Paris 15 août

J’étais un peu sous spleen de quitter Barcelone pour rentrer à Paris, de quitter les bars à tapas, les parties de volley sur la plage, les fontaines du chat (font del gats) de montjuic, les panneaux en langue catalane remplie de dédoublement de voyelle, des ls, des nt, d’abandonner le bar de manu chao spécialisé dans la liqueur de café, et la vieille Leo qui sert ses patatas al brava et ses pulpitos au comptoir à côté de la barcelonnette, pour retrouver Paris le 15 août sans même avoir écouté Barbara.

 Et surtout parce que débutaient le lendemain dans le quartier de Gracia las fiestas mayores et libertaires, fêtes de rues au sens premier puisque 19 rues du quartier s’y affrontent au son des bandas de flamenco et de punk electrico et autant d’associations rivalisant d’imagination et de créativité pour la décoration de l’espace public, une rue notamment illuminée par un plafond de méduses faites de fil de fer et de pochons de plastique fondus en tube enserrant des néons, des filaments de papier crépon tombant du ciel et faisant les tentacules pendant qu’une petite poche type poche de sang pour infusion (mais pas de camomille) remplie d’eau faisait la substance aqueuse, tout ça sur une centaine de mètres, 2000 ou 3000 méduses recouvrant en totalité l’espace aérien sans qu’aucun pan de ciel bleu ne demeure visible. Je pris un taxi, pensant demander la plaça de Catalunya d’où attraper la navette vers l’aéroport, mais il faisait chaud, ma valise était lourde et le chauffeur paraissait sympa, alors nous sommes partis vers l’aéroport. Marc, de son nom, qui commence par me prévenir qu’il va juste attendre, avant de mettre le compteur, que la voiture de police qui nous précède à l’arrêt nous ait dépassé pour pouvoir prendre le sens interdit sur la gauche, et avec qui la conversation s’engage en même temps que nous sur le périph qui s’appelle xxx, Marc qui remarque le paquet de Lucky dans ma main, et est fier de me dire qu’il vient d’acheter pour la première fois de sa vie ce matin un paquet de Lucky dans un distributeur (en Espagne, les cigarettes se vendent comme les cannettes de soda), parce qu’il a aimé la blancheur du paquet, du reste la même couleur depuis toujours, je lui demande quelle est sa marque d’habitude, mais il fume tout, tabac brun, tabac blond, cigares, cigarettes de paille, il me fait une énumération des marques qu’il a fumées au cours de sa vie longue comme un « Moi président de la République ». Il poursuit en me disant que je parle bien espagnol, ce qui est une marque d’élégance et de perspicacité, puis nous parlons justement des fêtes de Gracia, je lui dis ma peine de quitter la ville la veille justement dès leur début, il me dit de ne pas avoir de regrets, que c’est rien d’autres que quatre jours de beuveries en musique, que lui aussi bien sûr aimait ça quand il avait mon âge, il me demande le mien d’ailleurs, 27 ans, mais qu’aujourd’hui, ça lui paraît un peu stérile, et puis qu’il y a des indignés, des punks, que c’est une fête un peu déstructurée, qu’il y a toujours des gens pour venir casser les décorations que les associations ont con inocencia passé des semaines à créer et à modeler, que bien sûr si je peux revenir l’an prochain, ce sera tout aussi bien, même si lui a le sentiment que la fête décline chaque année. Il vit seul, il a toujours vécu seul, et c’est de puta madre, sa dernière copine remonte à quatorze années, il a bien sûr des aventures, de temps en temps, mais surtout avec des vieilles, parce qu’il n’y a qu’elles qui le regarde, et pas cette israélienne sublime qu’il a prise dans son taxi hier, avec de grands yeux verts, et qui lui a dit I am falling in love with Barcelona, est-ce que vous pouvez m’expliquer, vous pourquoi tous les touristes que je prends adorent Barcelone, c’est quand même pas superbeau, mais si, et puis donc les vieilles, ses vieilles voisines qui tombent amoureuses de lui et qui viennent lui demander des tomates ou du sel, je sais pas, c’est vrai que je suis un animal un peu rare, un peu étrange, mais les femmes sont toutes pareilles, j’ai essayé, et à chaque fois ça s’est très mal fini, vous pouvez pas savoir à quel point je suis heureux de vivre seul, seul avec mes trois chats, deux mâles et une femelle, d’ailleurs, on est trois dans ma famille, un frère, une sœur, tous les trois célibataires, je sais pas, c’est peut-être génétique, nos parents sont morts maintenant, ma mère il y a trois ans, hier nous nous sommes réunis avec mon frère et ma sœur, et trois amis proches qui connaissaient bien maman, nous avons dîné dans un restaurant italien qu’elle adorait, nous nous sommes un peu emboracheados, bon, un peu, sans se bourrer la gueule, juste enivrés, mais voilà, c’était comme si elle était avec nous, on arrive presque, 22 Euros, ah, il est un peu désolé, il m’avait annoncé que ce serait entre 19 et 21, alors il ne me facture pas la valise, c’était Marc, célibataire heureux qui aime les chats et le tabac. 

Et puis une chanson que je trouve belle, belle comme le sont presque toujours les chants révolutionnaires, une sorte de bella ciao catalan que joua Pepa à la guitare sèche et pleine de larmes, d’une voix espagnole, qui veut dire rauque et cristalline, cette voix qu’ont les femmes espagnoles et quand elles chantent et qu’elles le font vraiment, sans se demander si ça plaît, d’ailleurs ça plait, qu’elles chantent comme si elles allaient réussir à contenir la crise qui rampe comme un vieux boa prêt à tous nous avaler, le temps qui passe, la beauté du geste, cette chanson qui s’appelle l’Escata, qui veut dire, pieu, et dont les paroles invitent à ce qu’on tire chacun de tous côtés pour faire tomber ce pieu, cette Estaca à laquelle nous sommes rivés pour recouvrer la liberté, Pepa l’après-midi sous le soleil de Vidreres, en plein air, ar livre, livrée à elle-même et nous libérant le temps de ces quelques notes.

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