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Voir Hargeisa (et vivre)

La nouvelle avec laquelle j’ai gagné, pour la deuxième année consécutive, le concours de nouvelles organisé pour la fête du Livre par le Centre culturel Arthur Rimbaud. Le thème cette année : « Souvenirs d’enfance ». Un doublé, quoi…

Je suis né au début d’une décennie qui allait porter l’homme sur la lune et l’Amérique dans la baie des cochons, dans un pays qui existait à peine, et qui était seulement un frisson, le frémissement de quelque chose à venir, un pays qu’un étrange anticyclone protégeait de toutes les turbulences géopolitiques qui aux alentours, embrasaient le monde. Comme les deux filaments dressés bien droit d’une ampoule attendant le bon voltage pour qu’il y eut de la lumière : afar et issa dans une nuit coloniale, je suis né dix-sept ans avant le pays qui me vit naître, l’année de presque toutes les indépendances africaines : 1960. Djibouti était à la fois tout ce qu’il est aujourd’hui, avec les mêmes rivières souterraines, les mêmes étendues sans fin de cailloux noirs, le même sous-bassement volcanique, et cependant tout autre, puisqu’il attendait encore d’être tamponné, certifié conforme, un territoire en gestation dont on hésitait à couper le cordon ombilical le reliant à la France, la France qui une fois cependant avait déjà tendu la paire de ciseaux, lors du referendum de 1958 ; mais des à bouts ronds, et qui ne pouvaient faire aucune bissection définitive, rien qu’une éraflure, à peine une caresse. L’accouchement de Djibouti dura près de vingt ans, si bien que vers les dernières années, on commençait douter de l’existence d’une voie obstétricale sans douleur ; la prise d’otage du car scolaire à Loyada en 1976 indiqua qu’il était temps de déclencher, l’expulsion se fit le 27 juin 1977, sans moi.

De ma naissance, je ne sus rien pendant longtemps. J’étais donc né dans un pays où l’on travaillait le vendredi, et où les hommes buvaient des petits verres de pastis arrosés à grande eau sous les remparts de la place Ménélik après la journée de travail ; bien avant que les troquets du centre-ville ne commencent à exploser les uns après les autres, palmier en zinc, café de Paris, Historil, le premier des trois attentats m’ayant d’ailleurs causé à l’époque une grande peine, puisqu’il entraîna l’annulation de la kermesse que nous devions organiser avec les Cœurs vaillants, qui était l’un des nombreux mouvements scout qui cartonnaient à l’époque. En 1960, l’hôpital général Peltier où je ne vis pas le jour n’était pas aussi richement doté que la Pitié-Salpêtrière, qui venait de recevoir son premier échographe juste inventé par un duo de médecin et d’électronicien britanniques, mais on y pratiquait déjà des électrocardiogrammes, et c’était l’hôpital le plus moderne dans un rayon d’au moins 3 000 kilomètres, où opéraient des chirurgiens que l’on retrouvait le soir venu arpentant les cours de tennis des Cheminots en chemisette de coton, où de même des infirmières en robe de flanelle sirotaient des diabolos fraise à la buvette. Je fus déposé vers midi un jour de grand soleil aux sœurs franciscaines de Notre Dame de Calais, plus connues comme les sœurs de la Nativité. Je devais avoir quelques heures, quelques jours, mais mon arrivée dans le monde n’était pas compostée ; je suis né un jour de juin 1960 sans lieu ni date précis. Mes premiers souvenirs, ce sont ces bonnes femmes tout habillées de blanc, qui étaient comme des saintes descendues du Paradis, le blanc surtout, le drapé de leur robe dessinant des plis et des ondulations comme une cuiller dans un pot de yaourt. Je me souviens d’un doberman qu’on appelait Négus et des lions d’Hailé Sélassié, en son palais d’hiver, occupé aujourd’hui par l’ambassade d’Ethiopie, à un jet de caillou de la pouponnière, le rugissement d’un couple de lions qui me réveillait la nuit quand ce n’étaient pas les piqûres de moustiques, un couple de lions furieux d’avoir été extraits de leur Abyssinie natale à l’occasion de l’exil djiboutien du roi des rois à l’arrivée des troupes mussoliniennes, et qui ont fini piqués au zoo d’Ambouli…Lion de Juba et rois de la jungle. J’étais l’un des seuls garçons noirs admis à l’école de la Nativité, tous les autres accusés par avance par la mère supérieure Marie-Robert d’être par trop turbulents, et pourquoi moi, alors…Une des institutrices de l’école m’avait pris d’affection, elle devint ma mère de substitution, ce précieux patronage me faisait un passe-droit et m’autorisait les cercles scolastiques sinon réservés à une élite un peu plus blanche. On nous enseignait la morale, on recevait des taloches autant que des cours d’instruction civique, qui était en l’espèce un civisme blanc, catholique et colonial, que je comprenais parfaitement, et auquel j’adhérais sans réserve. Le samedi après-midi, nous courions vers la plage des Tritons, dont l’accès fut interdit à partir de 1985 et où s’érigea l’ambassade américaine qui a déménagé avant-hier : les temps changent. Il y avait une petite piscine en pleine mer ornée de quatre boules de couleur, et que la marée montante remplissait d’eau salée, et où je faillis mourir noyé une bonne paire de fois. En 1966, le Général de Gaulle vint à Djibouti, et même jusqu’au couvent de la Nativité, mais il arriva avec quelques heures de retard, en raison des manifestations en ville qui avaient perturbé le passage du cortège, si bien qu’il faisait déjà nuit, et que quand ma mère adoptive, ce qu’elle était devenue, Danielle, me tendit à bout de bras au Général pour que du haut de son double mètre, il puisse donner un baptême républicain au petit môme que j’étais, déjà baptisé devant Dieu, je dormais à poings fermés, et il eût alors ces mots exacts qui me furent rapportés par plusieurs sources lorsque je fus en âge de comprendre ce qu’était la France et ce qu’était le Général pour la France : « Il est si jeune, si innocent, laissez le dormir… ». Mais ce ne fut pas la seule célébrité que je croisais durant mes années de jeunesse, puisque ma mère donnait des cours du soir à la fille de Mahamoud Harbi, mort l’année de ma naissance, qu’on retrouve aujourd’hui sur les billets de banque d’un franc djiboutien qui n’a pas varié d’une virgule depuis que son taux de change fut décrété à parité fixe d’avec le dollar en 1949. Et puis on courait, on courait le long des plages qui étaient partout, le Héron n’avait pas encore été alloti de dizaines d’ambassades et de villas d’expatriés, la mer savait encore faire valoir ses droits, et nous les nôtres qui allions ramasser dans le ressac des vagues des petites porcelaines cachées sous des algues. On gonflait à plein poumons un petit matelas pneumatique au fond transparent, avec lequel nous dérivions au hasard du littoral et des courants pour observer les poissons multicolores dont la population n’avait pas encore été affectée par les rejets d’hydrocarbures ou les filets yéménites, et pour pêcher une daurade, c’était bien simple, il suffisait de jeter dans l’eau une ligne terminée d’un hameçon ; l’appât même était accessoire…Dans le nombre, il y en avait toujours un qui venait de bonne fortune s’y accrocher. Je me souviens aussi de matchs de football disputés les pieds nus dans la poussière des Salines, et une après-midi où j’escaladai la grande barrière de l’ancien stade et réussis à me faufiler dans les gradins pour voir l’équipe de Djibouti perdre contre Madagascar, pour un match dont le prix du billet, quoique dérisoire, était hors de propos avec mon maigre argent de poche.

Suivant Danielle, à qui on venait de diagnostiquer un cancer du sein, et qui dut rentrer en métropole pour démarrer un traitement en chimiothérapie, j’ai quitté Djibouti à neuf ans. Ensuite, est-ce encore l’enfance ? Danielle est décédée plusieurs années après, durant lesquelles elle combattit courageusement la maladie, quelques rémissions et autant de rechutes. Nous habitions sous le pont de Neuilly, elle fut mise en terre au cimetière Montparnasse un matin de mai 1976, et le soir même les Verts touchèrent deux fois les poteaux carrés du stade Hampden Park de Glasgow, et c’était un jour de chiale pour tout le monde. Alors, hein, l’enfance…Qui peut vous dire quand c’est fini ? Qui peut vous dire quand ça commence ? Brel ? Et comment vivre au sortir de celle-ci quand les murs porteurs se sont effondrés ? Danielle avait souscrit une assurance-vie à mon nom, la somme fut séquestrée sur un compte placé sous curatelle jusqu’à ma majorité…Que Giscard heureusement venait d’abaisser à 18 ans, et qui n’était plus très loin. Permettez-moi là de passer vite ; je trouvais une nouvelle famille d’accueil dans le rock industriel, je passais la fin de mon adolescence avec les membres de groupe comme Diesel, Rimmel, la communauté rasta de Passy, j’ai croisé Philippe Manœuvre, Mick Jagger à la sortie des toilettes d’un studio d’enregistrement, que j’ai salué en anglais, et qui m’a répondu, vous savez, je paoule twé bien fwançais j’ai joué des percussions pour Lili Drop dans lequel Enzo Enzo était bassiste, et Jean-Louis Aubert, Jeanne Mas, Métal hurlant dans les backstages. Et Bijou aussi, et un manager qui s’appelait Gallagher, et j’avais 18 ans, 18 ans, c’est l’enfance de l’art. J’ai essayé d’entrer dans la légion, passé des tests psychotechniques, on disait psychédéliques, à Aubagne, à Nogent, j’ai été sélectionné par l’officier recruteur après avoir déballé ma vie comme je le fais devant vous, et au dernier moment, enquête de moralité, et puis j’ai suivi une formation de boulanger-pâtissier, je me suis levé à l’aube durant tout un hiver et ai traversé la moitié du Val de Marne à vélo dans la toute jeune nuit pour aller m’enduire le corps de farine, et transpirer les nuits de février à proximité de la chaleur ardente d’un four à pain. Et ainsi des années de débrouille, nous voilà à présent en 1998.

J’entre au hasard, au cours d’une de ces journées où l’on erre dans la ville comme un passager clandestin, dans un petit cinéma d’art et essai du quartier du Panthéon, l’Epée de bois, rue Mouffetard, et tombe sur un film sorti deux ans plus tôt, « L’Afrique, comment ça va avec la douleur ? », de Raymond Depardon, qui n’était pas encore célèbre pour sa trilogie sur la Vie Paysanne (majuscules) qu’il tourna quelques années plus tard, mais déjà pour la beauté de ses clichés de photographe. Je me souviens parfaitement de la voix de Raymond Depardon ; qui parlait peu, mais dont la parole, en voix off, de cette rareté était devenue précieuse, une voix chaude et humble, et parfaitement alignée avec la même économie des images, quelque chose de très épuré et d’émouvant. Donc je me rappelle de Depardon disant ; l’Afrique, comment ça va avec la douleur, mais il dit dolor, à l’espagnol, et ce n’est pas un snobisme, mais juste un accent. Sa caméra posée sur des paysages panoramiques, Depardon attendant qu’il s’y passe quelque chose, ou se contentant aussi parfaitement du fait qu’il ne se passe rien. Les souvenirs que j’ai de cette projection ne sont pas absolument limpides ; la notice Wikipedia du film indique que « seul avec sa caméra, Raymond Depardon traverse l’Afrique depuis le Cap de Bonne-Espérance en Afrique du Sud, en s’interrogeant sur la relation entre la douleur et l’image ». Il arrive en Somalie. Et là, soudain, je vois ma mère sur l’écran, celle que je n’ai jamais vue, et que je reconnais à la seconde où son visage est attrapé en gros-plan par la caméra fixe de Depardon, c’est une scène filmée à Borama, la vieille somalienne qui regarde l’objectif entourée de ses chèvres a les yeux d’une profondeur bleutée, et son regard rend la scène un peu vaporeuse, c’est un flash, une lumière blanche et irradiante, et puis cela s’estompe. En sortant du cinéma, je sens cependant que quelque chose a changé dans ma vie et que mon enfance vient de me rattraper.

Dans la semaine, je perds mes papiers d’identité dans le métro, et c’est le prétexte parfait.

Arrivé à l’aéroport d’Ambouli, j’ai suivi les rails du chemin de fer, qui je m’en souvenais me mèneraient jusqu’à la gare d’où je saurais alors retrouver le chemin de la Nativité. J’avais 30 000 balles dans les poches, et je donnais des petits coups de pieds dans les cailloux du ballast, et je transpirais, portant sur mon épaule ma petite valise de représentant de commerce – mais je n’avais rien à vendre, sinon une incroyable nostalgie qui gonflait comme une bulle d’air au creux de mon abdomen, une boule de neige de nostalgie au fur et à mesure que je parcourais cette ville à pied que j’avais quittée 30 ans plus tôt, suivant la voie ferrée comme une veine jugulaire, les repères revenaient, et les souvenirs aussi – et les repères s’estompaient, et, et je ramassais tout, les Tritons et les Salines, le cinéma en plein air de l’Olympia, la chaleur terrible de Djibouti, j’en faisais une grosse boule que mon cerveau malaxait comme dans le pétrin d’un boulanger…et les façades de madrépore qu’on avait détruites et celles qui restaient, et qui m’évoquaient par analogie sonore la mandragore, les pluies acides/ décharnent les sapins/ j’y peux rien, j’y peux rien/ coule la résine/ s’agglutine le venin/ j’crains plus la mandragore/ j’crains plus mon destin/ j’crains plus rien, voilà mandragore, et cette chanson Angora que j’avais vue Bashung juste chanter quelques semaines plus tôt sur la scène du grand Rex, de son album qui faisait un carton dans les bacs et dans les recensions des critiques, Fantaisie militaire, mandragore et madrépore, deux mots tellement beaux et mystiques, et Bashung, Bashung. Arrivé au bout des rails, je me suis assis sur un banc de la gare, et je me suis mis à chialer.

La mère supérieure avait vieilli, son visage s’était flétri, mais elle m’a dit bonjour, pas plus étonnée que cela de me voir, et c’était comme avant. J’ai posé la question, et puis je suis parti.

1960. Ce que j’ai appris donc, c’est que ma mère voulait seulement voir Hargeisa. Elle était bien somalienne, de cette partie de la Somalie septentrionale sur lequel le Royaume-Uni avait planté son drapeau et faisait pousser ses pelouses, qu’elle avait quittée pour migrer vers Djibouti où elle faisait le tapin rue d’Ethiopie. J’étais né d’une union d’un soir d’avec un légionnaire – mais mes yeux bleus venaient bien du génome maternel, le 26 juin 1960. Le jour exact où le Somaliland fut libéré du joug britannique, et proclama son indépendance. Maman voulait voir Hargeisa, ce qu’elle a dit aux sœurs en me déposant, promettant qu’elle reviendrait dans quelques semaines. Probablement sentir le vent de la liberté. Ce qui peut parfaitement se comprendre. Elle m’a laissé aux sœurs et n’est jamais revenue.

Je suis retourné à la gare. Je me suis approché d’un petit groupe formé d’Ethiopiens attendant le train en partance pour Addis-Ababa, et qui buvaient du thé noir et sucré, installés à côté de leur incroyable barda, on m’a proposé de m’asseoir et offert une tasse, et puis une cigarette. J’ai sorti de la poche intérieure de ma veste un petit bouquin de poésie qui ne me quittait pas souvent, la Semaison, de Philippe Jaccottet, un Suisse qui écrivait en France, et je suis allé chercher cette phrase que je soupçonnais sans l’avoir jamais vraiment lue, et qui datait de quelque trente années elle aussi. « L’attachement à soi augmente l’opacité de la vie. Un moment de vrai oubli, et tous les écrans les uns derrière les autres deviennent transparents, de sorte qu’on voit la clarté jusqu’au fond, aussi loin que la vue porte; et du même coup plus rien ne pèse. Ainsi l’âme est vraiment changée en oiseau ».

Les larmes avaient séché, mon enfance avait sédimenté. J’ai repris en sens contraire le chemin des rails.

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En passant

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La semaine dernière, je suis parti à Tadjoura en bac (mais sans réfrigérateur, et sans chèvre, et sans fûts) pour aller rencontrer des bénéficiaires de microcrédits. J’ai vu des carnets de crédits très bien tenus, où les emprunteurs signent avec leur pouce encré chaque dépôt fait au titre des échéances qui se répètent tous les mois comme des phrases classiques sur du papier à musique, j’ai vu des coffres-forts fermés à double tour, un album photo de tous les membres de la coopérative, beau comme le livre de l’inconnu du photomaton (Kassowitz), l’amoureux d’Amélie, j’ai rencontré des gens qui ne comprenaient pas grand-chose aux grands principes de la microfinance, du crédit revolving, à l’exclusion bancaire à laquelle les programmes de développement devaient s’efforcer de remédier et qui n’était pas une fatalité, mais qui néanmoins, avec 100 000 ou 200 000 francs, avaient pu reconstituer le stock de leur petite épicerie, ou poser quelques chevrons, une plaque de tôle, et ajouter une terrasse à leur petit restaurant, j’ai rencontré une femme qui vendait des galettes de farines, et dont le micro prêt auquel elle avait souscrit lui permettait maintenant d’acheter les sacs de farines à des grossistes plutôt qu’à des petits épiciers usuriers, et accroître ainsi sa marge, une autre femme qui projetait de commercer avec le Yémen, dès que la situation là-bas le permettrait, pour acheter des cageots de mangue ou des barils de fuel, le rapide calcul mental qu’elle fit devant moi fit apparaître des bénéfices mirobolants à la revente, et elle me dit avec une sorte de condescendance de celle qui a réussi, ou s’apprête à le faire, ou croit qu’elle réussira, que ce n’était pas à des activités génératrices de revenus qu’elle rêvait, mais bien au business international et à l’import-export, et qu’elle n’était pas du genre à faire cuire des galettes dans un vieux four yéménite, je rencontrai aussi une autre femme qui avec l’argent du prêt venait de s’acheter un nouveau pick-up en contradiction évidente avec l’objet de l’emprunt tel que libellé dans son contrat, et bien d’autres histoires.

Pendant ce temps là, Greenpeace crochète les centrales nucléaires comme de vieilles masures abandonnées, pour les squatter tout l’hiver.  Et moi je peins des fresques de Corto Maltese à l’hôtel Corto Maltese de Tadjoura.

Photo-AA-en-corto-maltèse dans Le chat à Djibouti.  

Balbala vu du ciel

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Cet après-midi, je suis monté dans un hélicoptère MI-17 (appareil de transport lourd soviétique) pour accompagner, non pas Yann Arthus-Bertrand,  mais le travail d’un bureau d’études recruté pour réaliser la cartographie de Balbala. Il a fallu une matinée pour équiper la grosse abeille ; radar, GPS, écran laser, quatre ordinateurs, des câbles partout ; avant, avant le développement de ce genre de technologie portant le nom de LidarGrammétrie, il fallait des semaines pour réaliser le levé topographique au sol d’un quartier ; plusieurs géomètres à temps plein arpentant chaque ruelle, délimitant chaque parcelle, pour un résultat souvent aléatoire. Là, il nous a fallu trois heures ; l’hélicoptère a suivi un plan de vol fait de 16 lignes droites, quadrillage haussmannien sur l’anarchie du slum, qu’il se devait de suivre 450 mètres au-dessus du sol, avec une tolérance à droite ou à gauche de trente mètres.

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Un jeune ingénieur de Lausanne, penché au-dessus du vide, casque et masque de ski, harnaché en mousqueton, dans un style à mi-chemin entre le surf et l’alpinisme, tenait pendant chacun des trajets en ligne droite une sorte de caméra infra (quelque chose) réfléchissant au sol des ondes permettant la capture dans un disque dur de dizaine de points par mètre carré. Les rayons sont donc passés sur chacune des petites venelles en terre de Balbala, chacun des taxis verts comme de petits lézards se faufilant entre les entrailles d’une roche, chacun des toits de tôle dessinant le bidonville, chacun des mômes courant dans la poussière. Vu d’en haut, Balbala est une fourmilière, une ruche pleine d’alvéoles ; l’oued Ambouli à sec dessine dans son delta de grandes racines, comme un arbre immense qui se serait allongé dans la glaise : les portiques du port à container sont d’agréables balançoires ; au bout de chaque ligne l’hélicoptère fait un 360, ou une chaussette, c’était le terme ; l’air frais entre alors dans l’habitacle mais on n’a pas froid. Passer l’après-midi dans un hélicoptère est une chose agréable, mieux qu’une sieste, comme une séance de cinéma muet, du coton dans les oreilles pour amortir aux tympans le tournoiement du rotor, le monde vu d’en haut est assez miraculeux. Ce sont là quelques unes des joies de mon métier.   

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L’art djiboutien de la guerre (économique)

Un déjeuner de mariage, où tous les hommes sont assis dans une grande cour intérieure dont on recouvert les murs en parpaings de couvertures et de drapées pleines d’arabesques ; il y a un peu de musique afar, on attend les marmites, qui arrivent soudain, du riz cuit au quintal, quelques brebis, chacun alors s’assoit en tailleur, ou accroupi, cherche sa position, et puis les plâtrées sont disposées par petits groupes, des salades composées, du riz aux oignons, des spaghettis vertes (je me demande quel colorant comestible permet d’obtenir cette teinte étrange), une sorte de sauce bolognaise, des galettes farinées, de la graisse caprine, des tendons. Alors avec les mains, chacun puise dans chacun de ces récipients, pour en faire une grosse boule qui est ensuite portée à la bouche – mais rapidement on transvase le contenu des plats dans d’autres, et bientôt tout n’est plus qu’une sorte de grande macédoine, et l’on me demande alors si je veux me resservir, et je dis non, ça va, je n’ai plus trop faim (en dessert, des fruits au sirop dans une crème anglaise lyophilisée). Le repas ingurgité, dans la seconde presque tous les hommes se lèvent et s’en vont, rentrent chez eux, nous ne sommes plus qu’une dizaine dans ce patio arabe, au milieu du slum de Balbala, à attendre l’arrivée des bottes de qat.

Une route vers Tadjoura, que je partage avec Saïd, qui travaille au service de comptabilité du Ministère des finances ; Saïd part demain en Chine pour un séminaire, je lui ai offert un de mes costumes que j’avais taillé en Inde dans les petits bazars de Calcutta ; il l’a fait porter chez un couturier pour les retouches. Je conduis, il me lit le programme des ateliers, les différentes sessions thématiques, qui visiblement ont surtout pour but de faire bien voir la Chine des argentiers des pays d’Afrique francophone invités. Nous préparons ensemble des questions que Saïd pourra poser aux différents intervenants ; à la fin Saïd me dit qu’il n’est pas certain encore de partir, la dernière fois, la délégation djiboutienne est restée au sol à la dernière seconde, le responsable de la logistique avait oublié d’aller porter les passeports des participants à l’ambassade de Chine pour y faire tamponner les visas. Mais cela n’a pas trop d’importance, m’avoue Saïd, j’ai déjà touché les per diem pour le voyage.

Un gardien dans une administration djiboutienne désertée vers les sept heures du soir, où je me rends cependant pour un rendez-vous vespéral ; la personne qui me l’a donné a du retard, je discute avec le gardien de nuit à l’accueil, passe m’asseoir derrière le comptoir, il est en train de réparer un petit briquet au gaz, un travail d’une méticulosité extrême, avec trois briquets défaillants, il en reconstitue un qui fonctionne, c’est de fabrication chinoise, j’estime à titre personnel que la durée de vie normale de ce type d’objet n’excède pas la journée et je n’hésite jamais à en acheter plusieurs le même jour, en même temps que chaque paquet de cigarettes en fait. Un briquet vaut cinquante francs, soit 20 centimes d’Euros. Le gardien a un sourire carnassier, et une bonne humeur communicative – et pourtant il me dit, ce que je sais déjà, puisqu’il travaille pour une société, Djib Clean, qui sous-traite le service de gardiennage de la moitié de la ville, qu’il gagne, en travaillant six nuits par semaine, 25 000 francs, soit 100 €. Et ce qu’il en fait, je lui demande, 14 000 francs pour le loyer, et 11 000 francs pour sa femme ; pour faire bouillir la marmite. Il est marié, il a un enfant. Et pour lui ? Oh moi je me débrouille. Je comprends alors qu’on puisse réparer des briquets. Je trouve à gauche à droite, me dit-il, et là encore c’est vrai, c’est la manière de procéder de la plupart des Djiboutiens, à gauche à droite, vivoter comme ça, et alors on comprend, en tout cas moi je comprends, que lorsqu’une opportunité un voisin un ami un parent, comme cela est fréquent, vous file une pièce de 500 balles, il n’y a pas beaucoup d’autres choses à faire que de s’offrir une botte de qat, un coca frais, et quelques cigarettes, pour passer quelques heures de beauté – plutôt que de commencer à thésauriser. Je lui demande s’il ne s’ennuie pas, la nuit, à garder seul cette administration. Il m’explique qu’il s’installe sur le perron, avec sa petite radio – il me la montre : une radio alimentée par une batterie de téléphone Nokia. Quand je sors de mon rendez-vous, il me rattrape dans la rue pour me montrer la minuscule flammèche qu’accepte enfin de donner son briquet renaquis des cendres.

Idriss, que je croise sur le bac rentrant de Tadjoura, qui est un arrière robuste de mon équipe de handball, que je propose de ramener chez lui à Djibouti, et qui m’annonce, quitte le club, pour aller rejoindre celui de Colas, c’est-à-dire de la grosse entreprise de BTP qui offre à ses joueurs maillots, chaussures, et ballons. Le problème, avec l’équipe de Tadjoura, c’est qu’on n’a pas de sponsors. On jouerait beaucoup mieux si on avait un sponsor. Je lui promets que je vais essayer de démarcher quelques boîtes, ou pourquoi pas conseillers du commerce extérieur, et lui m’assure en retour que si le club trouve un sponsor, il reviendra bien évidemment jouer avec nous. Bien évidemment, insiste t-il. Moi je suis tadjourien.

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J’aime beaucoup cette photo du dernier Prix Goncourt, la couverture blanche de Gallimard, les murs un peu sales, la tasse de café. Il y a à la fois du vide et une tension qui le remplit.

Au temps béni des colonies

Avant de quitter Djibouti, je tenais à laisser sur ce blog quelques mots sur l’histoire du pays, à parler d’autres choses que de mes radotes sur le climat désertique ou les champs de rocaille, à élever un peu le débat…La diffusion la semaine dernière au centre culturel français, au cours de deux soirées spéciales, d’images d’archives inédites léguées par l’INA (ah, Lina…) à la Radio Télévision Djiboutienne m’en donne ici l’occasion. Quelques heures de rushs, filmés entre 1957 et 1977, et montés à la va-comme-je-te-pousse, montrent la lente marche vers l’indépendance. Et l’on comprend soudain, au fil des images, que ce qui apparaît aujourd’hui comme une absolue évidence, la souveraineté djiboutienne sur son territoire, aurait pu en fait ne pas être ; après tout, la Guyane est bien demeurée française.

En 1958, en pleine guerre d’Algérie, et alors qu’un peu partout dans le monde et sous les tropiques où la France a posé autrefois un pied, une pierre, un drapeau, ou un canon, se renégocie, simultanément au vote de la nouvelle constitution, les statuts – entre autonomie améliorée, protectorat, territorialisation, etc. et le fameux droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et qui avait alors autant de portée opérationnelle que l’actuel droit au logement opposable, la population est consultée une première fois. Et décide à la quasi-unanimité du statu quo, c’est-à-dire du continuum juridique de TOM (non pas mon tout jeune neveu, mais presque) pour cette terre qui s’appelle alors la Côte (rôtie) française des Somalies. Logique, cependant, puisque seuls les Français blancs ont à cette époque une carte électorale… Jusqu’alors, rien ou presque n’a été fait par la puissance coloniale pour développer le territoire, hormis les jolies colonnades du centre historique, et la construction d’une école et d’un dispensaire à Djibouti-ville qui sont surtout destinés à fournir à la population expatriée l’accès aux services de santé et d’éducation, sans lesquels tout le monde se serait barré depuis longtemps.

Début des années soixante ; la dimension stratégique de Djibouti, place forte au Sud de la Mer Rouge, prend une ampleur nouvelle avec l’ouverture du canal de Suez ; la France se dispose enfin à cajoler un peu son territoire tiers-mondiste, sa fille paria. De grands chantiers promettent la construction à venir de routes, la modernisation du port, le forage de puits géothermiques. Une assemblée territoriale est créée, faisant pour la première fois cohabiter dans la gouvernance locale de la Côte des notables français de souche et une élite indigène ; à la France, la main mise sur les affaires de défense, de justice, les services régaliens ; aux autochtones un certain pouvoir d’initiative sur la manière de consommer un faible budget de fonctionnement octroyé royalement par Paris. Les images de l’INA montrent les terrasses de la place Lagarde, et de la place Ménélik, bondées de colons en costumes blancs et casque à pointe sirotant leur pastis sous la canicule ; c’est en 1960 que paraît aux éditions Maspero le livre de Paul Nizan, l’écrivain communiste déraciné mort durant la guerre, ami de Sartre, normalien, et libertaire : Aden Arabie. Voilà ce qu’il écrit sur Djibouti, arrivant par la mer : « Même vie qu’à Aden, ornée du débraillé des coups de gueule de l’Europe du Sud, grecque, française, italienne. A Djibouti, il y a des cafés, la belote détrône le bridge, les hommes parlent des femmes. Je suis chez moi place Ménélik assis à une terrasse de café dans le style de Montélimar, d’Avignon, devant une station de fiacres avec des tentes à franges, comme à Périgueux. Chez moi, en voyant à la porte du commissariat de police le commissaire insulter de sa voix d’ancien adjudant de coloniale. Chez moi, au tennis, en parlant du président du Tribunal qui porte une barbe radical-socialiste, un ventre du Sud de la Garonne, à sa femme taillée sur le modèle dont sont faites dans la métropole, les femmes de colonel et les matrone de la rue Paradis. Chez moi, sur le plateau du serpent, en voyant les jeunes filles se promener avec un bandeau autour des cheveux comme à Quiberon, en apprenant de qui la femme du directeur des chemins de fer est la maîtresse. Le même ennui sans formes qu’à Aden, mais en manches de chemise retenues par les élastiques des coiffeurs, mais avec le goût des vermouth-cassis et des mandarins-curaçao ».

C’est cela que donnent à voir ces images de Djibouti en 1960 ; la France y est chez elle et elle s’ennuie. Le locomotive du Chemin de fer Franco-éthiopien s’ébroue et quitte en toussotant comme un cancéreux des nuages de fumée la petite gare djiboutienne, avec à sa queue une noria de wagons remplis jusqu’à la gueule de chameaux, sacs de céréales, et de passagers de troisième classe, pour s’emmancher sur une portion de rails étroite d’un mètre et quelque, cordon ombilical qui après la traversée homérique de quelques centaines de kilomètres de désert et la montée vers les hauts plateaux abyssins, terminera en gare d’Addis-Abeba où règne déjà le Négus.

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Je retourne donc au centre culturel le lendemain pour l’indépendance. Quand le film démarre, je vois tout de suite que les intentions djiboutiennes ont quelque peu changé, que le jeu s’est durci. Que ça va moins rigoler pour la France…

Les Français ont leur homme de paille : Ali Aref Bourhan, un Afar, vice-président du conseil, élocution parfaite, costume cintré, reconnu comme l’interlocuteur privilégié. Mais de leurs côtés, les Issas, l’autre ethnie représentant moitié de la population, s’activent en coulisses, créent la LPAI, Ligue populaire africaine pour l’indépendance,  et militent de plus en plus ouvertement, pour une indépendance pleine. En 1966, de Gaulle est en visite officielle en Ethiopie. Dans son programme, il n’est pas prévu d’abord d’escale à Djibouti, mais le haut-commissaire parvient à persuader le protocole que faire l’impasse sur Djibouti serait une faute de goût qui pourrait attiser les flammes naissantes de l’émancipation et faire naître de l’amertume chez les colons – ce qui est bon pour la bière ne l’est pas forcément pour les hommes. Alors, on voit le général estampillé INA Noir et Blanc (et un peu Pierre Tchernia enfant de la télé), son costume d’époque, son képi militaire, son Yvonne, descendre la passerelle de son avion – de Gaulle à Djibouti. Bain de foule, cortège de voitures décapotées ; dans la foule rassemblée, des Vive de Gaulle, mais aussi, ce qui n’était pas prévu, des Vive l’indépendance, des Liberté pour Djibouti, des slogans que le pouvoir colonial déjà dépassé s’empresse de labelliser comme subversifs ; le jour même, ou le lendemain, on ne sait plus trop, la force française va ouvrir le feu sur les manifestants ; bilan officiel de trois morts, dont un gendarme. Comme pour les évènements du 17 octobre 1961 à Paris, le bilan réel mérite sans doute un facteur 10. Force est de constater qu’il ne fait pas la une des livres d’histoire…A cette époque, de Gaulle ne comprend déjà plus grand-chose au monde tel qu’il va, deux ans après, il opposera la même sourde oreille aux joyeusetés soixante-huitardes ; il est une sorte de vieillard caractériel et obtus ; mais il sait encore manier la langue. Sa conférence de presse, de retour à Paris, est un morceau d’anthologie. Il annonce la tenue prochaine d’un nouveau référendum d’autodétermination, avec à la clé ce chantage ; soit la France s’en va, et alors démerdez-vous, les cul-terreux, on partira avec la légion, les clés de la Préfecture, et les bombonnes d’eau, et bien à vous de crever de faim et de soif dans votre désert ; soit la France demeure, et alors elle aura enfin pour le petit territoire djiboutien l’affection et la protection qu’elle doit à ses enfants de la République…Donc quelques mois plus tard, retour aux urnes. Si dans la capitale, les autochtones, qui ont progressivement gagné l’accès la citoyenneté, se proclament majoritairement pour l’indépendance, en brousse, les nomades danakil, pagne blanc, cheveux graissés au beurre, carte d’identité nationale, et leur escorte de chèvres jusque dans l’isoloir, suivent les consignes des chefs tribaux afars et votent pour la France, qui l’emporte à 60% des suffrages. Mais la République est obligée de lâcher du lest ; de nouveaux pouvoirs sont concédés à l’assemblée locale.

Ensuite, Pompidou vient à Djibouti. Langage martial, assurance du maintien de la France en sa colonie, mais son action ne comptera pas beaucoup plus dans l’histoire du territoire que dans celle de France – aimable et inutile parenthèse ayant somatisé en un musée d’art contemporain aux lignes éthérées. 1975. L’étau se resserre. D’évidence, la LPAI bénéficie d’un soutien de plus en plus massif de la population locale – le caractère fantoche d’Ali Aref ne peut plus être nié par personne. La France le lâche, démarre des négociations avec l’opposition. Des deux côtés, on commence à deviner qu’il n’y a pas d’autre issue que l’indépendance ; mais ce sont ses modalités qui interrogent. La grande crainte des Djiboutiens, c’est que sitôt la France aura tourné les talons, l’Ethiopie, ou plus probablement la Somalie, annexe Djibouti qui n’existe pas encore, et dont personne ne sait si elle existera un jour ; c’est cela qui marque a posteriori, à voir ces images d’archives ; jusqu’à l’indépendance, la viabilité de Djibouti en tant qu’Etat-Nation a été incertaine. Alors la France, dans sa grandeur et sa grandiloquence, promet de maintenir une base militaire de 4000 hommes et de signer des accords de coopération économique sitôt la souveraineté de Djibouti proclamée. En 1976, devant les tergiversations en cours, une branche radicale du LPAI, avec l’appui du gouvernement somalien, prend en otage un car scolaire avec à son bord 20 enfants blancs comme des orchidées ; l’épisode tient la France de Roger Gicquel en haleine. Au final, l’un d’entre eux restera sur le carreau. C’est le signal du repli. Le dernier referendum est une formalité. 98% de oui. Djibouti s’invente un hymne, un drapeau, une devise. Le 26 juin 1977, le 146ème Etat naît. La France abandonne sa dernière possession africaine, et paraît soulagée de le faire. Giscard dans une allocution officielle promet désormais aux peuples africains une nouvelle relation fondée sur la confiance, la fraternité, et la réciprocité…Mais à Djibouti, il n’y a jamais eu de diamants. Trente-quatre ans plus tard, les lycéens djiboutiens continuent de passer le baccalauréat français ; détail étrange : Djibouti est rattaché à l’académie de Bordeaux !

Permis / pas permis

Même si ce n’est pas très glorieux - mais quand même d’une sacrée force comique, je ne résiste pas à l’envie de vous montrer ici comment on peut notamment obtenir son permis (moto) à Djibouti (mais j’aurais eu l’élégance de masquer le nom de l’heureux émetteur de la missive, comme ils le font parfois dans le Canard enchaîné – d’ailleus, Antoine, qui vient du Sud-Ouest, en connaît un rayon sur ce volatile, et la cuisson des magrets à la braise…), et à quel type de subterfuge il faut parfois faire appel, et jusqu’où s’abaisser… En attendant, la législation sur la reconnaissance des permis bateau passés à l’étranger a changé en France (et en ma défaveur, slave a de soie), le jour même où je réussisissais enfin à palper entre mes doigts le petit papier rose tout frétillant… ça ne me donne pas une folle envie de soutenir la règle d’or. D’ici peu, je devrais m’attaquer au permis poids lourd. D’ici là je vous embrasse. Cliquer sur le document pour le rendre lisible.

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Obock en noir et blanc

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Le pays de la soif

Confetti  de la Corne de l’Afrique, la République de Djibouti, si elle ne connaît pas les mêmes famines que ses voisines somaliennes ou éthiopiennes, vit sous la menace permanente des pénuries d’eau, que la sécheresse de ces trois dernières années exacerbe. Reportage dans ce petit pays qui traverse ces temps-ci ses heures les plus chaudes. 

Mercredi 10 août 2011. Un avion militaire A340, en provenance de Roissy, fait rugir ses quatre réacteurs en atterrissant sur le tarmac de l’aéroport Ambouli de Djibouti. A son bord ; non pas un contingent de légionnaires venus prendre la relève des frères d’armes dans ce pays qui héberge la plus grande implantation de forces françaises en dehors de métropole, mais 20 tonnes de PlumpyDoz, un complément vitaminé au goût de beurre de cacahuète, destiné à être distribué à 12 000 enfants en situation de carence alimentaire. C’est le premier convoi d’aide humanitaire acheminé par la France dans la Corne de l’Afrique depuis que la crise alimentaire qui y sévit est devenue phénomène médiatique, et c’est Djibouti qui en est le bénéficiaire. Rien que de très normal, cela dit, géopolitiquement parlant ; la relation de la France avec ce petit territoire blotti tout au fond de la Corne, enserré par les géants somaliens et éthiopiens, et la mer Rouge, a l’intensité et la complexité des histoires séculaires : une centaine d’années de coexistence plus ou moins pacifique, de liens de subordination puis d’émancipation, soldé par l’indépendance djiboutienne de la tutelle coloniale, en 1977, la dernière survenue sur le continent africain.

La Corne de l’Afrique connaît depuis trois années une des pires sécheresses de son histoire contemporaine. La relative impossibilité pour les organisations humanitaires de se déployer en Somalie, ajouté au fait que ce pays, dépourvu de toute structure de gouvernement depuis 20 ans, vit au jour le jour un chaos éreintant, aggravé par la terreur que font régner des milices insurgées shebab se réclamant de la mouvance islamiste Al-Qaeda, font que la situation a viré au drame dans ce pays – que la sécheresse y a semé la mort. Les chiffres de la famine sont connus, mais c’est toujours le même vertige à les répéter, quand on essaie de se représenter les tragédies humaines qu’elles sous-tendent ; 10% des enfants de moins de 5 ans qui décèdent toutes les onze semaines, des taux de malnutrition aigüe qui dépassent les 30% dans certaines régions du Sud, des centaines de milliers de réfugiés sur les routes. Pour Djibouti, dont le destin est affectueusement imbriqué avec celui de la Somalie – on y parle la même langue -, la situation est difficile à vivre ; outre l’afflux de migrants qui viennent peupler de leurs misères le camp de réfugiés d’Ali-Addé, ou les faubourgs de Balbala, le grand bidonville de Djibouti où vivent entassés sous des constructions fragiles, de tôles et de planches, 200 000 personnes, il y a la certitude que la situation sera toujours moins sévère à Djibouti que de l’autre côté de la frontière, ce qui convoque l’humilité et la pudeur. Hiérarchie des douleurs. Il n’en demeure pas moins qu’un cinquième de la population djiboutienne vit aujourd’hui des heures terriblement difficiles ; souffrant de la faim, mais surtout de la soif.

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Pour comprendre la réalité que connaît aujourd’hui ce pays, il faut d’abord parler de géographie. Et de démographie ; quoique relativement peu peuplé, avec seulement 800 000 habitants, Djibouti a connu au cours des deux dernières décennies des taux d’accroissement de sa population de plus de 5% par an, qui ont accentué la pression anthropique sur les ressources limitées de ce territoire faiblement doté par la nature. A Djibouti, pas de gisements de minerais, de puits d’hydrocarbures, ou de mines diamantaires ; mais des roches noires de basalte, témoignage du passé volcanique du pays situé sur la faille du rift, et des petits buissons épineux d’acacias. Peu de contrées donneront un tel sentiment de désolation à les parcourir, suivant par exemple la RN1 reliant la capitale aux districts du nord ; la bande bitumée traverse sur deux cents kilomètres un désert de rocaille, où la végétation est presque tout à fait absente, laissant apparaître par intermittence la nappe bleue profonde de la mer, qui somnole dans le golfe de Tadjoura serti de magnifiques récifs coralliens, ou la masse blanche et hypnotique de la banquise du lac salé d’Assal, en contrebas, enfoncé 166 mètres en dessous du niveau de la mer, sur laquelle réverbère les rayons du soleil. Faisant la route aux heures les plus chaudes du jour, on peut se remémorer les descriptions épiques qu’ont fait de ces paysages infernaux Monfreid, Loti, ou Kessel, qui ont aimé cette terrible et magnifique austérité, ou ce mot juste d’Albert Londres, sur Djibouti : « 40°C à l’ombre, mais d’ombre ici, il n’y en a point ».

Il y a deux Djibouti ; celui de la capitale, qui regroupe près de 70% de la population totale du pays, seule métropole digne de ce nom, fécondée il y a 120 ans par la création de son port, et l’arrivée des Français, et qui auparavant, n’était qu’une minuscule bourgade de pêcheurs. Et celui de l’intérieur des terres, sanctuaire des dromadaires, des pasteurs nomades, ou des éleveurs sédentaires, vivant des petits villages voisinant autour d’un puits ou d’un forage creusé par quelque projet de coopération – là, la vie n’a pas sensiblement évolué depuis un siècle. Le téléphone mobile est arrivé, qui sert bien à retrouver trace des bêtes égarées, lorsque le troupeau s’est dispersé, et parfois la télévision, lorsque des panneaux solaires ont été installés ; mais à part cela, on continue à cuire les galettes de blé au four traditionnel en argile, et à scruter les pluies qui tardent toujours à venir.

Ces deux Djibouti partagent néanmoins une même calamité ; il n’y a pas assez d’eau pour tous.

C’est pourtant parce que la rade de Ras Djibouti, assez large pour y concevoir un beau terminal portuaire, semblait être sise au-dessus d’une nappe phréatique abondante, que le gouverneur français Léonce Lagarde ordonna le déplacement de la capitale de la colonie, alors côte française des Somalies, d’Obock à Djibouti, en 1888. Mais ce qui convenait pour une ville de quelques dizaines de milliers d’habitants ne suffit pas, quand on parle aujourd’hui de 550 000 âmes, au total de l’agglomération. D’années en années, la nappe s’épuise ; la ressource aquifère se raréfie ; alors que les besoins croissent. En 2010, la production d’eau de l’ONEAD, l’office en charge de la distribution, est passée pour la première fois sous la barre des 15 millions de m3, soit moins de 30 litres par jour et par personne, quand la consommation moyenne mondiale est de 165 litres. La faiblesse de la pression dans les canalisations fait que l’eau ne parvient souvent plus à graviter jusqu’aux zones les plus élevées. C’est là le drame du quartier de Balbala, perché sur une petite colline ; il est arrivé cet été que les robinets soient à sec durant quinze jours d’affilée, et les cercles diplomatiques bruissaient de rumeurs sur les premières « émeutes de la soif » à Djibouti. Quand on ajoute à cela le fait que les mois estivaux sont caniculaires, et que l’eau, quand elle coule, atteint des taux de salinité qui la rendraient non potable selon les normes sanitaires de l’OMS, on comprendra mieux l’épée de Damoclès qui pèse au-dessus de la capitale djiboutienne, la situation empirant chaque année, et le biseau salin, c’est-à-dire les infiltrations d’eau de mer dans la nappe, gagnant du terrain.

Quant aux terres de l’intérieur du pays, elles vivent assujetties à la clémence du ciel, dépendantes des précipitations, seules à même d’arroser et de faire un tant soi peu verdir l’immensité pierreuse. Ou de recharger puits, réservoirs, et citernes enterrées, sans lesquelles il n’y aurait pas de vie possible. Or dans certaines régions de Djibouti, il n’a pas plu depuis douze mois ou plus ; la forêt relique de genévriers du Day est en train de mourir sur pied. Conséquence de la sécheresse, les zones de pâturage disparaissent progressivement, ce qui fragilise le bétail, souvent la seule richesse des populations de l’intérieur. On estime que la taille du cheptel ne représente plus que 40% de ce qu’elle était en 2003 pour les ovins, et 60% pour les camélidés. C’est tout l’équilibre économique de ces populations qui est alors en péril ; faute de pouvoir vendre les bêtes, les rentrées d’argent disparaissent, en même temps que la diète est privée de ces précieuses protéines animales que pouvaient offrir le lait de chèvre ou la viande.

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Ces deux Djibouti, aussi disparates soient-ils, n’en sont pas moins indissociables ; les estimations données par le PNUD, en cet été 2011, font état de 120 000 personnes en zones rurales, nécessitant une assistance humanitaire, et de 60 000 personnes en milieu urbain en insécurité alimentaire. Ces dernières souffrent surtout de la hausse des cours céréaliers, qui grèvent leur pouvoir d’achat ; le prix du sac de farine de sorgho, ou de blé, a été multiplié par deux en cinq ans. Pour Djibouti, exportateur net, il n’y a rien pour amortir ces chocs spéculatifs. Quant aux populations rurales, cela fait deux années déjà, depuis l’automne 2009, que le Programme alimentaire mondial (PAM) assure l’approvisionnement en denrées d’une quarantaine de milliers d’individus, ciblant les êtres les plus vulnérables – jeunes enfants, femmes enceintes, malades du SIDA. C’est un flot incessant de pick-up et de camions qui parcourt les pistes défoncées de l’hinterland djiboutien pour pouvoir offrir à ceux-là les 2147 Kcal syndicales par jour auxquelles ils ont droit.

Retour sur le terrain. Mardi 09 août. Un cortège de 4*4 en file indienne approche de la minuscule bourgade d’Hindi, située à quelques 40 kilomètres d’une piste caillouteuse de la capitale, au sud du pays. Au sud de nulle part. 180 familles stationnent déjà, malgré l’heure matinale, et la distance que beaucoup d’entre elles ont eu à parcourir, attendant la distribution de vivres qui leur a été promise. On franchit le cordon de sécurité tenu par les forces militaires djiboutiennes, chargées de la logistique ; des dizaines de bidons d’huile d’olive sont sagement disposés en enfilade, sous la garde des fusils mitrailleurs, à côté de sacs de riz, de sucre, ou de cageots de dattes, un des fruits les plus prisés ici en ce mois sacré du Ramadan, avec lequel le prophète, selon la mystique, rompit le jeune. Il y a dans l’air, ne serait-ce le caractère tragique de cette distribution, que vient rappeler la vue de certains petits corps démesurément maigres, quelque chose d’une kermesse ; trois jeunes ministres se sont déplacés, santé-solidarité-budget, un slogan possible pour une campagne, et serrent les mains qui se tendent en habitués de la chose, les caméras de la première chaîne tirent des rushs, on a monté à la hâte un petit chapiteau sous lequel les autorités s’assoient. Les notables locaux sont invités à faire connaître leurs doléances ; davantage de camions-citernes pour pallier aux insuffisances du seul forage de la zone, tari depuis plusieurs semaines, des soins vétérinaires pour préserver le bétail, des compléments alimentaires. Une des femmes au micro fait rire l’assistance en moquant ces ministres quadra, fraîchement émoulus du dernier remaniement de mai, et que personne ne connaît ici ! Plus loin, des infirmiers et des médecins s’affairent déjà sous les tentes réservées à la vaccination des enfants, ou à la détection de la malnutrition. L’heure de vérité : celle du test dit du « périmètre brachial » – un mètre ruban, placé sur l’avant-bras de jeunes bébés en pleurs, détermine le caractère sévère ou non de la sous-alimentation ; de là dépend les doses de suppléments nutritionnels qui seront administrées à chacun. Certaines mères consciencieuses reprochent à l’agent du ministère de la santé, lorsque le résultat est par trop favorable, d’avoir mal exécuté la mesure ! Deux heures plus tard, tout l’aréopage autorisé remonte dans les véhicules climatisés ; cette distribution, indépendamment de son impact réel, aura été en tout cas, pour le pouvoir en place, l’occasion de faire l’ouverture du vingt heures…

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Cela pour dire cependant que la réponse à la crise alimentaire née de cette sécheresse longue et amère comme un jour sans moofo, ces gros pains de grains qu’on consomme en pays danakil, commence à se structurer. Le gouvernement djiboutien a réactivé la cellule de gestion des catastrophes en sommeil, a nommé un coordinateur, a ouvert un compte dans la première banque de la place, où les grandes richesses du pays sont invitées à déposer leurs dons. Le président de la République en personne a versé 3 millions de francs. Parallèlement, la communauté internationale des bailleurs, et le système des Nations Unies, se sont également lancé dans la collecte de fonds. Un appel humanitaire, à l’initiative du PAM, de l’OMS, du PNUD, de la FAO, et de l’UNICEF avait déjà été lancé en décembre 2010, afin de réunir des moyens supplémentaires pour traiter l’urgence, preuve que la situation était compromise depuis plusieurs mois. Son actualisation en juin 2011 a permis de renouveler cette invite à la générosité des Etats ; sur les 33 millions de dollars collégialement demandés, seize restent à trouver.
La France, au total, a donné 30 millions d’Euros pour la Corne de l’Afrique, et 3 Millions pour Djibouti.

Quand on rencontre quelques jours plus tard le représentant du PAM à Djibouti, M.T., celui-ci se refuse à tenir des propos alarmistes. La baie vitrée de son bureau donne directement sur la mer, on est dans le quartier résidentiel du Héron, gagné sur l’eau à coup de grandes opérations de remblai au cours du siècle passé, les murs des villas sont hauts, blanchis à la chaux, des sociétés de sécurité privées assurent le gardiennage. On peine ici à imaginer les calamités qui se jouent à quelques dizaines de kilomètres, mais M.T, en poste depuis plusieurs années, connaît bien le terrain.  

« Evidemment que la situation est difficile, pour des gens qui n’ont pas vu la pluie ou presque depuis plusieurs mois, mais elle l’a toujours été à Djibouti. Cela fait des années que le PAM apporte un appui aux populations vulnérables, sans lequel elles ne pourraient pas s’en sortir. Mais les dernières enquêtes que nous avons conduites ne laissent pas apparaître une détérioration très marquée de la situation ». Outre ces distributions, le PAM assure aussi l’approvisionnement en vivres du camp de réfugiés d’Ali-Addé, et de nombreuses cantines scolaires.

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Le jour où nous nous sommes rendus au camp de réfugiés d’Ali-addé, situé à quelques encablures de la frontière avec la Somalie, ce n’est cependant pas à une distribution de vivres que l’on était en train de procéder…mais de kérosène, pour inciter les ménages à cuisiner à partir de ce combustible, plutôt qu’au charbon ; les collines alentours, après une dizaine d’années d’exploitation excessive, sont en effet presque entièrement déboisées. Il régnait étrangement à l’intérieur du campement une ambiance apaisée, certainement toute autre que celle qui doit prévaloir dans les mouroirs que sont les camps surpeuplés de Dadaab au Kenya (400 000 réfugiés) ou de Dodo Alo en Ethiopie (120 000). La vie sociale s’y est en effet naturellement développée, comme dans toute construction pérenne des hommes ; échoppes où l’on peut siroter le thé noir afar, taxiphones, dispensaires, associations de jeunes. Sans ironie, le site d’accueil provisoire a les apparences d’un festival d’été, après que les scènes aient été démontées, sauf que les tentes « deux secondes » ont été remplacées par des canadiennes blanches floquées au logo du HCR ! Plus loin, dans le quartier somali, les résidents ont reproduit l’habitat traditionnel, le « toukhoul », sorte de case arrondie faite de bric et de broc, patchwork de couvertures, de fibres végétales tressées et de bâches.

Malgré cela, Ali-Addé lui aussi approche de la saturation ; avec 16 700 réfugiés, il atteint quasiment la taille de la deuxième ville du pays. Des réfugiés somaliens ou éthiopiens, arrivés en masse au moment du régime sanguinaire du derg, et qui ont pu bénéficier de la clause du prima facie qui ne discrimine pas à l’entrée les ressortissants d’un pays en guerre, sont là pour certains depuis bientôt vingt années. Depuis le début de la sécheresse, les nouveaux arrivants se sont faits plus nombreux chaque mois – 870 pour le seul mois de juillet, contre 200 en rythme de croisière. On assistera d’ailleurs, durant notre visite dans le camp, à l’arrivée de deux minibus conduisant depuis le poste frontière de Loyada, une trentaine de nouveaux réfugiés somaliens, accueillis par les jeunes enfants du camp en chansons dialectales. Contrairement aux régions d’origine de la majorité des réfugiés, c’est-à-dire les provinces sudistes de la Somalie, la vie semble ici possible ;  mais quelle vie, cela dit, quand sa durabilité ne repose que sur l’assistance des organisations onusiennes ?

Voilà le paradoxe, et le dilemme, auquel est confrontée actuellement la jeune République. Alors que les corps décharnés tombent comme des mouches en Somalie, on ne meurt pas – ou pas encore, de la faim ni de la soif à Djibouti. Et alors que Djibouti peine cependant à nourrir tous ses enfants, le pays a tout de même fait don, au début du mois d’août, de plusieurs dizaines de tonnes de denrées à la Somalie de Mogadiscio ; étonnante démarche, mais parfaitement normale pour les responsables djiboutiens, estimant de leur devoir de frère d’aider un voisin plus désemparé, et de leur devoir de musulman d’accomplir la zakat, l’aumône, l’un des préceptes de l’Islam durant le Ramadan. De son côté, Fewsnet, le système d’alerte précoce des famines, piloté par la coopération américaine, et qui le premier avait tiré la sonnette d’alarme à Djibouti sur l’imminence de la sécheresse – en janvier 2010 déjà, prévoit dans son dernier bulletin que la situation alimentaire devrait s’améliorer dans les zones rurales d’ici la fin de l’année, une fois la période de soudure passée. Il y a donc consensus pour reconnaître que la situation, si elle est grave, n’est pas désespérée– et si Sartre ne voulait pas désespérer Billancourt, c’est-à-dire la gauche prolétarienne, alors on est en droit de vouloir préserver Balho ou Bondara, deux villages situés dans les zones les plus affectées. Certes ; mais trop souvent, ces dernières années, les existences dans ces confins ont imité la survie, et l’on ne voit pas très bien comment la pente douce pourrait durablement s’inverser. La déclivité des précipitations dans cette région du monde est annoncée par les experts climatiques ; et c’est tout un mode de vie ancestral, celui des pasteurs nomades, qui est aujourd’hui interrogé. La capacité de résilience de ceux-ci n’est pas en cause, ils ont derrière eux des générations de broussards qui se sont accommodés des temps difficiles et des terres arides. Mais l’atavisme est impuissant, quand les pluies ne suffisent plus à régénérer les puits, L’asservissement au programme alimentaire mondial n’est pas davantage une solution de long terme. Alors ?

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Il y a là des choix de long cours à faire, lorsque l’urgence aura été dépassée. Politiques, sociaux, culturels. Soit encourager la sédentarisation, en construisant des écoles, des centres de soins, et en promouvant autant que faire se peut une petite agriculture irriguée et maraîchère de subsistance. Soit abandonner les populations nomades à leur sort, les remettant entre les mains clémentes du ciel, et d’Allah. Pour les Djiboutiens, pieux musulmans dans leur majorité, et adeptes du Mektoub, qui voit en tout évènement une fatalité et la volonté du Grand Créateur, cette dernière option n’est pas forcément la moins digne des deux.

Chlorophylle

Ce jeudi, j’ai planté un arbre. Représentant l’agence à l’occasion de la visite organisée par les autorités djiboutiennes dans la forêt du Day, pour commémorer la journée mondiale de l’environnement, j’ai planté un arbre sous les caméras de la RTD, comme les autres officiels, Ministre, FAO, PAM, et puis moi, dans l’ordre protocolaire, poussant frénétiquement et à mains nues la terre dans le petit trou où j’avais déposé la bouture de genévrier qu’on m’avait donnée, pour faire de belles images, salopant mon pantalon de costard, et puis jouant de l’arrosoir sur le plant. Il y a un contentement qui survient, après avoir planté un arbre.

La forêt du Day est à peu près tout ce qui reste à Djibouti de couvert végétal. Voilà ce que j’écrivais il y a trois mois dans la nouvelle plaquette de présentation de l’agence.


Dans le cadre de la lutte contre la désertification, le FFEM a octroyé à la République de Djibouti un cofinancement de 1 million d’Euros pour ce projet, d’un montant total de 11,6 millions d’Euros, les autres partenaires financiers du projet étant le FIDA, le PNUD, et le PAM. Les fonds accordés par l’Agence sont destinés à la mise en œuvre d’actions de sauvegarde de la forêt de genévriers du Day. Dernière forêt primaire du territoire djiboutien, avec le massif du Mabla, sa superficie a été divisée de plusieurs fois ces cinquante dernières années, sous l’effet de la désertification, du surpâturage, et de la surconsommation des ressources boisées pour leur valorisation en matériaux de construction ou en charbon de bois. Pourtant, cette forêt, outre l’intérêt que présente sa sauvegarde pour le patrimoine culturel et mémoriel du pays, tant elle est devenue un symbole du paysage djiboutien, est aussi un repaire de biodiversité aujourd’hui menacé, autant qu’un rempart contre l’érosion des sols. Des interventions conjointes, sur la mobilisation des eaux de ruissellement, sur la mise en défens d’une partie de la forêt, articulées avec un programme de reboisement à partir de jeunes pousses de genévriers, pourraient parvenir à stopper le déclin de cette forêt, et à garantir sa permanence. 

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Le village du Day est situé à 150 kilomètres de Djibouti. Il faut environ une heure et demi de route, puis une heure et demi de piste, pour y accéder. J’ai donc décidé de passer le week-end là-bas, j’ai laissé partir la dizaine bagnoles en cortège après le déjeuner vers Djibouti, Antoine m’a rejoint, conduisant ma voiture, Orbissa nous a accueilli. C’est la dernière maison du village, d’extérieur, cela ressemble à une grande et assez moche casemate, avec des murs en parpaing tout juste recouvert d’un enduit blanc approximatif. Mais à l’intérieur, c’est très cosy. L’ameublement est sommaire, mais au moins ça n’est pas encombré ; au sol des nattes tressées, des coussins pour s’adosser au mur, deux lits en métal d’hôpital, une télévision avec le satellite. La vie spartiate.

Le Day est perché à 1600 mètres d’altitude et assez difficile d’accès. Mais l’air y est divinement frais et vivifiant ; le Président y a une résidence secondaire. Il a aussi un jardin dans lequel pousse le khat le plus coté de Djibouti. Sur son injonction, Electricité de Djibouti a tiré des lignes vers le village, installé un gigantesque groupe électrogène sur la colline ; l’électricité est gratuite, tout comme l’eau. Les habitants de ce village ne sont pas les plus mal lotis du pays. Beaucoup d’ailleurs disposent eux aussi d’un petit lopin de terre ; Mohamed, notre hôte, nous emmène visiter le sien ; trois cent plants magnifiquement alignés, la terre est retournée, d’un beau brun sombre et humide, à côté, les quelques choux font triste figure, et les plants de tomate ont crevé, les fers à béton qui étaient censés faire office de tuteur reposent au sol. Chaque après-midi, Mohamed fait les cent mètres qui le séparent du jardin pour se couper une vingtaine de branches. Il consomme le khat quotidiennement, il en tire une certaine fierté. Il dit ; sans le khat, je suis fini. Je n’arrive pas à dormir. Je fais des cauchemars. De drôles de cauchemars. Avec des trains, ou des serpents, parfois des souris. Avec le khat, je suis à mon aise ». Jeudi, il a passé l’essentiel de la soirée à regarder des parties de catch diffusées via le câble, sur une chaîne type MTV, tout en mâchonnant les feuilles.

Orbissa s’est levée à cinq heures du matin le vendredi, pour allumer le feu, préparer les galettes, la bouillie de fèves, le thé afar.

48 heures au Day. Il n’y a rien à faire, sinon profiter de l’altitude, du silence, de la tranquillité du petit village. Se lever, petit-déjeuner des lamelles de foie et du thé noir, gratter quelques cordes de guitare, changer la roue du 4*4 qui a crevé dans la montée, mettre quelques traits de pastel sur un cahier. Et puis une petite balade, jusqu’à l’ancienne résidence d’été du gouverneur de France, en ruine, mais disposant d’une vue magnifique sur la montagne qui là s’ouvre, comme une plaie béante, jusqu’à la mer, et le golfe du Ghoubet. Sirotant un coca, l’après-midi, dans une des petites boutiques du village, on questionne sur le passé de la forêt. Il y a trente ans, les arbres étaient verts, nous dit-on, tout ceux qui ont crevé aujourd’hui. Il se murmure qu’un Français, un certain Jacques Blot, aurait inoculé un poison à tous les arbres, et serait responsable de la déperdition de la forêt ; durant trois mois, à la fin des années 80, il s’est promené avec une seringue contenant un liquide bleu, et donnait méthodiquement une piqûre à chaque arbre. Quand il est parti, les arbres ont commencé à flétrir. C’est une légende de brousse ; ils ont l’air d’y croire, à Jacques Blot, équarisseur sylvicole. Renseignement pris auprès d’autres sources, JB était un expert en botanique et sauvegarde des espèces boisées en danger, qui fit un travail remarquable pour la connaissance de la forêt du Day, qui déboucha sur les premiers plans de protection ciblée. Turpitudes du destin des hommes. On imagine la controverse Wikipedia s’il disposait d’une notice.

Le retour est chaotique.

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On termine les vingt kilomètres de piste sans crever, mais à cinq cent mètres du but, une suspension lâche, qui donne l’impression que la voiture roule sur une jambe de bois. A vitesse réduite, on s’emmanche sur le goudron, après avoir mis un quart d’heure à boucler le dernier demi kilomètre. Mais une trentaine de kilomètres plus loin, alors que la jauge du réservoir d’essence indique encore la disponibilité de la moitié du tank, je tombe en panne sèche. On pense d’abord que l’aiguille est restée bloquée. Heureusement, il y a une boutique que l’on vient de dépasser trois kilomètres plus au Nord, la seule de toute la route vers Djibouti, où l’on peut trouver du gasoil. On arrête la première voiture qui passe ; ce sont quatre Chinois qui reviennent du lac Assal, le coffre de leur pick-up est rempli de plusieurs centaines des petits sachets de billes de sel qui sont vendus là-bas,
la Chine fait tout en grand. On essaie de leur expliquer, dans un mandarin maladroit, notre situation. Alors ils veulent absolument qu’on siphonne leur réservoir ; une bouteille, du scotch, un trou pour appeler l’air, évidemment ça ne fonctionne pas, il faudrait un tuyau, la seule chose qu’on ait et qui y ressemble, c’est le tuyau du narguilé qu’on avait monté dans le Day. La scène est plus drôle qu’autre chose ; en fin de compte, ça ne marche pas, et ma chicha pue l’essence. Déjà qu’elle tirait mal…Ils finissent par admettre l’idée que le mieux est sans doute de nous convoyer vers la pseudo station, après avoir estimé entre eux les risques que ce soit une embuscade. Le réservoir boit ses vingt litres, je trouve étrange que l’aiguille soit remontée tout en haut, mais bon, on démarre, après voir pompé durant dix minutes. Deux kilomètres plus loin, plus rien sous la pédale, et la voiture s’immobilise d’elle-même, sur le bas côté, il y a de l’air dans le réservoir, dit quelqu’un, on pompe, on redémarre, on cale au bout d’un kilomètre, trois fois comme ça, jusqu’à ce qu’on abdique, et finissions par rentrer en stop à Djibouti, en 4*4 climatisé conduit par un député du Nord de retour d’un mariage…

Mon garagiste, je dis « mon », car il est un peu le médecin traitant de ma voiture, le référent qui peut ensuite m’envoyer vers les spécialistes, et qui ne prend pas la carte vitale, mais accepte les ardoises, un homme de confiance, qui travaille au black, a fait le lendemain les cent kilomètres de Djibouti vers ma place de stationnement, et après avoir diagnostiqué une fuite dans le tuyau d’arrivée d’essence dans le moteur, a ramené Kia au bercail…Je pense de plus en plus sérieusement à vendre ma voiture et à acheter une moto. Je suis d’ailleurs en train de passer le permis ; ce qui ne veut rien dire du reste : j’ai beau avoir le permis bateau, je n’ai pas de bateau !

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Obock

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Obock. Dernière ville septentrionale de Djibouti. Tout au Nord, coincée entre la mer bleue et l’Erythrée, ancienne capitale de Djibouti, de 1860 à 1880, avant que le site de l’actuelle Djibouti ne soit retenu pour édifier le port et être la terminaison (nerveuse) de la ligne de chemin de fer reliant ce territoire de nomadisme à Addis-Abeba. Obock qui déroule ses journées, toutes semblables les unes aux autres, dans le petit périmètre de son urbanisation centenaire, et dans la chaleur de l’hiver, une rue principale, piétonne de fait, sans besoin d’arrêté municipal, peu de voitures montent jusque là, et qui a la léthargie des villes côtières un peu oubliées, déclinantes, tenues à distance respectable des lieux des pouvoir et de marasme des vraies métropoles, une indolence qui me rappelle certaines villes de la côte Est de Madagascar, comme Manakara, où le pouls est toujours constant, et le rythme cardiaque ralenti.

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Obock dont le destin si l’on veut s’est arrêté il y a un siècle, qui aurait pu devenir si les dés avaient été lancé autrement, si son anse naturelle avait été mieux agencée ou ses fonds plus profonds et plus propices à l’édification d’un port, un carrefour, une ville de taille et d’activité respectable, comme d’autres y ont réussi dans ces confins du Sud de la mer Rouge, Massaoua, Port Soudan, Berbera, mais qui est tout autre aujourd’hui, une ville, la cinquième du pays, je crois, condamnée à la somnolence, à un peu de pêche, et à étirer ses journées de fainéantise comme on prolongerait indéfiniment une sieste. Nous sommes montés à Obock ce week-end, suivant A. et M., qui se sont marié l’année passée, M. étant du cru. L’avantage d’Obock, c’est que tout le monde se connaît, et que si vous connaissez quelqu’un (que tout le monde connaît, comme M.), toutes les portes vous sont ouvertes. Trois moments.

1. L’arrivée chez le papa de M., un notable répondant au titre de secrétaire général du Conseil régional et au nom de X., en fin de mabraz, ce mot djiboutien qui désigne la cérémonie du qat, qui démarre vers quatorze heures et peut se prolonger tard dans la nuit, selon la quantité de feuilles que chacun possède. Vers seize heures, d’ordinaire, l’excitation commence à monter, les langues se délient. A dix sept heures, chacun est à sa logorrhée. Puis peu à peu, les molécules de cathinone s’évaporent du cerveau comme on soulèverait le couvercle d’une casserole à ébullition, et l’ambiance évolue vers une mélancolie assez douce et silencieuse. Nous sommes arrivés vers 21 heures, à une heure encore masticatoire, et comme le papa de M. est un homme en vue d’Obock, son mabraz est l’un des plus fréquentés. On pourrait croire, mais il faudrait être ingénu, que dans des villes comme celles-ci, le poids des hiérarchies sociales est un peu plus léger qu’ailleurs, mais non. K., rencontré par la suite, et qui est au chômage, m’a raconté qu’il prenait son qat tout seul, parce que, d’après lui, personne n’a envie de partager la compagnie d’un chercheur d’emploi (ou pour être plus précis, d’un demandeur d’emploi), et qu’il n’est le bienvenu à aucun de ces conciliabules végétaux (parfois végétatifs) où il faut bien pouvoir vendre un peu de rêve, ou un scoop, ou un début d’information qui puisse bénéficier aux autres, quelque chose qui puisse nourrir la discussion. A notre venue, il y avait encore huit hommes assis sur des coussins, le regard vide des poissons de fond de cale, quand la barque rentre au port, l’œil posé sur le poste de télévision. A. avait apporté de Djibouti des fruits, ce qu’on trouve difficilement à Obock. On nous a fait asseoir et offert un coca. On a fumé des cigarettes, en interrogeant X. sur son séjour en Inde, où il a passé trois mois à Dehli, hospitalisé pour des problèmes de santé, l’Inde, le dispensaire du tiers-monde, un après-midi, il a pris un taxi en demandant qu’on lui fasse traverser la ville, sinon il n’a connu que l’hôpital et sa pension, et a réussi à acheter du qat, mais à un prix extravagant, et de mauvaise qualité. Soudain, sur l’écran de télévision, au journal de la RTD, la chaîne d’Etat, on voit quelqu’un parler au micro, comme donner une conférence de presse, un chapeau traditionnel vissé sur le crâne, la poitrine enroulée dans une écharpe aux couleurs du drapeau djiboutien. L’attention qui était vraiment lâche se resserre ; c’est le papa de M. qui parle en afar, ce vieillard qui nous fait face, allongé sur son matelas, c’et lui qui explique sur la chaîne nationale que le peuple afar n’est en rien responsable dans l’affaire des vieilles armes de guerre soviétique, obus de réforme, qui ont été saisies près de la frontière érythréenne, la guerre civile entre Afar et Issa remonte à près de 20 ans, mais son souvenir demeure prégnant, et à Djibouti, on marche toujours sur des œufs (ou dans le désert). Et puis chacun retourne à ses pensées solitaires, alors qu’à l’écran, X. continue de parler dans une langue que nous ne comprenons pas.

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2. Une heure plus tard ; on évolue sur des pistes qui rappellent le désert de sel, portant comme des stigmates ses traces de pneus, et qui ne servent que peu à se repérer, il y en a qui partent dans toutes les directions, il fait nuit, on cherche le petit campement de Ras Bir, et on ne voit face à nous pour se repérer que la lumière d’un phare qui balaie toute l’immensité de droite à gauche avec une régularité irritante (le phare de Ras Bir étant le plus haut phare d’Afrique, culminant à 65 mètres). Soudain, derrière nous, la lueur d’autres phares, ceux de bagnole, qui se rapprochent, deux camions en fait, type pick-up, et qui nous doublent, chargés à plein d’une cinquantaine de migrants éthiopiens qui nous regardent avec des yeux anxieux, les yeux d’un poisson quand il gigote au bout d’un hameçon, en arrivant à notre hauteur. Obock est devenu depuis quelques années une plaque tournante des migrations régionales. Chaque jour, vingt, cinquante, cent immigrés éthiopiens rejoignent la ville, par tous les moyens imaginables, et en premier lieu à pied, on les voit marcher le long de la RN2, portant un petit balluchon et quémandant de l’eau aux rares voitures qui les doublent, laissant derrière eux leur vie de misère en Ethiopie, et déjà parfois mille bornes ou plus, rêvant d’Arabie Saoudite et de pétrodollars pour être précis. Certains y parviennent, mais une minorité. Une infime minorité. D’autres se noient en mer, lorsque des vedettes des garde-côtes croisent la route de leurs embarcations et que les passeurs les obligent à se jeter à l’eau. Car d’Obock, un réseau de canotiers les fait monter sur des boutres, et les convoie jusqu’au Yémen, d’où la route est encore longue. Voilà donc que cinquante Ethiopiens chargés dans une bétaillère nous dépassent, à la manière d’évènements, qui nous dépasseraient sans clignoter, en route vers leur clandestin destin, alors qu’on continue de louvoyer entre les traces, on ne trouvera jamais le campement, on rebroussera un peu plus tard vers Obock, et même là on aura du mal à retrouver le chemin.

3. Le lendemain midi à Obock, et c’est un peu critique d’en parler, vous avez peut-être lu dans la presse que la contagion égyptienne et tunisienne menaçait même de loin Djibouti, que certains opposants avaient été arrêtés, ou même des gens qui avaient simplement mis des images, des vidéos de manifestations sur le Net, voilà, le chat n’est pas extrêmement serein avec ça, il tire un peu nerveusement sur sa cigarette sans filtre, mais avec censure, et se verrait bien être un peu plus subversif s’il ne craignait pas de rentrer en France par un « vol bleu » (sorte de rapatriement sanitaire, expression bien connue dans les milieux diplomatiques, ce qui aurait pu par exemple arriver à Boris Boillon, notre ambassadeur en Tunisie). Mais continuons quand même, à demi-mot, le lendemain midi, on boit un thé en place centrale, la rumeur bruisse qu’une manifestation d’opposants démarrera après la prière. On rentre déjeuner, du poisson grillé, évidemment, à Obock, on ne manque pas de phosphore, et on ressort avec A. juste après, on s’installe à une table en terrasse d’où l’on a une belle vue, juste à côté du siège de l’ARD, un sigle d’opposition qui a pignon sur rue, et on démarre une partie d’échecs en couverture, comme on se cacherait derrière un journal si l’on était détective en filature dans un téléfilm. Mais je fais quand même gaffe à éviter le coup du berger, en ce pays pastoral, j’avance mes pièces précautionneusement. Ça mijote dans les locaux de l’ARD, on vient nous trouver, on veut qu’on fasse des photos. J’hésite un peu, mais je n’ai qu’un argentique en noir et blanc, et eux veulent surtout qu’on mette les photos sur Facebook. Une amie plus courageuse y va, ils ont peinturluré des banderoles, des slogans hostiles au régime, dont celui-ci inspiré ; « Non à l’homme fort du régime faible ». Ils sont là une trentaine, homme, femmes, et hésitent à sortir dans la rue, sauf un, qui n’a peur de rien, ou rien à perdre, et pose majestueusement devant les grands pans de toiles portant la parole d’opposition ; ils sortent finalement. Une bagnole de la police arrive alors. Et tous rentrent presque simultanément se terrer dans leur abri. Sauf les femmes. Voilà. La manifestation est terminée. Un quart d’heure plus tard, juste après l’échec et mat, je passe une tête dans le local de l’ARD. Sagement, assis en tailleur, chacun sélectionne les meilleures feuilles de sa branche de qat. La révolution des œillets, mais différemment.

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