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Une bible

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Je ferme le livre et le livre est en pièces. La couverture épaisse est froissée et ses coins cornés, des nervures blanches cinglent le visage autoportaituré de Boris Kustodiev, ce type qui n’a rien à voir avec Boulgakov et dont on s’est demandé à chaque fois qu’on a ouvert le livre si cette expression de gravité et de défiance sur la couverture n’était pas celle du Maître. Les 120 premières pages se sont envolées après lecture, la faute peut-être à une colle à reliure défectueuse. L’encre bleue de mes annotations a pénétré dans le papier buvard du livre et arrondi ma calligraphie. Le livre est matériellement au bout du rouleau (BDR) mais toute l’histoire a été distillée et l’alambic de Boulgakov est l’un des plus fêlés au monde, il transforme la pomme de terre en vodka et les malheurs de sa vie, censuré, outragé, incompris, en substance romanesque magique. Voilà finalement un livre capable de faire aimer Yeshoua à l’agnostique, de faire aimer la vodka à l’abstinent, les chats noirs aux superstitieux. De nous faire aimer Boulgakov à nous qui ne l’avons connu en rien. Mort en 1937 dans une Russie soviétique, Boulgakov nous apparaît pourtant proche, familier, intime : nous partageons son humour et son désespoir. Prodige littéraire : ça m’avait fait ça avec Moby Dick de Melville écrit aux Etats-Unis en 1860, des œuvres qui transgressent les frontières du temps et de l’espace, et souvent de l’interdit aussi. La densité de l’écriture de Boulgakov rend ce roman inclassable. Du mont chauve à l’étang du patriarche, il n’y a pas d’échelle de lune pour nous y conduire, il n’y a que le talent de Boulgakov, et en chemin, comme Natacha, surfant sur son pourceau au-dessus de Moscou, nous avons vu des choses extraordinaires. Le diable assister au réveil d’un malheureux soulard, et pour venir à bout de sa gueule de bois, lui proposer un shot de vodka glacée, une louchée de caviar, et une cassolette de saucisses aux lentilles, la méthode infaillible, il faudra s’en souvenir. Une séance de thérapie de groupe pour citoyens thésaurisant clandestinement dans les caves de leurs tantes, alors qu’il est bien connu que « l’argent doit être conservé à la banque d’état, dans des locaux spéciaux, bien secs et soigneusement gardés, et pas du tout dans la cave d’une tante où ils risquent en particulier d’être abîmes pour les rats ! ». Et le chat. Qui joue aux échecs. Qui fait des révérences aux dames. A les moustaches dorées et une cravate blanche quand il se rend au bal. Béhémoth qui porte un réchaud à bout de bras. Avale les mandarines avec la peau. Fait écrouler les pyramides de mandarines. Et est d’une mauvaise foi succulente, tire à merveille au Mauser, et surtout est fier et digne de sa qualité de CHAT, les 150 pauvres chats noirs qui paieront pour lui, par la suite, et qu’on emmènera ligotés à la police civile, salauds ! 

Bref, ce livre m’a plu beaucoup beaucoup, car comme toujours dans les grands livres, Boulgakov n’a aucune borne, aucune limite, aucun garde-fou. Le sel de la vie n’est que pour les fous. 


Berlin – 3 octobre 2007 

Le gauchisme à la mode

Je viens de terminer un petit bouquin terrible et bouleversant, publié aux belles éditions de la Fabrique dirigées par Eric Hazan, et qui publia il y a quelques années l’Insurrection qui vient, du comité invisible ; Gaza, cela s’appelle très simplement, recueil des chroniques de guerre 2006-2009 d’un journaliste israélien du grand quotidien de gauche Haaretz, Gideon Levy, fils unique aucun lien, toujours. Ce qu’il y raconte de la vie dans la bande de Gaza, donc de la vie des Gazaouïs (un joli mot proche de gazouillis, bien que personne là-bas ne soit né de la dernière pluie – « pluies d’été », tel fut en effet le nom de l’opération menée par Tsahal dans les territoires en 2006, avant « Jardins d’enfant fermés » et « Plomb durci », en décembre 2008, celle-ci dont le déclenchement coïncidait avec le démarrage de la fête des lumières en Israël, Hanoukka, durant laquelle les enfants ont l’habitude de faire tourner de petites toupies de plomb – l’Etat-major de Tsahal étant très fort dans l’art de renommer poétiquement ses crimes de guerre). Longue digression, à la fin de laquelle on revient à Gaza. Avant même la catastrophe de l’opération des flottilles, avant l’opération Plomb durci. En 2008, par exemple, à l’époque du blocus. Gideon Levy raconte assez bien, avec tact et pudeur, la vie quotidienne dans cette zone figurant l’une des plus peuplées au monde, densité de population : 3823 hab/km², juste après Singapour et Monaco.

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Il raconte ce qu’on présume, et qu’on ne lit pas souvent. Il raconte par exemple la violence arbitraire d’une armée encore et longtemps présentée comme l’une des plus « morales » au monde, et qui d’évidence ne l’est plus. Une des histoires parmi d’autres, qui m’a le plus scotché à mon lit ; celle de deux jeunes pêcheurs palestiniens, s’embarquant à proprement parler – l’essence, dû au blocus est trop chère, voire introuvable, donc à la rame, à la nuit tombée, pour aller lever quelques kilos de poissons, valorisables au marché du jour quelques dizaines de shekel en cet endroit de la terre où l’on manque d’à peu près tout. Arrivés à la limite de la zone autorisée par les Israéliens, à 1800 mètres des côtes, ils plantent l’ancre, posent leurs lignes. La suite ; une balle qui traverse la cuisse de Mouhamad Masalah, qui depuis son lit d’hôpital, raconte à Gildeon Levy ce qui s’est passé. Un tir sans sommation, une douleur violente suivie d’une hémorragie bouillonnante, son ami s’empoignant des avirons et ramant comme un fou pour regagner la rive, sous les tirs fournis d’une vedette militaire israélienne les poursuivant durant plusieurs minutes. Une version. L’autre, celle du porte-parole de l’armée : « Après les vérifications effectuées auprès de la marine, l’incident n’a fait aucune victime. La nuit du 4 au 5 octobre, deux barques palestiniennes sont sorties de la zone de pêche autorisée. La marine a seulement effectué un tir de fusées éclairantes et un tir d’avertissement, précisément pour ne pas faire de victimes. La seconde vérification auprès de la marine, effectuée à la demande du correspondant, n’a fait apparaître aucun élément nouveau ». Deux versions contradictoires, comme presque à chaque fois dans cette guerre larvée, latente, lamentable. Il n’y a pas de raisons particulières de croire à l’une des versions plutôt qu’à l’autre. Cela étant, il y a une chose dans le communiqué de Tsahal qui m’a fait tiquer ; le concept de « zone autorisée ». Aujourd’hui, et depuis cinquante ans, Israël s’estime légitime à définir le périmètre de la zone autorisée des populations palestiniennes. La bande de Gaza est un territoire palestinien, tout le monde en convient, même les Israéliens qui ont accepté le soi-disant « retrait unilatéral » en 2006. La bande de Gaza est bordée par la mer ; il devrait donc y avoir des eaux gazaouïes, puis des eaux internationales. Sauf que les populations palestiniennes n’ont pas le droit de s’aventurer plus de 2 kilomètres au-delà de leur terre, alors que les eaux les plus poissonneuses où croisent les bancs de mérou et de daurade se situent environ à 5 miles nautique (depuis l’instauration du blocus, le stock annuel de poisson pêchés a baissé de 3000 tonnes à 500 tonnes). La question étant alors : de quel droit Israël fixe t-il une limite, « au-delà de laquelle votre ticket n’est plus valable » (pour reprendre le titre d’un bouquin de ce juif que j’aime tant, Romain Gary) ? Droit unilatéral, contraire au droit international, contraire aux résolutions de l’ONU. Blocus illégal. Gaza est une bande de terre, ainsi que le raconte Gildeon Levy, qui confine à la prison ; les rares points de passage autorisés ont été progressivement fermés lorsque le Hamas a pris le contrôle de la zone. Si bien que lorsque les avions de Tsahal, lors de Plomb durci, ont bombardé ces territoires, visant les hauts gradés du Hamas, ils ont lâché leurs bombes sur un immense camp de réfugiés, une souricière dont on ne peut s’enfuir, ni par la terre, ni par la mer, ni par les airs (Israël s’étant toujours opposé à la construction d’un aéroport) et dans laquelle on a mal à vivre. Le bilan pour rappel, de ces quinze jours de mitraille ; 13 soldats de Tsahal tués, un peu plus de 1300 victimes palestiniennes, dont à peu près un tiers d’enfants. Un rapport de un à cent. Et là, il n’est plus question de versions contradictoires ; ces chiffres, quelle que soit la réalité qu’ils enferment, condamnent Israël, par contumace s’il le veut, puisque Israël a toujours refusé de voir comparaître la moralité de son armée et de ses dirigeants devant quelque instance de droit international, condamnent Israël et rien qu’Israël. Que ce pays ne soit pas aujourd’hui mis au ban des nations, que la quasi-totalité des pays du Nord continuent de lui apporter un appui, et de lui porter une estime, m’apparaît comme une énigme, une escroquerie, et un scandale. Je vous invite à lire ce petit bouquin de Gideon Levy, et à boycotter les produits d’Israël, tant que les êtres humains (comme vous, comme moi, comme tous) qui vivent à Gaza continueront de se voir priver d’un grand nombre de biens de première, de deuxième, et de troisième nécessité, et finalement de liberté.

Vous aurez par ailleurs peut-être remarqué (ou sans doute non, si ce que j’écris ne vous intéresse pas…) que je n’ai encore rien écrit sur la période de delirium tremens sécuritaire qui berce l’été français. Non pas que l’envie de vomir partout (pour citer une belle expression de la non moins belle Charlotte) ne me soit pas venue, mais j’essaie parfois de ne pas être trop prévisible, qu’on ne puisse pas me deviner tous mes coups à l’avance. Mais là, Brice Hortefeux a, comme qui dirait, poussé le bouchon un peu trop loin… (ce faisant, je le pousse aussi, liquidant une petite bouteille de Saumur pas terrible, mais on fait avec ce qu’on a !). Je l’entendis donc avant-hier soir au journal de TV5 (on est en Afrique) remettre sur le métier le cas de Lies Hebbadj (nouvellement accusé, vous l’avez peut-être lu, de viol et violences sur une ex-compagne, après avoir été accusé de polygamie, de fraude fiscale, de fraude aux prestations sociales, etc., si j’étais lui, je paierai ma redevance télé, parce que j’ai l’impression qu’on l’a bien à l’œil), remettre sur le tapis le vas de Lies Hebbadj pour « illustrer », « personnaliser » (c’est tout l’art du story-telling) cette nouvelle proposition assez originale tout en étant dégueulasse, outre le fait accessoire d’être inconstitutionnelle, de déchoir de la nationalité française quiconque polygamerait, exciserait, ou pourquoi pas, un amendement sénatorial étant toujours possible, fumerait dans les lieux publics. Je l’entendis donc dire à une journaliste qu’il avait saisi de cette question Eric Besson (le genre de type qu’on a certes envie de saisir, mais par la peau des fesses pour les lui botter) afin de voir quelles possibilités de déchéance pouvaient être mises en œuvre dans le cas de Monsieur Hebbadj, et de réfléchir à des travaux législatifs, puisque précisément, on était face à une « situation de vide juridique » (sic, évidemment). En effet, aujourd’hui, nul ne peut être défrancisé, sauf en cas d’atteinte portée aux intérêts de la nation, genre action terroriste. Donc pour décrire la situation suivante, où quelqu’un ne peut pas être déchu de la nationalité française parce qu’il a plusieurs femmes, et qu’éventuellement il les viole, Brice Hortefeux parle de vide juridique. Mais alors il y en a beaucoup à combler ! Car en effet, Robert Badinter et François Mitterrand ont créé, en abolissant la peine de mort en 1981, un énorme vide juridique, puisque il n’est plus permis à l’Etat, depuis cette date, de tuer quelqu’un en son nom. Enorme vide juridique également, depuis le Moyen-âge, puisqu’il n’y a plus aucun moyen en France de condamner quiconque aux travaux forcés, ou depuis Victor Schoelcher, cet alsacien bien né !, de réserver un Sénégalais à l’esclavage. J’espère que Brice Hortefeux n’a pas peur du vide, sinon, vu la quantité de vide juridique que compte notre pays, ce salaud va flipper.

Bref. Il y a une chose qui m’a profondément remonté le moral aujourd’hui, cette petite chanson que m’a envoyée un type bien, cette petite chanson que je ne connaissais pas, et qui est l’œuvre de Jean-Roger Caussimon, qui fut aussi le parolier de Ferré, et qui s’appelle « le Gauchisme à la mode », et qu’on écoute en boucle, et j’espère que vous en ferez autant, pour la peine, j’inaugure une nouvelle application de mon très cher (mais gratuit) hébergeur « unblog » qui permet de diffuser de la musique en ligne, et je copie ici les paroles, faisant œuvre de salubrité publique, puisque je me suis rendu compte qu’on ne pouvait jusqu’alors pas les trouver sur Internet. Et hop, plein de nouveaux lecteurs qui taperont Jean-Roger Caussimon et qui atterriront entre les moustaches du chat. Bisou, bisou à vous, à Jean-Roger, et aux Palestiniens.

 

Le gauchisme à la mode, Jean- Roger Caussimon

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Je fais du gauchisme à la mode oui j’ai lu ça dans un journal/ C’est offensant quoique banal pourtant qu’à  l’adroite méthode/ Si vous chantez la liberté la justice l’égalité / On vous traite de démagogue / Et dès que l’on vous catalogue / Auteur dont il faut se méfier/ De vous on écrit c’est commode / Avec dédain avec pitié/ Ce monsieur connaît son métier/ Il fait du gauchisme à la mode (2 x)

Je fais du gauchisme à la mode mais que fait ce pouvoir d’argent/ Qui prend souci des pauvres gens mais juste en certaines périodes/ Quand pensionnés et retraités de quelques francs sont augmentés/ Ce sont leurs voix que l’on racole/ Ils vont voter dans les écoles/ Huit jours plus tard l’immobilier/ Brandissant les foudres du code/ Les expulse de leur quartier/ Dressez constat Monsieur huissier/ Je fais du gauchisme à la mode (2 x)

Je fais du gauchisme à la mode si quand je pense aux objecteurs/ Traités comme des malfaiteurs mon cœur point ne s’en accommode/ Et que dire des étudiants que l’on fait chômeurs et mendiants/ Bien avant qu’ils n’aient leur diplôme/ Quant au prince de son royaume/ A l’intérieur bien intégré/ Vais-je lui consacrer une ode/ Quand il traque les immigrés/ Non prince, mille regrets / Je fais du gauchisme à la mode (2 x)

Je fais du gauchisme à la mode et l’on me dit manipulé/ Et l’on croit pouvoir révéler à quel parti je m’inféode/ Allons messieurs soyons sérieux tout simplement j’ouvre les yeux/ Je suis témoin de mon époque/ Le succès présent je m’en moque/ L’histoire d’hier à nos jours fut écrite par des vers « … »/ Des rimeurs et des troubadours/ Le temps des cerises est bien court/ C’était du gauchisme à la mode/ C’était du gauchisme à la mode

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A nos amours (à plusieurs)

Deux trois choses.

Des choses gribouillées depuis quinze jours, et qu’une certaine flemme, une certaine tendance à la procrastination (un terme aujourd’hui aussi à la mode que « citoyen » il y a une décade, ou « gouvernance » il y a quelques années), m’ont préservé de vous transmettre par le biais des moustaches de mon chat et de ses cigares Romeo y Julieta.

Parlant de chats, aujourd’hui une nouvelle fournée m’accueillit à mon arrivée à l’heure du déjeuner, trois tous petits chats aux yeux collés, réfugiés dans un trou qui fut sans doute autrefois parterre de fleurs, portant l’effectif félin dans mon jardin à une quinzaine d’individus (et un bilan de trois morts également, dont une mère allaitante la semaine dernière, laissant une portée de quatre orphelins très joueurs).

Deux trois choses.

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Le magnifique film de Pialat, A nos amours, qui fit découvrir Sandrine Bonnaire, en 1983, adolescente de seize ans, fraîche comme un menthos, et moi qui me fit découvrir le cinéma de Pialat. Je l’ai vu la semaine passée, sur le mur blanc de mon salon, car ici aussi on maîtrise la technique de la vidéo-projection. Hier, j’ai regardé le DVD de bonus, et notamment un documentaire, L’œil humain, réalisé par Xavier Giannoli, le réalisateur de A l’Origine, et qui décortique comme une gambas la manière dont travaille Pialat. Après un documentaire comme celui-ci, on se sent un peu plus intelligent et un peu plus triste, c’est comme de se faire expliquer un tour de magie, ou de passer derrière le marionnettiste ; il y a des choses qui n’auraient pas nécessité d’être expliquées, mais c’est aussi en comprenant pourquoi on aime quelque chose, ou quelqu’un, que l’on peut éventuellement perfectionner son œil critique. Alors ce que j’ai aimé chez Pialat, et ce que m’a expliqué ce documentaire, c’est le travail de « spontanéisation » des personnages. Il y a certes une trame narrative, certes une direction d’acteurs, car sinon, on est vite dans l’anarchie, ou le n’importe quoi, le très alternatif, mais Pialat n’impose pas grand-chose, il laisse sa caméra tourner longtemps, il attend, comme un chercheur de lune, le moment où il y a la bonne lumière, la bonne réplique, et le naturel qui revient au pas, reléguant dans l’ombre toute la machinerie cinématographique, le chef op, le preneur de son, le scénario. C’est comme d’attendre des chants d’oiseaux dans des marais au petit matin, ou une biche, et tout à coup déboule Sandrine Bonnaire, son chewing-gum, son peps adolescent.

Ce n’est pas un cinéma réaliste, puisqu’il ne s’agit pas de filmer des acteurs en situation de réel, mais plutôt d’amener le réel dans une situation cinématographique.

Il y a donc ce souffle naturel qui souffle chaud, vent du désert, et qui balaie tout, les colères de Dominique Besnéhard dans le rôle du grand frère homo et jaloux de la beauté pimpante de sa petite sœur, Pialat qui joue lui-même le rôle du père aimant et austère, il a une barbe, le cheveu gris, et une pupille noire toute petite logée dans le haut de son œil. Quand il parle, il y a beaucoup de blanc dans son regard, chien battu, mais qui sait battre aussi.

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Ça c’est la grâce.

La disgrâce, maintenant, l’exact opposé de ces émerveillements de l’art, de ces petits travaux de finesse et de sensibilité, de ces étincelles recherchées dans la nuit du monde, c’est l’affaire Pétrole contre Nourriture, où l’on vient d’apprendre que Total était remis en examen pour ses agissements en Irak sous le régime de Saddam Hussein, durant l’embargo. Total est vraiment ce que j’exècre le plus dans la société moderne ; l’avalanche du fric, la démolition systématisée de l’environnement (avec la petite couche de vernis de son département de com’, qui vante l’implication de Total sur des projets d’énergie propre, qui doivent peser un demi pourcent du chiffre d’affaires), la rudesse du management d’entreprise, l’hypocrisie, et une propension à la magouille développée comme la musculature de Usain Bolt.

Je lis en ce moment un livre déjà évoqué ici, L’âge de l’empathie, écrit par un primatologue néerlandais reconnu comme une sommité dans son domaine, et qui prouve, en s’appuyant sur des expériences de terrain, que les animaux sont tout à fait capables de faire preuve de sentiments empathiques, de se livrer à des actions désintéressées, dont ils ne tirent aucun bénéfice, sinon celui d’améliorer le quotidien de leurs congénères d’espèces, ou même d’autres, comme cette maman léopard dans un zoo qui nourrit à la tétée des petits porcelets qui avaient perdu leur mère, comme ces singes à qui on offre la possibilité de se nourrir en tirant sur une corde qui ouvre une trappe, mais simultanément envoie une décharge électrique à leur voisin de cage, et qui préfère se laisser crever de faim plutôt que de travailler à la souffrance d’un copain. Et encore beaucoup d’autres choses, des antilopes pourchassées par des buffles ou autres, et qui ralentissent l’allure, pour ne pas isoler en queue de peloton celles qui sont blessées, ou ont été attaquées, et qui même vont jusqu’à lécher le sang s’écoulant de leurs plaies pour faire perdre la trace aux assaillants. Globalement, il est prouvé que l’homme (l’animal) a une inclinaison à la souffrance en voyant d’autres individus, même tout à fait inconnus, souffrir, sauf s’ils les perçoit comme des rivaux potentiels, et dans ce cas-là, leur souffrance entraîne une forme de jouissance. Comportement empathique également, mais une autre sorte d’empathie.

Et bien Total et moi, c’est pareil. Bien que je ne considère pas Total comme un rival potentiel, sur le plan alimentaire, ou amoureux, ou de ma sécurité propre, Total est un incontestable rival concernant la perspective qui est la mienne du développement à venir du monde, et je me réjouis à chaque fois que l’entreprise est mouillée dans une affaire quelconque, et elles ne manquent pas, pétrole contre nourriture donc, AZF, Erika, ce sont des évènements à dominante triste, mais les déboires qui en découlent pour Total (et en fait, relativement faibles, ses bénéfices s’élevant inexorablement chaque année à quelque 10 milliards d’Euros, soit 2 billions et 50 milliards de francs djiboutiens…en enlevant les centimes) me mettent toujours le cœur un peu en joie.

Et puis pour finir ce nuage.

Ce jeudi, nous avions loué une résidence diplomatique ayant feu été de fonction du chef de la mission de coopération, et aujourd’hui en location pour y passer des week-ends classes au bord d’une piscine avec une vue surplombant toute la baie de Tadjourah. A un moment donné, quelqu’un me dit ; tiens, au fait, il y a eu une éruption volcanique en Islande, et un nuage de cendres est en train de se propager dans toute l’Europe du Nord, empêchant les avions de voler. A ce moment-là, dans la piscine, et il y a aussi le barbecue avec les petites brochettes, et les enceintes, qui diffusent cette chanson, qu’on a écoutée tout le week-end, l’Amour à plusieurs, l’information disparaît de mon cerveau en trois minutes. Le temps de fumer une cigarette. Et personne n’en reparle. Ce n’est que dimanche matin, de retour au bureau, rallumant mon poste, et alors que l’espace aérien est fermé depuis quarante huit heures, et que les passagers s’entassent à Roissy, à Orly, comme des oranges au bout d’un tapis roulant, quand il y a un défaut dans la mise en caisse, que je découvre l’ampleur du problème. C’est un peu la magie de ces pays lointains, ce qu’on peut aussi retrouver lors d’une semaine d’estive dans les Alpilles, ou d’un week-end d’hiver dans une maison du Bourbonnais, quand il n’y a plus de réseau, et plus de radio, et encore moins de fibre optique, ou de haut débit, sauf celui de la bière éthiopienne ou du vin de Saint-Pourçain. C’est agréable de sentir que le monde vous a échappé pendant quelques dizaines d’heures. Après, on s’y replonge comme dans une mer salée.

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De quoi Béhachelle est-il le nom ?

J’ai une amie qui tient un blog concurrent, qui s’appelle Le monde va mal, et qui publie environ un post tous les deux ans, preuve que le monde va vraiment mal.

La preuve en image (mais sans le son), incarnée dans toute sa dimension anthropomorphique ;  Béhachelle (on va essayer de parler comme lui). Ce n’est pas que je crève particulièrement d’envie de parler de lui, c’est juste que je ne peux pas faire autrement.

Je ne sais ce qui me possède/ Et me pousse à dire à voix haute/ Ni pour la pitié ni pour l’aide/ Ni comme on avouerait ses fautes/ Ce qui m’habite et qui m’obsède 

André Breton, 1919

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Béhachelle qui fait la une des sites d’information sur Internet ces jours, pour une histoire somme toute assez anodine, un petit canular, un poisson d’avril potache, mais dans lequel pourtant l’apprenti philosophe s’est laissé paner. Rien de grave (comme l’écrirait sa fille). Avec de la farine, et de l’huile végétale, sans plume, ni goudron, sans tarte à la crème, lui qui écrivait à ce propos (pourtant soi-disant pourfendeur des conflits oubliés, au Darfour, en Bosnie, ou en Atlantide, et qui devrait donc s’y connaître en termes de violence (force brutale des êtres animés ou des choses), « ces fameux entartages qui sont entrés dans les mœurs et, en tout cas, dans le langage et dont nul n’a l’air de mesurer la vraie violence, non seulement physique, mais symbolique…) »…

Pour avoir cru que Botul (quel drôle de nom) était, comme lui, un normalien agrégé, Béhachelle pédale donc un peu dans la semoule ces derniers jours. Heureusement, il y a son bloc-notes du Point pour les remettre sur les « i ». Mais tout ceci est secondaire, il révèle seulement un peu de l’inconséquence du personnage dans sa manière de travailler.

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Béhachelle mérite qu’on s’arrête à son cas, non pas tant pour ce qu’il est que pour ce qu’il incarne ; car, qu’on le veuille ou non, il est d’une certaine manière l’immanence même de la dégradation (de la spoliation) de la « culture philosophique française » par ceux qui prétendent la défendre (comme dirait François), la préserver des attaques totalitaires, antisémites, gauchistes, qui la guettent. On pourrait faire l’impasse sur lui s’il occupait la portion congrue ; or, force est de constater que, depuis 30 ans maintenant, il a réussi à parasiter (comme le ténia) les ondes, les idées, les éditoriaux, la digestion du monde, par une posture du coup d’éclat permanent. Et qu’il ait un brushing plutôt impeccable, et une chemise blanche découpée sur mesure chez des tailleurs de la rive gauche pour 300 € pièce, ce qu’on lit malheureusement sur tous les forums, je m’en fous complètement, il pourrait porter un short et des pataugas, ce serait la même chose.

Je ne dénie pas à Bernard-Henri L. le droit d’exister ; ni de défendre ses idées (même si je ne me battrais pas jusqu’à la mort pour qu’il puisse les défendre). Je ne lui dénie pas le droit de donner son avis, quand on lui pose la question, sur les écrivains talentueux de la nouvelle génération française (il répond Yann Moix, l’auteur de Podium, (son ami), qui a écrit ces dernières semaines un texte tout à fait navrant sur la Suisse, [http://didier-jacob.blogs.nouvelobs.com/archive/2010/02/02/la-suisse-cette-pute-la-derniere-pitrerie-de-yann-moix.html], Christine Angot, qui a signé de lui un portait dithyrambique et « assez faible sur le plan stylistique » (comme on dit), dans le dernier numéro du Point (son journal),  [http://www.bernard-henri-levy.com/bhl-selon-angot-le-point-du-4022010-3956.html], et Justine Lévy (sa fille…)).

Je lui dénie le droit (ou plutôt le droit légitime) d’être au conseil de surveillance d’un journal qui fut fondé par Jean-Paul Sartre, Libération, (pour surveiller quoi ? ou qui ?), d’avoir conseillé Ségolène Royal aux dernières élections présidentielles, de prétendre sauver la gauche en proposant la dissolution du PS, je lui dénie le droit légitime de porter son avis sur tout, et que son avis sur tout soit relayé partout, et la légitimité de se considérer comme un penseur.

Je lui dénie le droit légitime de juger de la vie d’Arthur Rimbaud (sujet qui me tient à cœur, ici, plus qu’ailleurs, où l’Institut français s’appelle Arthur Rimbaud, ici à Djibouti, où Rimbaud s’arrêta quelques mois, préparant sa caravane éthiopienne pour aller porter des armes au roi Ménélik) ; « Et je dois vous dire, au demeurant, que c’est sur ce point très précis que Baudelaire, à mon humble avis, reste à jamais plus admirable que Rimbaud : la vie est ailleurs…mais quelle erreur d’avoir cru que la vraie vie était ailleurs ! quelle inexcusable folie, quand on a été, sans bouger de Charleville, ce poète immense, de penser qu’il faut partir à Harrar pour traverser les langues et fixer les vertiges suivants ! une saison en enfer…pourquoi seulement une saison ? » (Ennemis publics, livre de correspondance avec Michel Houellebecq).  

Si l’on juge que la fuite à vingt ans vers l’Abyssinie du gamin des Ardennes, après ses illuminations et sa saison, s’apparente à une forme de suicide littéraire (ou poétique), alors le mot de Malraux se doit ; « le suicide d’un homme impose le silence et le respect ».

Je lui dénie encore le droit légitime de dire tout et son contraire. Ainsi, dans le même ouvrage, il écrit à Michel (cher Michel, comme il dit) ; « Il y a d’une part cette philosophie à laquelle vous dites ne pas connaître grand-chose mais dont vous avez une liberté d’usage que je vous envie, pour le coup, un peu : cette façon de dire comme ça, sans mollir, Schopenhauer pense que, ou Nietzsche répond que, ou l’argumentation de Spinoza sur ceci ou cela me semble irréfutable parce que…Impensable pour un philosophe professionnel ! Difficile pour un cul de plomb comme moi, dressé à l’idée que les philosophies sont des systèmes, des touts cohérents et fermes, et que rien n’est plus risqué que d’en prendre un bout, de l’isoler, de lui faire un sort particulier, de se l’approprier, bref, de le citer ! C’était la première leçon de Jacques Derrida lorsqu’il recevait les nouveaux normaliens, qu’on appelait comme à l’armée les conscrits (…) : pas de philosophèmes flottants ! pas d’énoncés philosophiques, jamais, désamarrés de leur page d’origine ! ne jamais dire par principe, « Hegel, ou Heidegger, ou Héraclite dit que… » ! car dégagé de son contexte, et pire encore, de sa langue d’origine, ce dire n’a plus le même sens, et n’a parfois, plus de sens du tout ! »

Trois pages, plus loin, on peut lire sous sa plume, la remarque suivante ;

« Je peux faire toutes les mises au point possibles et imaginables : je ne ferai qu’aggraver mon cas de salaud bourgeois qui ne connaît rien à la question sociale et qui ne s’intéresse aux damnés de la terre que pour mieux faire sa publicité. Kant disait que la politique c’est le destin. Il se trompait. C’est la réputation qui est le destin ».

Emmanuel Todd, sociologue, dans une tribune d’une rare violence et d’une salutaire lucidité publiée fin décembre, dans le Monde, tentait de décrypter ce qu’était le sarkozisme. Il écrivait, que, même s’il ne fallait pas faire de confusion, « on [était] quand même contraint de faire des comparaisons avec les extrêmes droites d’avant-guerre. Il y a toutes sortes de comportements qui sont nouveaux mais qui renvoient au passé. L’Etat se mettant à ce point au service du capital, c’est le fascisme. L’anti-intellectualisme, la haine du système d’enseignement, la chasse au nombre de profs, c’est aussi dans l’histoire du fascisme. De même que la capacité à dire tout et son contraire, cette caractéristique du sarkozisme ».

Sur le rapport à l’argent, Béhachelle, répondant à une question d’un journaliste de Marianne, dit cette semaine ; « Après, l’autre problème c’est que, sur l’argent, je pense qu’il faut arrêter avec l’hypocrisie bourgeoise : je préfère un président qui dit les choses, qui les assume, qui ne se cache pas, à un président qui fait la même chose mais sans le dire et en s’en cachant ; je pense que la culpabilisation de l’argent est une maladie française et qu’il est bon que ce tabou-là soit levé ; l’ère Mitterrand a commencé de le faire, l’ère Sarkozy continue, et tant mieux ».

La fortune familiale de Béhachelle, qui aurait été bâtie par son père grâce à la déforestation massive des forêts tropicale africaine, est estimée à plus de 120 millions d’Euros. Psalmodier l’hypocrisie n’est pas donné à tout le monde. 

On pourra me dire ; mais qui êtes-vous, Monsieur le chat qui fumez avec votre porte-cigarette, pour conférer ou retirer des droits légitimes à faire ceci ou cela, et je dirai, ni plus, ni moins, que lui, qui, à ma différence, a avec lui, la maison Grasset, le quotidien Libération, la rédactrice en chef du monde des Livres, Josyane Savigneau, et les serveurs du café Lipp (où il aime à rappeler – on trouve cette assertion dans tous ces bouquins et presque tous ces entretiens, une forme d’obsession carnée, qu’il allait y dîner avec Romain Gary, commandant, comme lui, une « entrecôte pour deux »…).

J’aimerais que Gary soit encore là, pour lui répondre. Que Camus aussi soit là (à qui il projette de consacrer un de ses prochains livres, vade retro satanas). Mais ils ne sont plus là. Alors j’écris, avec mes griffes et mon mégôt.

Un type donc, qui dit, ça, qui dit tout ça, qui se félicite d’avoir écarté Ségolène Royal lors de le dernière présidentielle de l’influence « pétainiste, parce que souverainiste », de ce grand miraculé qu’est Jean-Pierre Chevènement, qui dit ça et tout ça, y compris qu’il ne comprend pas grand-chose au fait social, et qui se veut « penseur de la gauche », me paraît mériter à peu près tous les pamphlets, toutes les calomnies, qui sont écrites sur lui. Y compris la mienne, donc. Après, que l’on s’étonne que la gauche va mal… Que le monde va mal…

Il y aurait encore une infinité de choses à écrire. Ce que disait Deleuze à propos des nouveaux philosophes, que leur pensée était simplement nulle…Il faut avoir écouter son abécédaire pour connaître la valeur de cet homme-refuge.

Mais je ne peux que vous inciter à cliquer sur le lien suivant et à découvrir une petite polémique datant déjà un peu, mais éclairant d’un jour toujours neuf la stratégie béhachélienne.

http://www.pierre-vidal-naquet.net/spip.php?article49 

C’est un affrontement épistolaire avec Pierre Vidal-Naquet, le grand historien de l’histoire de la  résistance et de la lutte contre les totalitarismes. Il écrit au Nouvel Obs à propos du premier ouvrage de Béhachelle, le Testament de Dieu, lequel lui répond, le premier répondant ensuite au second, avec que Cornélius Castoriadis, (quel drôle de nom, mais lui a vraiment existé), n’apporte sa lumière à cet échange de lettres.

Enfin, et pour conclure, car évidemment, je me sens complètement vidé, à bout de nerfs !, cette une du Canard qu’une chatte sur un toit brûlant m’a mignonnement envoyé.

chatbhl1.jpg

BHL en haut, mais on s’en fout.

C’est déjà chat, en bas, l’histoire d’Arno Klarsfeld en mission spéciale à Haïti, pour faire le point sur la manière dont
la France pourra participer à la reconstruction, et notamment « identifier les problèmes prioritaires à résoudre après une telle tragédie », et qui ne ramène dans ses bagages que le chat du premier conseiller de l’ambassadeur, Voltaire, dont il n’est pas précisé s’il fumait ou pas, ou alors des cigares, comme tous les chats diplomates.

C’est déjà chat.

J’espère que je n’étais pas trop long.

Je vous embrasse.

 chat20noir.jpg

Le silence parlant des images, Göran Sonesson

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