Archive pour juin, 2012

Oh la Belle rouge…

A paraître dans le numéro d’été du Tigre

« Ménilmontant mais oui madame ; C’est là que j’ai laissé mon cœur ». Trenet a composé la chanson juste avant la guerre de 39, pour célébrer le quartier de son enfance. 80 ans plus tard, la « petite église » du premier couplet, Notre-dame-de-la-Croix, surplombe toujours la colline. Mais l’ancienne gare, qui fut en service jusqu’en 1985 (« Où chaque train passait joyeux »), a été remplacée par une barre d’immeubles modernes, aux 7 et 11 rue de la Mare. La dépose des rails qui suivra donnera naissance à la coulée verte ; les temps changent. Mais restons à Ménilmontant donc, puisque c’est là que ça se passe, Ménilmuche, et remontons la rue en pente qui part de la station de métro homonyme. On dépasse là des bistrots où la pression mousse à deux euros au comptoir, et des traiteurs asiatiques ; 20ème arrondissement, entre Belleville et l’Asie majeure. En haut de la bosse et en sueur, la rue Boyer dévoile sur sa droite, du 19 au 25, les édifices imposants, mais à la simplicité art déco manifeste, de feue la Bellevilloise- façades de briques et de béton armé, baies vitrées. Une plaque de la Mairiede Paris rappelle que s’y déploya là l’une des plus belles aventures coopératives de la 3ème République : « Achat direct au producteur, vente directe au consommateur ». Dans le mur et en vis-à-vis se découpent les mots « Science » et « Travail », en mosaïque, et puis : « La Bellevilloise, 1877-1927 ». Noces d’or d’avec le petit peuple parisien, couleur justement des carreaux de faïence. Demeure l’air entêtant de Trenet : autre époque. Douce France…

Oh la Belle rouge... dans Tiger bell1

Aujourd’hui, l’endroit est devenu « un lieu branché et arty » (Art actuel), « le dernier salon de gauche où l’on cause » (Les influences), etc., 2000 m² à « l’ambiance berlinoise » (Elle) fragmentés en un loft, un club, un forum, un café-terrasse, dans une architecture des grands volumes et de l’art brut, et qui ne laisse de séduire…autant le supplément « sortir » de Télérama, que les guides touristiques anglo-saxons, autant d’avant-gardistes stylistes qui y organisent leur podium qu’Arnaud Montebourg, qui y tint convention en octobre dernier pour y faire de la retape pour sa VIème république : comme si la Bellevilloiseétait devenue la dernière frontière. Un tel unanimisme cependant finit par interroger, et demande justement que l’on aille voir ce qu’il y a derrière la façade (décrite plus haut, mais en trompe l’œil ?). Façade verbale d’abord. A la tête du lieu en effet, un « trio d’agitateurs issu du spectacle vivant, de la production et des médias » (c’est ainsi qu’ils se présentent) qui manie assez bien la novlangue survitaminée de « My little paris » : workshop, nouvelle cuisine bistro, installations – et bien sûr l’ineffable jazz brunch (deux sessions le dimanche; 12h / 15h).

Je suis venu à la Bellevilloise ce soir-là de mars où joue le duo de tango El Balcon, avec le projet d’écrire mon article in situ, et dès que j’ai sorti mes cahiers et stylos, des serveurs tout à fait dans le ton, entre tatouage et nuque longue, s’empressent de s’assurer que je compte bien dîner, que je n’ai pas l’intention de mobiliser une table toute la soirée pour mes gribouillis à jeun; je les rassure en commandant un pichet de côte du Rhône et une entrée à base de poireaux braisés à la pomme et à la fourme d’Ambert: l’addition s’élève déjà à 20 euros. Et puis attablé là, dans le brouhaha des couverts, légèrement enivré aussitôt par le vin et la voix entraînante d’une mujer porteña, le doute me saisit, que suis-je venu écrire ?, et puis que suis-je, sinon un rabat-joie, un peine-à-jouir, avec pour seule compagnie moyennement sociale mes notes dactylographiées disposées devant moi, et que je ne sais plus comment ordonnancer pour leur donner forme et éloquence ? Et vie; s’y côtoient anarchiquement le prix du cocktail Cosmopolite (Eristoff, Cointreau, citron, jus de Cranberry, servi au bar, 9 euros), des extraits de discours que Jaurès prononça en ces lieux quelque cent années plus tôt, dans l’actuel loft, et le montant à l’actif de la société ORIZA, gestionnaire de l’établissement (« ORIZA a pour objet l’acquisition de lieux patrimoniaux ou historiques pour y développer des activités culturelles, évènementielles, et de loisirs », indiquera, à l’onglet “raison sociale”,  le rapport du commissaire aux comptes que je téléchargerai par la suite sur le portail des Echos (8 €), croyant y reconnaître une machine à cash,  mais en fait de mirifiques bénéfices, ne découvrant que des comptes à peine à l’équilibre, des fonds propres réduits à peau de chagrin, et cette mention légale : “Limite de crédit : zéro = entreprise en situation de défaillance et ayant un très fort risque de radiation” – qui me fera envisager quelque société écran, quelque recette non déclarée, quelque système de maquillage des comptes – allégations que sans preuve, je cache entre des parenthèses…) (Renaud Barillet, un des trois associés, que je rencontrerai quelques semaines plus tard, m’avouera qu’effectivement, il y a deux ans, quasi-étranglée par un emprunt d’un million d’euros souscrit au moment de la réhabilisation du lieu (ou disons plutôt transformation) (presque transformisme), la Bellevilloise ne fut pas loin de fermer – que la recette d’un soir au bar, ce n’est pas un secret, ne dépasse pas 3 500 euros, qu’il y a soixante dix postes salariés, peu de travail au noir, et que non, la Bellevilloise n’est pas une vache à lait comme le sont assez rarement du reste les lieux de culture, à l’exception des boîtes de nuit du 8ème arrondissement…[Il me confia cela, alors que nous étions attablés à la terrasse du loft – une gracile serveuse vint nous emmener au cours de l’entretien deux coupes de champagne qu’on était en train de déboucher pour une quelconque “privat” – entendre privatisation, Coca-Cola, Danone, Thompson, et la moitié des entreprises du CAC ayant déjà fait tenir leurs séminaires ou autres séances de team-building enla Bellevilloise – pourquoi plutôt que dans les salons d’un Sofitel que leurs profits pourraient autoriser – je pense: pour le plaisir de s’encanailler… de quitter les tours de la Défense pour les hauteurs du 20e arrondissement, le plus à gauche de Paris] [pour le “social-washing”]. On peut faire une demande de devis en ligne, sur le site dela Bellevilloise, et choisir ses options : vestiaire, mise en lumière. Ou open-bar…)

La Halle aux Oliviers. Les arbres quelque peu empotés ne donnent pas de fruits. Mais c’est, il est vrai, un endroit original, voire magnifique (quoi qu’un peu fake), capable si vous n’y prenez garde, d’anesthésier tout esprit critique, le nom déjà s’inscrivant dans les tendances prescriptrices de l’époque – comme l’Occitane pour les soins de corps ou l’Olivier pour l’édition, une certaine idée de l’élégance et du bien-être…Des guirlandes lumineuses enroulées entre les baies d’un merisier du japon (en plastique ?), du vieux mobilier de brocante, des photophores rouges installés sur chaque table, et une charpente métallique, qui rappelle que la Bellevilloise est un ancien haut-lieu, à la manière d’un haut-fourneau, de la culture ouvrière parisienne; qu’il s’y mena des luttes de classe; qu’on y fit la guerre aux profiteurs. Le dos de la carte plastifiée, dressée sur chacune des tables, réécrit l’histoire des murs, avec un art consommé du story-telling… »Paris des libertés depuis 1877″, « forteresse culturelle ». Aujourd’hui gardée par des videurs lors des soirées clubbing.

J’ai un petit contentieux avec la Bellevilloise, je dois l’avouer. Il y a quelques années, j’y fis un essai comme serveur, qui n’excéda pas 48 heures, au terme desquelles une sorte de DRH à la coule m’indiqua que celui-ci n’était pas transformé, que je n’étais pas montré assez souriant-avenant-enthousiaste-dynamique, autant de qualités cruciales aujourd’hui requises sur toutes les fiches de poste, comme si elles recelaient la véritable essence de l’âme (qu’on y porte la flamme d’un briquet). Pas assez «  alternatif  », suggéra t-elle finalement. J’avais cependant profité de la soirée pour doubler les doses d’alcool fort de tous les cocktails que j’avais servis, ayant quelques scrupules à demander neuf euros pour un mojito fait d’un trait de 2 centilitres de rhum blanc et de quelques feuilles de menthe – justice sauvage.

Il y a cinq mois, j’y suis retourné par un samedi soir polaire, rejoindre des amis que je n’ai jamais trouvés; s’y donnait un concert de jazz manouche (un marqueur du lieu), sur scène divaguant quatre types, à l’unisson en marcels noirs et chapeaux ronds quatre musiciens hilares et repus de leur tziganerie, de leur violon, de leur guitare-poignet cassé, et de leur public dont je faisais partie, mais auquel je n’appartenais pas, univoquement blanc, et dont la nuit et l’ivresse ne parvenaient pas à cacher l’occupation: cadres bancaires junior, consultants en stratégie, monteurs, et quelques étudiants en beaux arts. C’est de là que remonte ce projet d’article: d’un bonneteau musical, de maillots de corps et de sueur, du contentement de soi, et de rémunérations exprimées en kilo euros, et de moi là-dedans, seul, et faisant sonner dans le vide le téléphone portable de mes amis resté dans les poches de paletots d’hiver aux vestiaires: je suis sans, sansla Bellevilloise, et sans ses bourgeois-bohême, pensais-je alors, paraphrasant en esprit Aaron Pessefond et sa chronique avortée du tigre saison quatre. Un article qui aurait pour objet de raconter l’histoire d’un lieu, dans ses lignes de fuites, et contre le dithyrambe systématique, contre la filiation abusive; et contre la spoliation de l’héritage, de demander la curatelle (ils ne savent pas ce qu’ils font). D’écrire un réquisitoire contre la Bellevilloise alors même que personne n’a porté plainte, et quela Bellevilloiseest probablement innocente. Qui pouvant se revendiquer ayant-droits ?

 

belle3bis dans Tiger

L’histoire de la Bellevilloise est consignée dans un ouvrage universitaire corédigé, sous la plume en surplomb de Jean-Jacques Meusy – épuisé – que je consulte sous les petits pots de lumière verte des salles de recherche de la BNF. Yest notamment reproduit in extenso une brochure parue dans un vieux numéro de La Revue Socialiste, (1912), et qui solde l’héritage dela Bellevilloise première phase (1877-1910), signée par Louis Hélies qui fut député de l’Indre à partir de 1924 (ancien ouvrier mécanicien lui-même). La plupart des références de cet article proviennent de ces deux sources.  

La Bellevilloise est fondée en janvier 1877 par 18 ouvriers mécaniciens des maisons Cornély et Barriquand, et deux cordonniers, dans le 20e arrondissement. Elle est alors une coopérative parmi d’autres – s’inspirant des associations ayant fait florès sous le second empire, et qui entend permettre à ses membres de s’approvisionner à quasi-comptant en denrées de première nécessité. Ceux-ci fournissent : pupitres, balances et poids. Le premier arrivage est rapidement écoulé, 2 pièces de vin rouge,15 kgd’huile,25 litresde lentilles,25 litresde haricot, ½ caisse de macaroni, ½ caisse de vermicelles.

Fort de ce succès initial, la Bellevilloise étend rapidement sa base sociale – et commence à se forger une petite notoriété. Au 16, de la rue Henri Chevreau, son premier siège, on loue maintenant aussi une écurie pour y entreposer des vivres ; le loyer total s’élève à 400 francs. De mois en mois, les commandes vont augmentant. 3 briques de savon, 6 douzaines de saucisses, 3 kilos de saucisson de Lorraine, 4 kilos de riz, 2 vessies de saindoux, 2 jambons, 6 paquets de bougies. Il y a dans ces énumérations quelque chose de suranné – de rustique et de simple. Se laver, s’éclairer. Vivre. Le bouquin de Meusy était cité dans une émission de France Culture,la Fabriquede l’histoire, Histoire de la nostalgie. C’est exactement cela, les boules de naphtaline au fond de l’armoire coopérative d’un projet généreux et pas encore rongé par les mites. Un an et demi après les premières ventes, les recettes se montent à 333 francs par semaine. La répartition n’ouvre encore que le soir, deux fois par semaine. Les coopérateurs s’y relaient derrière la caisse après leurs journées de travail. Il n’y a d’abord pas de salariés, puis un, puis deux. Mais c’est encore l’époque des “carreaux brouillés” – les ventes ont lieu en fond de cour, dans une impasse zolienne, la marchandise achalandée nonchalamment.

On décide cependant de passer à la vitesse supérieure. D’acheter des livres de comptabilité, et d’établir les statuts de la société coopérative. Des épiceries de proximité, succursales dela Bellevilloise, essaiment au-delà même du 20e arrondissement. C’est l’heure des premiers grands choix d’orientation. Faut-il réserver tous les bénéfices résultant de l’activité coopérative à la “propagande politique” (sic), afin de conquérir des sièges électoraux, ou verser le trop-perçu aux sociétaires, dans une stratégie de fidélisation? On opte finalement pour le trop-perçu.

En 1889, après douze années de fonctionnement, la coopérative compte 3000 sociétaires et fait deux millions de francs de chiffres d’affaires. L’histoire dela Bellevilloise “en ses murs” s’apprête à débuter. Le 9 septembre 1892 ; inauguration d’une panification au 23 rue Boyer (encore en location). Début 1897,la Bellevilloise achète le terrain de la rue Boyer pour70 000 F. En mai de la même année, sur la parcelle du 21: ouverture d’une charcuterie en bordure de rue, avec derrière des aménagements pour la salaison. Une buvette en rez-de-chaussé ouvre un an après, au 19. On commence, au 17, la construction d’un long hangar, inauguré en 1901, qui fera office de dépôt de charbon…

Dans les archives numérisées dela BNF, Gallica, je retrouve un exemplaire du journal de la coopérative : “publication semestrielle, organe dela Bellevilloise, société coopérative de consommation civile et anonyme, à capital et personnel variables”, comme l’indique le bandeau. C’est le numéro 44, le seul disponible, ceux qui précèdent et ceux qui suivront se sont perdus dans les limbes de l’histoire…Il est en date du 17 juin1900. C’est aussi la date de l’assemblée générale annuelle qui vient de se tenir dans le gymnase municipal de la rue dela Bidassoa (20e). La première page est en fait un fac-similé de la convocation adressée à l’ensemble des membres; à l’époque, la participation aux réunions est obligatoire – comme le vote l’est encore aujourd’hui dans certains pays, l’absence induisant une retenue sur le livret de coopérateur, seuls les plus de soixante ans étant “non amendables”. Il y est fait mention que : “sur ordre de M. le Préfet dela Seine, il est expressément défendu de fumer et de cracher dans l’enceinte du gymnase et ses dépendances”. La suite du bulletin est le procès-verbal de l’AG ; sa maquette hyperbolise les choix de mise en page du début du siècle, les lettres sont de minuscules pattes de mouche – il faudrait presque une loupe – il y a, j’ai compté, 14 000 signes par page. Le compte-rendu d’AG en fait une douzaine, soit plus de 150 000 signes, largement de quoi remplir un folio. En 1900, on ne plaisantait pas avec la gouvernance coopérative. Les AG ne se résumaient pas, comme c’est bien souvent le cas aujourd’hui, à l’approbation à main levée du rapport moral du président puis au vin d’honneur; non. Bien au contraire même.

On est en effet étonné à cette lecture de constater l’ambiance délétère dans son ensemble dela Belle, comme on commence à l’appeler. A l’ouverture de séance, – premier incident -  des femmes se présentent avec le livret de leur mari coopérateur, mais on leur refuse l’entrée. Quand le citoyen Dufaily monte à la tribune, sa voix est couverte par les huées de l’assemblée. Un autre étant “dégouté de ce qui se passe », « on va jusqu’à dire qu’il faisait des bilans fictifs pour faire hausser le trop perçu ». On lit tout ça avec gourmandise, c’est presque du voyeurisme, on regarde la scène à travers un oeil-de-boeuf qui mène vers les chapeaux de feutre, les pantalons à pince, et les moustaches grisonnantes. Rapport du contrôle : le citoyen Prothin parle de la qualité des vins « qui n’ont pas été bons cette année, et on a mis cela sur le compte des caves, qui ne sont pas bonnes ». Il y a aussi le rapport financier, le rapport de la commission d’enquête, le rapport de la commission des prêts, le rapport de la commission des fêtes, le rapport de la commission sur les accidents, le rapport de la commission sur la création d’un chantier aux charbons. Dans tous ces rapports, il est beaucoup fait référence à l’existence de pots-de-viniers.

Du reste, comme pour corroborer ce qu’on vient d’imaginer, Meusy dans son ouvrage raconte que vers cette époque là, les années 1900, La Bellevilloiseétait confrontée à un “vice de fonctionnement démocratique” – et que la coopérative venait d’être infiltrée par des sociétaires plus désireux de faire des affaires que de promouvoir un nouveau type d’échanges marchands. Deux ans plus tard, à l’AG du Cirque d’hiver, le ménage sera fait ;la Belle pedra la moitié de ses membres, une partie de son capital – comme la MNEF ou l’ARC en des temps plus récents, – mais repartira sur des bases saines, menée par un “cercle des coopérateurs du 20e pour la création d’œuvres sociales”. On décidera alors l’adhésion de la coopérative à la cordonnerie ouvrière, à la chocolaterie ouvrière, à l’assurance ouvrière, et à la fédération des coopératives parisiennes.

Revenons en aux pots-de-vin, qui en sont vraiment ; Hélies raconte qu’à cette époque, lors des adjudications des marchés de vin, on ordonnait aux membres corruptibles de la commission d’achat, qui faisaient les dégustations à l’aveugle, les bouteilles encapuchonnées sur lesquelles porter leur suffrage… en comptant les boutons de manchette. 

Cette préoccupation pour la vinasse (la qualité d’époque autorisant probablement le suffixe), qui revient si souvent dans les écrits d’alors, est symptomatique: compulsant différents numéros du début du siècle de La Revue socialiste, à la recherche d’occurrence surla Bellevilloise, je tombe sur un article au titre mystique, un siècle avant les rumeurs sur Martine Aubry: « L’alcoolisme et le parti Socialiste » (Georges Maurange). Le groupe socialiste à l’assemblée vient de voter contre le texte de loi proposé par le député dreyfusard Reinach, proposant une surtaxe des alcools. L’intègre Maurange, dont Google ne nous renseigne que très peu sur qui il fut, sinon qu’il écrivit « l’irresponsabilité de l’Etat législateur », s’insurge, contre ce qu’il estime être une lâcheté de son camp : « L’alcoolisme est une conséquence du régime qui ne disparaîtra qu’avec le régime capitaliste lui-même ». Il écrit aussi qu’on peut avec des alcooliques faire des émeutes, qu’on ne fera jamais avec des alcooliques une révolution libératrice…Le caviste Nicolas a déjà à cette époque quatre dépôts (un dans le 20ème, 3 dans le 19ème). Aujourd’hui, une des personnes que je rencontre et qui travaille depuis plusieurs mois à la Bellevilloise, m’indique que celle-ci a conclu un accord commercial exclusif avec un alcoolier (Heineken, en l’occurrence), qui lui permettrait d’économiser plusieurs dizaines de milliers d’euros chaque année. Renaud Barillet l’avoue à demi-mot ; « Pendant les premières années, je me suis complètement désintéressé de la marge qu’on faisait sur le demi de bière ». Cette même source m’apprend, pour l’anecdote, que c’est notamment Julien Hollande qui les sert, les dits-demis, lui-même barman. Le 2 mai, c’est devant les écrans géants installés dans la Halle aux Oliviers que le pôle web du candidat socialiste, cornaqué par le grand frère Thomas, suivit le débat d’entre-deux tours. La « Riposte party »…

Continuons. Une boulangerie-pâtisserie est ouverte au 23 en 1903.La Belle se lance alors dans une politique immobilière expansioniste, dont il fut écrit que sa finalité était d’en faire “un instrument de lutte de la classe ouvrière, capable d’aider les grévistes” (en 1906 la Bellevilloisedonne en quelques mois en soutien à ses sociétaires grévistes 10 000 kilos de pain et2000 litres de lait), “les familles dans le besoin” (on distribuait des jouets aux enfants du quartier), et “de permettre aux ouvriers et aux gens modestes l’accès à l’éducation politique et à la culture” (des colonies de vacances prolétariennes sont organisées au château d’automne à Meaux). Un concours d’architecte est lancé en 1906 pour la création d’une Maison du peuple sur les terrains encore en partie nus de la rue Boyer. Le 1er prix est décerné à un jeune architecte, Emmanuel Chaine, membre de l’école du béton armé. Chaine a déjà dessiné le marché aux poissons de Trouville, et l’Eglise de Ercheu (Somme) détruite après la guerre. Son projet est ambitieux : deux étages hauts de plafond, (salle de répétition au premier, vaste salle des fêtes au second). La commission d’analyse des offres apporte des commentaire sur la façade : “les parties basses nous paraissent heureuses, seules les terrasses et combles avec clochetons peut-être superflus, formant une silhouette mouvementée…”. La première tranche (ciment armé, briques) est achevée en 1911, mais seulement du 19 au 21 et seulement sur un étage – le projet en est seulement à son tiers, et les coûts s’élèvent déjà à 350 000 francs contre un budget initial pour l’ensemble de 195 000 francs. Quatre piliers carrés soutiennent la dalle de ciment armé. Quand la Guerredébute en 1914,la Bellevilloise est à son apogée, et compte près de dix milliers de membres. Le bâtiment est finalement inauguré en 1919, et on a du mal à suivre, sur ce qui fut ajouté, reconstruit, modifié du projet initial, mais enfin voilà,la Maisondu peuple est debout. Entre temps, au 25 de la rue Boyer, on a construit, en reprenant les idées maîtresses de Chaine – au premier étage : une bibliothèque populaire (la Semaille, 4 000 ouvrages) – au second : le théâtre Lénine (500 places avec balcons). Nous voilà au seuil des années 20; de très nombreuses œuvres sociales dela Bellevilloise sont basées rue Boyer (harmonie, esperanto, club scientifique ouvrier), les activités commerciales se limitant à la boutique de façade (vins, épicerie, charcuterie) ; et au vaste café contigu (au rez-de-chaussée, sur la gauche,la Choppe, dans lequel Maurice Thorez établira vingt ans plus tard son local de campagne, et dans lequel viendront se désaltérer ses colleurs d’affiche à bicyclette; le café est orné d’un grand vitrail (femme assise au pied d’un arbre) occupant toute la face arrière. Depuis disparu, mais l’appelation de la Choppeest demeurée). Personne n’envisage encore de privatiser le lieu. Mais c’est déjà, un peu, le début de la fin.

Si la construction a coûté beaucoup plus cher que prévu, notamment, est-il écrit, c’est notamment en raison de l’instabilité du terrain – quand l’actuelle équipe reprendra le lieu, en2003, l’Inspection générale des carrières lui demandera de fortifier les fondations, en injectant 700 mètrescube de béton dans 38 puits à36 mètres de profondeur. Le déficit est masqué un temps par des subterfuges d’écriture comptable du directeur de l’époque, dont je crus d’abord par erreur qu’il avait donné son nom de baptême à la rue, Joseph Boyet. Après quarante années d’existence coopérative,la Bellevilloise s’apprête à faire faillite. Mais tout le monde ne s’accorde pas sur l’origine des responsabilité. Sont-ce les “propos contre la coopérative adressés par le curé de Ménilmontant à ses ouailles” ?…Ou les communistes ?…

En effet, en 1924, la Bellevilloiseest passée chez les rouges ; elle participe en propre à une manifestation d’hommage à Lénine à Saint Denis, et au moment de l’affaire Sacco et Vanzetti, un télégramme est envoyé à l’ambassade américaine au nom dela Bellevilloise– son cinquantième anniversaire est célébré dans les pages de L’Huma du 27 novembre 1927. Mais l’explosition des coûts de construction, le fort endettement à la Banque ouvrière et paysanne, et puis, en lame de fond, la crise des années 30 dans les quartiers prolétaire, font que, le prestige historique et le capital affectif demeurant difficilement monétarisables, un jugement déclaratif de faillite est prononcé par le tribunal de commerce du 15 mai 1936 – ironie douce-amère, 15 jours après le Front populaire.

Il demeure cela dit des créances à rembourser, mais vu l’épqoue, le dossier reste longtemps en souffrance. La vente de l’immeuble de la Rue Boyer, le dernier actif dela Belle, est réalisée au pire moment – durant l’occupation. On rembourse comme on peut les petits prêteurs – beaucoup perdent de l’argent.

Ensuite chaque bâtiment, ressuscitant de sa belle mort, et loin des affres du projet coopératif, va connaître une existence autonome. Le 23 est touché par deux bombes alliées, le 21 avril 1944, à 0h15, puis 1h50 lors du bombardement de la gare de la Chapelle. Raymond Claude Labourrier le rachète en 45, et en fait une fabrique de sacs et de serviettes d’écoliers (40 ouvriers). En 1978, joli cadeau, il en fait donation à ses enfants, qui le louent à un café-théâtre,La Maroquinerie (nom choisi pour qu’on se souvienne de la précédente affectation des lieux), encore en activité. Du 25, je sais seulement qu’il accueillit la troupe-école de Nils Arestrup, maginfique bandit corse dans un Prophète d’Audiard, puis une école de danse africaine. Quand aux numéros 19/21, ils demeurèrent siamois : rachetés d’abord par Louis-Charles Bourniac, puis, en 1963, par les Ets P. Chaumont confection, puis en 1966, par Organica (organisme de prévoyance des anciens combattants de l’Algérie), qui deviendra Cavicorg. Les bâtiments sont mis en vente en 2000. Des cartons d’archives au kilomètre, des monte-charge, des faux-plafonds, mais l’ossature est encore là. Et aussi : le génie des lieux.

Renaud Barillet connaît depuis quelques années Michel Pintenet, devenu gérant de la Maroquinerie, et qui lui fait visiter les bâtiments abandonnés. Barillet, qui est déjà bien implanté dans le milieu des arts vivants, et souvent sur la route (Circus baobab, année du Brésil en France, scénographie de l’affaire Desombres, etc.) recherche un port d’attache. Séduit et initié par cet immeuble en friche, sans pétrole, mais une idée forte (décloisonner), il recherche des capitaux. En 2000, le 1er tour de table est bouclé ; il y a notamment Rachid Taha, des personnes morales, et déjà les associés actuels, le montage un peu baroque finit en SCI. Il y a ce qu’on me raconte, et que je peux retranscrire, et le reste que je ne sais pas. Ce qu’on me dit : parmi ceux qui ont mis au pot, certains se sentent l’âme de marchands de biens, veulent allotir les espaces pour les vendre en un programme immobilier, là que le retour sur investissement est le plus prometteur. Il y a au total2300 m². Emerge un trio séparatiste, et aux idées minoritaires. Qui finit par trouver la combine: un intermédiaire financier, Foncière immobilière, lequel rachète le lieu pour le mettre à disposition sous couvert d’un bail commercial. Les investisseurs du départ ont été écartés. De 2003 à 2006, c’est l’heure des grands travaux. On loue à des tournages de cinéma (Ozon, par exemple) ces grands lieux qui se vident et s’aèrent, les recettes paient la rénovation, etc. Chacun peut aller voir ce que c’est devenu, je ne m’étends pas. Dès les débuts, il s’agit aussi de donner des gages à ceux qui craignent que, sous l’occupation d’une entreprise culturelle, la mémoire des lieux ne se dégrade – et pas seulement immatérielle. Une association des amis de la Bellevilloise est opportunément montée ; présidée par Arlette Alphaize-Furet (aujourd’hui directrice de salon chez Comexposium, n’a pas répondu à mes messages), avec Meusy en membre d’honneur, et caution morale – 1901 comme une marque, un label, mais c’est surtout l’occasion de signer une convention de rénovation avec la fondation du Patrimoine – obligatoirement tripartite (une association est requise, serait-elle coquille vide), et de lever des fonds publics (700 000 €). Ces deux dernières années, un programme financé conjointement par le mécénat de Total,la Ville etla Région, a donc permis de redonner à l’immeuble partie de son cachet d’antan ; restauration des baies vitrées, des balcons, des mosaïques. Une marquise en verre et fer forgé doit été reconstruite dans le jus de l’époque. On pourra y lire, comme il y a un siècle, « Emancipation ».

Il y a quelques semaines, nous avons reçu au Tigre un dossier de presse de la Bellevilloise concernant un « nouveau rendez-vous du terroir urbain » : brunch urbain – échoppe des producteurs – table de lecture – ateliers des saveurs – impromptus créatifs – associé à un marché en ligne 2.0, « La ruche qui dit oui ». L’idée de ce rendez-vous : rencontrer des cavistes, fromagers, apiculteurs, « défricheurs des dernières tendances de leur secteur d’activité ». La chargée de communication nous demandait de lui transmettre quelques exemplaires du Tigre, dans l’optique d’une « pérennisation d’un partenariat entre votre titre et notre établissement », contre l’assurance de se voir « offrir un écrin optimisé qui concourra à une belle visibilité pour cette sélection presse des plus qualitatives ». Il ne fut pas donné suite.

J’y suis allé cependant par curiosité un samedi du mois de mai. Il n’y a avait pas grand monde, j’ai acheté un saucisson auvergnat à cinq euros, une naturopathe attendait devant des petits pots de tartare d’algue frais tandis que son compagnon se proposait de m’installer, au dos de mon téléphone mobile, un petit sticker ésotérique pour lutter contre les ondes électromagnétiques. J’ai vu sur le présentoir Technik’art, Colette, Télérama. Au milieu de la Halle, on pouvait déguster la sélection de la semaine de l’assiette du fromager, des petits carrés d’un persillé du beaujolais piqués sur cure-dent, d’une cave orléanaise, dont il était écrit que « pour un bleu, il était quand même doux, onctueux, fondant et ferme »…

On peut voir, je crois, la Bellevilloise, comme un concept store (mais pas tant de biens marchands que de services), dont le brunch dominical ou les nuits zébrées seraient les articles identitaires comme l’est le bar à eau de Colette. Bazar culturel chic, ou vitrine des tendances, il y a naturellement à boire et à manger, mais aussi, à penser (Terra Nova y tient des débats mensuels), à danser (soirées Contradanza de tango), ou à acheter (foire d’art abordable). Et où tout finalement se dilue, se nivèle, s’agrège, le bétonneur Vinci et la semaine anticoloniale, la fondation Abbé Pierre et Valérie Pécresse qui y tient aussi son club. (D’ailleurs, Fabrice Martinez, l’un des associés, le concède dans une interview donnée en mars à l’émission BFM Business ; « Nous ne mettons pasla Bellevilloiseau service de la gauche. Nous ne faisons pas de discriminations,la Bellevilloiseest une entreprise privée. » Fabrice Martinez a un homonyme qui est un célèbre trompettiste. Lui a fait carrière dans le marketing ; passé d’abord chez Nike, puis Canal +).

La Bellevilloise, surtout je le crois a peur de la tristesse et de la mélancolie ; sa programmation est une injonction à se mouvoir et à sourire, mais dans une sorte d’hystérie. Les bals du dimanche à 18 h doivent incarner cette « Bellevilloise qui ne souffre pas les angoisses de fin de semaine », dixit la programmation. Une Bellevilloise qui ne connaît pas les bains du dimanche soir, les chemises qu’on repasse pour la semaine à venir, ou la paperasse qu’il faut bien un jour trier.

En 1938, c’est dansla Bellevilloise, choisie pour sa proximité avec le Père Lachaise, mais déjà dissoute que l’on célébra la veillée funéraire lors des obsèques de Virgillio Diaz. A l’époque, les larmes étaient aussi permises- on savait qu’elles faisaient partie de la vie.

J’interroge Renaud Barillet sur ce qui me tient à cœur : le devenir du projet politique. Posant la question, je pense à ça : à cette grande fête prolétarienne de l’été 1905 à Chantilly durant laquellela Bellevilloisefournit le pain pour le repas champêtre. A la politique de bas-prix. Aux consultations médicales gratuites. A ces enfants dela Semaille à qui l’on faisait crier : « Vive les Soviets ». A cette citation griffonnée : « À tous ceux qui ont sollicité leur entrée, on ne leur a pas demandé leur couleur, mais s’ils voulaient travailler à l’émancipation morale et matérielle du prolétariat »…A ce rayon de produits frais de mars 1927 à prix réduits dans lequel tous les chômeurs pouvaient s’y faire servir au vu de leur carte. A ces associations, les joyeux prolos du XXème, les Coquelicots du XXème, le Théâtre Populaire de Marcel Thioreux, qui avaient pignon sur rue, à ce prestidigitateur qui tira un portrait de Lénine de son chapeau.

Ce qui se conçoit bien s’exprime clairement. L’éditorial du magazine bimensuel dela Bellevilloise est en cela édifiant. J’en ai lus trois, et je n’ai jamais compris quel était le propos. Pour le numéro de ce printemps, comme en invite à se rendre aux urnes, les fondateurs de la Bellevilloiseécrivaient : « Pas de raison d’attendre sauf à stagner solitairement dans ce bain de luxe républicain qu’on croit acquis (…). Se mobiliser contre ceux qui veulent nous restreindre à l’espace étriqué auquel nous assignent ceux qui craignent qu’on siphonne leur champagne tiède et qu’on jalouse leurs minables prérogatives ». C’est dans cette prose alambiquée qu’il faut essayer de décrypter un projet politique qui s’ignore, même s’il est régulièrement rappelé.

J’interroge donc Renaud Barillet.

« L’histoire coopérative du lieu, un alibi ? Non, je ne crois pas, en toute franchise, mais oui bien sûr que cela participe d’un fonds de commerce ; on n’a jamais cherché à se cacher de ce qu’avait été le lieu avant nous, mais on n’a jamais dit non plus qu’on allait en faire une copie -  en un siècle le monde a changé. Je suis admiratif bien sûr de la démarche culturelle, artistique, commerciale au sens noble du terme, des pionniers de la coopérative de 1877, de la création de cette bibliothèque populaire, de ce dispensaire qui offrait des soins gratuits aux plus démunis ; mais aujourd’hui, à la différence de 1877, il y a l’Etat providence,la CMU, la puissance publique qui se charge de la délivrance des prestations médicales. Moi ce qui m’importe, à travers ce lieu, c’est aussi de  rappeler aux jeunes générations qu’il existait déjà il y a un siècle dans cet endroit un bar à vin en ces lieux – même s’il n’était pas référencé par « A nous paris ». Les prix. Les prix. On me parle souvent des prix. – Eh bien nous sommes au prix d’une brasserie d’un certain standing du quartier, comme le Gambetta Café par exemple, mais avec en plus un concert gratuit cinq soirs par semaine ».

N’empêche. Que. A la carte, dont le verso rappelle aussi que c’est bien ici qu’on expérimenta l’idée de Proudhon du « commerce équitable » avant l’heure, la première bouteille de blanc est à 24 €, un côte de Gascogne domaine du joy « l’esprit » bio 2010. En carton de six chez le viticulteur, la bouteille se vend à 4,95 €. Une culbute de 500 %.   

N’empêche. Que. « Maison indépendante fondée en 1877, dédiée à la lumière et à la création », dit le pied de page du magazine. Indépendante peut-être, mais pas marginalisée, et bien main stream –la Bellevilloise pouvant se prévaloir d’une grande bienveillance de la municipalité socialiste, laquelle subventionne d’ailleurs depuis 2011 le fonctionnement à hauteur de 15 000 €.

Renaud Barillet, éclusant son parcours, citait dans ses amitiés et ses rencontres, le nom de la moitié des directeurs de lieux culturels (Gaieté Lyrique, Maison des métallos, 104…) ayant signé à la mi-mai dans le Monde cette ode à Christophe Girard, adjoint de Delanoë àla Culture, « La politique culturelle de Paris est exemplaire », lui demandant de ne pas partir. « Vassalisés », dira Mediapart.La Bellevilloise n’a pas signé, évitant de se compromettre – comme si elle avait une habilité particulière à éviter les pièges – à contourner les chausse-trappes. Le directeur du Lavoir Moderne Parisien, lieu culturel indépendant dela Goutted’or, dans un style un peu différent, n’a pas, lui non plus, signé, mais vient quant à lui de mettre la clé sous la porte, asphyxié par la cessation des subventions municipales. 

 

belle5

Il n’y a en fait pas matière à beaucoup de reproches àla Bellevilloise, ou à ses trois directeurs. Gens charmants. Il y a tout juste de quoi raconter l’histoire d’un renoncement, qui est aussi celui d’une société, où l’on peut faire marketing d’une histoire qui dit exactement le contraire de ce qu’on prétend, où Jaurès devient une marque, où l’esprit coopératif peut parfaitement se dissoudre dans un pacte d’actionnaire, où Total et ses milliards de bénéfice, via sa fondation, peuvent financer la réhabilitation de l’endroit en son jus, et une nouvelle marquise, et pourquoi pas une faucille et un marteau au besoin, où ce qui prime, c’est bien la faculté d’écrire un récit (et c’était l’obsession de tous les sondeurs durant cette dernière campagne présidentielle que de nous expliquer que François Hollande allait gagner, non pas tant parce que ses idées étaient les plus justes, que parce qu’il avait réussi à bâtir le « récit le plus convaincant »), où plus rien ne compte tant, comme projet politique, que le « vivre-ensemble  », qui signifie souvent vivre entre-soi, et que la société du spectacle a bien terrassé les « marchands de haricot », ainsi que les détracteurs dela Belle appelaient les coopérateurs il y a un siècle, pour les remettre à leur « juste » place. Le projet dela Bellevilloise est celui du caméléon (mobilité indépendante des yeux, langue protractile pour attraper les proies à distance, capacité à changer de couleur) plus que du gai rossignol

 C’est en avril, à la Bellevilloise. Dans le Libé de jour, que sur une table à l’entrée, des hôtesses d’accueil distribuent à l’œil, comme si c’était un gratuit, en bradant des abonnements, un encart publiposté, en une, annonce : «  En mai 2012, choisissez le Roi ». En première page intérieure, la suite se déploie: « Votez Rico, le roi de la pomme de terre, votez futile ». Libé fut fondé par Sartre, July et la bande maoïste. La Bellevilloise par 20 ouvriers métallos. Il reste de ces années rouge dans le deux-cas, un décor, une fragrance. On s’en vaporise à peine, et ça sent bon.

Je suis sans

Je suis sans, je suis sans Valérie Trierweiler qui se répand en lune de fiel, peut-être à défaut du mariage qu’elle semble souhaiter, embrasse moi sur la bouche, mais là plutôt comme un crachat au visage, la rayure de la carrosserie avec les clés de voiture, la gratuité de l’attaque, comme une menthe religieuse, avait-elle prévu la déflagration, le souffle de son tweet, était-ce de l’indolence de la frivolité, ou simplement un truc de garce, l’insoutenable légèreté de Valtrier, son pseudo sur le réseau social qui me fait penser à la chevauchée des Walkyrie, deuxième partie de la tétralogie wagnérienne, vierges guerrières, divinités mineures de la mythologie scandinave, il y a de ça, un air danois, les cheveux blonds,  la nudité dans le sauna, les Valkyries, « revêtues d’une armure, volaient, dirigeaient les batailles, distribuaient la mort parmi les guerriers, à l’image de ces femmes guerrières, les Skjaldmös que content les sagas nordiques », leur nom provenant du vieux norrois valkyrja (pluriel : valkyrur), des mots val (abattre) et kyrja (choisir) (littéralement, « qui choisit les abattus »), je suis sans Olivier Falorni, dont le nom m’évoque lui davantage la félonie que la flagornerie, Olivier qui, non pas parla Colombe, n’est probablement pas pour grand-chose dans cette saga, ce château des Oliviers, n’ayant rien demandé à personne et surtout pas au National, mais décidé à se maintenir, à se tenir à sa place, cramponné comme l’alpiniste à la paroi que la foudre ne viendra jamais frapper, et proche du sommet, attendant que l’orage soit passé, j’aurais probablement fait pareil, je suis cependant sans lui, je suis sans Tweeter, qui amène de l’émotion là où il faudrait de la retenue, de la bassesse et de la discorde là où il faudrait du silence, du larsen là où il faudrait de l’opéra, sans tweeter et cette indigence du support numérique et cette mesquinerie des 140 caractères quand je suis capable d’en écrire 30 000 pour un article dans le Tigre, et ce redoublement de voyelles comme Yahoo, ce caramel mou, qui est comme une manière de surfer sur la phonétique, un sociologue montrait bien que le succès en asymptote de sports comme le kitesurf, le snowboard, le parapente, tous ces sports où il importe de faire corps avec les éléments, d’en adopter les courbures et les empâtements, d’être à la mesure des chutes de vent ou des risques d’avalanche, était symptomatique de nos sociétés où l’on recherche une forme de rondeur et d’inoffense, de non-agression, comme un igloo, je suis sans Jean-Luc Mélenchon, qui dans son vieux par-dessus râpé, sur ce parking de supermarché hard discount, un dimanche soir, où il aurait mieux valu manger des crêpes, prendre un bain, et lire « La vie dans les arbres » de Sylvain Prud’homme, n’emballait même plus ses mots dans le cordage vocal de l’harangue, mais plutôt de l’hareng-saur, célébré par le chroniqueur gastro de Libé et journaliste de terrain, Jacky Durand, comme le cycliste, dans « la nuit où le hareng sort », à Boulogne sur Mer, premier port de pêche français, ce n’est pas exactement Hénin-Beaumont, mais ce n’est pas très loin, Boulogne où l’on fume le hareng dans des coresses, ces fours à bois qui ressemblent à de hautes armoires et où le poisson prend cette saveur et cet aspect inimitables que procure le lent fumage à l’ancienne (vingt-quatre à quarante-huit heures). « Depuis la nuit des temps, le hareng migrateur est vécu comme une manne quand il se déplace par millions et que dit-on, du côté de la Côte d’Opale, il peut faire friser la mer tant il est nombreux », mais Jean-Luc est un pélagique qui migre solitaire, et qui s’est fait bouillir dans la casserole où l’on fait les pommes de terre du Nord, puis il faut écumer, et passer au chinois, et même si je suis avec elle, je suis sans Ségolène Royal et ses larmes, qui l’a sans doute cherché, à force d’inimitiés mal placées, même si aujourd’hui toujours belle et soignée, jusqu’au bout des ongles vernissés, mais l’air un peu absente, attendant au bout du quai l’arrivée de Martine et de Cécile, et pensant bien, déjà, même si se refusant à l’avouer, que la bataille est bel et bien pliée.

Image de prévisualisation YouTube

Cadence infernale. |
poésie c'est de l'art ,prov... |
athkanna philosophie |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | aaronjosu
| lectures, actualités et photos
| Auberge-Atelier