Le port de la boucle d’oreille chez le chat

Paru dans le Monde magazine M du 29 septembre 2012

Est-ce bien raisonnable de porter une boucle d’oreille ?

PARMI TOUTES LES FICELLES EMPLOYÉES PAR LES HOMMES pour exprimer leur désarroi existentiel et formuler une sorte d’appel au secours, le port de la boucle d’oreille s’avère particulièrement répandu et hautement efficace. Car nul ne peut décemment passer à côté de l’évidence selon laquelle un homme équipé d’une boucle d’oreille est dangereux pour lui-même. En effet, à l’instar de l’homme scarifié ou de l’homme s’étant fait implanter en sous-cutané de volumineuses boules métalliques, l’homme à boucle d’oreille a subi, de son plein gré, un acte relevant de la mutilation. Concrètement, il a laissé une esthéticienne le percer dans sa chair à l’aide d’un pistolet, dérivé des pistolets originellement usités pour marquer le bétail. Ce fut même peut-être pire. Car il arrive parfois que l’homme à boucle d’oreille ait été percé par un cousin armé d’un trombone déplié, mais non désinfecté.

Derrière cette démarche se cachent forcément des peurs profondes. Ainsi, au xixe siècle, les marins redoutant la noyade se mirent à porter des boucles d’oreille. Superstitieux, ils arboraient des anneaux dorés parce que ceux-ci avaient la forme d’une bouée. Aujourd’hui, si Bernard Lavilliers continue de promouvoir cette tendance, sans doute en raison de son passé de navigateur qui le poussa, à la fin des années 1970, à voguer entre New York et le Brésil, les modèles de boucle d’oreille et les peurs qui l’accompagnent ont bien changé.

QU’IL SOIT JEUNE, BRANCHÉ HIP-HOP et adepte des petits diamants à l’oreille ou plus vieux, fan de Johnny Hallyday et porteur de boucle d’oreille en forme de tête de husky (il en existe pour de vrai), l’homme à boucle d’oreille craint surtout qu’on ne le remarque pas. En s’accessoirisant ainsi, il obtient la garantie que les membres de sa tribu le repéreront aisément, que les vendeurs de bijoux s’intéresseront à lui et que même les agents de sécurité des aéroports se pencheront sur son cas. Car l’homme à boucle d’oreille a de grandes chances de sonner au moment de franchir le portique détecteur de métaux. Si le port de la boucle d’oreille permet donc à certains de maintenir un semblant de vie sociale, il tend surtout à avoir un effet sérieusement décrédibilisant d’un point de vue stylistique. Car, tout comme le port de chaînettes, de bagues fantaisie et de bracelets type gourmette, celui-ci devrait être exclusivement réservé aux membres de la gent féminine. Au vrai, un homme digne de ce nom n’aura jamais le droit qu’à deux bijoux : sa montre et son alliance (précisons que la pince à cravate est autorisée, mais que c’est un accessoire plutôt qu’un bijou).

Marc Beaugé

Mercredi 3 octobre, j’écris au médiateur du Monde.

Envoyé : mercredi 3 octobre 2012 09:20
À : mediateur@lemonde.fr
Objet : Marc Beaugé et la boucle d’oreille

J’ai été horrifié à la lecture de la chronique mode de Marc Beaugé (n° du 29 septembre) sur le port de la boucle d’oreille chez l’homme. Sur un ton badin, c’est en fait un réquisitoire absurde qui y est développé, où y sont déployés des arguments d’autorité : l’homme à l’anneau souffre de «désarroi existentiel», est «dangereux pour lui-même», «craint qu’on ne le remarque pas». Comme si j’écrivais ; quand même, quelle ringardise de s’appeler Marc, il n’y a bien plus que les évangélistes, les écrivains best seller, et les héros de feuilleton en couple des années 80 pour porter un tel prénom. D’abord deux erreurs factuelles pour commettre un bon mot, c’est un peu cher : non, les boucles d’oreille ne sont pas comme de ceinture, et ne sonnent pas aux portiques des aéroports, et non, ce ne sont pas des esthéticiennes qui percent les oreilles, mais dans 90% des cas, les bijoutiers, ou les salons de tatoueurs perceurs. Et d’où finalement Marc Beaugé décrète t-il qu’un «homme digne de ce nom» (sic) ne portera jamais la boucle ? Et Corto Maltese, Bertrand Cantat, Jean-Paul Gaultier ? Des hommes frappés d’indignité ? Ou des has been, des tantes ? Des écorchés surtout. La boucle d’oreille est une petite préciosité, une figure de style, que M. Beaugé et son écriture bourgeoise ne semble pas comprendre.  

Vendredi 5 Octobre, 16h17, réponse de Marc Beaugé sur ma boîte mail

content que le texte vous ai plu!

bien à vous

Marc

Le port de la boucle d'oreille chez le chat  dans Les griffes à l'air 1766503_5_c34f_ill-1766503-fa36-201209291-0-1028655983piercing_8c7c479d2e47147a7e5faf33b13346ed-238x300

 


Autres articles

Répondre

Cadence infernale. |
poésie c'est de l'art ,prov... |
athkanna philosophie |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | aaronjosu
| lectures, actualités et photos
| Auberge-Atelier