Archives pour la catégorie Cachaçeiro

Saudade

A l’instant, dépêche AFP : « La chanteuse Cesaria Evora est morte des suites d’une maladie, samedi au Cap-Vert, à l’âge de 70 ans, selon plusieurs médias de langue portugaise ».

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Ce fut la bande-son de la plus belle année de ma vie, dans ma petite piaule de Santa Teresa, Rio de Janeiro, Brésil, 2002.

#10/10 Pourquoi le Brésil ?

PARCE QUE ! Pour tout ça, ce qui est déjà écrit, ce qui reste à inventer, ce qu’il y a de brésilien en chacun, en chaque chat, en chaque cigarette. La série s’achève, j’ai été fidèle à ma parole, je n’ai rien changé de ce qui avait été couché sur la papier il y a presque une décennie, de là , où on voit que le Brésil a beaucoup changé sous Lula, en tout cas dans sa mentalité ; le pays est devenu puissance, et ça change, sinon tout, du moins beaucoup. Pour ce dernier épisode, j’ai regroupé en un billet toutes les notes qui me restaient, disparates, c’est comme ça, un assemblage un peu sauvage, un patchwork auriverde, o meu deus, ce pays me manque…Boa sorte, Dilma !

 

Où classer le Brésil ? Par paresse, on pourrait écrire ; nulle part. Le Brésil est inclassable. Et c’est là le paradoxe de ce cliché, qu’il est entièrement justifié. Le Brésil est capable de faire des œillades au « premier monde » comme ils disent, de revendiquer un siège permanent au conseil de sécurité de l’ONU, d’avoir la première mégalopole industrielle d’Amérique du Sud, de représenter 50% du PIB de ce continent, et de laisser crever de faim 10 millions de ses habitants. Daniel m’a dit un jour, émouvant d’une sombre clairvoyance ; ce qui ne va pas au Brésil, c’est qu’on s’imagine en rêve être ce qu’on n’est pas, et qu’on ferme les yeux sur ce qu’on est. C’est vrai qu’il est complètement mégalo, ce Brésil. Un exemple : Brasilia. Capitale construite en plein désert en 1962, selon les plans (politiques) du président Kubitschek  et (architecturaux) du communiste Niemeyer, pour recentrer le Brésil à la confluence de ses trois plaques continentales. Concrètement, une ville artificielle dont les premières pierres ont été acheminées en avion…Une ville sur une autre planète, et des coûts…astronomiques. Un petit enfant qui a envie qu’on le prenne par la main et qu’on lui raconte des histoires la nuit avant de s’endormir. Et qui s’y croit. Et qui se réveille en cauchemar. Voilà ce qu’est le Brésil ; courbé en deux , le buste cassé, voulant passer la tête dans la petite fenêtre des pays développés, quitte à sacrifier ses tripes, et un autre qui freine des deux pieds, qui sait quels sont ses combats, qui les a bien choisis (défense de l’environnement, lutte contre la misère) ! Lula ; a paz tem nome : justiça social. La paix a un nom ; justice sociale.

Car la violence. Problème récurrent du Brésil. Tellement récurrent qu’il fait briller le sol ou le sang. Et qu’on passe la serpillère souvent pour éponger l’hémoglobine. C’est vous dire si ça récure au Brésil. Mais curieusement, la violence n’est pas oppressante. On ne la sent pas léthargisant la ville. Elle est trop radicale pour être insidieuse. Il n’existe pas la petite racaille qui vous chamaillera parce que vous l’avez regardé (ou pas), ni l’automobiliste qui vous insulte en klagonisant que le feu est passé au vert (ou pas). La violence palpable à Rio, c’est éventuellement la pollution atmosphérique, les embouteillages, mais il existe la plage ou la forêt de Tijuca, donc ça s’annule. La violence de Rio paraît avoir une ficelle trop grosse pour être vraie. Elle est tellement expansive, potentiellement exponentielle, qu’elle fait sourire avant qu’elle n’atteigne. Mon prof d’histoire contemporaine ; « La police militaire qui circule devant les écoles les mitraillettes sorties aux fenêtres, il se passe ça en France, la tête du ministre de l’Intérieur tombe dans l’après-midi ». A Rio, ça fait partie du paysage, même si on ne l’a pas encore en carte postale, bien sûr. La violence, ce sont les tiroteios dans les favelas, les bus pris en otage et brûlés, les exécutions sommaires de journalistes enquêtant sur les trafics, les crimes commandités par des criminels, et visant d’autres criminels enfermés dans la même prison qu’eux, par téléphone portable, les faux blitz, une violence qui vous couche à terre, vous met au lit, et vous dit bonne nuit. Mais une violence qui arrive rarement au hasard.

Le Brésil ; un pays qui veut garder bien les pieds sur terre, quitte à sacrifier quelques étoiles dans le feijão.

Le feijão est un fait. Il revient à la même heure, tous les jours, sur les tables de 92% des Brésiliens. Haricot noir transformé quasiment en saint, en symbole de la résistance à la malbouffe, porte-drapeau d’une identité nationale, d’une culinarité brésilienne…Consommé avec du riz et de la farine de manioc, ou en caldo, en soupe, avec du bacon grillé, de l’ail et de petits croûtons, il est le patriarche de l’assiette brésilienne, Il y est la valeur sûre. Nutritif. Pas cher. Bon. Rural. Pour dire la relation de tendresse, que les estomacs d’ici ont tissé avec ce haricot magique, je vais vous raconter une histoire. Un jour le restaurant universitaire de la mienne est venu, par une maladresse du recteur, à manquer de feijão pendant trois semaines. Les étudiants sont entrés en grève. Sur les murs de la cantine, on peut encore lire  « Feijão présidente ». Résidus d’un mouvement gréviste qui vit même certains étudiants manifester devant le rectorat déguisés en feijão. Ne me demandez pas comment on se déguise en haricot noir, je n’y étais pas, on m’a raconté.

Le Brésil, un pays imbattable pour ce qui est de faire la fête, et capable de se choisir pour ministre un type qui inspire immédiatement et le respect et l’affection, Gilberto Gil. Quand il chante la version brésilienne de No Woman no Cry, sur la plage de Copacabana, alors nous, les pieds dans l’eau, et le pétard au bec, on se dit qu’on aime bien le reggae et le Brésil et la marijuana et je crois que n’importe qui se dirait ça. Y compris Marie-Adèle qui étudie le piano depuis l’âge de sept ans et ne boit que de l’eau minérale. Gilberto a la faculté de rendre la vie joyeuse rien qu’en souriant, et en faisant claquer son pouce sur les cordes de sa guitare. Et finalement Lula, président métallo, presqu’aussi cool que Gilberto, le ministre de la culture qu’il s’est choisi, qui, bien qu’ayant troqué sa tenue de scène africaine et colorée contre un costume cravate, reste toujours aussi cool. Il a fêté son intronisation en gratouillant trois chansons pour le personnel de son ministère. On n’attendrait pas la même chose de notre ministre en France, fut-il de la culture…

Le Brésil ; c’est aussi le café. Parler du café brésilien, c’est parler d’un mythe. De la pierre angulaire de l’économie du siècle. De grandes fortunes se sont édifiées sur son commerce. De tous les bateaux négriers qui arrivaient des côtes africaines débordant d’esclaves. Sûr que le café brésilien est bon. En France. Pas au Brésil. Tous les meilleurs cafés partent à l’exportation. D’ailleurs ce que le Brésil crée de meilleur part pour l’exportation. « L’économie brésilienne est toute entière tournée vers les bateaux », disait le poète Sergio Buarque de Hollande. Mais. Les Brésiliens boivent le café comme on boit la vie. Sucré jusqu’à la saturation. Les thermos thermiquent toute la journée. Chaque maison, chaque bureau a sa thermos de café prête. Offrir le café ; convivialité brésilienne.

Alors. Pas de longs laïus sur le carnaval, qui n’est pas à lire, mais à vivre. A voir, ou à boire. Simplement dire que le carnaval pardonne tout, grand nettoyage de l’été (tropical), purge les injustices, les bavures policières, les mégalomanes, les crève-la-faim. Et tout le monde se réconcilie. Ou fait semblant. Et vogue la galère une année de plus.

Encore un endroit pour finir. Lapa. Los arcos de Lapa. Les arcs. C’est ce qu’on voit d’abord. C’est de là-haut qu’on voit tout Lapa aussi. On passe en-dessous à pied, en dessous en voiture, ou au-dessus en petit train jaune qui va à Santa Teresa. On tourne la tête. S’il n’est pas trop tôt, ni non plus trop tard, on voit des putes, et des travestis, et d’incroyables endroits où l’on joue du jazz ou du forro. S’il est jour ; il y a les garagistes, qui vendent des coccinelles made in sixties. S’il est vendredi soir, il y a fête de rue, avec son lot de choses brésiliennes, vendeurs ambulants, souvent à la sauvette, concerts sauvages, des gens par beaucoup voire par milliers, des rues où ruissellent de petits torrents d’urine, des démonstrations de capoeira, et une ambiance de Bayonne sous les tropiques. On est à Lapa, ville de Rio, état de Rio de Janeiro, Brésil. Et on y est bien. La fête durera jusqu’à l’aube. Au matin, si l’on est le premier samedi du mois, les antiquaires de la rue du Lavradio sortiront leurs meubles et leurs pianos pour une brocante d’antiquité, pignon sur rue. Plus loin, le Rio scenarium roupille encore. Magasin d’antiquité la journée, bar génial la nuit, où l’on boit assis dans d’antiques fauteuils, en écoutant un orchestre ao vivo. La fundição progresso, usine désaffectée aujourd’hui réaffectée, est près d’ici. C’est là que se produit, c’est-à-dire se survolte, la scène alternative brésilienne. Il y a des bouquinistes et les arcs. Lapa, la dernière frontière culturelle à franchir.   

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Musique de Gerlado Azevedo, Quem é muito querido a mim 

#9/10 Universidade Federal Fluminense

C’est tout con, mais il fallait avoir l’idée. Fumer en cours. Fenêtre ouverte ! On dérange qui ? L’éducation, me direz-vous, montrer l’exemple, montrer la voie.

J’aime ce Brésil qui n’est pas moraliste. Un prof en urgence de nicotine ? Tiens, fume. Quelque chose à redire ? Y a plus de mômes à l’université, y a que des étudiants qui travaillent le matin pour se payer leurs études l’après-midi, ou l’inverse…

Universidade Federal Fluminense, UFF, prononcer [ouffi] ; il y a peu de contrôle des présences, arriver en retard n’est pas considéré comme une impolitesse faite au professeur, la porte reste ouverte pendant le cours, et si un téléphone portable sonne, il n’est pas interdit de se lever et d’aller discuter le petit bout de gras dans le couloir. Les professeurs ne sont pas debout derrière leur bureau, mais assis sur une chaise devant leurs élèves. Il est fréquent de donner une accolade, une tape dans le dos, ou un petit bisou à la professeur en la quittant. Les professeurs ne crient pas. Il n’y a pas d’interrogations surprise. Les professeurs ne saquent pas. Il n’est pas interdit de boire un café pendant le cours. Cependant tout se fait dans la discrétion. Il n’y a pas de bavardages, pas de chahut, donc pas de rappel à l’ordre. Il y a un respect égal et réciproque, des élèves et du professeur. Il n’est pas nécessaire de lever la main pour parler. Et je vais vous l’avouer, les analyses de psychologie sociale m’apparaissent avec plus de tendresse et d’affection dans la fumée blanche et la douce odeur d’une blonde qui se consume entre les mains du professeur.

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Musique de Lula Queiroga, Noite severina…

#8/10 La collecte des canettes

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« Le brûlant s’est levé et frappe à la porte de nos vies en chantier les zéboueurs éboueront nos collectes classés des trésors qu’on ignore, à partir de maintenant je chante…  ». Disaient les Têtes Raides. Des trésors qu’on ignore en France, ce sont les canettes métalliques qu’on balance sans en avoir l’air dans nos collectes classées. Recyclées ? Tu parles. Je vous raconte. La pauvreté ambiante du Brésil (6ème pays au rang de la faim dans le monde) balance à la figure de sa dernière frange une incessante nécessité de survie. Alors on fait, et avec les moyens du bord. La faim justifiant tous les moyens, donc les canettes. La fin des cannettes (recyclées), c’est la fin (finalité) de ceux qui les ramassent. Collectionneurs. Collecteurs. Fête de rues, terrasses de restos, beuveries privées, stades de football ; partout on a le respect de ces cylindres métallisés qui valent 3 réais le kilo, épaves de bières et de sodas écrasées d’un coup de pied expert, et récoltées dans un grand sac en plastique jeté sur l’épaule d’un de cette corporation des chercheurs de latas. Lataões. Latinhas. On croise les collecteurs au petit matin. Direction Lapa. Ça passe sur la balance du quincailler. Ils repartent moins courbés, plus légers, avec quelques billets verts dans la poche. Le cœur plus léger, peut-être. C’est quand même pas Byzance, Rio. Mais c’est une façon jolie de survivre que de recycler. D’abord c’est un hommage à la nature, et un bras d’honneur aux millions de milliards de tonnes annuelles de déchets américains. Et tout est bon pour faire un bras aux américains quand on est brésilien. Et puis il y a aussi de jolis moments. Des moments éthiques. Le collecteur ambulant qui interroge du regard le fêtard immobile sur le trottoir sur l’état du remplissage de sa canette. Vide, il la veut. Pleine, il continue son chemin. Mi-pleine, il se passe quelque fois un acte de solidarité qui voit le buveur entamé une descente de sa bière en radical « cul-sec ». L’ambulant repart tout sourire avec son éphémère trophée. L’autre, bourré  et généreux. Donc heureux. A Rio ? Rien en se perd, rien en se créé ; tout se recycle. Et l’argent se gagne parfois dans la sueur des canettes vides.

Musique de Chico de Buarque ; quando eu for eu vou sem pena

#7/10 Praça Maua

Praça Maua un vendredi soir. Le centre de Rio est désert la nuit. Il prend des allures de vieilles villes fantômes, comme après le passage du terrible Bob dans les westerns américains. La praça Maua est tout au bout du centre, ou si l’on veut, à la périphérie de la périphérie, si on fait du centre-ville le centre de la ville. Le bus S20 traverse des rues qui ont l’air d’être des impasses sous la lumière faiblarde de réverbères facultatifs. Personne ne marche par là. Et enfin la praça Maua, endroit où tout gringo expatrié va dans les trente premier jours suivant son arrivée au Brésil pour se faire enregistrer dans les bureaux de la police fédérale. Et en principe n’y retourne plus jamais. Je descends du bus, j’attends Christian. L’attente est passée dans trois gorgées de cachaça pure, une dose à 1R$, économique, et c’est peut-être sa seule qualité avec celle de réveiller les Chrétiens et les morts. Et finalement, sans trop de détails, on s’est retrouvé au cœur d’une roda de samba à boire du vin rouge chaud et de la bière glacée, et à danser une samba que bien entendu on ne savait pas danser. La ville avait retrouvé ses couleurs, et nous d’autres ardeurs. J’ai fermé les yeux pour graver des bruits et des odeurs. Quand je les ai rouverts, il y avait :

- un joueur de tambourin qui se déhanchait le bas des reins

- un joueur de guitare bien appliqué

- beaucoup de mains qui frappaient autant de paumes dans un joli synchronisme de percussions

- une chanteuse plutôt ronde et plutôt à lunettes qui chantait divinement des classiques de la samba brésilienne, reprises par tout le monde dans les sauts et dans les chants

- une lune toute ronde et toute blonde exactement à ma verticale

- et des sourires, tellement de gens souriants, dansant, avec une joie et une simplicité désarmante.

Musique de Paulinho da Viola – a voz do povo

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#6/10 Favelas

La définition d’une favela dépend de son organisation structurelle. Une favela est par définition, un quartier totalement désorganisé. Construit sur les collines qui affluent à Rio, la favela est un enchevêtrement finalement poétique de petites rues pavées ou en terre, d’égouts à ciel ouvert, de fils électriques qui font l’amour et de l’ombre, (et pour qu’un fil électrique fasse de l’ombre, vous me concéderez qu’il faut qu’il soit plusieurs, voire beaucoup). Repaire d’illégalité par excellence (tout le réseau électrique existant est un vaste piratage du réseau urbain, ce qui envoie les factures à la préfecture…). Dédocumenté, défiscalisé, déréglé, et bien sûr les éternels débonnaires, de bonne humeur, de bonne heure, et du bonheur, la favela n’est pas pour autant un espace sans lois. Sauf que les lois sont dictées là-haut, et non pas par une assemblée législatente, mais par la poudre et les capsules. La cocaïne et l’ecstasy. Les trafiquants trafiquent, les policiers trinquent souvent, épouvantails criblés de plomb, les meninos font du vélo, et tout le monde s’arrête lorsque le Brésil joue ; tout est en ordre dans la favela quand tout est en désordre. Lorsque d’importantes cargaisons de came arrivent à bon port, il y a feu d’artifice dans la favela. La nuit qui s’illumine et fait du bruit prévient les acheteurs que leur commande est arrivée.

Je ne connais la favela que de l’extérieur, de ce que j’en ai lu ou vu. Mais j’ai eu l’occasion de mettre les pieds à Rocinha, la plus grosse favela d’Amérique latine, à l’occasion des fêtes de juin qui sont allègrement célébrées dans tout le pays. La taille démesurée de cette favela surplombant le quartier le plus bourgeois de Rio en fait une favela relativement moins dangereuse que les autres, car incontrôlable par les trafiquants, les banditos, comme les appellent les journaux qui titrent sur « la guerre de Rio ». J’y suis allé plutôt peureux, plutôt le cœur au fond des bottes, et la fierté cachée dans mes chaussettes, vu que je ne marche qu’en sandales. Heureusement, il y avait une petite amourette brésilienne avec moi pour faire couleur locale et m’autoriser l’endroit. Après deux Smirnoff glacées, j’ai senti la flamme festive qui toussote en chacun, mais en moi plus qu’en d’autres, s’allumer et mon appréhension s’envoler. Deux Smirnoff plus tard, je chantais et dansais sous les lampions, entraîné par l’atmosphère festive du lieu et du décor, plein de lampions, plein de couleurs, un vrai parfum de carnaval en juin. Deux Smirnoff plus tard, je dormais complètement heureux sur les marches d’un barzinho, ou fumais peut-être en insultant en portugais les quelques gringos que je voyais passer. Comme un poisson dans l’eau, ma Rocinha. Ma petite Roça. Mon petit bout de terre cultivable (traduction littérale). On y cultive des plantes interdites à
la Rocinha, c’est sûr, mais aussi un sens d’une vie non conventionnelle, d’une vie trafiquée, trafiquées comme ces motos taxis, qui nous ont descendu en bas de la favela. Je ne sais pas si c’étaient des moteurs à alcool, mais si c’est  le cas, moi aussi j’aurais carburé. En sortant pour la première fois d’une grande fête populaire à
la Rocinha, on se sent sale et heureux.

 

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Une chanson de Nazaré Pereira, Claré de lua.

#5/10 Churrasco

Ça commence par une saucisse. Ça finit par une saucisse. Entre il y a des morceaux de viande de bœuf gros comme des cuisses, cuits sur la braise, coupés en tranches fines, il y a du pain doré de beurre aillé, il y a bien sûr des petites brochettes de petits cœurs de poulets. Et toujours des quantités absurdes de bière (« absurdamente gelada », comme ils disent). Le churrasco, c’est le barbecue brésilien. Mais autant en France, on imagine le barbecue champêtre et familial, bon enfant, autant le barbecue brésilien est radical, festif, et interminable. Ce sont des choses qui mettent un peu de temps à être comprises. Le premier churrasco auquel vous participez, vous vous dîtes ; bonne ambiance, aujourd’hui, ils ont de la reprise. Deuxième churrasco. Kamoulox rebelote. Troisième churrasco. Vous comprenez que c’est quelque chose de civilisationnel, une institution, la porte cochère de l’art de vivre brésilien, qu’un churrasco est par définition à volonté, en tout, et qu’avec piscine, c’est mieux, et que tout est bon pour justifier l’organisation d’un churrasco ; pain béni pour ce qui est d’illustrer le mieux possible une journée qui se paresse (se pavane). Tout est bon, c’est-à-dire rien aussi, comme ; une victoire du Brésil en coupe du monde (jour de travail facultatif, nota bene), une défaite du Brésil en coupe du monde (pour se consoler), un anniversaire, une fête de classe, une envie soudaine. Il peut s’anticiper ou s’improviser ; s’improviser, comme ces Brésiliens, lors de la coupe du monde 98 en France qui avaient acquis parpaings, charbon, et filet mignon, et rôtissaient sur les quais de Seine, en attendant leur grand soir qui ne vint pas. Le churrasco est à la fois un rendez-vous de l’excès et de la mesure des choses – de la vie.

 

Sur une musique de Gerlado Azevedo, Berekere

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#4/10 La mort de Senna

La bibliothèque nationale de Rio de Janeiro est pleine de livres. Ça peut paraître commun de dire ça, mais quand je dis, pleine de livres, je veux dire, pleine à craquer…17 millions de livres. La plus grande bibliothèque du monde. Et aussi belle qu’un livre relié. J’ai fait la visite guidée, j’ai appris des choses sur des anciens rois du Portugal qui avaient un jour eu l’idée de la bibliothèque, sur des peintures de style renaissance italienne, sur des tentures françaises, j’ai appris que la princesse Isabel avait à dix ans écrit un billet qui reposait aujourd’hui dans les coffres de la bibliothèque. Comme quoi. J’ai appris des choses que j’ai directement oubliées. Ce qui m’intéressait moi, c’est la salle du rez-de-chaussée sur la gauche, la salle des archives, où l’on peut consulter tous les journaux et périodiques brésiliens publiés depuis belle lurette, enregistrés sur microfilm. Ce qui m’intéressait, c’étaient les journaux du 2 mai 1994. J’ai eu sous les yeux au début de l’année un sondage réalisé auprès de la population brésilienne intitulé ; quel est le plus grand drame de l’histoire nationale brésilienne ? En 3ème position, il y a la défaite en 1950, en finale de la seule coupe du monde disputée au Brésil, contre les frères ennemis jurés d’Uruguay. Quelques vieux chargés de mémoire me parlent encore de ce bruit, de ce bruit de silence, que font 200 000 spectateurs muets. Le Maracaña comme une carpe. Un drame national. En seconde position, il y a le suicide de Getulio Vargas, président populaire et populiste pendant 15 ans, qui est à peu près à l’histoire politique brésilienne ce que de Gaulle est à la nôtre, Vargas en un peu plus dictateur. « Je sors de la vie pour entrer dans l’histoire ». Son billet mortuaire. Un drame national.

 

En première position, il y a la mort accidentelle de Ayrton Senna sur le circuit d’Imola, le 1er mai 1994. Un drame national. Je n’ai pas compris pourquoi ce peuple de football a été tellement traumatisé par ce drame, au point d’en faire son 1789, la clef de voûte de son histoire. J’espérais que les journaux du 2 mai 1994 m’aideraient à comprendre. Je crois que j’ai compris. Le Brésil a été tant de fois humilié, dominé, maltraité, qu’il a besoin d’orgueil et de fierté. Senna était la matérialisation de cette fierté, champion d’une discipline bourgeoise et citoyen de ce pays qui s’autorange dans le Tiers-Monde. Un champion avec du panache. Les Brésiliens me racontent souvent que chaque dimanche matin, ils se réveillaient en apprenant que Senna avait une nouvelle fois gagné le grand Prix. Un gagnant dans un pays qui a peur de perdre, de perdre son identité, ses richesses, son Amazonie, que beaucoup convoitent. Les Brésiliens laissaient ce grand garçon aux mains d’ange piloter leur fierté. Jusqu’à ce que sa boîte de vitesse le lâche au mauvais endroit et au mauvais moment. Le 1er mai de ce matin pas comme les autres, en apprenant la nouvelle, les Brésiliens ont commencé à se rassembler autour des kiosques à journaux, tout frais d’éditions spéciales, se caillant le cœur dans la chaleur d’un automne tropical, et parlant mal de ce destin qui venait de leur enlever en aigre et en douce leur fierté de champion. En sortant de la bibliothèque nationale, j’avais les jambes et le cœur tout engourdi. J’étais étonné de voir les gens marcher et rire si simplement dans la rue. Mais Senna est mort, j’avais envie de leur dire tout plein de gravité.

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Une chanson de Celso Machado, Despedida…

#3/10 Carioca da gema

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Les Paulistas (habitants de São Paulo) font aux habitants de Rio (les Cariocas) le même reproche que les Français métropolitains font globalement aux Corses ; celui d’être d’indécrottables paresseux. Une légende court sur la fameuse statue du Corcovado ; c’est que si le Christ a les bras en croix ainsi, c’est simplement qu’il attend pour commencer à travailler que les Cariocas se mettent au travail ! Paresseux, alors les Cariocas ? Non, paressophiles ! Les gourmets de la paresse. Pas les gourmands. Ceux pour qui paresser veut dire « bien vivre » et non pas « ne rien foutre ». Cela tient à la conscience diffuse d’habiter dans une ville d’exception, bercée de soleil, de musiques, de plages. Les cariocas sont fiers de l’unique richesse que ne leur volera personne, ni les trafiquants de drogues, ni les politiques pourris : leur ville. Ils estiment que c’est lui faire honneur que de vivre à son rythme, à sa température, à sa jovialité. Ils méprisent les Paulistas qui se tuent à la tâche dans des faubourgs pollués et surpeuplés. Ils ne veulent leur ressembler en rien. Ils cultivent leur léthargie comme si c’était un patrimoine culturel en danger, à préserver contre les attaques du capital toujours plus exigeant. Mais est-ce paresser que de tenir un rendez-vous d’affaires sur la plage ?

 

J’ai acheté un livre il y a deux jours au salon du livre, o Livro da preguiça, le livre de la paresse, Roberto da Matto est cité ; « porque os Brasilerios deveriam ter vergonha de ficar numa rede, com uma bel mulher, refletindo sobre o gozo da vida ? ». Pourquoi les Brésiliens devraient-ils avoir honte de demeurer dans un hamac, avec une jolie fille, en réfléchissant à la jouissance de la vie ? Alors oui, pourquoi ? Une autre vérité est que les salaires misérables incitent à considérer le travail comme une forme d’exploitation. Les cariocas ne veulent ni la farce, ni le dindon. Ils ne veulent pas être Paulistas.

Chanson de Bab & Rolando, Mas que nada (melodic side)

#2/10 Motel

Les Brésiliens feraient bien l’amour comme ils respirent. Si ce n’étaient les contraintes matérielles. Et pour cause, la plupart des jeunes, jusqu’à 25 ans, vivent encore chez leurs parents, souvent dans la promiscuité d’une chambre à partager. Mais les Brésiliens ont réponse à tout ce que la vie leur a fait de crasse. La plupart n’ont pas d’argent, ils sont d’autant plus festifs dans les immenses fêtes de rue, gratuites, qui déchaînent la ville le vendredi soir (cachaça à 1 R$). Ils se sont inventés le plus beau carnaval du monde, et le match de foot qui passe deux fois par semaine à la télé est leur soirée d’opéra. Ils n’ont pas d’endroit pour baiser. Ils ont inventé les motels. On entre dans un motel comme dans un moulin, mais personne n’est là pour le voir. En voiture jusque dans le garage. Un ascenseur qui mène directement dans la chambre. Une chambre pensée, conceptualisée pour l’acte d’amour. Des miroirs sur les murs, la radio et la télé dont on règle la fréquence depuis les panneaux de commande au dessus du lit, un grand lit, une baignoire hydro-masseuse pour se relaxer, des préservatifs sur la table, des fioles de whisky dans le frigo-bar. Motel du vice ? Du plaisir ? Les Brésiliens aiment le plaisir d’en prendre et moi j’aime les Brésiliennes. Après l’amour, on finira dans la baignoire remplie de mousse et d’huiles essentielles, tout nus. Une cigarette fumée sur le lit en regardant son reflet au-dessus de la tête, et on repartira le sentiment du devoir accouplé, de l’amour accompli, l’amour a un prix, 36 R$ pour deux heures de motel, le prix d’une place de cinéma à Paris.

Chanson de Beth Carvalho, a Dança da solidão.

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