Après une heure de jeu environ, et alors que j’ai à peu près le même nombre de jetons qu’à l’ouverture, j’ai en main 5 et 7 de trèfle. Les blindes sont mises. Au flop, 6 de trèfle, 8 de trèfle, valet de pique. La quinte floche ouverte des deux côtés. Ce qui est plutôt rare. Et pour continuer le coup, un tapis à payer et qui me couvre deux fois. Après deux minutes d’hésitation, je n’y suis pas allé (je ne voulais pas rentrer me coucher), la rivière offrant au final un 4 de carreaux qui m’aurait fait gagner le coup. Mais un type a suivi et liquidé ses jetons sur cette donne, et j’étais content que ce ne soit pas moi.

Plus loin dans la partie, les cartes dévoilées sont trois fois dame et deux fois valet, le full house mis pour tout le monde. On est plus que deux à jouer le coup, et j’ai en main la quatrième dame. Je rallonge le pot de 500, et mon adversaire a le bon réflexe de ne pas suivre…

Enfin, le coup fatal en table finale. Valet de trèfle, dix de trèfle, sept de pique au flop. J’ai en main As dame dépareillé. Deux tapis sont avancés, je les couvre tous les deux. Je décide de jouer le coup. Car il faut bien y aller parfois, si l’on veut gagner le tournoi (400 $ de dotation). On ouvre les trois jeux. Deux trèfles d’un côté, Roi valet de l’autre. Un qui joue la couleur, l’autre la plus forte paire. J’ai encore de bonnes probabilités de gagner, puisque As, roi, ou dame, me filent le coup. Las. Deux conneries de cartes, et même pas un trèfle. Paire de valets gagne. J’ai juste le temps de voir le cinquième joueur restant disparaître avant de voir la grosse blinde avaler mes dernières économies. Une bonne soirée !…J’ai aimé mon carré de dames, une combinaison qu’on peut si l’on veut appeler « l’amour », tout comme le 4/5/6 du quatre vint-et un.

Suite et presque fin du week-end ce matin, à l’hôpital militaire de Bouffard, où après examen radiologique, me fut diagnostiquée une fracture à la base du cinquième métacarpe, et un plâtre me fut posé, résidu de mes parties de badminton, ou si l’on veut voir les choses différemment, du déjeuner beaujolais nouveau, un plâtre qui me permet encore ce soir de taper sur un clavier d’ordinateur, mais qui pèse. C’est comme de faire des exercices de musculation.

Et ce soir, un apéro gambas au beurre aillé de basilic, et tartine de roquefort au miel d’Ethiopie, que j’organise chez moi pour une clôture à la hauteur des émotions du week-end…Un samedi soir sur la terre.

Le goût du vent

Un peu de lecture ! Le texte avec lequel j’ai été lauréat du concours de nouvelles organisé par l’Institut Français Arthur Rimbaud sous le patronnage de l’écrivain voyageur breton Yves Pinguilly, un qui connaît la mer ! Concours au titre imposé ; le titre de mon billet.

On l’appelle la Sirène de la Mer Rouge. Elle a le goût du vent, parce qu’elle a le goût de  la vie, et de tout ce que porte le vent ; elle a le goût du sable et du sel, elle a le goût du désert et de l’iode, des effluves de poissons pourris, des eaux usées de Balbala. Elle a le goût du vent, parce qu’elle a le goût de tout ce que berce le vent ; les voiles des boutres, les cerfs volants, les feuilles oblongues des rares acacias, et puis les côtes du Yémen, Bal-el-Mandeb, ou les drapeaux qui flottent au mât des bases militaires ; elle a le goût du vent surtout parce qu’elle a le goût de la liberté, et que le vent, nul ne peut le contraindre. Elle a le goût du vent parce qu’elle lui ressemble. On l’appelle la Sirène de la Mer rouge, parce qu’elle est la seule femme à pêcher à Djibouti, et que le port de pêche, depuis qu’il a été mis en concession auprès du Djibouti Maritime Management & Investment Company, s’appelle le port de la Sirène. Comme elle est seule là-bas à avoir son petit bateau à moteur amarré au quai, elle a pris le nom du port qui l’a faite, en réalité, elle s’appelle Halimo. C’est un samedi après-midi, le soleil ne connaît point d’ombrages, elle descend du minibus qui l’a conduite au port depuis le quartier où elle réside, on ne dira pas où pour préserver un peu de son intimité, et du halo de mystère qui l’entoure. En effet, on ne sait presque rien d’elle, si ce n’est qu’elle est la seule femme de tout le pays à prendre la mer pour pêcher. On ne lui pose pas trop de questions, question de respect. C’est très étonnant d’ailleurs pour un pays petit comme l’est Djibouti, et où les rumeurs de la foule se propagent d’ordinaire aussi vite que dans le caisson d’une guitare. On a interrogé quelques personnes, les pêcheurs qui la côtoient, tous admettent bien qu’elle n’a pas toujours été là, mais personne ne se souvient précisément du jour de son arrivée ; un jour elle était là et puis c’est tout. Elle ne joue pas particulièrement de ce mystère, mais comme on ne lui pose pas de questions, elle ne donne pas de réponses ; en réalité, ça l’amuse un peu. Elle sait très bien, elle, d’où elle vient, et par où elle est passée. Elle s’avance d’un pas lent vers les quais, où règne l’atmosphère fiévreuse des quatre heures de l’après-midi, des préparatifs avant que chacun ne prenne la mer. Le tout bercé d’une odeur de super et de relents de poissons, comme déjà dit. Le va-et-vient est incessant entre les kiosques et les barques, où chacun transporte son matériel de pêche : filets, bouées, pelotes de ligne, paniers, casiers, rouleaux de corde, ancres. Assis à même le sol, sur des couvertures, les plus âgés s’affairent sur des moteurs hors bord, des Yamaha 40 chevaux éventrés qu’il s’agit de remettre en état pour que les hommes puissent prendre la mer le soir. Les hommes et une femme. La plupart des pêcheurs embarquent à deux ou trois pour la session de pêche, mais Halimo, non, elle est seule, d’ailleurs personne ne lui a jamais demandé si elle avait besoin d’aide, proposition qu’elle aurait du reste refusé, parce que ce qu’elle aime, c’est être seule sur mer, éteindre son moteur, pour écouter le bruit du vent, et le très léger roulis de l’eau, quand la mer est étale comme un miroir, les battements de son cœur. Elle aime aussi regarder les étoiles en fumant une cigarette, et elle craint que si quelqu’un l’accompagnait, elle ne pourrait pas vraiment regarder les étoiles, pas comme elle les regarde. Aussi elle est seule. Elle a un petit bateau à la coque blanche, immatriculé comme il se doit à la capitainerie, un petit bateau qui est vraiment tout ce qu’on pourrait appeler un rafiot ; parce que ce terme ressemble vaguement à rafistolage, et que c’est un peu ça, la coque est défoncée sur un côté, la peinture écaille sur de larges bandes, bref, c’est un bateau qui sert à pêcher la nuit, pas à transporter des touristes dans la mangrove de Moucha, il n’y pas de auvent pour se protéger du soleil, et s’il y en avait un, ça l’empêcherait sans doute de voir convenablement les étoiles. Elle s’avance donc, dans ces odeurs de port de pêche, les mêmes dans tous les pays du monde, au milieu de cette agitation frénétique, de cris, d’invectives ; on se croirait à la criée du matin alors que les poissons sont encore tous en de grande profondeurs – et de grandes largeurs. Mais ce n’est que l’agitation des préparatifs. Arrivée à hauteur de son bateau, elle pose avec attention un pied sur le fond qui tangue toujours un peu, puis un deuxième, et hop, elle est montée à bord. Elle récupère un bidon qui gîte au fond de son embarcation, et s’en va le remplir à la station du port de la Sirène, là où il est obligatoire de se ravitailler en carburant pour avoir le droit d’amarrer le long des quais. Il ne se passe pas grand-chose encore dans cette histoire, mais c’est parce que les hommes n’ont pas encore pris la mer, les hommes et une femme, le soleil décline lentement, il n’est que cinq heures du soir, certains sont assis très tranquillement à même le sol, ou sur des couvertures, et s’ils n’ont pas entre les genoux un  moteur Yamaha dans lequel ils sont en train de trifouiller, ils ont alors à portée d’eux une botte de qat, et une bouteille de coca-cola. C’est un petit port de pêche comme beaucoup d’autres, mais celui-ci est à Djibouti, et baigne dans les eaux les plus méridionales de la mer rouge. Quand elle a rempli son bidon, elle regagne son bateau, elle fait le plein du réservoir, vérifie les niveaux. Elle sort une petite bouteille en plastique remplie d’huile de moteur, et elle en transfère une certaine quantité, disons environ la moitié, dans l’autre réservoir dédié à cela ; après, en attendant la nuit, et comme elle n’est pas sauvage, elle s’en va trouver d’autres pêcheurs qui eux aussi se préparent et se met à discuter avec eux. On ne sait pas exactement ce qu’ils se disent, mais il est certain que personne ne lui demande d’où elle vient, ni pourquoi elle pêche, après tout ça la regarde, se disent les autres pêcheurs, même si au fond d’eux ils aimeraient bien savoir, car cette femme seule qui pêche la nuit en se repérant aux étoiles les intrigue un peu. On discute peut-être du déplacement en cette saison des bancs de carangues, de mérous, on a des discussions d’initiés, on évoque différentes techniques de pêche. J’ai oublié de le préciser, mais Halimo pêche au fil. Au fil, c’est-à-dire, pour être exact, un fil emberlificoté autour d’une petite planchette de bois, et terminé d’un hameçon sur lequel il n’y a pour l’instant pas d’appât. Ce qui est sûr, c’est qu’on aborde aussi, au cours de ces discussions entre pêcheurs, la question de la hausse du prix de l’essence, tant il est vrai que c’est une question universelle, qui peut être abordée aussi bien par les grands cultivateurs terriens des plaines de la pampa argentine, que par des chauffeurs de taxi de Casablanca ou des chauffeurs routiers français, qui en ce moment même bloquent justement l’accès à une douzaine de raffineries de pétrole. Le prix de l’essence, le temps qu’il fait, et les vicissitudes de ceux qui nous gouvernent sont des sujets sans-frontières, que les pêcheurs de Djibouti n’ignorent pas non plus bien sûr. Personne cependant ne pose de question à Halimo sur le goût du vent ou la couleur des étoiles, des sujets sur lesquels elle croit qu’elle se sentirait plus à l’aise de parler, mais ce n’est finalement pas sûr, tant ce sont des sujets personnels. Donc voilà, après ces quelques échanges de convenance, et alors qu’enfin la luminosité commence vraiment à baisser, et que les poissons des grands fonds remontent petit à petit vers la surface, chacun regagne son embarcation. Et tous se mettent à la mer. Une heure après le coucher su soleil, le port de la Sirène est presque complètement désert. Il faudra attendre cinq heures du matin et l’imminence du retour des premières barges pour que des gens refluent vers le port, majoritairement des acheteurs, des vendeurs, des grossistes, il y en a de toutes sortes et de toutes tailles. Mais là il est sept heures du soir, le port est vide comme peut l’être la ville les après-midi où tout un chacun, et tous et chacun, fait la sieste, et tous les pêcheurs sont en mer.  Après que se passe t-il ? Il y a un frémissement à la capitainerie vers neuf heures du soir. Le type de veille cette nuit-là dans le QG de la marine civile djiboutienne est en train de terminer une réussite, la clope au bec, il est à la coule dans son bureau branché sur les ondes de la VHF, et aucun navire n’est annoncé pour la nuit, il allonge ses cartes en espérant qu’elles mettent un peu du leur et que son vœu se réalise, lorsque son récepteur radio se met à grésiller. Il approche l’oreille ; on annonce du gros vent pour la nuit, une annonce inhabituelle qui lui fait dresser l’oreille. Il jette un œil par la fenêtre, de là où il voit que la lune a disparu, cachée derrière de gros nuages noirs. Il sort de son bureau, met un nez à l’air ; la nuit est de la même couleur. Ainsi, d’un revers de la main, il rassemble son jeu et se rallume une cigarette. Il appelle la centrale météo où personne ne répond. Il continue de fumer sa cigarette, bien à l’abri de ses quatre murs, quand un énorme bruit l’extraie de la réflexion dans lequel il est plongé. Il sort à nouveau ; le vent qui souffle en rafale a emporté le petit cabanon qui servait à ranger les outils. Dehors, ça a l’air de se gâter. Alors il rentre à nouveau, se cramponne à la radio, où son homologue yéménite lui annonce que là-bas, de l’autre côté de la Mer Rouge, la mer est survoltée, et que les vagues dessinent des murs de cinq mètres de haut, que le vent souffle en direction de Djibouti. Il décroche son téléphone, réveille son supérieur, qui lui-même appelle le Préfet. Après ça va très vite. Une tempête s’est levée, inopinée et imprévisible comme une crise d’épilepsie. Entre Bab el Mandeb et les côtes somalilandaises de Zeyla et de Berbera, la mer est devenue une vaste étendue d’eau déchaînée, un volcan aqueux et éruptif, un bain bouillonnant. Déjà, on commence à recevoir des messages de détresse des navires qui passent dans la zone, et qui ont tous allumé leur feux antibrouillards et jouent de leur klaxon pour prévenir qui s’avancerait dans la tempête. Mais on n’a pas trop à s’en faire pour eux, les matelots n’ont qu’à se carapater au fond de leur cale, et le capitaine tenir la barre à vitesse réduite, en attendant que la nuit se passe. L’inquiétude va aux pêcheurs embarqués sur des petits boutres de fortune, ou d’infortune, c’est selon les nuits. Bien sûr, aucun n’a d’émetteur radio à bord, et la mer compose de larges sinusoïdales, des vagues comme la représentation d’un courant alternatif, quand on tend l’oreille, on entend le vent qui souffle comme dans un clairon. Chacun comprend à ce moment-là qu’il se joue dehors, dans le creux de la vague, des tragédies en puissance, des morts aux trousses, des naufrages sans retour. Hier, le temps paraissait pourtant si clément. Un soleil de septembre, une légère humidité de l’air, et un vent sage comme une fillette ; et puis un battement d’ailes de papillons, et la mer entre en transe. Les autorités de l’Etat viennent de rejoindre le QG de la marine. A l’intérieur, les cendriers se mettent à déborder, l’air est enfumé comme un brouillard anglais. Il est un peu plus de minuit ; et il n’y a rien à faire, juste à attendre là, dans la quiétude d’un bureau, que le vent veuille bien baisser d’un ton. On jette un œil dehors pour regarder la mer comme un film d’épouvante. Au loin, des fusées de détresse commencent à illuminer le ciel de leur traînée rouge, qui font penser à la fête du 27 juin. Deux hélicoptères de l’armée française qui viennent de décoller se jettent vers la mer, tous feux ouverts, qu’ils éclairent à la marge, des saignées de lumière blanche sur une mer noire comme une nuit sans lune. A trois heures du matin, l’un d’eux réussit une opération d’hélitreuillage d’un pêcheur à la dérive qui s’était accroché à sa barque renversée comme à une ultime espérance. En ville, les gens dorment, certains se réveillent, parce que la tempête a emporté des poteaux électriques et que les lignes se sont rompues, alors les ventilateurs se sont éteints, et il fait encore sacrément chaud pour parvenir à dormir sans les pâles de la libellule. D’autres ont des groupes électrogènes, et ne savent rien du drame qui se joue en cette nuit de septembre. A Balbala, le vent emporte des tôles métalliques qui ont été un jour de provisoires toits de maisons aux provisoires titres d’occupation. On fait du café à la capitainerie.
La RTD a rejoint la cellule de crise, et filme les gens affairés autour des postes de radio, ou perchés sur des cartes marines, ou scrutant les informations météo sur un écran d’ordinateur. Les reportages passeront en quatre langues différentes le soir aux éditions du journal national. Mais c’est un film muet qui se déroule en mer. On réveille le Président en sa résidence d’Haramouss, c’est dire si l’heure est grave. Et puis soudainement le vent se calme. La tempête s’éloigne, et la mer, tel un boxeur alangui par des uppercuts trop forts et trop rapprochés, sombre dans un knock-out comme dans une phase de sommeil paradoxal. A six heures du matin alors que le jour se lève, des dizaines de paires d’yeux scrutent l’horizon, que la tempête a complètement lavé, et l’on voit parfaitement jusque les montagnes dressées sur les hauteurs de Tadjoura. Mais l’horizon est vide. Il n’y aura pas de poissons au marché de ce matin. Aucune embarcation ne rentre au port. 

A ce stade de l’histoire, on ne sait rien encore d’Halimo, la Sirène de la Mer Rouge. Alors retrouvons-là. Il est midi. Les familles des pêcheurs disparus se sont rassemblées au bord des quais du port de pêche et psalmodient leur deuil collectif. Quand la pointe d’un bateau pointe sur la ligne horizontale de l’eau. C’est Halimo qui rentre au port. Elle range son embarcation le long d’un ponton déserté. Personne n’était là pour pleurer son sort, et donc personne ne l’attend. Mais quand on la voit saisir dans le fond de son bateau une caisse remplie de poissons jusqu’à la gueule, et qui reflètent argenté sous le soleil du zénith, quand Halimo s’approche de la foule qui fait cercle, on la regarde avec des yeux un peu éberlués. Qui est cette femme qui a réchappé de la tempête ? On n’en sait rien. C’est la Sirène de la Mer Rouge, murmurent certains. Au journaliste de la Nation qui s’avance maintenant vers elle pour recueillir son témoignage, elle racontera ceci. « Je suis sorti en mer vers six heures du soir, j’ai navigué jusqu’au fort de Maskali. Là, j’ai mis ma ligne à l’eau pour attraper des petits poissons qui me serviraient d’appât pour les plus grosses prises de la nuit. Mais ça ne mordait pas. Et puis, j’ai senti sur ma langue le goût du vent. Qui avait un goût différent des autres soirs. Un goût acre, poivré, le vent comme si j’avais croqué un piment vert. J’ai repris le large pour rentrer au port, parce que le vent avait le goût de rentrer au port. Mais tout à coup, la tempête s’est levée. En dix minutes, les vagues ont atteint une taille énorme, et se sont mises à déferler. Le ciel est devenu comme un voile opaque et a caché toutes les étoiles. Les vagues ont noyé mon moteur. Le bateau a commencé à se remplir d’eau. J’ai essayé d’écoper, mais c’était comme de vouloir vider la mer. Alors, je me suis dit que c’était mon heure, j’ai fait mes prières, je me suis allongé dans le fond du bateau, j’ai allumé une cigarette, et j’ai fermé les yeux. Je me souviens que j’ai tiré trois ou quatre bouffées avant d’être submergée par une nouvelle vague qui a éteint ma cigarette. Ensuite, je n’ai plus de souvenirs. Quand je me suis réveillée, le jour se levait tout rose sur les îles, et la mer était calme, calme, calme. Il n’y avait plus qu’un petit filet de vent, minuscule, et qui n’avait plus ce goût piquant, mais la douceur d’une pâtisserie. Alors j’ai rallumé mon moteur, et je suis allé pêcher dans le parc de Moucha. Et maintenant je rentre au port, et je vais aller vendre mes poissons au marché. Pourquoi ? ». Elle en tira un bon prix ce matin là, puisque la vie est un jeu de l’offre et de la demande, et qu’il n’y a qu’une seule Sirène de la Mer Rouge, une qui connaît le goût du vent et la couleur des étoiles.

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The man who wasn’t here

Dans mon dernier billet, je décrivais deux endroits de plein air plein les narines. Du sel marin et des dioxines. Voici le pendant en intérieur ; un petit salon de coiffure du centre-ville, et une salle de classe en tôle du quartier pauvre de Balbala. Ici, je vais chez le coiffeur, pas tant pour me faire couper les cheveux (ils sont plutôt incompétents en la matière) que pour que quelqu’un prenne soin de moi. Si j’écrivais un nouveau roman, il s’appellerait ; « Je voudrais que quelqu’un prenne soin de moi ». On m’accuserait de plagiat, et j’en aurais rien à foutre. Car en effet, la coupe proprement dite des cheveux est presque secondaire par rapport à l’ensemble des prestations qu’offrent tous ces petits salons tenus exclusivement par des Indiens, et par des coiffeurs hommes qui n’ont pas l’air d’être homosexuels. C’est un endroit un peu crassouilleux, mais seulement pour les détails. Exemple ; la serviette qu’on vous passe autour du cou sent tout à fait bon, et le barbier introduit une lame neuve dans son appareil avant d’attaquer chaque menton. Mais par contre, le miroir est un peu opaque de poussière, le sol laisse à désirer, il y a des cadavres de bouteille de savon et de shampooing qui traînent, des restes de bâtons d’encens, enfin rien de surprenant quand on est allé en Inde. Et surtout on peut FUMER pendant qu’on s’occupe de vos tifs et foutre la cendre par terre, c’est même recommandé. Quand c’est un blanc qui est assis sur le fauteuil, il y a des types un peu partout dans le salon de coiffure qui regardent ça comme si c’était un film MIRAMAX et chacun donne ses conseils et ses préconisations esthétiques au type qui tient la paire de ciseaux, il y en a même qui voulaient me roussir les cheveux au henné. Donc pas de magazine de mode avec les dernières coupes printemps-été, mais un indien appliqué, qui joue du couteau. Je précise que je veux une coupe civile, à Djibouti où les militaires français sont trois milliers, chacun comprend immédiatement ce que cela signifie. Mais le gars a voulu trop bien faire, il m’a pris pour Tintin, alors je lui ai quand même demandé de s’occuper de cette espèce de houppette blonde qu’il voulait me laisser par civilité, qui me faisait passer pour un jeune reporter épris d’un chien blanc. Après, il m’a fait un masque au savon, on ferme les yeux, ça sent le vieux savon de Marseille, ça mousse, c’est pas une crème lavante au beurre de karité, c’est les produits du terroir, ceux avec lesquels Monfreid venait déjà se faire tailler le bouc, après le visage, j’ai droit à un massage du cuir chevelu qui dure une quinzaine de minutes, les yeux toujours fermés, quelqu’un dans le salon croyait que je m’étais endormi tellement je ronronnais comme un vieux chat. A la fin, l’indien m’a fait craquer les vertèbres cervicales d’un côté, il a voulu faire pareil de l’autre, mais je lui ai demandé de s’abstenir. C’est pas douloureux du tout, mais c’est juste que c’est un bruit moyennement rassurant que d’entendre ses os du cou craquer comme du petit bois. Enfin, voilà, Ganesh Coiffure, ou un truc du genre, Shanti cheveux, rue de Paris à Djibouti ; pas de carte de fidélité, mais on y revient quand même.

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L’autre endroit, c’est un centre d’alphabétisation et de soutien scolaire dans la zone périphérique de Djibouti, la zone des grandes misères, la zone qui fait que Djibouti mérite sa carte de fidélité au club assez open des PMA (les Pays les moins avancés,+/-  moins de 1000 $ de PIB par habitant et par an, d’après la Banque mondiale – quand aux participants, ils ne donnent pas d’estimations). On est venu me chercher pour que je participe à quelques cours d’expression orale, et aussi parce que quand un européen vient par là, c’est comme un gage de sérieux sur la qualité des formations dispensées, m’a-t-on dit. Je crois qu’on aimerait surtout que je règle la facture d’électricité du centre, et que je monte des dossiers de subvention. Pour l’instant, j’y vais de temps en temps, pour moi qui habite une villa végétalisée dans le quartier le plus cossu de Djibouti, c’est aussi une manière de ne pas perdre pied avec la réalité du milieu, comme quand les hommes politiques descendent dans le métro ou vont serrer des mains en Seine Saint Denis, il y a toujours la petite dose d’hypocrisie qu’il faut. Win win, dirait Ségo. Car on est très loin des standards de l’Education nationale française. Le sol est en terre battue, il y a quelques néons qui diffusent cette toujours atroce lumière blanche, on n’est pas vraiment dans un endroit lounge, les salles sont cloisonnées de plaques de tôle qui renvoient l’écho du cours voisin. Les élèves sont timides. Le professeur a écrit au tableau les quatre questions du jour qui feront débat, le cours est en anglais, il y a surtout des immigrés éthiopiens dans cette salle. « What’s is the better ; education or money ? » est le thème qui provoque les discussions les plus vives. Qui surpasse de loin le débat proposé sur la polygamie ou l’émigration. Globalement, les jeunes qui s’avancent pour répondre sont plutôt policés. Ils expliquent pourquoi l’éducation prime. Mais il y en a qui ont quand même le sens des réalités, ou l’art de la provocation, ou les deux, et qui expliquent très précisément que ce qu’ils veulent, c’est s’acheter un yacht, donc plutôt l’argent que le savoir. On me demande mon avis. Je pense d’abord à leur traduire cette maxime de Coluche ; l’argent ne fait pas le bonheur des pauvres. Mais je rentre dans le rang vite fait. Il faut donner l’exemple. « Both », je dis avec mon anglais fluide et glacial. « Both. Education AND money ». Tout le monde est d’accord. Je crois que je pourrais faire de la politique.

Le soleil, une boule à facettes

On quitte le Brésil pour revenir à Djibouti, l’important, c’est qu’on reste toujours sous les tropiques ! La semaine dernière, il m’a été donné de me rendre dans un laps de temps de 24 heures dans deux endroits assez exceptionnels, mais pas pour les mêmes raisons ; et, distants à vol d’oiseau d’une quarantaine de kilomètres, diamétralement opposés ; la décharge à ciel ouvert de
la Douda, dans une banlieue de Djibouti, sur la route vers la frontière somalienne qui n’est qu’à 22 kilomètres, d’abord, puis la rade de Ras-Ali, le lendemain, à quelques kilomètres de la plage des sables blancs, à l’Est de Tadjoura.

La France a le chance de compter parmi ses entreprises le fleuron de ce qui se fait en matière d’assainissement solide et liquide, Veolia et Suez détenant ensemble la plus grosse part de ce marché des services urbains, à l’échelle de la planète. A la longue, on a presque oublié que ce n’était pas par la volonté du Saint-Esprit que nos poubelles carbonisaient dans des centrales d’incinération, mais parce que nos services publics fonctionnent correctement. Djibouti est un peu l’enfance de l’art, en la matière. Le degré zéro de la gestion raisonnée des déchets. L’Office de la voierie qui en a la charge est peut-être l’institution djiboutienne la plus chaotique, en tout cas celle qui a plus mauvaise presse parmi les administrés, quand bien même coupures d’eau et délestages interviennent à une fréquence effrayante. Le ramassage est donc à l’avenant, c’est un peu à chaque quartier de s’organiser, il y a des milices privées chargées de l’éloignement des déchets dans les quartiers résidentiels. Dans le grand bidonville de Balbala, c’est une autre histoire, évidemment. Les hiérarchies sociales ont leurs marqueurs, et la manière dont s’envolent les poubelles, d’un quartier à un autre, révèlent bien des fractures. On est conduit sur le site par le directeur adjoint de l’OVD, en charge de la collecte.

Au fil de l’eau, l’hostilité d’un site, entre chaleur, poussière et puanteur ! Quelques hectomètre déjà avant d’atteindre la Douda, le bord des routes est jonché de détritus divers, on dépasse le golf, le cimetière des voitures, on est déjà nulle part, nulle part où vivre, je veux dire, un no man’s land, ce que les Djiboutiens appellent un peu ironiquement le nomad’s land. Sur place, un amoncellement de déchets en tous genres, le parc des Buttes-Chaumont avant qu’on n’ait recouvert la butte. Majoritairement des rebuts de plastique. C’est parce que, nous explique t-on, les collecteurs ne s’intéressent pas aux plastiques (sauf aux bouteilles de grande contenance), déchets ultimes, mais récupèrent par contre tout ce qui est métal-aluminium-verre. Et effectivement, sur place, au milieu des troupeaux de chèvre, une armée de petits chiffonniers s’affairent à trouver là des trésors recyclables. Des trésors qu’on ignore. Pas d’organisation collective, pas de règles, pas de leadership, pas de coopératives ; chacun pour soi, et Dieu pour tous, oui, puisque c’est la volonté d’Allah. Ils sont peut-être 200, 300, 500 à amasser bouteilles de plastique, canettes d’aluminium, boîtes de conserve, compactées dans des sortes de ballots, ou entassées à l’air libre. On se demande un peu où seront acheminés ces déchets et pour quel type de valorisation. Il semblerait que l’essentiel de cette matière brute parte à destination de l’Ethiopie, de Dire-Dawa, par la voie de chemin de fer. Ainsi, on nous explique que les grandes boîtes de conserve de lait sucré sont éventrées, le métal aplati, les feuilles de métal ainsi obtenues liées les unes aux autres via du fil de fer, composant de grandes tôles utilisées dans la construction des baraquements de fortune éthiopienne. A la périphérie de la décharge, des petits « toukhouls », constructions de bric et de broc faisant office d’habitat pour les quelques centaines de personnes qui vivent là. On continue la visite, il s’agit d’une visite professionnelle, d’où ces détails microéconomiques que je cherche à obtenir, on passe devant une toute petite unité d’incinération, à l’arrêt, et qui servirait surtout à la combustion des marchandises de contrebandes, cigarettes et autres. Plus loin, l’endroit où sont déposés les déchets des abattoirs. Des cornes de vaches sortent du sable, au loin des carcasses de chameaux brûlent dans une fumée grise et suffocante. A l’horizon, un bulldozer essaie dans cet enfer de regrouper en tas les déchets, dont la prolifération semble inexorable. Voilà, on quitte le site de la décharge. On laisse dernière nous cette incroyable misère humaine.

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Le lendemain matin, on prend un boutre de bonne heure. On mange des brochettes de poisson au-dessus des coraux. Après la sieste, le capitaine accepte de dépêcher pour nous une des annexes à moteur qui ont accompagné notre traversée, pour nous mener jusqu’à la rade de Ras-Ali, à un mile nautique de là. Ras-Ali est un endroit assez réputé à Djibouti, mais que peu de gens ont réellement vu ; sa légende le précède. Jean-François Deniau, ministre, académicien, et quoi d’autre encore, joueur de bridge disons, de passage un jour à Djibouti, pour introduire peut-être un quelconque colloque rimbaldien, survolait en hélicoptère cette côte du golfe de Tadjoura. « Mon ami, est-ce que vous savez que vous avez la plus belle rade du monde », demanda t-il au sultan au cocktail du soir. « C’est vrai, laquelle ? », interrogea le sultan. « Celle de Ras-Ali », répondit Deniau. « Eh bien elle est à vous ». La phrase ressemble un peu à celle que De Gaulle fit au préfet Delouvrier survolant l’Ile-de-France en sa compagnie, avant les premiers schémas d’aménagement directeurs. « Mon cher Paul, remettez-moi un peu d’ordre dans ce foutoir… ». Ce qui fut fait, et déboucha sur la création des cinq villes nouvelles, Cergy, Evry, Marne-la-Vallée, Saint Quentin, et une dernière que j’ai oublié. C’est une légende, donc peut être une mystification, et il se peut très bien que ni la phrase de De Gaulle ni celle du sultan de Tadjoura ne furent réellement prononcées, mais Deniau se fit quand même construire, non pas une ville nouvelle, mais une très jolie villa sur la rade. C’est donc ce deuxième endroit auquel je voulais arriver (en petite vedette). Des murs blancs crénelés, un chemin bordé de pierre dessinant l’accès, une grande terrasse de plain-pied, quelques plantes grimpantes le long des façades étincelantes de blancheur ensoleillée. Là, sur la terrasse, quelques pêcheurs yéménites ayant lié lien avec le gardien de la villa. L’un d’eux est en train de faire au cuire un barbecue un coquillage dont il mangera quelques minute après l’innocent occupant. Les autres sont assis, avec quelques branches de qat et des paquets de cigarette à portée de main, dans ces jupes bariolées que les Yéménites portent si bien, de même que la prestance. Presque pas de bruit, sauf le clapotis de l’eau. Il y a un reste de bateau de bois en train de pourrir sur la plage blanche, et l’eau est là, tout autour de la maison, bleue turquoise évidemment, au-dessus des collines pierreuses. C’est extraordinairement beau et calme. Deniau venait y passer plusieurs mois chaque année avant sa mort. On peut imaginer qu’il s’y sentait à sa convenance pour vivre et pour écrire. C’est un endroit où il ne faut pas avoir peur de la solitude, ni de la mélancolie. Car le paysage en est plein. Pour Deniau, ça devait aller ; avant sa mort, il avait demandé au sultan si son fils pourrait hériter de ce bien dépourvu de titre de propriété. La réponse aussi est belle ; « Eh bien s’il vient, oui ». Le fils de Deniau serait venu quelques fois, en petit avion, avec une dizaine d’amis. Mais pas assez souvent, sans doute. Aujourd’hui, la villa appartient d’abord à ce gardien et à ces pêcheurs yéménites qui profitent de son ombre.

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Je repense aux pauvres collecteurs de la Douda, à cette atmosphère empuantie et poussiéreuse.

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Après, il faut pousser notre barque à la main le temps de sortir du petit cirque, parce que la marée s’est retirée, et que l’eau n’est pas assez profonde.

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Djibouti-Paris : aller/retour et sans escale

Un article que j’ai passé dans le numéro d’octobre du magazine culturel Djib’Out.  

C’est une histoire qu’aimait bien raconter Bernard Baños-Robles, l’ancien conseiller de coopération, qui vient de quitter Djibouti après trois années à la tête du centre culturel français, et qui demeure une figure tricolore ici, puisque c’est lui qui, il y a trente ans, lors de sa première affectation, à Djibouti déjà, donna au centre français son nom de baptême d’Arthur Rimbaud.

L’histoire se passe le soir de l’indépendance, le 27 juin 1977. BBR comme on l’appelle, avec la fougue de sa trentaine d’années, et ne voulant pour rien au monde rater le spectacle de cette nuit mythique, se rend place UNFD, où s’est massée la foule, au volant de sa petite voiture de l’époque. Bientôt, il ne peut plus avancer ; contraint par la marée humaine de s’arrêter, il monte sur le toit de sa voiture pour regarder Hassan Gouled Aptidon, le nouveau président, prononcer le premier discours de la nouvelle République. Là, un enfant qui doit avoir une dizaine d’années à peine, le toise avec férocité, et lui lance sournoisement : « Vous êtes encore là, vous » !… Un adulte djiboutien qui a tout vu de la scène lui assène en retour une petite claque. BBR dira qu’il y avait tout dans cet instant ; à la fois la fierté de l’enfant, incarnation de la nouvelle nation qui veut s’émanciper complètement de l’ancienne tutelle coloniale, mais aussi le recul ou la sagesse de l’adulte qui sait que les Français resteront à Djibouti encore de longues années, et auront un rôle à jouer dans le développement du pays. Aujourd’hui, trente ans après, la France dispose encore d’une base militaire de trois mille hommes, et demeure l’un des premiers bailleurs de fonds bilatéraux du pays, sinon le premier. A l’inverse, plusieurs centaines d’étudiants djiboutiens partent chaque année en France poursuivre leurs études.

Ce constat et cette petite anecdote en introduction de cette enquête sur les rapports entre Djibouti et la France, et surtout sur la perception que peuvent avoir les ressortissants des deux nations de « l’autre pays ». Djib’Out a voulu savoir quelles étaient à la fois les images, les préconçus que pouvaient avoir les Djiboutiens avant leur premier voyage en France, et inversement, les Français avant d’arriver à Djibouti. Djib’Out a aussi cherché à savoir comment résistaient ces clichés à l’épreuve des faits, et au contact réel du sol étranger. Pour cela, nous avons rencontré trois Djiboutiens qui ces derniers mois ont effectué leur premier séjour en France ; Saada Hassan Ibrahim, responsable achat au Chemin de Fer Djibouto-Ethiopien (CDE), et qui a participé à une formation d’un mois à la Rochelle avec l’institut For-homme, Moumina Hassan Meike, obockoise, qui s’est mariée au printemps avec un professeur français de l’école de la Nativité, et est partie cet été dans la famille de son conjoint célébrer « l’union à la française », et enfin le jeune Ali Sultan Mahamoud Ibrahim, tout juste âgé de quatorze ans, qui a rendu visite en juillet à ses cousins poitevins.

Symétriquement, Djib’Out a aussi recueilli les témoignages de deux Français fraîchement débarqués à Djibouti cet été ; Jacques B., premier conseiller de l’Ambassade de France, et Antoine Domanec, animateur culturel au CCFAR.

A travers leur témoignage, voici ici humblement dressé le portrait croisé de deux nations par leur histoire et leur culture si étroitement imbriquées.

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Premières impressions/ Nos âmes aéroportées/ Le voyage par la lecture 

Il ne faut pas toujours s’y fier, dit-on, à la première impression.  Soit. Mais ce sont quand même souvent elles qui marquent le plus fortement la rétine.  Ainsi, Moumina se souvient de sa surprise dans l’avion, de voir par le hublot, au moment de la descente de l’appareil vers Paris, les petites rivières, le paysage bucolique, toute cette verdure.  Tout de suite après, dans les premiers émois, une fois le pied mis à terre, viennent la fraîcheur du climat, et la « beauté des magasins », dit-elle. La première impression de Saada fut moins agréable. Ce fut même la seule fois de son séjour, affirme t-elle, où elle eut le sentiment d’être maltraitée. 

Elle évoque ainsi la violence arbitraire, à tout moins verbale, des agents de sécurité de la plate-forme aéroportuaire de Roissy ; « Ils nous ont fait passer en dernier, on nous a mis dans un coin en nous disant de ne pas bouger, et qu’il faudrait vérifier ensuite tous nos papiers et nos bagages. A mon arrivée, j’ai eu l’impression d’être traitée comme une clandestine ». Des récits, tel qu’on en entend de plus en plus en France, et qui batte chaque fois un peu plus en brèche l’image d’une France « terre d’accueil ».  Mais de profond dépaysement, point pour Saada.

« Pour beaucoup de Djiboutiens, la France, c’est un peu un deuxième pays ; on a lu beaucoup de choses sur la France, on a vu de images à la télévision, on n’arrive pas en terrain complètement inconnu ». « Nous vivons à la Française, poursuit Saada, nous en avons les comportements, le langage ».

Quant à Ali Sultan, l’arrivée à Paris l’a laissé sans voix. La capacité d’émerveillement de l’enfance, sans doute. « Je me suis tout de suite dit que Paris, c’était la ville des « plus » ». Ainsi, il a trouvé Paris plus propre, plus évoluée que Djibouti, plus grande, plus, plus, plus, « le seul adverbe qui vaille », nous dit-il, quand il s’agit de la capitale de la France.  Il mentionne aussi le spectacle subjuguant du métro, « je ne savais même pas que ça existait, un réseau souterrain et des engins comme ceux-là ». Il est vrai que pour un jeune djiboutien qui de sa vie n’a eu que l’occasion, en matière de transport ferré, d’apercevoir la lente micheline du CDE, les lignes automatisées du métro parisien ont de quoi surprendre…

Quant à nos Français, ils avaient tous entendu parler de Djibouti avant de s’y rendre. Pour Jacques B., les impressions furent d’abord livresques et télévisuelles.

« J’étais déjà venu deux fois à Djibouti…mais sans jamais sortir de l’aéroport, explique t-il, en escale sur la route des Comores, qui a été mon premier poste à l’étranger dans la diplomatie. C’est-à-dire que je ne connaissais absolument pas le pays ». Donc avant son arrivée, par curiosité, mais aussi pour être le plus rapidement possible opérationnel à ses nouvelles fonctions, Jacques a beaucoup lu. Des TD diplomatiques, bien sûr, des notes de synthèse sur le pays, mais aussi de la littérature. Kessel, par exemple. Ou cet ouvrage qui l’a marqué et qu’il conseille, « Abou-Bakr, Pacha de Zeyla, marchand d’esclaves » de Marc Fontrier (éd. l’Harmattan), dont l’action se déroule dans la région au début du siècle, avec quelques incursions à Djibouti. « Cela m’a permis de mieux cerner les enjeux de peuplement, les liens entre les différentes ethnies présentes sur le territoire ».

Pour Antoine, le premier contact avec le pays eut une origine « familiale ». « Mes petits cousins sont djiboutiens, nous raconte t-il. Chaque été, ils venaient en vacances en France ; nous passions plusieurs semaines ensemble sur l’île d’Oléron. Ils me parlaient beaucoup de leur pays ». Ce dont il se rappelle en particulier ; « Ils me disaient que chez eux, il y avait plein de poissons dans l’eau, ils ne voulaient jamais se baigner parce que l’eau était trop froide, et chaque jour après le déjeuner, ils partaient s’allonger pour la sieste ! ». Des détails croustillants qui ont marqué l’enfant qu’était alors Antoine. « Toutes les habitudes de la vie d’ici que je ressens aujourd’hui distinctement, je les pressentais déjà à l’époque, à travers leurs comportements ».

Mais cela dit, Antoine avait quand même avant son départ des visions un peu « fantasmées » de Djibouti. « Je m’imaginais que j’habiterai dans une petite paillote à côté de la plage. Je ne pensais pas que j’aurais un appartement »…La réalité est un peu différente – mais pas pour autant désagréable ; « le premier échange que j’ai eu ici avec un Djiboutien, c’était avec un afar qui m’a payé un café à l’aéroport, alors que j’attendais mon chauffeur ».

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 Secondes vibrations/ Les premières joies/ Le temps de la réflexion 

Comme le dit très bien Jacques B., on a beau avoir lu toutes les bibliothèques du monde, rien ne peut remplacer la découverte « in concreto » du monde. 

Ses premières vibrations djiboutiennes, il les analyse à la lumière des autres villes africaines qu’il a connues au cours de sa carrière. « Par rapport à Conakry, Djibouti semble avoir une urbanisation plus organisée, les rues sont droites, globalement, je trouve que la ville est assez propre ». Privilège de la fonction, alors que les volontaires de la Nativité découvrent la ville à pied (ce qui ne leur déplaît pas ; « Tout est simple ici. Par exemple, si tu veux prendre le bus pour aller au centre-ville, depuis le plateau su serpent, et bien tu montes dans le premier bus qui passe, de toute manière, ils vont tous au centre-ville ! »…), le premier conseiller use d’autres moyens de locomotion. Ainsi, Jacques a eu la chance de se rendre dans l’intérieur des terres, à Dorra, au Nord-Ouest de Randa…en hélicoptère, à l’occasion de l’inauguration d’une école.

« L’observation aérienne du lac Assal et des grandes plaines désertiques, c’est une expérience qui vaut le détour, c’est un paysage tout à fait surprenant, et atypique ».

Sur le plan climatique, tous les avis convergent, le choc est rude. « On a beau arriver de l’été français, où les températures voisinent les 30 degrés, là on, prend dix degrés de plus, ça nécessite un certain temps d’adaptation ». Ce que précise Jacques, c’est que par rapport à ses précédentes « missions » africaines, ici la chaleur est humide. Antoine annonce qu’évidemment, il s’attendait à avoir un petit peu chaud, mais qu’il s’est senti véritablement « emplâtré » c’est son terme, par la chaleur, à la sortie de l’aéroport, attendant ses bagages, dans ses jeans collant à la peau à cause de l’humidité.  Il va même plus loin ; c’est une sensation « très étrange que de se sentir pour ainsi dire asphyxié par la chaleur », la respiration brûlant quasiment les poumons.

Un pays « beau et dur » finalement, pour Jacques.

Quant à la population djiboutienne, il la perçoit aussi très différente des autres populations africaines rencontrées. « Je ressens les Djiboutiens plus proches des populations du golfe arabique, ou même des Berbères », propose t-il. « Dans leurs pratiques religieuses notamment ». Antoine complète ce propos ; on entend moins les muezzins qu’au Maroc ; « Mais c’est peut-être tout simplement parce que j’habite plus loin de la mosquée » !…

Tous comparent avec d’autres pays d’Afrique. Antoine, donc, qui a vécu plusieurs années au Maroc, trouve les Djiboutiens, plus calmes, plus « peace and love » comme il le dit ; « J’ai le sentiment que les relations sont plus simples, la communication plus franche, les échanges moins intéressés ».

Autre différence avec la France ; Antoine explique qu’il n’a pas « très faim ». « Souvent, je ne mange que le midi. Et après le déjeuner, ce que j’apprécie par-dessus tout, c’est la sieste ». Il a un mot d’humour. « Cela dit, en France, j’étais intermittent du spectacle, donc souvent au chômage, la sieste, je connaissais déjà… ».

A discuter avec les trois Djiboutiens, on sent qu’il y eut de leur côté aussi de nombreux moments de joie dans leur escapade française.

Moumina raconte la surprise inoubliable qui lui fit sa belle sœur, en lui offrant de se choisir la robe de mariée qu’elle souhaitait, dans une boutique spécialisée ; Moumina se maria donc en blanc, un rêve d’enfant…Elle raconte aussi la qualité de l’accueil, la gentillesse des Français. « Comme la famille de mon mari connaissait la réputation de ville de pêcheurs d’Obock, j’ai eu droit à des fruits de mer presque tous les jours !…Bulots, coquilles…un régime alimentaire qui il est vrai ne dépare pas avec Obock !

Ali Sultan, quant à lui, a aimé une autre gastronomie française, c’est-à-dire…les hamburgers de Mc Donalds ! Il a aussi adoré monté dans l’ascenseur le plus rapide d’Europe, qui en quelques minutes, vous transporte à 300 mètres d’altitude, au restaurant panoramique de la tour Montparnasse. De retour à Djibouti, les récits de son été parisien, et ses descriptions de la tour Montparnasse ont surpris ses copains d’école, raconte t-il. « Ils n’arrivaient pas à croire qu’il existe une tour plus haute que  la Tour Eiffel ». Alors il leur a montré les photos. « Mais certains m’ont dit que c’était un photomontage ! »…

Quant à Saada, ce qu’elle a apprécié avant tout en France, c’est la qualité de l’organisation, de manière générale. Ce qui a retenu son attention également, c’est que les gens apparaissent « toujours pressés, ils courent dans tous les sens ». « Nous les Djiboutiens, on travaille le matin, mais l’après-midi, on sait faire autre chose, se reposer ou discuter avec des amis ».

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 Troisièmes frissonnements/ La vie n’est pas un chemin jonché de roses…/ A Paris comme à Djibouti

Des moments plus pénibles, en France ou à Djibouti, tous en ont aussi évidemment connu, et en conviennent.  Antoine explique ainsi que ce qu’il trouve pénible, « c’est le bruit du chaud » dit-il. Quand on lui demande de préciser, il détaille « le ronron du climatiseur, ou le tournoiement des pales du ventilateur », qui gène son sommeil, « alors je récupère moins bien, j’ai besoin de silence. Mais sans ces accessoires il fait vraiment trop chaud !!! ».

Du côté djiboutien, deux petits incidents qui ont marqué les esprits. Ali Sultan nous raconte la scène suivante, survenue au guichet de la gare Montparnasse, alors que sa tante achetait son billet pour descendre à Poitiers. L’employée derrière le guichet demande à un homme qui parle au téléphone de baisser un petit peu la voix ; vexé, il lui hurle dessus, et il faut l’intervention de plusieurs personnes pour le calmer. « Je n’avais jamais vu un homme crier de cette manière contre une femme, je crois qu’à Djibouti, les hommes ont davantage le respect des femmes », nous dit Ali…

Quant à Moumina, elle fait le récit d’un autre épisode qui l’a tourmentée, mais qui peut aussi être vu comme une drôlerie des relations interculturelles. Alexandre, son mari, l’emmène assister un festival rock quelque part en Bretagne ; il y a là comme pour tous les festivals chiens, crêtes punk, drogue aussi. Sur la route, ils sont donc l’objet d’un contrôle de routine. Le chien policier en charge de détecter d’éventuels produits stupéfiants vient renifler avec insistance les habits de Moumina, ce qui retient l’attention des policiers. Alexandre est interloqué. En réalité, c’est l’odeur de l’encens qu’avait fait brûler Moumina pour parfumer ses vêtements qui stimula ainsi l’odorat des chines policiers. Rien de grave donc, sauf une belle montée d’adrénaline…

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Quatrième tourment/ Le temps des adieux/  Dis quand deviendras-tu ? 

Les trois Djiboutiens que nous avons interrogés ont en commun d’avoir beaucoup apprécié leur expérience française, mais d’avoir été soulagés de rentrer à Djibouti.

« L’accueil que j’ai eu a été très chaleureux, j’ai apprécié la tranquillité d’une vie à la campagne, dans un petit village du Maine et Loire, mais mon pays, ma famille me manquait… », dit Moumina. Quant à Ali, il ne s’est « pas du tout ennuyé » ; mais il était content de rentrer début août, au début du mois de Ramadan, parce que « suivre le jeune de 4 heures du matin à 10 heures du soir, merci ! ». 

Alors quels souvenirs ramènent –ils dans leurs bagages ?

« A Djibouti, on présente souvent les Français comme des gens pas chaleureux, un peu égoïstes, où règne le chacun pour soi, commente Moumina. Ce n’est pas du tout ce que j’ai ressenti ». Elle ajoute aussi qu’il a fallu qu’elle aille en France pour apprendre qu’Obock, sa ville d’enfance, avait été avant Djibouti, la première base d’implantation française en cette corne de l’Afrique !

Quant à Ali, il repart avec le souvenir d’Axel, un ami français un peu plus jeune que lui, rencontré lors de parties de football improvisées le dimanche à Poitiers. Le souvenir aussi d’une petite Tour Eiffel en métal achetée 5 € en « copropriété » avec son cousin ; « lui a mis trois Euros, et moi deux, et chaque semaine, en alternance, l’un de nous deux la garde chez lui ». Il explique que maintenant, elle trône sur la table de nuit de son cousin, ce qui est normal, car cette semaine, c’est son tour, et en plus « il a mis un Euro de plus que moi, il peut donc la garder un peu plus longtemps ». Attendrissante histoire d’un argent de poche habilement fructifié. 

Il entend bien retourner en France pour étudier, et espère très fort que quand il passera son bac dans trois ans, la réforme « nationalisant » le bac djiboutien ne sera pas encore entrée ne vigueur, pour que les portes de l’Université française lui restent ouvertes. Une envie de retourner en France mêlée à la crainte de ne pas y parvenir, que partage également Saada ; « J’aimerais y retourner l’an prochain pour les vacances, mais j’ai peur qu’on me refuse l’octroi du visa ». Elle vivrait cela comme une forme d’humiliation, dit-elle. Alors elle partira peut-être plutôt en Ethiopie.

En guise de conclusion, pourrait-on oser une synthèse de ces quelques bribes de récits, exercice hautement périlleux ?
La France serait donc un pays organisé, à la nature généreuse et à la technologie avancée, où le caractère des gens fluctuerait entre gentillesse et agressivité. Djibouti, une terre où il ferait bon vivre dans la langueur, l’art de la sieste, où l’on pourrait prendre de longues heures à la discussion, et s’offrir de magnifiques escapades dans le désert les fins de semaine.

Non décidément, dès qu’on cherche à généraliser, les clichés reviennent au galop. Laissons donc là les relations entre ces deux beaux pays amis, et que chacun compose à sa mesure, sa part de France ou de Djibouti qui lui convient.

Retour à Tadjourah

Djibouti, avant d’être Djibouti, s’est d’abord appelée la côte française des Somalis, puis le territoire français des Afars et des Issas, appellation où l’on sent bien la volonté de ne froisser personne. Les issas et les afars constituent les deux seules ethnies « endémiques » qui composent la population du pays. Il y a également ici les Yéménites (commerçants doués) les Ethiopiens, (clandestins ou prostituées), les expatriés (riches et blancs), mais il s’agit là d’espèces importées. Les issas et les afars peuplaient ce territoire de désert avant qu’il ne porte de nom ; aujourd’hui, la coexistence entre les deux peuples est pacifique ; les Issas détiennent majoritairement le pouvoir politique et économique, mais la realpolitik leur a imposé de traiter la population afar avec les égards qu’elle mérite ; si le président est issa, le PM est afar, et c’est une règle qui paraît indépassable, quand bien même elle n’est pas inscrite dans la constitution (ce qui lui donne peut-être son caractère pérenne, car ici, comme ailleurs, la constitution, si elle ne plaît pas au pouvoir en place, on la change, alors que les règles non écrites, nulle intoxication parlementaire ne peut les abroger !). Aujourd’hui donc, la situation semble apaisée entre ces deux clans, dont je pourrais vous faire un tableau itératif des signes distinctifs, mais on partirait vers l’ethnologie, et on en aurait pour trois pages, et je ne suis pas formé pour cela, il y aurait sûrement des maladresses et des malentendus. Restons en là, donc, mais juste dire que ça n’a pas toujours été l’amour courtois ; une guerre civile a opposé les deux camps au milieu des années 90, et l’armée, de domination issa, a donné le feu et le mortier pendant plusieurs mois sur la ville d’Obock, tout au Nord du pays, qui en fut partiellement détruite. Ceci pour dire aux juifs et aux palestiniens que l’on peut vivre ensemble après s’être entredéchirés. A condition d’y mettre un peu de bonne volonté…

Ce préambule parce que je suis parti ce week-end en territoire afar, dans le Nord du pays. La ligne de démarcation est assez précise entre ces deux bassins de peuplement. Djibouti est issa, mais donc qu’on traverse le golfe de Tadjoura, et qu’on se retrouve sur l’autre rive, on est chez les afars (qui ont la réputation d’être des gens très accueillants, sous des dehors plutôt austères et rugueux ; les pasteurs afars portant pagne, cheveux longs, et un poignard à la ceinture…). C’est à l’invitation de Saïd que s’est organisée cette petite escapade. J’ai connu Saïd l’année passée, il était le président du club de handball de Tajoura dont j’ai été le pivot (de Gauss) la saison dernière. Il est par ailleurs le neveu filial du premier ministre en exercice.

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Il est par ailleurs un garçon extrêmement sympathique, assez réservé et drôle, très élégant.

Par le bac financé par la coopération japonaise, nous avons mis vers le large jeudi à midi ; Alex, qui s’est marié au printemps avec une fille afar d’Obock prénommée Moumina, était en retard ; Saïd a dû user de ses relations (et de son nom) auprès du capitaine pour qu’on attende le taxi qui l’emmenait vers l’embarcadère, si bien que la sirène de départ a bien dû retentir durant dix minutes…Pour terminer l’inventaire, étaient aussi là Jérémie, volontaire en développement agricole auprès d’une agence de développement djiboutienne, et Abdo, un copain de Saïd, chômeur longue durée, et aussi lycéen de temps en temps, n’ayant pas l’air de trop s’en faire.

Arrivés à Tadjoura, Saïd nous conduit chez lui, une jolie maison vieillie à la chaux, face à la mer, où une annexe est entièrement réservée à l’accueil des visiteurs ; juste à côté, une très jolie mosquée centenaire, au minaret arrondi ; il existe une photo de Rimbaud posant à côté de cette mosquée. Salutations avec la puissance invitante, la mère de Saïd, sœur du PM, et sa grand-mère, mère du PM. Un peu comme si vous passiez un week-end dans une maison d’hôte en Sarthe, avec la parentèle de François Fillon. Entre les deux, Tadjoura me semble cela dit une meilleure option. Il y a là également un jeune type qui vient d’arriver pour vendre sa pêche du matin ; on finance l’acquisition de quatre thons, qu’il ouvre et découpe sur une rangée de pierres devant la maison, avec une belle dextérité, et la lame de son couteau afar. Les chats rodent, et récupèreront les entrailles et la tête à la fin du découpage. Une vielle est allongée sur un matelas au soleil ; la mer brille dans l’éclat du soleil au zénith. Tadjoura, la belle endormie, comme on le dit de presque toutes les villes du monde…

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Maintenant, quelques moments croqués comme sur un carnet de croquis, mais en mots.

Jeudi soir, nous longeons la plage durant une demi-heure jusqu’à un petit promontoire rocheux pour aller pêcher. On marche sous la lune, et c’est COOL. Nous sommes arrêtés par deux fois par des oueds à gros débit ; on les traverse en hésitant. Au retour, quelques heures plus tard, ils seront complètement asséchés. Il avait du pleuvoir dans l’après-midi dans les montagnes qui surplombent Tadjoura. Ici, la crue des oueds est à la fois violente et brève ; régulièrement, des gens sont emportés par des oueds déchaînés et meurent noyés dans leur 4*4. A part ça, il n’y a aucun cours d’eau en eau toute l’année ici. A la pierre visée, on s’installe pour pêcher. On a amené du fil et des hameçons, sur le chemin, on a rempli une petite bouteille de plastique d’une cinquantaine de bernard-l’hermite. On casse leur coquille au sol, on leur arrache les pattes pour qu’ils ne se sauvent, on les enfile sur l’hameçon perforant leur petite ventre mignon. On met le fil à l’eau. Au bout de dix minutes, Idriss qui nous accompagne, a déjà soulevé trois petits poissons d’une dizaine de centimètres, alors que je m’accroche sans cesse au fond. Là débute la vraie pêche ; il monte un nouvel hameçon BEAUCOUP plus gros que le premier, et ferre là-dessus le petit poisson juste pêché, qui n’était pas la proie, mais l’appât. C’est comme des poupées russes, avec la plus petite cachée dans la coquille du Bernard ! Finalement, la marée se retirera un peu trop vite, on n’arrivera jamais à aller jusqu’au bout de la chaîne alimentaire. Mais c’est pas trop grave ; on se baigne là, loin du monde, à l’horizon, Djibouti clignote comme une loupiote, et c’est la pleine lune, l’eau doit être à 28°C.   

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Le lendemain, vers 10 heures. Saïd s’est arrangé avec un pêcheur qui possède un bateau. Il passe nous prendre, Jérémie est parti avec le bus de sept heures du matin retrouver sa chérie à Djibouti, une espagnole du HCR prénommée Nouria, enceinte de cinq mois (et de lui). Alex et moi attrapons deux rouleaux de fils, qui cerclent une petite planchette de bois ; au bout un hameçon, et un leurre en forme de poulpe argenté, strass et paillette marine. On cingle vers les myriades d’oiseaux que l’on voit au loin, et qui marquent les bancs. Une heure après, on aura remonté à deux sept jolis thons blancs de 1 ou 2 kilos chacun ; j’apprendrai par la suite qu’à cette période de l’année, les eaux sont tellement poissonneuses que le thon s’échange à 70 francs sur le marché, soit trois fois moins qu’un paquet de cigarettes, 30 centimes d’Euros la pièce. Et que pour liquider les stocks qui encombrent la chambre froide, la pêcherie municipale les offre même, aux plus indigents des habitants. Pas de mérite particulier, donc à cette pêche, mais le plaisir, oui…

A treize heures le vendredi. On est attablés devant un déjeuner gargantuesque, picaresque, pique-assiettes. Il y a là, et pour cinq personnes, deux poissons cuits au four avec du citron et des tomates qui ont un peu confit, du riz blanc, du riz vert, des spaghettis, des morceaux de thons frits, des frites, de la salade composée, du poisson à la sauce pimentée, des pommes de terre cuites à l’eau dans une vinaigrette parfumée, du pain, de l’eau de source un peu salée. Bon appétit. L’hospitalité afar que j’évoquais. Six femmes, cousines ou voisines, ont passé la matinée à préparer ce festin, pendant qu’on allongeait notre grasse matinée, ou pêchions nos thons. Elles nous demanderont simplement de leur payer six coca-colas pour le dessert.

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A table, Saïd et Abdo nous racontent la cérémonie du « dassiga », dont j’avais déjà entendu parler, mais sur laquelle je veux avoir un maximum de détails.       

Il s’agit d’un rite afar qui dure une semaine environ, durant laquelle des hommes commencent par se retrouver dans un coin de désert, à côté d’un puits, égorgent un chameau, et jusqu’à ce que la totalité de la bête ait été consommée, se nourrissent EXCLUSIVEMENT de viande de chameau (il est aussi éventuellement autoriser d’accompagner la consommation de viande de quelques dattes). Le premier jour, toutes les parties du chameau sont découpées, après quoi les lamelles de viande sont mises à sécher au soleil, accrochées à une sorte de fil à linge, sous un arbre. Avec la graisse, les hommes se badigeonnent le derme, ou se massent le cuir chevelu. La viande de chameau est consommée par les afars exclusivement sous cette forme intensive, qui lui prête des vertus fortifiantes. En temps normal, manger du chameau est interdit. Quand il ne reste plus que la carcasse, les hommes rentrent chez eux et adoptent à nouveau un régime alimentaire protéiforme…So Djibouti. So afar…

Le samedi matin. Lever à quatre heures trente pour aller attraper le bateau rapide qui joint Djibouti de bon matin. On marche dans des rues encore désertes, c’est l’heure de la première prière de la journée. Quand elle s’achève, les gens commencent à sortir de chez eux.

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A côté du port, dans les fumées des poêlons, on s’assoit à une petite table et on boit le premier café du jour, sucré, délicieux, au lait, accompagné d’une préparation de lentilles à la tomates et aux oignons. A côté de nous, d’autres types se font servir du foie de cabri émincé. On monte dans la petite embarcation qui sur une mer comme un miroir, pas même une vaguelette, file à 25 nœuds vers l’autre rive du golfe de Tadjourah, les petits thons font des sauts argentés à la surface de l’eau et retombent sur le dos, le soleil déboule dans un rond de nuages. C’est un réveil marin – mieux qu’un réveil matin.

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