Archives pour la catégorie Fumer après le sport et autres plaisirs majuscules

#10/10 Ecrire du mal des gens qu’on n’aime pas (sur son blog!)

C’est un plaisir vain, mais oh combien salutaire. Un art de la catharsis, ce magnifique et théâtral mot grec qui évoque simultanément les châteaux cathares et le sorbet cassis. Ça ne sert évidemment à rien, il n’est pas question de convaincre quiconque, d’ailleurs j’imagine que la plupart de mes chers lecteurs en sont convaincus par avance, et n’ont pas besoin des moustaches de sourcier du chat pour savoir que des gens comme Eric Woerth, ou Nicole Guedj, ou Didier Barbelivien, ne valent pas un clou, mais mériteraient plutôt des coups de marteaux. L’idée n’est pas de construire un débat théorique argumenté, avec force première partie, deuxième partie, thèse, antithèse, synthèse, on n’est pas dans un amphithéâtre de Sciences Po, on est dans la litière du chat, son mégot à la lippe. La mauvaise foi est d’ailleurs recommandée, l’excès, voire l’injure ; bref, un petit ton pamphlétaire, qui n’exclut pas une certaine poésie de la langue. La finalité est plutôt celle de se défouler, de ruer dans les brancards, de hurler avec les loups, pendant qu’au loin, la caravane passe ; mais toujours du côté des loups, la bave aux lèvres, plutôt que des chiens dociles et asservis, des toutous allongés sur le tapis, et qui savent lécher.

Mordre, alors. Comment s’y prend t-on ? Pas dur. Souvent, c’est bien évidemment l’actualité qui donne les clés, il suffit de mettre le contact ; une nouvelle affaire de détournements de fonds, une déclaration raciste, une nouvelle loi restrictive sur le tabac ; il suffit d’avoir l’oreille. Mais quand le fil de l’AFP n’offre pas la truculence attendue, il faut alors faire quelques recherches par soi-même. On a ses têtes. Son manuel de procédures. Taper Philippe Val, Bernard-Henri Lévy, ou Eric Besson, sur Google Actualités. Deux millions deux cent cinquante huit mille trois cent vingt deux réponses en sept centième de secondes, il y en a qui ne chôment pas. Tiens, le premier vient d’écrire une lettre ouverte pathétique à la rédaction de France Inter pour affirmer en grand clerc que l’éviction à la rentrée de la doublette Guillon-Porte ne répondait à aucun ressort politique, mais que nul ne pouvait prétendre indûment « prendre l’antenne en otage ». Tiens, le second vient de confondre, dans son bloc-notes du Point le présentateur Frédéric Taddeï (tréma) avec le joueur de foot de l’AS Monaco Rodrigo Taddei (point sur le i), arguant que le contrat du premier à France télé avait été prorogé jusqu’en 2014, alors que c’est exactement ce qui est arrivé au second (véridique !). Tiens, le troisième vient d’expulser un nouveau bataillon de kurdes, avec son lot (mais pas de consolation) de femmes et d’enfants scolarisés, tiens encore, il va se marier à la rentrée avec une jeune tunisienne de 30 ans sa cadette. Tiens, tiens. Voilà. Ça marche quasiment à tous les coups (même si pendant les vacances d’été c’est un peu plus difficile, ils se carapatent tous à Saint-Tropez ou à Sainte-Maxime, et depuis leur terrain de tennis ou leur yacht, il leur est plus ardu de créer la polémique). Alors voilà, cette matière visqueuse entre les doigts, il suffit de dérouler le fil, de trouver quelques associations d’idée, ou des homophonies (j’aime beaucoup la chute d’un de mes derniers billets, « Bachelet, Bachelot ; toute la différence entre la balourdise bruyante et la grâce chuchotante »…), parfois complétées par quelques recherches subsidiaires, Pierre Vidal-Naquet critiquant il y a 25 ans déjà le peu de méthode au travail de M. Levy, voire son incroyable inconséquence intellectuelle. Plus on écrit, plus on furieux, plus c’est facile, plus c’est agréable. On essaie de lâcher deux ou trois petits obus qui tombent pas trop loin de la cible, jamais pile dessus, bien sûr, on ne veut blesser personne, on veut simplement dire, dire encore, réaffirmer qu’il y a certaines personnes qu’on n’aime pas, et cela pour de bonnes raisons, mais in fine pour, le cœur léger, et parfois aussi pour de mauvaises raisons, mieux aimer ceux qu’on aime. Comme vous mes petits lecteurs chéris adorés, ces quelques mots empreints (et non emprunts, car je ne pourrais les rembourser) d’une suintante démagogie très sincère concluant en beauté cette série juilletiste qui j’espère vous aura plu, des petits plaisirs majusculement interdits, mais qu’on saurait forcément s’autoriser, car sans quoi la vie ne vaudrait pas beaucoup plus qu’un bouton de manchette de Xavier Bertrand. Et bam !

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C’en est fini des petits plaisirs licencieux, mais pas de la vie du chat. Un nouveau billet à suivre dans la journée. Des bisous !…

#9/10 Se croire un peu moins con que les autres

C’est une tentation extrêmement répandue. De se croire moins con que les autres. Et on a beau savoir que tout un chacun estime de soi en règle générale un peu plus que la moyenne, dépressifs chroniques et complexés névrosés mis à part, on se croit toujours un peu plus intelligent que les autres. On en fait le mieux l’épreuve en voyage, en condition de touriste. Où l’on a toujours le sentiment que ce sont eux, les touristes, qui ruinent un peu notre aventure, qui sont l’artefact qui fait rater tout à fait notre expérience de dépaysement d’un voyage en Indochine (disons l’Indochine). Sans voir que l’on est le premier d’entre eux. Il y a deux catégories de touristes, les ostensibles et ceux qui avancent masqués. Les premiers offrent le cas d’étude le plus typique. Mais les deuxièmes sont plus intéressants à observer. Les premiers voyagent souvent en groupe, et souvent organisé, ils ont le ventre rond et adorent boire une bière à la terrasse de leur resort à la fin d’une journée d’excursion. Ils sont allemands. Dans les villages du Nord de la Thaïlande, ils sont heureux et fiers de pouvoir prendre en photo les Karen Long Neck, ces femmes-girafes portant autour de leur cou artificiellement long une multitude d’anneaux en métal, sans savoir que celles-ci sont exploitées par un tour operator qui ne les paye et leur permet de survivre qu’à condition qu’elles portent les dits anneaux, les menant droit à la scoliose, maladie professionnelle non reconnue. Ils prennent de la place, sont bruyants, mais suivent docilement le balisage communiste des jardins du mémorial Ho Chi Minh à Hanoi, marchent en rang à deux. Ils ont emmené de la confiture et du beurre conditionnés en petite barquette pour leur petit déjeuner, car ils craignaient de ne pas apprécier la soupe au riz gluant qu’on mange le matin dans les marchés du Laos. Ils se sont fait rouler par les taxis, les vendeurs ambulants, et même les prostituées, mais gardent quand même le sourire, car ils sont heureux ou font mine de l’air. Ils rentreront le teint rouge, foncé par un coup de soleil, et raconteront à leurs amis pendant de longues semaines la beauté gestuelle des marionnettes animées dans l’eau, un spectacle inoubliable. Ils ramèneront à ceux-là une petite marionnette en porcelaine blanche, qu’il est évidemment impossible de mouvoir.

Les autres, les touristes clandestins, ont un air nonchalant qu’ils cultivent à la perfection. Sans doute qu’ils l’arrosent et ont longtemps labouré le sol avant de l’ensemencer. Soit ils fument de l’herbe, soit ils sont déjà passés à autre chose, à l’opium ou à l’alcool de riz, tellement plus couleur locale, vois-tu, nous ont-ils expliqué de manière impavide, en asticotant leur unique tresse qui tombe négligemment sur leurs épaules dénudées et bronzées. Ils ne prennent pas de photos, car ils auraient le sentiment de s’abaisser à une condition de touriste qu’ils récusent, en effet ils sont citoyens du monde. Ils sont aussi gentils et avenants avec les autochtones que condescendants envers les autres touristes qu’ils croisent sur leur route, bien qu’ils en croisent peu, car ils savent mieux que personne sortir des sentiers battus. Ainsi, ils ont aidé les Lao à la récolte du pavot, ont tricoté des bonnets dans une coopérative Viet, et ont appris à cuisiner les nouilles sautées avec une adorable grand-mère cambodgienne, ils avaient simplement sonné à sa porte. Ils ont toujours des histoires extraordinaires à raconter. Quand on les croise dans un mignon village de pêcheurs perdu au bord de la Nam Ou, aux confins du Laos, où il y a cinq huttes en bambou pour accueillir les voyageurs, ils dénigrent le lieu prétendant que c’est un repaire à touristes et que eux viennent de passer une semaine dans un village isolé à cinq kilomètres de marche. Leur problème majeur réside dans le fait que leur passeport ultra-tamponné ne compte plus assez de pages pour recevoir les visas de tous les pays qu’ils comptent encore visiter. Car bien sûr ils font un tour du monde. 

On est là, en Indochine avec eux, à regarder les uns tomber dans tous les pièges et les autres se prendre pour des pionniers, des ethnologues, des disciples de C. Levi-Strauss avec la suffisance de B.-Henri Levy. On a la modestie et la curiosité des voyageurs indépendants, le contact facile avec les habitants, mais on est prêt aussi à passer une soirée à l’hôtel devant la télé câblée diffusant par TV5 Asie les émissions de variété du samedi soir français. On est heureux d’être là, et on sait qu’on rentrera bientôt. On ne veut pas changer le monde, ni l’accabler de notre présence. On a plaisir à se croire un peu moins con que les autres. Comme tout le monde.

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Et donc demain, c’est la fin, avec pour l’occasion un dernier billet écrit juste là (à la différence des neufs précédents qui dataient de l’Asie du Sud-Est à l’automne 2008) : écrire du mal des gens qu’on n’aime pas (sur son blog) !

#8/10 Griller un feu rouge à vélo

C’est un vieux vélo rouge tout rouillé, une bicyclette qui a bien vieilli comme un vin de garde en son tonneau. On l’a trouvée dans la grange d’un vieil oncle qui a une ferme dans le Gâtinais, les mulots avaient rongé les câbles de frein, et une araignée avait tissé sa toile entre les rayons de fer. Il a fallu deux après-midi pour le remettre en l’état, et redonner à ses chromes l’éclat de la seconde jeunesse, graisser la chaîne, dénuder les câbles, changer les gaines, et regonfler les pneus. Et maintenant, même la dynamo s’allume à l’électricité motrice des coups de pédale, et la sonnette tinte d’un bruit familier, très loin du chaos sonore d’un klaxon, le même son amical que celui de la cloche des vaches en transhumance qui remontent les ballons vosgiens après la fonte des neiges. Pour vous dire, c’est sur un vélo dans le genre que Patrick Dewaere dans les Valseuses s’enfuit au devant des emmerdes. C’est un vélo mixte, la barre d’appui oblique permet à une fille en jupe de monter sur la selle sans dévoiler tous ses charmes, mais même un homme, enfourchant la bicyclette, n’a pas l’air pour autant d’un transsexuel. C’est un véhicule pour se déplacer en ville, car c’est là que son design rétro produit son meilleur effet. On regarde avec l’air supérieur de la marginalité les cyclistes qui circulent sur ces vélos gris anthracites qu’on trouve partout maintenant en libre-service, produit à la chaîne par une régie publicitaire. On regarde avec l’air supérieur de la conscience écologique les scooters qui filent le long des voies réservées aux bus en crachant leurs poumons carbonés. On sourit avec l’air supérieur de la liberté folle aux automobilistes arrêtés aux feux et bloqués dans des kilomètres de voies saturées, rongeant leur frein, le visage déformé par les TIC, branchés sur France Info dont ils viennent d’entendre pour la troisième fois en une demi-heure le même flash d’informations. On zigzague entre les piétons, les poussettes, les pots d’échappement, les poubelles, faisant fi de tout code et feu de tout bois, c’est-à-dire de n’importe quel espace libre sur le trottoir ou la chaussée. On s’engouffre dans le moindre intervalle aspiré par l’appel d’air. Et on grille les feux, bien sûr. Les automobilistes klaxonnent à la chaîne pour soulager leurs nerfs et souligner leur vertu. On grille les feux. On s’avance au pas jusqu’à l’intersection, et on fend la voie en deux, comme un gros gâteau à la crème. La bicyclette ne connaît pas le rétropédalage. Parfois, on a la chance d’avoir dans les parages une estafette de la maréchaussée prise dans l’étau embouteillé. Le plaisir de griller le feu rouge en est alors plus jouissif. Chevauchant cette monture rouillée mais dont on a appris à connaître les moindres réactions, les palpitations de la chaîne, le soupir strident des freins qui crissent, conduisant ce vélo fiable comme un char russe et sauvage comme un chat de rizière, on est le mercenaire de sa propre liberté. C’est toute la ville qu’on affronte en duel, toujours victorieux. Une cavalcade urbaine avec un pédalier unique et deux chambres à air en fin de vie. Et un matin, on se réveille. Au pied du panneau de la circulation auquel on avait confié le vélo pour la nuit ne gît plus que la roue avant accrochée à son cadenas comme un chien penaud à sa laisse. Le panneau a l’air d’un garde-malade, vision calamiteuse. Alors on ne grillera plus de feu rouge. On s’assoit sur le trottoir, à côté des vestiges de la bicyclette rouge, et on grille une clope pour faire passer l’amertume de la fugue. Une Marlboro rouge.

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Demain, avant-dernier volet de cette série estivale : se croire un peu moins con que les autres.

#7/10 Voter pour un parti trotskiste

C’est un dimanche, évidemment, un de ces dimanches dont on essaie depuis des lunes de nous faire croire qu’ils font et défont la France, mais une chose est sûre d’ores et déjà : dimanche prochain, ce sera encore Michel Drucker dans le poste. Comme Jacques Martin avant lui : les présentateurs des grandes émissions dominicales changent moins souvent que les présidents du Conseil. Un dimanche, donc. Peut-être qu’il pleut. Mais s’il fait beau, cela permettra le soir venu aux experts en cuisine électorale de décortiquer le taux d’abstention, de décréter que les Français ont préféré partir à la pêche plutôt que d’aller voter, de se perdre en conjonctures sur les raisons pour lesquelles le soleil de mai est une grave plaie pour les partis de la majorité. Ils adorent ça, c’est leur seul matière vivante avant 20 heures.
Ces dimanches où la France vote durent plus longtemps que les autres : ils ont un parfum particulier de poivre qui supplante celui de la naphtaline. D’ordinaire, les dimanches s’achèvent par un bain, un film ou un concert de musique classique écouté depuis un rocking-chair. C’est un jour durant lequel on vit un peu entre parenthèse sa condition sociale, les collègues de travail sont déjà loin enfouis dans les souvenirs du vendredi, le patron soupe au lait n’est qu’un mauvais souvenir que ravivera le lundi. Mais les dimanches d’élection au contraire jouent collectif : le cadre bancaire de la rue Excelmans dans le seizième arrondissement se sent des accointances avec le vinificateur alsacien d’une cave coopérative ou le paysan picard : tous les trois votent à l’unisson. On éprouve l’espace d’une journée l’idée presque tangible de la nation. La France est parcourue par un frisson civique qui tel un champ électrique oscille dans l’air frais du matin, jusqu’à Stade 2 écourté. Dès le petit-déjeuner, on perçoit le bruit du roulis, la vague est encore au large, mais déjà la plage frange d’écume. Les urnes se sont ouvertes alors qu’on était encore au lit. On a déployé les journaux sur la grande table, entre les oeufs brouillés et le jus d’orange. Les fantômes de Félix Faure, de Léon Blum, de Charles Maurras – ou bien sûr de l’innamovible Jaurès, ont été déterrés pour l’occasion, sortis des livres d’histoire poussiéreux pour patronner ou discréditer tel ou tel candidat. Les invoquer, c’est comme de convoquer les souvenirs d’enfance, les bâtons de réglisse, les cassettes VHS, et les barbes à papa : une tentative pour nous attendrir. Les sondages ne laissent guère de place au doute, mais une surprise est toujours possible, c’est cette fausse incertitude qui crée l’ivresse latente.
On ne va pas voter le matin, le plaisir serait parti trop tôt. Il vaut mieux attendre le coeur de l’après-midi, avant la sieste : comme un bon cigare que l’on regarde avant de craquer l’allumette. On se rend au bureau de vote à pied, c’est l’occasion d’une promenade digestive. En route, on croise toujours quelqu’un qui alpague sur le mode : « Alors, on va accomplir son devoir civique ? » Evidemment. Le bureau de vote a été bricolé dans la salle des fêtes : les isoloirs sont là, les tables alignées, les registres, l’urne transparente font comme le décor de théâtre un peu vaudevillesque monté à la va-vite et que l’on démontera sitôt les bulletins comptés. Tragi-comédie en deux actes, ce n’est que le premier tour : les petits candidats sont encore là. On salue, en prenant un air de respectabilité, le président et ses assesseurs ; on les connaît tous, ce sont eux aussi qui organisent la marche populaire, la fête de Noël des anciens, le marché aux puces, et président aux destinées du club de football et de l’association des sapeurs. On saisit les bulletins sur la pile, et on entre dans l’isoloir, on tire le rideau, c’est l’heure de la petite farce. Là, on est tranquille, on peut se moucher dans ses doigts ou se gratter les parties – minoritaires… La poubelle dégorge de destins ratés de peu. Le candidat socialiste était pourtant convaincant ce coup-ci. Mais on ne votera pas pour lui. Trop de compromis, trop d’eau dans le vin rouge, pas assez de vinaigre. On met tous les bulletins en boule et on garde à la main celui du candidat trotskiste. Celui qui se propose encore et toujours de collectiviser les moyens de production, et de ramener les salaires du patronat au niveau de ceux de leurs employés. On n’y croit pas, bien sûr, à la rhétorique marxiste, aux imprécations égalitaires, on en perçoit la brutalité, l’arbitraire, l’ineptie. Tout à l’heure, on sera content d’écouter Neil Young sur son iPod (matérialiste !), cet été, on partira faire du bateau en Croatie (petit bourgeois !!), et la vie dans un phalanstère nous rebute tout autant que les colonies de vacances de notre jeunesse (individualiste !!!). Mais pourtant, on vote pour le candidat trotskiste. Petit pavé dans la grande mare qui menace de tout noyer, l’enveloppe fait un salto avant de s’écraser sur le haut de la pile. Il ne dépassera pas 2%, mais le mal est fait. Le corps baigne dans un contentement léger. On repense à Deleuze : être de gauche, c’est être minoritaire. Mais à ce point là. On en rigole d’avance.


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Demain, antépénultième épisode : griller un feu rouge à vélo.

#6/10 Partir d’un restaurant sans payer

Ça fait trois semaines qu’on au régime sec, nouilles et bière. Jusqu’il y a quelques jours, on était encore en mesure de s’offrir le luxe relatif de produits de marque, Barilla et Kronenbourg. Mais à présent notre compte bancaire donne d’inquiétants signes de faiblesse, cacochymes au bord du découvert, et puisque tous les voyants sont au rouge comme dans le cockpit d’un avion en piqué, on a été obligés de décréter l’état d’urgence (article 16) et se de rabattre sur les entrées de gamme : Kanterbier et spaghettis Repère. Le budget d’un étudiant français boursier du troisième millénaire ne convole certes pas vers le seuil de pauvreté tiers-mondiste, défini à deux dollars par jour en parité de pouvoir d’achat par les économistes de la Banque mondiale, mais enfin, heureusement qu’il y a la richesse de coeur. Car depuis une semaine, les assiettes ont l’allure glauque de la tambouille carcérale ou de la cantine collégienne, la purée mousseline en moins, la bière en plus. On a passé toute la journée à réviser des notices de droit privé. On est sorti acheté des cigarettes sur les coups de cinq heures, part évidemment incompressible du budget, et on a vu les quais fiévreux, la fin d’après-midi d’un dimanche de printemps, et les promesses de l’aube. L’été presque. Alors ce soir, on a décidé de s’offrir un petit plaisir. On a appelé un ami dont on sait qu’il partage, outre des valeurs morales, une même situation financière fragile comme un coeur d’adolescente. On lui a proposé d’aller dîner au restaurant. Comme il a comme de bien entendu décliné, on lui a expliqué le perfide subterfuge, et il s’est laissé convaincre. Maintenant on est attablés à la terrasse d’un bistrot qui sert une cuisine rustique, on en a choisi un où on n’avait encore jamais mis les pieds et où ne les remettrait jamais plus. La terrasse est délimitée par quelques petits troyens, et des lampions entortillés autour des arceaux métalliques du store confèrent à l’atmosphère du lieu des airs populaires, d’ailleurs un accordéoniste assis au pied du fleuve joue des valses qui arrivent par le vent de mai. Le temps est à la bravade et à la révolution économique. A la volte-face. On nous apporte un kir violette et les cartes. La commande est passée à deux voix, salivaire. En entrée, ce sera un oeuf mimosa et des harengs marinés à l’huile d’olive, en plat de résistance un poulet rôti et ses pommes dauphine, une quiche aux trois fromages sur son lit de cresson. Pas encore désolidarisés tout à fait de notre précarité d’argent, on n’a pas eu le courage de faire des folies pour l’instant. Le choix du vin est le premier dérapage : un château Pauillac de 1993 à 47 euros schizophrénique. Les assiettes sont servies avec honnêteté, et le vin désinhibe, les verrous de notre vie spartiate sautent, le coeur est à la prodigalité. On mange en toute discrétion, et nos estomacs sont comme des batteries en charge, branchées sur secteur gastronomique. La charge est pleine au moment où on liquide la deuxième bouteille de vin. Longtemps déjà que nos papilles alcoolisées ne distinguent plus les arômes de cuir et de sous-bois de ce grand cru, trop endommagées par trop de vin rouge râpeux au cubitainer et trop de tabac. On fume une cigarette avant l’arrivée des profiteroles au chocolat et du coeur de nougatine, puis on tombe d’accord à l’unisson sur un petit gobelet de calvados pour arrondir les angles aigus. Les yeux pétillants comme un vin blanc sec d’Italie, on demande l’addition. Il y a là une première fenêtre de tir qui se referme lorsque le serveur revient avec la coupelle contenant la créance, qui a aussi peu de valeur en réalité qu’un bon du trésor russe en 1917. Car sans même avoir pris connaissance du montant, et alors que le serveur parti chercher le lecteur à carte bancaire nous offre son dos tourné, on se lève de manière synchrone et détale dans les rues de la ville, mousseuses et accueillantes ce soir comme un grand bain de foule à la cryste marine. On entend derrière nous les cris incendiaires de l’honneur trompé, on n’est pas fiers, mais pris par l’excitation de la fuite et le vin d’endocrine, on court comme des dératés. On s’engouffre dans une ruelle et on voit le pauvre serveur passer tout droit. On lui aurait bien laissé un pourboire pourtant, lui aussi avait l’air d’un étudiant sans le sou. Caché derrière une voiture, en sueur, respirant en saccades, on s’accroupit pour vomir dans le caniveau. 

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Demain, septième épisode : voter pour un parti trotskiste.

#5/10 Ne pas aller travailler un jour ouvré

 

Le réveil est douloureux. Comme tous les réveils de tous les matins du monde. Mais celui-ci plus encore que les autres. Les idées traînent à se remettre en place, le cerveau semble être un cube de Rubix qu’on aurait malaxé trop longtemps, formant une combinaison indéchiffrable. La gueule de bois est lustrée à la cire d’abeille par la lumière crue du soleil qui met à jour nos incohérences. Et, puis peu à peu, les couleurs trouvent à se réaligner, les rayons solaires agressent moins la pupille, et les souvenirs reviennent, remontent à la surface, infusant dans le cortex endolori comme une tasse de thé du Darjeeling. La soirée de la veille, les litres de Bloody Mary, la virée en boîte, le retour vacillant à trois heures du matin. Un coup d’œil au réveil : déjà dix minutes de retard sur l’horaire habituel. D’ordinaire, on s’interdit ce genre de soirées excessives et épuisantes lorsqu’on travaille le lendemain, on n’a plus vingt ans. Mais hier, ce vieux copain qu’on n’avait plus revu depuis le bac, son coup de fil à 18 heures, j’ai raté mon avion, je suis à Paris pour la soirée, on ne pouvait pas faire autrement que de boire avec lui jusqu’au milieu de la nuit. Un sourire point alors sur le visage : la décision vient d’être prise, dans l’alcôve de la couette, sans trop de conciliabules ou d’atermoiements, elle s’est presque imposée d’elle-même : on n’ira pas travailler aujourd’hui. Déjà, on se sent mieux, soulagé. Il n’y a encore personne au bureau, personne à prévenir, on peut donc se rendormir, en réglant l’alarme deux heures plus tard. Et le temps de retomber dans les limbes antalgiques d’un sommeil usurpé qui a un parfum de caramel mou peuvent s’échafauder les plans pour la journée qui commence. Qui commençait mal, mais qui désormais s’annonce formidable. A dix heures, la voix faussement endolorie, on appellera Benjamin ou Edith sur leur ligne directe, prétextant une horrible migraine, on leur demandera de prévenir la hiérarchie. Ils s’apitoieront sur notre sort, nous souhaiteront bien du courage tout en nous recommandant de ne pas quitter nos draps. Le sentiment de culpabilité ne durera pas plus de dix secondes une fois le téléphone coupé, et mutera alors en un plaisir subversif, celui de l’école buissonnière, du baiser volé. C’est l’acte parfait de Leibniz : l’acte qui exprime l’âme dans toute son amplitude. On prendra le temps qu’il faut sous la douche, le temps d’éliminer la sueur de la veille et l’odeur du tabac froid sur l’épiderme et dans les cheveux, l’eau chaude coulera depuis le pommeau en fontaine de jouvence, on oubliera l’espace de dix minutes les problèmes terribles d’accès à l’eau potable que connaît l’Afrique noire. Ce sera dans tous les cas une journée parfaitement égoïste et tout autant assumée. On ira s’installer à la terrasse du petit café du coin de la rue, où d’habitude on lève un noir serré en deux minutes à sept heures du matin avant de s’engouffrer dans la station de métro, le patron sera étonné et joyeux de nous voir là, à cette heure, un jeudi matin. On prendra le temps de discuter le bout de gras, et de lire Libé au soleil, de reprendre une tournée de croissants. On ira ensuite sonner chez un médecin dont nous a parlé un collègue, et dont on sait qu’il signe des certificats de complaisance. On lui dira nausées, fièvres, fatigues persistantes, il nous répondra vous avez le regard vitreux, et signera l’arrêt de travail. Midi nous emmènera faire un footing dans un parc boisé où viennent déjeuner les cadres du quartier d’affaires tout proche, loin du bureau en tout cas, ou peut-être décidera t-on de monter dans un de ces bateaux qui fendent le fleuve, transportant l’habituelle manne de touristes de monuments en monuments. Dépourvu d’appareil photo, on se sentira libre comme l’air, on découvrira la ville sous un jour nouveau, le soleil offrant ses réverbérations dans l’eau douce et polluée, qui apparaîtra étrangement diaphane dans la clarté lumineuse du début d’après-midi. Et on continuera la route ; on se faufilera au hasard d’un cinéma pour les séances désertes et paresseuses de l’après-midi, film en noir et blanc de la nouvelle vague, ça faisait si longtemps qu’on n’avait pas vu Jeanne Moreau jeune qu’on en éprouvera une joie enfantine qui demeurera longtemps après être sorti de la salle. Ou bien peut-être un hammam accueillera t-il notre peau aux pores mal embouchés, obstrués par des toxines urbaines, un bain de vapeur et un gommage au gant de crin nous feront retrouver une nouvelle jeunesse, en sirotant un thé à la menthe enroulé dans un peignoir blanc en éponge, on se sentira si jeune qu’on décidera d’appeler une ex pour l’inviter à dîner. Et puis la journée s’achèvera, elle aura donné son maximum, comme un berlingot de lait concentré qu’on aurait pressé et trituré en tous les sens. Mais pour l’instant, sous la couette, tout peut encore arriver. On s’imagine ce que serait notre journée si on se décidait malgré tout à aller travailler. Après tout, il est encore temps. C’est à ce moment là que se fait la bascule. Demain, il ne faudra pas oublier la mine de chien battu en arrivant au bureau.

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Demain, sixième épidose : quitter la terrasse d’un restaurant sans payer.

#4/10 Voler dans un supermarché

Ils sont chefs d’entreprise, mais on dirait des stars du show-biz. Ils se débrouillent toujours pour occuper les sièges sous les sunlights des émissions de télé, même et surtout quand ils n’ont rien à dire, on entend leurs pubs à la radio, on lit leurs chroniques dans la presse économique. Tous les patrons de la grande distribution s’entendent, dans un même mouvement consumériste, pour nous promettre la lune, des marges compressées, des produits d’appel, la vie moins chère, la vie, la vraie. La vraie ? Mais laquelle ? Celle des néons, du plastique, de la corde au cou des petits fournisseurs, du paiement des factures à quatre-vingt-dix jours ? Leurs vies de gaudriole ont des têtes de gondole. Les chaînes de la grande distribution sont comme les chaînes de télé et de fast-food : des chaînes à nos pieds qui nous tiennent liés contre nous, contre nos intérêts propres, une vie à la campagne, une nuit à la bougie, un déjeuner sur l’herbe. On ne les croit pas, bien sûr, ces hérauts du capitalisme, qui se proclament grands clercs de la défense des petits consommateurs, du pouvoir d’achat, leurs costumes bien taillés leur donnent des airs d’usurpateurs déflatés. Et d’usuriers déguisés en carte de fidélité. Heureux ceux qui ne sont pas encartés. Il suffit de considérer leur bénéfice annuel pour comprendre la supercherie. Leur logo est comme un furoncle sur les banlieues périphériques, les zones commerciales des zones de non-droit pour qui achète ses légumes chez le primeur du coin ou ses fringues à Emmaüs. Un cimetière d’illusions, une zone de front. Alors on n’y met jamais les pieds, les codes barres gardent leurs secrets indéchiffrables et les promotions mirifiques nous passent sous le nez sans même que l’on suggère un mouvement d’épaules, la fièvre acheteuse est retombée à 37,2 °C, ce matin. Et puis pourtant, un jour arrive, où l’on pénètre dans un supermarché, et c’est comme si l’on marchait sur un ring. Alors l’idée vient naturellement, sans qu’on l’ait incitée, elle germe comme un bouton, d’acné sur une peau adolescente : l’instinct de la rapine, entouré du même halo de légitimité que celui des révoltés de 17 ou de 40. Cependant, ça ne nous ressemble pas. Bien qu’on ne soit pas un agent de probité, on a lu Camus et nos parents nous ont appris les règles de la vie sociale. Mais là, c’est l’ennemi qui a planté les premières banderilles, nous ne faisons que lui répondre, en usant de ses armes.
Il est assez facile de réussir à voler en toute discrétion n’importe quel article dans un supermarché, le tout est d’aller vite, le secret de la méthode. Aucune hésitation ne doit filtrer, pas de tourment intérieur, une précision et une économie dans les gestes, il faut se comporter comme un chat sauvage. Etre insaisissable comme un épi de blé au vent de mai. Au rayon de l’épicerie fine, il est facile de faire basculer dans la poche bâillante d’une veste en velours un petit pot de sauce au pesto d’origine contrôlée. Plus loin, au rayon papeterie, il faut briser la poche blister qui protège le stylo à plume pour glisser celui-ci dans la poche d’un jean avec quelques cartouches d’encre. Mais le moment de vérité a lieu au rayon des disques. Car les Cds portent une pastille magnétisée qui sonnera sous le portique, et vous identifiera de suite comme un de ces terroristes de la société de consommation, un anarchiste, un déviant ou un petit malfrat au choix, selon l’allure qui est la vôtre, et le curriculum vitae que vous portez sur la face. Alors sans un regard, ni pour le vigile en civil et en faction à l’angle du rayon recompte sa fin de mois, ni pour la caméra de surveillance en hauteur, dont les rushs à la fin de la journée sont probablement aussi soporifiques qu’un film de Rohmer, camouflé au milieu des ménagères, avec un naturel à toute épreuve, il faut arracher la petite couche de cellophane qui protège le disque. Puis décoller la petite pastille, le disque perd toute traçabilité, c’est comme d’enlever sa bague à un oiseau migrateur, liberté, liberté chérie. Glissé dans un sac à main, le disque redevient sauvage. Voilà…Le plus dur est fait. Reste à quitter le terrain miné. Le mieux est de saisir un paquet de bonbons sur les étalages devant les caisses, lucrative stratégie marketing visant à pourvoir à flot régulier les l’ordre des dentistes en dents cariées d’enfants. On paye en petite monnaie à la petite caissière, jolie dans son costume d’époque, celui de notre époque, et on sort entre les portiques de sécurité, comme n’importe quel client ayant terminé sa passe avec la centrale d’achat, prostituée bien achalandée. Dehors, à l’air libre, un sentiment contradictoire : celui du devoir accompli. On a volé dans un supermarché et c’est comme si on avait retrouvé l’usufruit d’une toute petite part de ce qui nous a été volé. Bien sûr, on ne récupérera pas les fleurs écrasées sous le béton des parkings, ni la fortune partie des petits quincailliers, des petits cordonniers, des droguistes de quartier, le combat était perdu d’avance et depuis longtemps, mais il y a plaisir à titiller la bête. Le soir, on cuisinera les penne pesto, qu’on dégustera en écoutant le dernier Bashung, puis on écrira une lettre manuscrite à un ancien prof de philo avec le stylo à plume. Et ça n’aura coûté rien d’autre qu’une brève montée d’adrénaline. Bien sûr, la question n’est pas financière, c’est une question de principes. Ce qu’on expliquera au juge de paix le jour où ça foirera.
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 Demain, cinquième volet : ne pas aller travailler un jour de semaine.

#3/10 Fumer après le sport

C’est un secret de nihilistes, quel seul un gros fumeur peut entendre Quand on vient de parcourir douze kilomètres à grande foulée à travers les sous-bois, comment est-il seulement « physiologiquement possible » de s’allumer une cigarette, transpirant et le souffle court, avant de commencer la séance d’étirements ? Un authentique gros fumeur, c’est-à-dire un qui ne se défile pas quand on lui tend une gauloise sans filtre, un capable de s’en allumer une avant le premier café du matin, un qui adhère autant à l’odeur du tabac froid qu’à la dernière fragrance de Gaultier, un qui a les dents jaunes et l’haleine de Philipp Morris sur son lit de mort, et qui a déjà essayé d’arrêter trois fois et replongé quatre, pas un de ces fumeurs versatiles qui s’allument une cigarette à un barbecue de printemps quand quelqu’un se met à jongler avec du feu, ça n’importe qui peut le faire.

C’est là l’un des mystères les plus brumeux de la relation intime qu’un fumeur entretient avec celle qui l’entretient. Qui entretient ses bronches en chlorure de méthyle ou en cyanure d’hydrogène. Comme une exclusive amour qu’on n’aurait pas vu depuis longtemps et qu’on embrasserait dès sa sortie du train, sur le marchepied, avant de penser à se saisir de ses bagages. Il y a le plaisir capricieux, et avouons-le, un peu coupable, à retrouver le parfum du tabac fumé et des agents de texture lorsque pendant deux heures on s’est saoulé à l’air pur d’une forêt tertiaire. De toutes façons, on fume trop et on le sait, il y a toujours des âmes dévouées pour nous le rappeler.

C’est un week-end à la campagne. Ce matin, chacun a d’abord pensé à panser les plaies de la soirée de la veille à grands coups de café fort, et en s’extasiant sur la pureté du chant des oiseaux dès lors qu’on s’éloigne des klaxons. On a vidé la table de la terrasse en caillebotis des bouteilles vides et des cendriers pleins qui l’encombraient, on a passé un coup d’éponge, et remis la cafetière à couler pour les suivants, les retardataires, ceux qui s’absolvent des tâches ménagères d’un lendemain de cuite en graissant leur matinée sous la couette à l’huile essentielle de sommeil. Il y avait des brioches fraîches qu’un levé-tôt avait accusé de réception auprès de la boulangerie du village. Peu à peu, sous l’action conjuguée du soleil et des oranges fraîches, les forces sont revenues, et certains sont partis faire un tennis, d’autres se sont lancés dans la cueillette d’herbes aromatiques censées magnifier les saveurs du poulet qui rôtirait plus tard dans le four. Seul autour de la table, on en était à écluser encore quelques tasses en comptant les libellules. Lorsque que quelqu’un, dans un souffle de boulet, a proposé un footing. D’instinct, les muscles se sont raidis, et un autre d’ajouter : rien de tel pour se remettre d’aplomb. On a cru qu’on allait réussir à s’en tirer en arguant de l’absence de chaussures de fond. Mais lorsqu’une paire argentée est miraculeusement tombée du ciel, et bien sûr pile à notre pointure, on n’a pas eu le cran de perdre la face, et on a sauté dans un short. Les premiers kilomètres ont été particulièrement pénibles, pourtant, on avait maintenu ces derniers temps une activité physique raisonnable, mais le lièvre qui menait la danse courait le semi-marathon et tenait un rythme éthiopien. Et puis peu à peu, les souvenirs de jeunesse sont revenus, on a senti les jambes reprendre le pli, les muscles chauffer, les articulations retrouver leur élasticité. C’est comme si l’activité physique avait creusé une petite cheminée à travers la couche noirâtre de dépôts goudronnés, à l’instar de la méthode de la cuisson d’un pâté en croûte, créant, au fil des kilomètres, un accès direct à une prise d’air originelle, détendeur de providence. On a suivi les foulées rapides à travers les mûriers, les fraisiers sauvages et les fougères. A l’approche du dernier kilomètre, on s’est même permis de prendre la tête de la course. Oh, pas longtemps…Juste une manière d’être. Les deux cent derniers mètres ont été difficiles à avaler. L’arrivée dans le jardin nous a trouvé le visage rougeaud, le cheveu hirsute et les chaussettes baissées. Quelqu’un a fait une blague sur le risque d’infarctus. On s’est désaltéré à grande eau, directement à l’embout du tuyau d’arrosage. On a saisi le paquet de sèches qui était resté sagement dans la poche arrière de nos jeans, et on s’est laissé tomber dans un transat. On s’en est allumé une. La première inhalation entre dans les poumons encore chauds comme un courant d’air à travers le sirocco sur les plaines décharnées du Sahel, et balaie tout. Ce qui est amusant alors, c’est de s’intéresser au regard des autres posé sur soi : concupiscent, sceptique, réprobateur. Ou simplement navré, lié à  l’impossibilité à comprendre cette minute de schizophrénie organique. Ce qu’ils ignorent superbement, c’est que le mal que cause cette cigarette brûlée après le sport est annihilé par l’ivresse qui soulève le corps. Comme après l’amour. Le dilemme de la bouteille à moitié vide ou à moitié pleine. Le dilemme du prisonnier. On écrase son mégot avant la fin, pour respecter la souffrance des autres. On défait ses lacets. L’infidélité à la cigarette n’aura pas duré très longtemps. On a en même temps la bave et le sourire aux lèvres. On est Serge Gainsbourg et Alain Mimoun. Un sportif qui clope. Il y a rien à comprendre.

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Demain, quatrième volet : voler dans un supermarché.

#2/10 Brûler un livre de Florian Zeller

C’était un après-midi d’innocence, on avait du temps à perdre, et pris celui de flâner dans la grande librairie du centre-ville, où un vieux philosophe régional était en pleine séance de dédicaces. On était tombé par hasard sur ce présentoir où s’étalaient les livres en vue du moment, ceux dont les médias faisaient leurs choux gras, et qui se vendaient bien, comme des petits pains chauds, lectures de plages, de trains, thrillers efficaces, biographie de célébrités, confessions sexuelles d’une nouvelle star déjà oubliée. Et puis Florian Zeller. La fascination du pire. La jaquette en papier glacé recouvrant la reliure le montrait comme on l’imagine : un air furieusement désinvolte, fumeusement dandy, une arrogance sèche, et puis cette mèche blonde faussement revêche, et qui n’avait rien de scandaleux, en tant que telle, en tant que mèche blonde, sinon celle d’appartenir au dit Florian. On n’avait rien lu de lui, et pourtant cette tête nous disait quelque chose, « vu à la télé » avait été le premier truc auquel on avait pensé, ce qui n’était pas un gage de qualité, parlant d’un livre. On avait donc ouvert celui-ci au hasard, et commencé à déchiffrer cette prose bizarre, adolescente, inconsistante, vérolée. Mais attiré par la médiocrité comme par un trou noir dans l’atmosphère, ce qu’on pourrait appeler le « syndrome TF1 » et qui consiste par exemple à sacrifier une soirée à un programme débilitant sans arriver à s’extraire du canapé molleton, l’abêtissement comme un chewing-gum mâché sous la semelle d’une tong, on avait poursuivi la lecture, avec ce goût aigre-doux caractéristique de la cuisine asiatique, surtout quand les produits ne sont pas frais. Un œil extérieur aurait pu croire que l’écrivain avait en fait réussi à tisser sa toile et à nous retenir dans son piège de collégien (une rédaction), et que c’était là une prouesse littéraire qui valait déjà publication. Mais c’est faux. C’est de plein gré et en connaissance de cause que l’on avait voulu savoir jusqu’à quel point l’écriture de Florian Zeller était mauvaise. Accroupi au-dessus de la moquette, retiré dans un coin pour ne pas obstruer le passage, on avait dégluti chacune des pages pour en extraire la substantifique nullité, et c’est alors seulement que la mèche blonde avait paru grossière et m’as-tu-vu, ruban vrillé sur un papier-cadeau n’emballant qu’une boîte à chaussures vide. Les phrases étaient venues s’entasser dans notre gorgeon comme un filet d’eau sale glissant  à travers une plaque d’égout. La littérature caniveau a pourtant son style propre : voyeuriste, populiste, démagogique et accessible. Celle de Florian Zeller n’en a tout simplement pas. Car parfois, ses sentences avaient aussi l’épaisseur indigeste de galettes au beurre trop farineuses, collant à l’estomac, mais n’atteignant jamais les tripes. Au bout d’une heure, enfin lassé par cette prose incolore et sans saveur, cette prose souffrant de graves carences en chlorure de sodium, comme jadis les Crétins des Alpes, on avait sauté jusqu’à la fin pour tenter de déceler dans une chute heureuse des circonstances atténuantes à l’ouvrage, cent fois remis sur l’ouvrage, et toujours imparfait. En vain. Le livre refermé sur ce visage poupon, au cuir tendre comme celui d’un enfant gâté ou d’un cochon de lait, nous avait soustrait un rictus, entre pitié et envie. Capacité à enfumer une ruche de lecteurs, d’éditeurs, et de critiques. De retour chez soi, on avait voulu en savoir plus sur le faussaire. Conséquemment on avait tapé Florian Zeller sur Google, et on s’était rendu compte que la détestation de la mèche était l’une des choses les mieux partagées sur les blogs littéraires. Que l’on n’était pas le seul à éprouver les soupçons de vacuité et d’indigence. Alors était venue l’envie cathartique de marquer le coup, d’une expiation rituelle, tel le bain dans le Ganges octroyé aux morts de Bénarès. 

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Demain, troisième volet : fumer après le sport.

#1/10 Regarder les étoiles sous opiacés

C’est un soir en République Populaire Démocratique du Laos. Les rues sous le couvre-feu sont désertes, rendues à la poussière et aux moustiques. Les bombes en ont fini de tomber. Dans un bistrot clandestin qui distille son propre alcool de riz frelaté, le bruit des verres tintés dit que certains autochtones ont choisi de se saouler avant de dormir. Mais le silence occupe la plus grande partie de la place, et comme un gaz en altitude, se déploie, se déplie, se dilate, et son volume finit par embrasser toute la ville – le village – en fait une rue. Demain, dès cinq heures, le marché de jour bruissera d’une animation matinale, mais loin de la frénésie indienne ou de la passion commerciale chinoise ; le Laos est une terre d’indolence jusque dans ses marchés. On y boira un café sucré délicieux : les grains sont cultivés à quelques encablures, et torréfiés ici même, qui contrastera violemment avec les dosettes de Nescafé solubles du début du voyage. Le bateau lent nous a déposé au bout du jour sur cette rive du Mekong et reprendra sa route demain. Et la nôtre aussi. Le petit port fluvial reculé dans une campagne indochinoise a le charme des bergeries provençales et du camping sauvage au bord de l’Allier : celui de l’isolement et du retour aux sources. On a dîné d’une soupe aux nouilles et de morceaux de viande de bœuf cuits à la grille d’un petit barbecue d’intérieur,sur la terrasse en teck d’un restaurant dans cette rue unique qui relie l’embarcadère aux forêts primaires : schéma viaire simple comme un sourire d’enfant. On a vu les bougies s’allumer, et la dynamo enclenchée des vers luisants dès que le noir est tombé. L’électricité a un jour existé, mais les infrastructures mal entretenues, la corruption des agents de l’Etat, une crue du fleuve, toujours est-il que ce soir, les plombs ont sauté. A neuf heures, on a regagné la chambre, et le lit aux airs de couche nuptiale, avec la moustiquaire brodée en surplomb – un baldaquin contre la malaria. Le ciel était en pleine forme, poinçonné à l’or fin extrait dans les mines de la province d’Udoxmai. Et puis la tiédeur de la nuit a rappelé. On a répondu à l’appel. On est sorti s’enfoncer dans un grand fauteuil défoncé sur la terrasse, et on s’est allumé une cigarette. Le veilleur de nuit de la pension a entendu nos pas, il vient à nous. Il a l’air gêné des enfants timides et la pudeur des prostituées débutantes. On sent qu’il a quelque chose à nous proposer. C’est de l’opium. Le premier mouvement est de recul : la littérature de voyage incite rarement aux consommations stupéfiantes, et les guides regorgent de ces histoires arrivées jadis à des touristes occidentaux drogués qui ressemblent à des personnages de conte : dépouillés de leur passeport, vidés de leur compte bancaire, dénoncés à la police locale, overdosés, autant de récits brandis par les chantres du tourisme responsable pour faire office d’épouvantails. Bref, on a cru d’abord que la fleur de pavot allait garder ses secrets refermés sur elle-même. Et pourtant, jamais la filière de l’opium n’a été si courte qu’au Laos. Première oscillation. Baudelaire. Vacillement. Goûter aux produits du terroir. Basculement. La digue cède, on rappelle le Laotien, 250 000 kips le gramme, un carré de pâte visqueuse couleur du Mékong. Il assure le SAV, prépare l’installation. Une cannette hermétique de coca-cola qu’il perce de multiples petits trous fera office de pipe, il étale un peu de cette pâte à l’embouchure des trous, et approche la flamme d’un briquet. Les petites boules d’opium qui viennent d’apparaître grésillent, volcan avant l’éruption. On aspire par l’opercule supérieur de la boîte, la fumée d’opium remplit toute la cage pulmonaire. L’opération se répète. Les choses aux alentours prennent une autre tournure, la sensation d’un monde sans violence, Gandhi fumait-il de l’opium ? ou tout n’est que sérénité. Alors la tête renversée sur le fauteuil, on redécouvre par hasard le ciel d’étoiles. Infoutu de remettre le moindre nom sur l’une d’entre elles, on n’a jamais été fort pour Cassiopée, Galathée, et les constellations ont pour nous l’art abstrait de l’anonymat. Qu’importe, on laisse lentement la voûte céleste nous envoûter. Il y aurait des livres à écrire sur la contemplation des étoiles filant dans un ciel opiacé. Mille comètes dans la tête.

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Demain deuxième volet : brûler les livres de Florian Zeller.

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