Fidel en amour (palmes, masque et Cuba)

 

Comme Coluche au jeu télévisé de la vérité brûlant ses deux jokers avant même la première question posée, admettons que Cuba puisse réellement ressembler à ces demi-clichés si beaux à photographier et si faciles à raconter : une longue volute de cigare entremêlée aux gaz d’échappement d’une vielle Plymouth américaine et aux vapeurs de rhum Havana Club montant dans le ciel d’une nuit étoilée par le Che, tambourinée du Son salsa : pour de tout cela n’en plus rien dire. Et tenter de raconter ce que nous avons vu à Cuba, sur les sentiers battus par les semelles de touristes toujours plus nombreux et parfois, mais plus difficilement, dans les marges. En cette année 2016, un pays en bascule entre le confort du rocking-chair et le ressac de la mer par gros temps, confit dans ses souvenirs, schizophrénique de ses deux monnaies, dont l’une de singe ; le peso nacional valant vingt fois moins que l’autre, le peso convertible, un peso nacional avec lequel il faut pourtant bien payer, quand on est médecin, professeur, avocat, un pneu de vélo, quelques légumes, un soda, dans d’étranges magasins où l’on trouve sur les étalages tout un rayonnage de bouteilles de rhum, mais pas une seule bouteille d’eau minérale. Cinq-cents grammes de chocolat en poudre valent deux dollars, 250 g de Müesli six dollars, une bouteille d’huile deux dollars cinquante. Une infirmière gagne 300 pesos cubains, soit trente dollars.

Cuba à la croisée d’un destin depuis que Raúl, le frère, a supprimé 500 000 emplois dans la fonction publique, et autorisé les initiatives d’entrepreneuriat individuel, dans un de ces « projets de conceptualisation économique » dont Cuba a le monopole maintenant que l’URSS a fait faillite. On appelle ces nouveaux petits patrons des « cuentapropistas » : est-il besoin de traduire qu’ils sont à leur compte ? Sous le percolateur moulant la manne touristique : Yoslandi est un chauffeur de taxi qui parle un français parfait appris, nous a-t-il dit, à l’Alliance française de La Havane, et charge les voyageurs à la volée dans les rues de la capitale, dans sa vieille voiture dont il a hérité comme de la montre d’un grand-père, et il faut une clé à molette pour ouvrir le carreau, la manivelle a disparu. Yoslandi est déclaré, paye sa patente. L’Etat le siphonne comme il faut. Ernest est un ancien capitaine de la marine marchande cubaine en retraite, qui aime bien ralentir devant les jolie filles traversant la rue pour les siffler : lui est un taxi-clandestin, il n’a pas de plaque, et sur la route de l’aéroport au retour, nous prévient qu’après nous avoir déposé devant le terminal 2 et sorti du coffre nos bagages, il nous prendra dans ses bras et nous donnera une longue accolade et de grandes tapes dans le dos en gueulant suffisamment fort des Hasta Luego, Amigo, pour que les flics, s’ils le contrôlent, puissent croire à l’histoire d’une course non tarifée au nom d’une amitié ancienne. Ce qu’il fait, en y mettant suffisamment d’effusion pour qu’on soit nous-mêmes émus et tristes de se séparer si vite… Lourdes est enseignante-chercheur en psychologie et a ouvert sa casa particular du quartier du Vedado aux touristes de passage ; auxquels, partout dans le pays, on essaie de vendre tout et n’importe quoi : un vieux livre en français sentant le rance tiré en 1981 des presses à Budapest sur l’art de préparer des cocktails, des maracas de graines, une excursion à cheval. Elle tient au carré ses registres de passage, un camarade du comité de quartier révolutionnaire toujours susceptible de venir plonger son nez dans des affaires dont il prétendra sans cesse qu’elles le concernent un peu, puisque elles concernent la révolution. Des médecins s’improvisent musiciens à Varadero, des ingénieurs se rêvent garçons de café : voilà le drôle de sens de l’ascenseur social à Cuba.

Il est un endroit étrange au bout du Malecón, sur la promenade du front de mer de la Havane, où se font architecturalement face Cuba et les Etats-Unis : un bâtiment de béton d’inspiration Bauhaus héberge l’ambassade américaine qui a rouvert ses portes le 20 juillet 2015 : mais celle-ci est largement masquée par une forêt de mâts auxquels flottent des dizaines de drapeaux cubains, la « Tribune anti-impérialiste », érigée à côté de la statue de José Martí. Comme deux boxers sur un ring : La Havane et Washington en sont cependant plutôt à jeter l’éponge. Le 18 décembre 2014, Barack Obama a annoncé le rétablissement des relations diplomatiques avec Cuba. En mars 2016, il était le premier président américain à fouler le sol cubain depuis quatre-vingt ans. L’heure est à la détente ; les ruelles décaties de la Havana deviennent une destination de choix des équipes de tournage d’Hollywood. La banque floridienne Stonegate Bank a conçu en 2016 pour les touristes américains, qu’on appelle encore pour l’instant « visiteurs », nuance sémantique, vieux reste d’embargo, la première carte de crédit Mastercard : elle fonctionne dans les 347 distributeurs de billets que compte l’île. Mais l’amitié nouvelle a ses limites, et sur les parterres de fleurs devant les jolies plages de l’Este, de jeunes écoliers en uniforme apprennent à marcher au pas sous les coups de sifflet d’un instituteur : la révolution est toujours en marche.

On traverse le pays sur des autoroutes vides, dans des bus de fabrication chinoise bondés, et se découvrent des paysages où il n’existe pas de sas entre la ville et la campagne : la publicité est interdite, et cette virginité préservée est un spectacle visuel dont on tarde à prendre toute la mesure, et dont ensuite on ne se remet pas. Atteignons des gares où tous ces gens qui attendent des heures l’arrivée d’une vieille micheline toujours en retard ne connaissent pas la dernière phrase du Singe en hiver : « Un jour, nous prendrons des trains qui partent ». Cuba est une épreuve de l’attente pour ses habitants, et à la succursale bancaire, au guichet des bus interurbains, toujours sous le portrait du Che, il est d’usage de demander à haute voix en prenant la file : « Dernier arrivé ? » Que quelqu’un se dénonce et l’on sait que l’on passera juste derrière lui. Les moyens de transport sont le plus souvent de collection : vieux bateau traversant la baie de la Havane jusqu’à Casablanca, au loin la flamme s’échappant comme une veilleuse d’un chauffe-eau d’un puits de l’usine de raffinerie du brut arrivant droit du Venezuela, train de la compagnie Hershey Chocolate au cadran catalan, « Regulador de Comandament, 1959 », carrioles de l’aristocratie du savoir-vivre qui s’embouteillent à l’heure de la sortie des bureaux : on rentre chez soi en voiture tractée par les chevaux qui connaissent le code de la route et marquent le pas avec prudence à chaque intersection. Et n’allez pas croire que les baffles installées à l’avant diffusent Compay Segundo ou le Buena vista, mais de la disco, du rap hispanique, du reggaeton, qui, en renouvelant le genre, soulage des tympans saturés de mièvrerie Chan Chan, refrain entonné dix fois par jour par des groupes formés comme par enchantement devant les tables de restaurant à chaque arrivée d’un car de tourisme. Dans ces transports collectifs, véritablement, personne n’a les yeux rivés sur l’écran à cristaux liquides d’un smartphone ou d’une tablette ; les téléphones portables sont de première génération, peu en possèdent, ou ne l’utilisent pas : trop cher, et le signal est rare. Alors on regarde le paysage défiler, on se réjouit d’un sourire, on se blague, se drague un peu. Parfois on est à pied, parcourant la terre rouge et glaise des plantations de tabac de la vallée de Viñales où 90 % des feuilles qui s’y récoltent sont cédées à l’État à prix fixé par lui, voilà le marché de dupes, et les 10 % restant à rouler à la main pour vendre sous le manteau des cigares à des touristes comme envoûtés par le chapeau de paille, la machette, les sabots cloutés en chemin par le maréchal-ferrant, essayant de capturer à coups de billets verts tout ce bucolisme, dont on se demande tantôt si, comme le socialisme, il n’est pas aussi un peu un totalitarisme.

Le tourisme est un nénuphar en train d’avaler Cuba, son Crabe, et la situation se gâte encore : un accord vient d’être conclu avec les États-Unis pour autoriser jusqu’à cent-dix nouveaux vols commerciaux par jour entre les deux pays. Déjà American Airlines depuis son hub de Miami dessert Camaguey, Cienfuegos, Holguín et Santa Clara. Et les choses ne vont pas aller en s’arrangeant. Il a fallu en 2016 163 jours à Cuba pour atteindre la barre des deux millions de touristes. 37 de moins qu’en 2015. « Cuba está full en esta temporada, Cuba está llena ». Combien de fois avons-nous entendu ce refrain, et combien de fois nous a-t-on promis, faute d’avoir réservé de chambres chez l’habitant, que c’est dehors que nous passerions la nuit suivante, dans un parc public au mieux ? On ne s’est jamais vraiment inquiétés : on trouve toujours le gîte à Cuba. Mais il est vrai que tout simplement, il manque des chambres.

Que deviendra l’île, si elle dégorge de touristes comme un escargot de sa bave sous le gros sel ? De gros dégueulasses droit sortis d’un album de Reiser marchent main dans la main de jeunes beautés dans le soir glauque d’une journée d’hiver à Guanabo, station balnéaire à 15 km de la Havane ; en contre-saison, vide hormis ses bars à filles et ses quelques pizzerias aux fours échappant leur fumée dans la nuit pluvieuse comme les cheminées du Morvan. Mais la prostitution est unisexe : de jeunes et beaux types musclés étreignent de vieilles européennes au physique décati perchées sur des tabourets de bars de La Havane, en se faisant entre eux des clins d’œil.

A Trinidad, le centre-ville colonial est sublime pour une carte postale, mais désespérant à visiter : syndrome du parc d’attraction, il manque de la vie, de l’orgone. Il faut marcher à la lisière pour les trouver, où l’on verra un vieux salon de coiffure de contrebande, du linge séchant sur les fils, rangé dans un ordonnancement plein de sens et d’esthétique, par taille, par type de vêtement, par couleur, où l’on admirera les intérieurs toujours identiques, peu de livres, vieilles chaussures rafistolées sagement alignées, des petites peluches, des bougies votives, des icônes christiques, du vieux carrelage qui ressemble à de la mortadelle, des photos de famille, d’antiques télévisons VHF, un ventilateur porté pales. Tout se répare, jusque les ressorts d’un sommier.

Ou bien en bordure de route, une petite cabane où l’on vend des noix de coco à la découpe, c’est-à-dire leur eau, puisqu’on décapite le fruit à la machette ; de mini-porcelets à la démarche maladroite comme sortis du jeu des petits cochons tètent sous le regard d’un jeune chiot ; un rocking-chair est installé sous une ampoule devant une façade de bois aux lattes vert pomme, une musique suave  s’échappe d’on ne sait où : c’est la ménagerie de Delphine et Marinette sous les tropiques.

On prend soin des animaux à Cuba. Aparecida, la petite chatte borgne amenée par un touriste, maigre comme un clou, reçoit dans la hacienda de la Valle des moulins à sucre les restes d’un repas de viande créole, de fines lamelles de bœuf mijotées dans de la tomate et des épices. Dans un bus, un jeune garçon voyage avec un oiseau blessé enveloppé dans du papier journal.

Il faut imaginer, aussi, en 2016, un pays sans accès Internet, ou presque, à l’exception de quelques placettes publiques où viennent s’agglomérer le soir tous ceux qui veulent naviguer un peu, prendre le large en empruntant les réseaux sociaux. Quand on demande à un Cubain le temps qu’il fera demain, il répond qu’il faut attendre la météo de huit heures du soir sur la chaîne nationale. Des pneus défroqués d’un poids-lourd tirés par des buffles remplacent l’attelage du tracteur et de la remorque pour vider les bananeraies de leur régime ; soudain c’est le soir, et l’on se baigne dans une rivière, et tout devient infiniment magique et doux, les paysans à la peau brûlée qui poussent les dominos, les gamins qui agitent les filets pour glaner les alevins, deux frères qui s’insultent, s’invectivent pendant des heures dans une arrière-cuisine, l’un est alcoolique est paresseux, l’autre gère l’affaire familiale. Le lendemain, la mère des deux se confond en excuses pour le tapage.

A Caleton, petit village de la baie des Cochons, des guirlandes d’oignons remplissent les coffres des voitures. Les bateliers du parc Laguna del Tesoro payés 10 CUC par mois ne sont propriétaires que de leur rames, et de leurs âmes, ils rament huit heures par jour pour rapprocher les touristes des flamands roses. Magdiel a 21 ans, il est rameur, sa sœur travaille comme bonne dans une casa particular, son regard est bleu très clair. Entre eux et même avec nous, les Cubains se donnent du « Mi amor », « Mi vida ». Mon amour, ma vie. C’est d’une délicatesse. Quand il pleut trop fort, ils disent qu’il pleut sans remède, lluvia sin remedio. On se régale à la machine à popcorn des rues de Santa Clara où l’on repart avec son cornet, je me rappelle d’une jolie quadra mélancolique qui fume au pas de sa porte, un air d’Ingrid Bergman, les Cubaines n’ont pas peur d’être blond vénitien, un vieux triste qui pousse son vélo au pneu crevé, des petits panonceaux scotchés aux portes, « Je vends une cafetière », « J’achète une cuisinière à gaz, avec ou sans four, peu importe pourvu que cela fonctionne ». Des milliers d’oiseaux volettent dans les arbres du parc Vidal à Santa Clara. A la Havane, un vendeur de fruits à domicile (c’est-à-dire depuis le sien) regarde la télé en attendant les clients, vautré dans son canapé. Les Cubains mangent des glaces de sept ou huit boules, aiment les tatouages et les coiffures aux motifs stylisés à la tondeuse. On trouve difficilement du papier et des stylos, de la viande encore moins (dans des stands de rue obligés de s’annoncer : « Punto de venta # 1 agricultura urbana zona monumento ; horario 8 am a 12, hay Carne ». Et un mot griffonné : « Estoy en la casa, Alex ».  Il y a à Cuba de l’amour bien assez pour tout le monde.

Cuba s’ouvre au rock and roll, à la mode, au luxe, à toutes les subversions. Karl Lagerfeld a shooté le dernier défilé Channel dans les palais anciens de la Havane ; les Stones ont joué ce printemps à la Ciudad Deportiva devant des dizaines de milliers de spectateurs qui n’avaient jamais entendu Sympathy for the Devil. Et si le diable se cachait réellement dans les détails, il choisirait peut-être comme magnifique planque les adorables cabines téléphoniques publiques en forme de coquille d’œuf bleues turquoise qui s’égrènent dans les villes. Angle mort des Amériques, joli coin à l’ombre du capitalisme et de sa veulerie, entre le Paradis et l’Enfer, voilà Cuba.

 P1150167

 


Autres articles

Pas encore de commentaires to “Fidel en amour (palmes, masque et Cuba)”

Cadence infernale. |
poésie c'est de l'art ,prov... |
athkanna philosophie |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | aaronjosu
| lectures, actualités et photos
| Auberge-Atelier