J – 1 : la nuit sarkozyste

Mardi 9 mai 2007, 12 h 23, quelque part dans une boîte mail

Aujourd’hui c’est vendredi et je voudrais bien qu’on m’aime, mais demain, c’est lundi, et lundi, c’est Sarkozy. Mañana pourtant, un mot superbe, sans doute synonyme de paradis. L’idée générale. On était postés avec Emilie sur les berges du Guadalquivir, téléphones ouverts, bières décapsulées, briquets qui chauffaient. A attendre notre destin, celui de citoyen, sans savoir d’où allaient débouler les emmerdes, et qui nous les annoncerait. Il était 8 heures moins cinq. Emilie portait une robe rouge, moi un papillon à l’oreille. On a gueulé deux ou trois méchancetés sur l’autre, bu deux gorgées de bière, la cloche de la Mezquita a sonné, il était huit heures, on était allongés dans l’herbe. Et mon téléphone a vibré. C’était un message de Mathieu, qui demandait « Et maintenant ? ». Là, on a su. Que c’était fichu. Et nos bières n’y pouvaient pas grand chose, même si on a essayé d’en rigoler, rien n’est facile quand vous venez d’en prendre pour cinq ans, et que vous imaginez l’hypothèse heureuse que si un jour prochain vous venait en tête l’idée lumineuse de vous marier, ce serait alors sous le patronage photographique de l’autre, le moche. Le légitime. Voilà, surtout, ce qui est blessant. Jusqu’à présent, il n’était rien d’autre qu’un hystérique ministre d’Etat, omnipotent résident d’un parti de droite, grandiloquent candidat ventriloque à la présidence, punaise, cafard, accessoire, bénin salopard.
Maintenant, il est le président élu de 60 millions de Français. De quoi devenir dingue. De quoi prendre un flingue. On est remontés au centre ville, on s’est goinfré d’une tapée de tapas, et on a fini dans les jardins de l’Alcazar pour un spectacle de flamenco.
Talons aiguillés, robe serrée virevoltante, geste grave, la danseuse m’a retournée le bide. Et des entrailles de la chanteuse nous fondait dessus une complainte violente, un cri. Beau à frémir. Il était impossible alors ne pas voir en elles, en ces deux femmes de révolte, une évocation de la tristesse et de la désolation qui devaient aller de pair avec la nuit de Ségo et de la gauche en général, une envie d’en découdre mêlée d’une amertume sans fin, de celle des cafés cramés. A une heure du matin, on fumait un joint sur l’un des plus hauts toits de la Juderia, le quartier juif de Cordoue où a grandi Corto Maltese. En chantant Sur la route. Da la. Da la la la la. Et la question posée par Mathieu gardait tout son sens. « Et maintenant ? ».

Enculé.

http://www.dailymotion.com/video/xjaaw

 

Andalousie. Des plaines infinies sur lesquelles le temps n’a pas de prise. A l’ombre des oliviers, les cueilleurs dégustent leur salmorejo depuis des siècles, des siècles d’huile d’olive qui effluvent dans cette région, badigeonnée dans son ensemble, adipeuse et luisante, c’est pour ça aussi que le soleil tape si fort, la réverbération des rayons sur les peaux huileuses d’olive, autant que oisives crée un microclimat et l’on arrive à Séville, c’est plat et rocailleux, il fait chaud, l’Andalousie est le seul endroit que je connaisse, où des femmes de cinquante ans, grosses, et portant des robes extravagantes chargées de froufrous et de dentelles rouges et blanches, peuvent chanter des chants traditionnels sans que ça ne soit kitsch ou vulgaire ou rien, simplement extraordinaire, extraordinaire flamenco, un regard insoutenable et des postures de reine, et des danseuses encore toute frêles, dix sept ans, mais depuis qu’elles sont nées, elles ont la grâce, et puis ces rues, la nuit, le jour, pas un andalou qui n’ait la clope au bec à longueur de temps, pas un chéri d’espagnol qui n’ait pas la nuque longue ou ne travaille dans l’agriculture biologique, Sarkozy, ici, tout le monde s’en fout, travailler plus, les vieux marchent avec des cannes et s’échouent aux terrasses des cafés, et puis leur ville s’appelle Cordoba, ce qui en espagnol signifie que c’est une ville d’Andalousie, spécialisée dans les Flamenquin, les Mezquita, et les Cordobesas, qu’on aurait envie d’inviter au hammam qui fait face à la mosquée, pour des bains frios, tempranos, calientes…Proxima parada. Sevilla Santa Justa. Final del trayecto.  Pourquoi est-ce que c’est aussi dingue ? Est-ce le fait que les archi-architectes, et les urbains-urbanistes aient eu l’idée de faire quelque chose de leurs toits (plats) ? Le fait que le linge y sèche (sur les toits), qu’on y fasse la sieste (sur les toits), ou qu’on se serve de ces terrasses en surplomb pour grimper tout en haut, sur les tuiles ? Est-ce le fait de ces tomates fraîches qu’on écharpe sur des tostadas le matin, celles qui vont avec le café au lait ? Le fait qu’Emilie quitte ce soir l’Espagne emportant avec elle un jamon ibérico de bellota, très beau, quatre kilos deux cents à la pesée, les yeux bleus, et qu’elle lui caresse attendrie l’extrémité osseuse de sa patte en l’appelant pili pili ? Est-ce le secret de marcher dans des rues trop petites, où le soleil n’entre jamais, et qu’on apprécie pour la fraîcheur de l’ombre et l’odeur des orangers ? Que la sieste sur les bancs du real Alcazar soit autorisée en tongs, mais pas pieds nus ?

Il nous faut préserver nos vies, et celles de nos enfants en vue, de la mise en examen sarkozyste. Il nous faut monter au front, et l’amener à se rendre. La vie commence demain. Et demain. Et demain.

 


2 commentaires

  1. juju dit :

    Je suis retombée ce matin, devant le bureau de mon ordi, sur le raccourci du Chat qui fume, trop bien caché entre l’icône de l’Epson scan et du HP assistant support. Au clic, j’ai d’abord crû retourner sur une page vieille de 5 ans. Puis la coïncidence de date m’a paru trop grande. Alors j’ai lu, avec plaisir, ce flash back. Plaisir d’autant plus grand que je connaissais la suite de l’histoire, 5 ans plus tard. Bisous mon ptit frère,et vive la france hollandaise.

  2. lechatquifume dit :

    Merci Ju, je vaux mieux qu’un scanner ou qu’une imprimante jet d’encre (même si moins utile)
    Je t’embrasse

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