Un zazou dans le métro

Trois grands réseaux unifiés sous les pieds des Parisiens : il y a les égouts et leurs quatre millions de rats. Il y a les catacombes, anciennes carrières souterraines recyclées en ossuaires où l’on s’attend à trouver au détour d’une galerie une salle voutée remplie de crânes et peuplée de fantômes. Et puis le plus commun métro. Qui n’aurait pas de mystique ? Comme un très grand théâtre, comme un labyrinthe, comme une ruche ; qu’y a-t-il à voir (à entendre, à sentir) dans le marigot métropolitain si on prend le soin d’être à la fois l’apiculteur qui y fait son miel, Ariane qui y déroule son fil, et le metteur en scène dirigeant une pièce improvisée ? D’abord ce devait être 24 heures en immersion, et puis, pressentant la barre un peu haute, je réussis à abaisser le niveau des exigences éditoriales, il fut convenu que douze heures suffiraient amplement, à la condition que celles-ci incluent la nuit.

Il est donc 18 heures le mercredi 14 septembre, je quitte un bel édifice d’acier et de verre, dans lequel la baie vitrée de mon bureau tout en moquette donne directement sur les rails de la gare de Lyon, d’où me parviennent parfois, lorsque la fenêtre est ouverte, les annonces de train plus souvent en retard qu’à l’heure, et me dirige vers les sous-sols, les profondeurs, ce qui ne manque pas de m’angoisser un peu tant j’ai perdu l’habitude de prendre le métro ces derniers mois, mon combo de tendances agoraphobe et claustrophobe s’accommodant mieux d’un deux-roues motorisé. Mais puisque là c’est pour de faux, c’est un peu différent. J’achète un ticket Mobilis zones 1 & 2, puis hésite entre la ligne 1 et la ligne 14, que tout distingue ; la ligne 1 fut la première inaugurée en 1900, elle relie les lieux de pouvoirs et de prestige de la royauté (château de Vincennes), de la Révolution (Bastille), de la République (Hôtel de ville), et des années fric du tournant du siècle (la Défense), en passant par les Tuileries, le Louvre ; d’Est en Ouest, elle est le continuum de la France éternelle. La ligne 14 est la plus récente des lignes de métro, ouverte au début des années 2000 ; tout à fait automatisée, silencieuse, ses lignes tendent vers l’épure, son éclairage lounge, et sa signalétique d’un pourpre dont les critiques de mode disent qu’elle est la couleur tendance des collections de cet automne. Il y a même en station à Gare de Lyon une serre tropicale. Comme il faut bien se décider, va pour la une, plus rétro, et alors que je m’interroge sur la direction à suivre (Vincennes ou la Défense) me vient l’idée simple, mais qui me semble efficace, d’énumérer l’ensemble des lignes dans l’ordre, de 1 à 14, histoire de donner un semblant de logique (de consistance et de densité) à une activité qui n’en a aucune ; se promener au hasard dans le métro.  Cela surtout me soulage, alors que ma vie personnelle est en ce moment caractérisée par une perpétuelle indécision, du poids de la décision binaire à prendre à chaque station (comme en langage informatique : rester dans la rame [0] ou en sortir [1]). Maintenant, le chemin est tracé ; il y a quatorze lignes, autant que de stations du Christ sur son chemin de croix (mystère de la Passion), quant à moi, c’est le début de mon parcours vita. 

Ligne 1

La première chose notable, c’est un couple d’adolescents qui entre Gare de Lyon et Nation s’embrassent goulument sous mes yeux, mais c’est mal fait, ni tendre ni érotique, juste salivaire et légèrement m’as-tu-vu, et cela m’énerve un peu. Arrivé à Nation, je dépasse au pas de course un musicien à corde puis réalisant soudainement que j’ai en fait tout mon temps, reviens sur mes pas, c’est un Asiatique d’une cinquantaine d’années enveloppé dans un kimono rouge à fleurs blanches, qui joue d’un instrument ressemblant à une cithare. En temps normal, je ne lui aurais pas presté attention ; pourtant il en vaut la peine, le flot des passagers me bouscule, une mama africaine en boubou, sans doute rassurée sur mes qualités d’orientation par mon costume professionnel que je n’ai pas eu l’occasion de quitter, m’accoste, pour me demander la direction de la Chapelle. J’ai l’intuition de son illettrisme, je lui conseille de suivre le rond bleu foncé, la retrouverai dix minutes plus tard hésitant entre deux escaliers. Quand le musicien a fini son morceau, je m’approche de lui, il me tend un grand sourire d’enfant, je lui demande comment s’appelle son instrument, sa réponse phonétique me laisse un peu perplexe, alors il me montre une de ses partitions sur lesquelles il est écrit : « erhu » ; les habituelles recherches diront plus tard à l’article Erhu : instrument millénaire de musique traditionnelle d’Asie centrale. Voilà la totalité de mon tribut social payé au cours de ces douze heures, il est 18 heures 35 et je ne parlerai plus à personne avant la nuit, adoptant la posture du contemplateur, et du mutique, ne souhaitant être l’artefact modifiant les conditions de l’expérience, mais plutôt son greffier.

Ligne 2

Je m’engouffre ensuite dans une rame direction Porte Dauphine, lit par-dessus l’épaule de mon voisin qui feuillette le magazine Communistes : « Christiane Taubira lance le mariage homosexuel ». A Ménilmontant, pour notre sécurité, il faut faire attention à la marche, mais je ne descends qu’à la Chapelle, le temps de fumer une cigarette en bout de quai, puisque le métro là est aérien, c’est-à-dire, comme l’humour, comme une mélodie, plus beau, plus léger. Je considère alors avantageusement le transformateur électrique qui offrira me semble-t-il une bonne planque quand il sera l’heure d’échapper à la vigilance des équipes de nuit de la RATP. Je garde ça dans un coin de ma tête, remonte dans le métro, c’est l’heure de pointe, plus de places assises, le ton est à l’invective, je note : « Non, mais t’as vu comme il m’a insultée ?!… » À destination de qui on ne sait pas, la foule humaine avec ses ondulations et ses reflux, apprivoiser le métro, ou s’y fondre, et dans certaines rames c’est un Tetris corporel, à qui donc appartient cette main, ce bras, ce parfum, aussi ?  Un peu plus loin, sur cette portion du métro ligne 2 qui longe en frontière 18e  et 10e arrondissement, un type en costard cravate téléphone la langue bêtement tirée, comme pour réfléchir, mais sans doute pas se donner une contenance, puis une fois qu’il a raccroché, détaille le contenu de sa conversation à deux voyageurs qui l’accompagnent, dont j’extrais les bribes : « J’en fais une affaire de principe », « Soixante kilos euros », « De toute façon c’est moi qui décide », il ressemble à une sorte d’Albert Dupontel laid, sans la folie, donc sans le grain, numérique et argentier, et ce n’est pas le dernier des sosies approximatifs que je rencontrerai au cours de la soirée, puisque je croiserai une Line Renaud, même bonhommie, bonté, humanité, rondeur, blondeur, sourire sucré, et presque, parfum d’encaustique, mais parlant allemand, Pierre Richard dans la Chèvre, mais sans la malchance ni la maladresse, et un Patrick Juvet, lunette solaires en arrière sur le crâne, jeans troués, longs cheveux blonds (peut-être le vrai).

Je me suis arrêté à Saint Lazare. Je m’approche d’un photomaton dont le siège ressemble à une fraise tagada fluorescente ; j’essaie de me faire tirer quelques photos fantaisie, et on m’a bien précisé trois fois qu’elles ne convenaient en aucun cas pour des documents officiels, mais au moment de payer, le lecteur de carte bancaire dysfonctionne, et je prends soudain conscience combien j’ai en horreur tous ces appareils connus de longue date et qui étaient anciennement d’un usage relativement simple, un peu rustique, mais qui fonctionnaient, au fil du temps devenus d’une complexité effrayante, sous les coups de boutoir des agences de mercatique, je classe allègrement dans cette catégorie de biens les photomatons, dont les clichés n’ont jamais été aussi ratés, les distributeurs de billets de la SNCF, lents comme des Atari, et les machines à café sur les aires d’autoroute, s’apparentant à des sortes de machines à sous, bardées d’options en tous genre, supplément d’aspartame, arôme vanille, copeaux de chocolat râpé sur cappuccino, qui facturent aujourd’hui plus cher que l’expresso du troquet. Il y a quelque chose, dans l’air, de l’ordre de la régression qui m’évoque la construction : « Vers la laideur », sur le même  mode syntaxique que le « Vers chez les blancs » de Philippe Djian ou le « Vers le bleu » de Dominique A. Deux que j’aime et qui sont de bons antidotes contre la veulerie, et alors que je suis en train de noter ces bribes de réflexions agenouillé pour offrir un support à mon cahier à spirales, avec vue sur les mollets nus et les collants-résille, je reçois un texto d’une amie qui connaît mes lubies et m’informe : « Reportage sur Djian sur www.arte.tv titré square bisous ».

« Je suis à Villiers, là », annonce au téléphone un passager. Cela me rappelle que je dois moi aussi sortir, pour aller attraper la ligne 3 qui part là vers le Sud. Parcourant les couloirs, je reste scotché par une publicité très réussie pour des vacances à Malte, on voit un bateau, sorte de drakkar, dans un vieux port nimbé de lumière de fin d’après-midi, une des rares pubs, il faut bien le dire, qui ait sur moi produit son effet, des vacances à Malte, et une caïpiroska, visuel aguicheur d’Eristoff nous proposant son cocktail de citrons verts et de vodka, avec sur l’affiche en trois par quatre, plein de glaçons et de morceaux de sucre au fond du verre, les glaçons étant quand même vachement photogéniques, surtout quand la rame de laquelle on vient de sortir était une étuve. Plus loin, un Pakistanais vend des bouquets de roses à cinq euros. J’aurais presque envie de lui en acheter un pour souhaiter la bienvenue à Harlem Desir qui a été désigné ce jour patron du PS, et qui a beau être critiqué de toutes parts, n’en a pas moins un incroyable patronyme, le plus beau certainement qu’on ait jamais vu en politique française, avec Ségolène Royal. Ce qui me donne envie d’écrire : Harlem Désir d’avenirs (J’ai par ailleurs dans ma sacoche de cuir un folio : La vie est brève et le désir sans fin, Femina 2010, Patrick Lapeyre). Mais je n’ai pas assez de monnaie sur moi.

Ligne 3

J’assiste bientôt à un petit numéro de drague d’un jeune homme qui a cédé sa place à une charmante, et je constate qu’il y a dans le métro de plus en plus de trucs qui clignotent ; les voyants lumineux orange qui indiquent la progression du train sur la ligne et l’arrivée en station, le phare rouge qui prévient de la fermeture des portes. Mais il y a encore de la marge avant de rejoindre la machine à café d’autoroute. Dans la rame, les passagers lisent des chefs d’œuvre : La Morsure du lézard de Kirk Mitchell, Une grande fille, de Danielle Steel. Je descends à Réaumur Sébastopol, où je trouve une très belle fresque s’étalant sur toute la longueur de la station et rendant hommage au Conservatoire national des arts et métiers, par le truchement de témoignages de ceux ayant vu leur vie changer après une formation, j’achète à 1 euro 80 une bouteille d’Evian dans un distributeur, le coca zéro est moins cher, en promo à 1 euro 50, il y a une odeur de pisse terrible dans le couloir entre la trois et la quatre.

Ligne 4

De là donc, je prends la 4 toujours très achalandée. A 20h05, à Strasbourg Saint Denis, je vois le premier bouchon de champagne dépasser d’un sac, avec sa petite collerette de papier doré, que j’imagine relativement toxique, peut-être même cancérigène, comme la laine de verre ou l’aluminium. Une publicité à l’intérieur même du wagon, petit format, est accrochée aux deux rampes, « promo de ouf sur carrefour.fr » (merci pour la langue française), je crois d’abord que c’est une télévision qui est ainsi bradée à 77 €, mais non, en m’approchant je lis « tablette tactile », vend-on encore aujourd’hui des télés, ou plus que des pad-pod-book-phone ? Il est huit heures et demie, je constate qu’il y a déjà moins de monde, un autre couple s’embrasse gare de l’Est, à côté d’un panonceau annonçant qu’il y a là, conformément au décret du 7 mars 2007, un défibrillateur, mais on ne le voit pas, on est cependant moins dans la minauderie, plus dans l’amour. Un gars qui porte un appareil photo Nikon en bandoulière s’excuse auprès de sa voisine, « Je vous dois un tajine, encore, hein, là c’est un peu hard avec mes cours à Sciences Po », il descend à la station suivante, explique qu’il est déjà en retard, j’ai plein de parfum de femmes dans les naseaux.

Ligne 5

Je prends donc la 5, une nouvelle rame livrée en 2012, fruit de la collaboration intelligente et synergique d’Alstom, de Bombardier, et d’Areva, sacré trio, descends jusqu’à la Place d’Italie, de là partent à la fois, et dans des directions opposées, la 6 et la 7. Place d’Italie, des flics contrôlent l’identité d’une punkette, quand j’arrive, ils sont en train de lui rendre ses papiers, et évoquent le comportement « des gens qui ont quelque chose à se reprocher », je n’écoute pas plus, mais le discours a des tonalités fascisantes.

Ligne 6

Je monte ensuite dans la 6 vers Montparnasse avec l’idée d’aller y manger un morceau, m’arrête pour y fumer à la station Glacière, elle aussi sur un segment aérien, ligne six méridional et ligne deux septentrional se faisant face en l’air de part et d’autre de Paris, l’architecture de ces gares en surplomb est belle, ce sont des toits en V inversé avec armature en métal et panneaux de verre, comme à la Villette, comme dans l’ancien temps.  Je note sur mon calepin cette phrase banale, que je n’ai pas entendue, mais extraite de mon cortex : « Peu de gens soutiennent ton regard quand tu les fixes dans les yeux », un exercice auquel je m’amuse pour passer le temps. Soudain c’est la gare d’Austerlitz en pleine lumière quoi qu’il fasse nuit, laquelle, de phares, de néon, de lune, reflète sur la Seine, le métro emprunte le pont et l’on se dit que Paris est beau, voire magique, puis : trois filles jactent sur une ancienne amitié, « elle est lunaire, il faut pas se fier à ce qu’elle dit, elle est super bizarre H24 », on dépasse à toute blinde Jamel en station qui fait ses dernières dates au Zénith, qui s’affiche grandeur nature, et que mine de rien, on aimerait bien avoir pour bon copain. « A Montparnasse on range les fleurs », j’écris devant la retraite des fleuristes, et il me semble que c’est un octosyllabe parfait, dont je réalise quelques secondes après qu’il m’a été inspiré par le Paris s’éveille de Dutronc & Lanzmann, « A la Villette on tranche le lard ». Au tourniquet de Montparnasse, je tombe face à face avec une première équipe de contrôleurs, qui sont justement en train de terminer leur service, c’est mignon, ils s’en vont bras dessus bras dessous, dans leurs méchants costumes vert-de-gris de la RATP. J’achète deux avocats chez un primeur qui ne parle pas français, je les demande bien mûrs pour les manger tout de suite, et reprends en sens inverse le tapis roulant, remarquant au passage que la version boostée, avec une technologie révolutionnaire, des petits tubes qui tournaient sur eux-mêmes et permettaient une vitesse de 3 m/s au lieu de 0,8 pour la version standard, soi-disant fleuron de la technologie française, a disparu, son compte soldé par une dizaine de chutes vermeil et peut être au prix aussi de quelques cols du fémur. Sur les murs de carrelage blanc, on peut lire l’abécédaire du métro. A la lettre Z : « Je m’en fous, dit Zazie, moi ce que j’aurais voulu, c’est aller dans le métro » (Queneau). J’ai l’idée d’appeler mon article, Un zazou dans le métro, et esquisse un sourire en sachant pertinemment et par avance que celui-ci sera refusé par les gens en charge de la titraille de cette revue, se refusant absolument et par principe à tout emploi, même brillant, de jeux de mots. Et toujours dans ces interminables couloirs, des publicités, des publicités à en vomir, de la réclame, comme disait ma grand-mère, pour un week-end à Marrakech, pour faire ses courses en lignes ou pour stocker ses meubles qui ont une histoire, jusqu’à ce que je tombe sur quelques panneaux tout bleus, d’un magnifique bleu de Klein, si bien qu’on dirait presque une œuvre d’art, absolument vierges, et reposants.

Ligne 7

A Place d’It, j’entends un Brésilien dire « Bobigny », il dit [bɔbjjjnj], en accentuant la deuxième syllabe, comme savent le faire les Carioques mieux que les autres, le mot semble être pour lui vernaculaire. A Censier-Daubenton, il fait nuit dans la station. Une fille écoute de la musique, la tête inclinée vers l’avant, entre recueillement et souffrance, j’aimerais bien savoir ce qu’il y a dans ses écouteurs…Un truc comme Cat Power probablement.

Ligne 8

Les délais entre les rames commencent à s’espacer, je n’ai qu’une seule station sur cette ligne, de xxx à xxx, mais j’ai le temps de rencontrer une fille aux gants vert bouteille, casque blanc sur les oreilles, rouge à lèvres écarlate, sur un visage d’une blancheur cadavérique, évidemment un côté slave, et note que ce pourrait être ça, exactement, mon type de fille. Auparavant, j’ai été importuné par une discussion de post-adolescentes, « avant je ne vivais que par lui, maintenant je vis pour moi, j’ai retrouvé ma liberté » (elle ne dit pas « recouvré »), et ses copines l’encouragent à surtout ne pas céder aux avances de cet ex-copain qui visiblement n’a pas complètement désarmé. Mais juste après trois homologues masculins leur rendent la pareille, parlent des nuits d’Emos, je comprends qu’il s’agit de karting : « Ils vont améliorer le concept, avant chaque nuit il y aura un barbecue ». La séance de rewriting révèlera qu’Emos est une association étudiante spécialisée dans le sport automobile de l’école d’ingénieurs ESTACA, basée à la fois à Laval et à Levallois (par ailleurs, « estaca » veut dire « pieu » en catalan, et c’est le nom d’une très belle chanson révolutionnaire qu’on chante à tous les mariages, de Vidreres à Tarragona). Je donne quelques pièces à un SDF, j’ai l’impression que cela fait partie de mon rôle de composition, traverse comme une ombre les couloirs labyrinthiques et sans aspérités et sans endroits pour se cacher, et commence un peu à fatiguer de toute cette marche.

Ligne 9

Il est 22 heures, la ligne ondule vers le 16e arrondissement, et je rencontre logiquement sur le quai l’homme le plus élégant de la soirée : costume de flanelle bleu clair, chaussures en croco, cravate rouge, sur chemise blanche immaculée conception, et un parapluie comme accessoire ultime alors qu’il n’a pas plu de la journée, et dont il se sert un peu à la manière d’un dandy, d’une canne comme Peter Doherty dans les Confessions d’un enfant du siècle. A Alma Marceau, les rails me sifflent dans les oreilles comme si j’avais des acouphènes. Mais devant moi : des cheveux bruns obsédant recouvrant le dossier, la fille assise sur le strapontin, je ne peux voir un seul carré de peau ou d’étoffe, rien que ces cheveux comme une grande toison, ou un rideau aux reflets auburn de saison, propres et parfaitement lisses, et dans lesquels on ne pense bien sûr qu’à passer la main, pour ensuite laisser filer ces fils d’ange comme une poignée de sable, en pluie. Ils suggèrent : la  forme d’un visage. Une dame s’assied à mes côtés, dans le carré, elle porte un grand tapis qu’elle installe sur le siège en vis-à-vis. Je lui demande où elle l’a acheté, elle me sort une facture : Saint Maclou d’Aubigny. « A mercredi prochain à la station Emile Zola », lance à la cantonade un quadra chevelu qui vient probablement de quitter sa troupe de théâtre en répétition hebdomadaire, ou quelque chose d’approchant. Je sors de la rame à Michel-Ange Molitor, jette un coup d’œil à la fille aux cheveux, mais l’envers du décor est nettement moins fascinant. La station de Michel-Ange Molitor ressemble au seizième arrondissement en cela qu’il n’y a vraiment rien à faire sinon rentrer chez soi (sauf les soirs de matchs au Parc) : mortifère, déserte.

Ligne 10

Nouvelle opération de contrôle. « Bonsoir billets s’il vous plaît ». Je reste quelques minutes là à regarder, mais il ne se passe rien, il y a plein de petits groupes, des conciliabules, j’ai quasiment l’impression d’observer un buffet de mariage, sur le quai, je vois cependant un petit gars qui s’approche à tâtons de l’escalier, la brigade est en haut des marches, il jette un coup d’œil furtif, et repart en arrière, jurant : « Putain, ils sont toujours là ». Je lis quelques pages pour me détendre, Vie brève désir sans fin, page 210 : « C’est classe, reconnaît Nora en se serrant contre lui sur la banquette du taxi, au moment où le chauffeur, flanqué d’une chienne larmoyante, les avertit que le périphérique est fermé à cause des chutes d’arbres et que les voies sur berges sont inondées. Ils relèvent un instant la tête, le temps d’assimiler l’information, puis se remettent à s’embrasser. Mais très, très légèrement, comme des gens soucieux de ne pas toucher à l’équilibre de la planète ». Dans le livre, les personnages, même à Paris intramuros, passent leur temps à héler des taxis. Je décide que si un jour ma situation financière me l’autorise, je ferai de même, toujours le taxi, et that’s over pour le métro. La ligne 10 est la première à ne pas communiquer avec la suivante de la liste, je suis obligé d’en passer, pour trois stations, Saint-Michel, Cité, Odéon, par le relais de la 4. Et puis dans un couloir de Châtelet surgit la rumeur, la rumeur rock, pour moi qui n’ait pas d’iPod, c’est un peu une délivrance, il joue sur sa guitare blanche du rock thermidor, comme dirait l’ancien critique de Rock and Folk Yves Adrien, a un petit ampli de marque Vox, une casquette, il joue quelque chose qui ressemble à un solo d’Hendrix, pour le peu que j’en connaisse, les gens qui passent improvisent des pas de danse, swinguent, il doit avoir l’âge de Philippe Djian, c’est un des meilleurs moments que je vis depuis longtemps, et comme Yves Adrien, pas merci, pas de signe de tête quand quelqu’un lui met une pièce, pas juke-box : transistor.

Ligne 11

Sur le quai, un homme d’âge mûr lit le Lonely Planet du Costa Rica. A l’intérieur du wagon, cet autre homme qui passe, d’une voix robotique : « Tous les foyers d’hébergement sont complets, il me manque deux euros vingt pour l’hôtel social ».

Ligne 12

Je fais cette fois-ci la jonction avec la douze via la deux qui me ramène à Saint-Lazare.  Je suis vraiment crevé, deux étudiants québécois dissertent sur les subtiles variations qu’il y a entre hasard, probabilité, coïncidence, magie, etc. et quand la voix de la speakerine annonce Jaurès, l’un des deux dit, « Je reste », avec son incroyable accent, et les deux éclatent de rire, mais ils parlent fort, avec une once de fatuité, et la fatigue accumulée fait que je préfère à ce moment-là la Chine au Québec, qui me paraît plus raffinée, à l’image de cette jeune adolescente mandarine qui dans un couloir à Belleville chantonnait d’une voix très pure ce que j’ai imaginé être une berceuse, et qu’elle a cessé immédiatement, le regard apeuré, quand je lui ai proposé mon sourire pour lui signifier que c’était beau.

Ligne 13

On approche de la fin, il y a du monde à nouveau sur la treize, vers Saint Denis, je vais jusqu’à La Fourche, rebrousse chemin, prends la quatorze, descends à Saint-Lazare, et admire l’architecture d’une vaste salle qui distribue les flux, dans laquelle une sorte d’escalier en double hélice semble être la réinterprétation version mobilier urbain du célèbre escalier de Chambord dessiné par, dit-on, Leonard de Vinci (toutes proportions gardées). Je note encore une fois le nom d’un chanteur à l’affiche, parmi tous ceux déjà recensés sur mon carnet : Christophe, Garbage, Death in Vegas, Emily Loiseau, Biréli Lagrène, Thomas Dutronc, Mathieu Boogaerts, Fatoumata Diawara, Milingo.

Ligne 14

J’entre dans la rame comme dans un automate, à minuit moins cinq, six heures après avoir composté mon ticket. Un Anglais, un type que je présume être anglais parce qu’il a une chemise à carreaux, est roux et a l’air sympa, sourit lorsqu’il me voit aspirer une lampée de whisky de la fiole qui quitte rarement la poche intérieure de ma veste. Parce que je suis encore en costard, il imagine probablement que je suis un fucking consultant enquillant les journées de seize heures, et qui a bien le droit à un coup de gnôle quand il sort des bureaux à minuit la tête pleine de tableurs. Je descends voir à Châtelet si le musicien est toujours là. Et par la onze, puis la deux, regagne la station de la Chapelle pour y passer la nuit. Il est minuit et demi.

La Chapelle

Sur le quai m’attendent deux bonnes âmes, soigneur de moral et porteur de bidons, il y a dans leur besace : quelques gouttes de Génépi, une boîte de bière, un Tupperware de nouilles, une tablette de chocolat, un duvet, une veste polaire. L’un d’eux, habitué à survoler des centrales nucléaires en bimoteur, ou à s’enchaîner aux grilles protégeant les forages d’huile de schiste, donc expert en ces choses-là, louvoyer aux franges de la légalité, trouver les bonnes planques, me fait remarquer, qu’il y a, en enjambant simplement la rampe de l’escalier descendant du quai, un accès à un petit promontoire d’où je pourrai à loisir m’allonger, suivre les opérations nocturnes de la station, échapper aux contrôles. C’est ce que je fais ; une fois l’avant-dernier métro entré en station, hop, de l’autre côté du miroir. Le dernier métro passe. Mais : il se mit alors à pleuvoir.

« Votre attention s’il vous plaît, la station va fermer dans quelques instants pour des raisons de sécurité il est formellement interdit d’y rester nous vous rappelons qu’il y a la nuit du courant électrique sur les voies et des trains qui y circulent nous vous remercions de bien vouloir regagner la sortie la fermeture de la station est imminente ». Précédée d’un jingle, cette annonce retentit dans la station une trentaine de fois, au moins jusqu’à deux heures du matin, commandée par qui ? Et quelle valeur peut avoir l’imminence quand elle se prolonge au-delà du raisonnable, et dans un demi-sommeil, assommé par le froid et l’alcool fort, je me confondis en délires intérieurs à me demander si la fermeture des portes n’était pas davantage immanente, dans l’ordre naturel des choses, ce que le jour doit à la nuit. Et puis je crus d’abord passer entre les gouttes blotti tout au fond d’un hydrophobe duvet, mais les averses furent trop fortes et trop répétées à intervalles trop courts si bien qu’au bout d’une heure, j’étais complètement trempé, moi et ma veste de costume, mon sac de couchage, le cortex embrumé, baigné de pensées mouillées et impuissantes, avec en contrebas, le bruit de la circulation, les phares.

Puis les corps de métier prirent possession de la station, je ne fis que les entendre sans pouvoir les voir, échangeant dans une langue qui me semblait par sa sonorité être du polonais, souvenirs de vendanges dans le Beaujolais,  je voulus m’allumer une cigarette, mais ma boîte d’allumettes avait pris l’eau, des forgerons, des électriciens, et puis même des vitriers qui entreprirent de changer plusieurs carreaux fêlés, que mon poste d’observation me permettait eux, d’entrapercevoir, le silence vint vers 4 heures, je me faufilai hors de mon abri, si l’on peut dire, dégoulinant, m’installai sur les sièges moulés en plastique crème de la station, prit en photo, au cas où me demanderait des justificatifs, le panneau d’affichage, « 4h28, direction Nation », et puis continuai grelottant ma lecture. A cinq heures 10, le chef de station fit irruption sur le quai, me salua, puis, comme semblant revenir à lui, mais comment êtes-vous entré, les portes sont encore fermées, dépourvu, et m’en foutant un peu, ne sachant que craindre de pire que ce qui m’était déjà arrivé, je lui fis juste signe, le toit, les échafaudages, ah, vous êtes du chantier, c’est ça ?, me demanda-t-il, et moi bien sûr oui, du chantier, bonne journée, dix minutes après surgirent les premiers et matutinaux voyageurs (puis-je citer René Char et son bandeau des Matinaux ? « Premiers levés qui ferez glisser de votre bouche le bâillon d’une inquisition insensée- qualifiée de connaissance-et d’une sensibilité exténuée, illustration de notre temps, qui occuperez tout le terrain au profit de la seule vérité poétique constamment aux prises , elle, avec l’imposture, et indéfiniment révolutionnaire, à vous. » ) De peau noir, tous, et l’on pourra chercher des explications tant dans la sociologie du quartier que dans celle du travail, à voir quels sont les emplois qui méritent que l’on se lève avant l’aurore, et qui les occupe. Et je ne fis pas long feu, m’enfuyant mon duvet ruisselant sous les bras rejoindre appartement, où je me fis couler un bain chaud dans lequel je fumais une cigarette, essayant vainement de me rappeler précisément de chacun des milliers de visages croisés, et heureux d’être un parmi eux, lessivé.

 


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