Lévytation

Marc Levy, à la différence de Pierre Moscovici, s’exprime davantage en français dans le texte que «dans la langue de la finance internationale» ; un reproche, donc, que ne pourra lui faire Jean-Luc Mélenchon, que d’attenter aux intérêts supérieurs de la Nation. Quoique à la réputation. Blague à part, en français, mais cependant une sorte de français que l’on dirait traduit de l’américain : les personnages de son nouveau roman, Un sentiment plus fort que la peur, s’appellent Suzie Baker ou Andrew Stilman, ils travaillent au New York Times, mangent des clubs sandwichs, se mordillent les lèvres, boivent des Fernet-coca au bar des grands hôtels, parlent d’une voix claire, et couchent ensemble. Mary Higgins Clark n’est pas loin, mais Anne Damour, sa traductrice, plus proche encore. Est-ce un projet artistique délibéré, comme celui que caressait Boris Vian quand il signa en 1946 aux éditions du Scorpion J’irai cracher sur vos tombes, sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, ce qu’il voulait être le premier roman américain écrit par un Français, ou simplement une déformation personnelle et professionnelle, une littérature extra-territoriale, Marc Lévy vivant et travaillant, comme il est coutume de dire ensemble, aux Etats-Unis ? Je ne sais, je n’ai lu aucun des treize livres qui ont précédé Un sentiment, pas même les deux succès en «si», points culminants de cet art narratif mis en bouteille (mais comme un grand Bordeaux oxygéné, à-la-manière-de-Robert-Parker et des critiques du Wine spectator (standardisé, accessible, fruité, rond), dans l’horizontalité plutôt que dans la subtilité verticale d’un vieux Bourgogne des côtes de Nuits) : Et si, donc, c’était vrai, son premier succès au tournant du siècle (2000), Si c’était à refaire, sa dernière parution (2012). Avant donc celui publié il y a quelques semaines, évènement autour duquel le Tigre a cru bon de me commander un papier.

 

Vendredi 23 mars, je me rends en fin d’après-midi dans le seizième arrondissement, dans lequel je ne vais quasiment jamais sinon pour jouer au bridge. On m’a dit : le Tigre a réussi à récupérer une invitation pour le cocktail de lancement du nouveau roman de Marc Lévy. La vérité est un peu différente : le Tigre en fait réussi à dégoter l’information, lieu et heure de ce qui se révèlera, du reste, être davantage un pot entre amis friqués qu’un rendez-vous littéraire. 18h30, sur le trottoir devant le Bizetro, une aimable brasserie parisienne de la rue Georges Bizet, Marc Lévy fume une cigarette, accueille chacun de ses invités. Je suis censé me faire passer pour un écrivain français estimé, mais au mode vie monacal (et donc à la discrétion quasi-salingerienne), de sorte que personne ne connaisse son visage. Bon. Je vais boire un verre de blanc dans un troquet voisin pour me donner du courage, reviens ; c’est un tout petit comité, il doit y avoir une vingtaine de personnes au plus. Nicole Lattès, l’éditrice, cheveux auburn, élégante, bourgeoise, me tend la main sitôt le seuil franchi. « Enchanté Monsieur, vous êtes…». Je bredouille un nom, pas le mien naturellement. Pas même mon pseudo. Moment de flottement, yeux dans les yeux, suées froides. «Un ami n’est-ce pas ?» Bien sûr, je dis d’un enthousiasme surjoué, «Marc est juste là, vous pouvez aller le saluer», m’invite t-elle en me le désignant. Je m’éclipse à toute allure vers les toilettes, puis me réfugie auprès du buffet, mon dictaphone glissé dans la poche de ma veste et qui capte bien les tintements de verre, comme dans les burlesques ateliers de bruitage d’Elie Semoun à son meilleur : la «Fête entre amis», moins nettement les perles de la conversation…Premier constat ; celui que faisait exactement dans ces termes Virginie Despentes la veille commentant le tour de table de la grande conférence de rédaction du Libé des écrivains : «Ici, on est tous blancs, c’est hyper violent !» Je suis un peu comme (Yann Moix dirait dans son style toujours grossier et obscène : «un chardon qui pousse, imbécile et laid, au milieu de la cour parmi les tessons de bouteille, les mottes de terre et les pneus oubliés»…), un bibelot en porcelaine, un éléphant, un soudard costumé. Quelqu’un daigne enfin venir me parler ; volcanique chevelure rousse et bouclée, elle est la chargée des relations «presse régionale» de Marc Lévy. Elle me donne des détails sur la future tournée promotionnelle, les dates, les villes. «Comme ça vous savez tout»…Oui, je sais tout. Je me suis présenté cette fois-ci comme le traducteur lusophone de Marc Lévy réécrivant son oeuvre en portugais du Brésil. Mais je dois faire un peu peur ; les gens me fuient, comme si j’avais la peste et le choléra, que j’étais le griot de Guillaume Musso chantant ses louanges. Seul et marginalisé parmi une assemblée de gens en parfaite connivence, je m’occupe alors à ce que ferait à peu près n’importe qui dans ce genre de situation : je me saoule bien consciencieusement. Au champagne. Au prochain qui m’abordera, je me promets de m’annoncer comme le secrétaire particulier de Philippe Djian. Mais il n’y en aura pas. Je laisse traîner mes oreilles à droite à gauche. On parle de projets de vacances à Florence, d’un article à finir pour la revue de l’Institut Montaigne, de ce que fera Marc Lévy le lendemain midi après sa conférence au salon du Livre, et avec qui il ira déjeuner, de Fleur de tonnerre, le nouveau roman de Jean Teulé, du chiffre d’affaires de la maison Julliard. Attends l’arrivée des brochettes de canard, puisque Djian n’arrive pas (comme souvent, la gérante de l’établissement, qui a organisé l’évènement, se plaint du fait que les convives ne font pas honneur (un peu comme si manger pouvait être une faute de goût dans ce milieu) ; pourtant le buffet est magnifique ; c’est un peu désolant. Il y a quelques années j’eus l’occasion de participer à une garden party donné par l’ambassadeur de France à Tananarive en sa résidence un quatorze juillet. Sitôt les garçons d’hôtel ayant déposé les plateaux sur les tables, je vis des invités malgaches faire tomber d’un habile mouvement d’avant bras plusieurs rangées de petits canapés dans des poches de plastique, pour les ramener chez eux. Il y a la vérité implacable des chiffres ; à Madagascar, 70% de la population vit avec moins de 1,25 dollars par jour). Puis décide que la mascarade a assez duré, quitte le Bizetro, au moment même où Marc Lévy va visiblement prendre la parole pour remercier ces gens présents, dont on pressent qu’ils sont déjà pour nombre ceux ayant eu le privilège d’être crédités à la fin du roman : Leonello Brandollini, Antoine Caro, Susanna Lea, et une quinzaine d’autres. On me retient du bras ; «Ne partez pas déjà». Mais trop tard, je suis déjà en train de respirer de grandes goulées d’air frais sur le trottoir, dans la nuit de mars. Tiens, c’est le printemps depuis deux jours. 

On m’a demandé d’être mordant et caustique, cruel. Mais je n’ai pour Marc Lévy qu’un léger sentiment d’hébétement, devant un si évident «gap» ainsi que disent les gens diplômés d’école de commerce (et dont sa cour doit être pleine), entre la courbe des ventes et le talent littéraire. Point trait. Pas de haine recuite, pas de jalousie, pas même de petite animosité. Marc Lévy n’est qu’un bon bougre plein aux as ayant trouvé une drôle de martingale ; un collier de mots qui plaît aux filles, dont on se pare chaque année aux beaux jours, comme on achète une paire de Crocs, ces chaussures en mousse de plastique pas forcément sublimes (mais confortables). Il aurait tort de s’en priver. Marc Lévy prétend la modestie et l’humilité, dis qu’il déteste parler de lui, et on le croit, on le croit volontiers, il est gentil et patient avec la frénésie des jeunes filles venues faire signer le dernier opus comme échappées d’un concert de Patrick Bruel : Maaaaaarc, les joues rouges, le briquet. On aurait pu se dire tout ça ; ailleurs qu’au café d’en-bas. Une phrase que l’on pourrait trouver dans l’ouvrage sans qu’elle ne le dénature, le corrompe. Ni l’un ni l’autre n’ont inventé l’eau chaude ; tiède, plutôt. Un art moucheté. Le jour qui suit le cocktail, donc, Marc dédicace au salon du livre. Il y a des barrières Vauban, des files que je croyais réservées à Amélie Nothomb ; je pense à d’autres files, dans le 19e arrondissement le soir, sous le métro aérien à Stalingrad, la soupe populaire afghane. Marc Lévy signe à côté de Tristane Banon qui fait l’étonnée de tous ces photographes venus la flasher, et du fils de Georges Pompidou. De nombreuses lectrices, bien sûr, prennent Marc Lévy en photo avec leur smartphone. Il fait une chaleur. Moi je bois du vin rouge au stand du Tigre voisin, et je ris sous cape. Je file au stand JC Lattès, prélève un exemplaire sur le haut de la pile, des manutentionnaires viennent juste de renflouer les stocks, colle une pastille jaune sur la jaquette. Produits de grande consommation, abondance de biens ne nuisant pas ; j’achète aussi, par souci de crédibilité, et pour ne pas gâter mon nom, la correspondance d’Aragon.

 

Aussi. Je n’en veux pas à Marc Lévy ; j’en veux à la petite troupe qui l’accompagne, et dont la seule fréquentation du premier ou même second cercle de l’auteur français le plus vendu du XXIe siècle, semble conférer une incroyable supériorité, suffisance, une extrême onction. J’en veux à Josyane Savigneau, rédactrice en chef du monde des livres toujours prête à défendre les puissants, d’autre Lévy, Bernard-Henry et Justine, par exemple ; même quand leurs ouvrages n’en valaient pas la peine, alors que c’est quand même son boulot, la critique littéraire, et qui anima le samedi matin, au salon des auteurs, la rencontre avec Marc Lévy, complaisante et pleine de cirage. J’en veux bien sûr à son éditeur qui se gave comme un foie malade, n’est même pas capable de se payer les services de correction à même de nettoyer toutes les coquilles d’un livre qui doit faire 500 000 signes, sera vendu à un million d’exemplaires (p. 417 ; «trop tard n’existe pas quand on la chance que celui qui vous aime soit encore là pour le prouver» (sic)), ni d’écrire une quatrième de couverture qui ait un peu de tenue («Dans l’épave d’un avion emprisonné sous les glaces du Mont Blanc, Suzie Baker retrouve le document qui pourrait rendre justice à sa famille accusée de haute trahison. Mais cette découverte compromettante réveille les réseaux parallèles des services secrets américains. Entraîné par l’énigmatique et fascinante Suzie Baker, Andrew Stilman, grand reporter au New York Times, mène une enquête devenue indispensable à la survie de la jeune femme. Traqués, manipulés, Suzie et Andrew devront déjouer pièges et illusions jusqu’à toucher du doigt l’un des secrets les mieux gardés de notre temps.» Et en-dessous : «Des personnages qui vous collent à la peau, un suspense haletant…Avec ce nouveau roman, Marc Lévy cisèle une histoire d’une modernité surprenante»). J’en veux à tous ces gens là qui vont à la soupe, littéralement. Mais j’en veux beaucoup moins à Marc Lévy qu’à ce salaud de Yann Moix, polémiste enflé comme la grenouille de la fable, partouzard, pamphlétaire dangereux comme une armée du salut. Préparant un futur article sur la photo d’Arthur Rimbaud à Aden récemment retrouvée dans un vide grenier (à paraître dans le Tigre de mai), j’ai été obligé, pour les besoins de l’enquête, d’aller musarder sur le blog de Yann Moix, celui qui attaqua la Suisse à mains nues, prépara l’exfiltration de Polanski. Suis tombé très vite et par hasard, comme en panne, sur un post publié en avril de l’année passée, en pleine campagne présidentielle, consacré à Jean-Luc Mélenchon. Une phrase parmi mille, décrivant l’horrible Stal’ : «Une sorte de mort à chaussures, une petite serpillère pour tribunes excessives, un torchon à débats, rempli de morgue, de suicide, de contrepèteries intellectuelles, d’amalgames vicieux, de rapprochements sordides, de décisions moisies, de programmes nauséabonds». Ce genre de phrase qui à mon avis relève du pénal. Moix, nul en tout et perdu pour la littérature, veux pourtant en découdre, avec tout le monde, et notamment la meute. Se prend pour le loup, n’est que rongeur. Voilà un vrai nuisible. Médiocre, méchant, et protégé, quand Marc Lévy est doux comme l’agneau. A propos de Mélenchon encore, il dit : «ça sent le petit verre de vin, tôt, au zinc, avec les relents de haine mais tournés à l’envers : la haine déguisée en bons sentiments». Tôt le dimanche, je suis au salon des vignerons indépendants, porte de Champerret, alors que de partout sur les radios matinales on taxe Mélenchon d’antisémitisme pour sa sortie sur Pierre Moscovici et les 17 salopards de l’eurogroup. On n’y parle pas littérature, mais vinification, sulfite, vendanges, réforme de la PAC, tanins, robe. Le verre de rouge du petit matin sur le zinc est délicieux (qui se le permettent ? On le sait : le plus souvent ceux qui ont travaillé la nuit, hommes de ménage, éboueurs, ouvriers à la chaîne, les prolétaires). On en meurt du verre de vin au petit matin, mais on en vit aussi. Hein, Moix ? Au fait, le sentiment plus fort que la peur, Marc Lévy l’a révélé à ses lecteurs le samedi matin : ce n’est pas l’amour («même si ça aurait pu»). C’est le courage.

 

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