Archive pour février, 2012

Vague de froid à l’âme

 C’est une chronique de François Morel sur France Inter, dont l’accroche un peu racoleuse, lui avait permis de figurer l’espace de quelques heures en tête du bandeau d’actualité insolite et sauvage de Yahoo !, ce qui m’avait fait cliquer dessus, l’écouter et l’aimer. Armé d’un casque depuis mon bureau du sixième étage, je viens d’en dactylographier les deux premières minutes.

« Ferme ta gueule, Nora Berra, ferme ta gueule Nora Berra, qui a donc recommandé aux SDF d’éviter de sortir de chez eux. (..). Au nom de tous les chroniqueurs qui ont besoin d’idée, merci à tous, je me demande quand même si mâcher le travail des humoristes nécessiteux à ce point là n’est pas un peu tuer le métier.

Le ministère en charge dela Santépar ailleurs recommande en période de grand froid de penser à se couvrir la tête, de se munir d’une écharpe pour recouvrir le bas du visage et particulièrement la bouche, de s’habiller très chaudement.

Régulièrement, des annonces à ce sujet sont diffusées sur l’antenne de France inter, des annonces forcément impersonnelles dont je ne voudrais pas me moquer puisqu’elles partent d’un bon sentiment : celui d’éviter des maladies des souffrances peut-être même de sauver des vies. Je me demandais juste comment avait-on pu en arriver là. La société est-elle devenue si perdue pour que l’Etat se sente obligé de prendre en charge le minimum de conscience qu’il faut avoir acquis pour exister ? Notre civilisation est-elle elle devenue si inhumaine si indifférente aux autres si individualiste pour que les ministères se sentent contraints de pallier l’absence de solidarité minimum entre les hommes ?  Quelle perte de conscience plus engourdissante encore que le froid nous paralyse ? Quelle monstrueuse société est la nôtre si nous oublions de dire les mots les plus simples les plus réconfortants ? Que sont devenues avec le temps les voix des pauvres gens de Léo ferré qui nous disaient tout bas leurs pauvres mots : « Ne rentre pas trop tard surtout ne prends pas froid » »…

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Il y a quelques semaines, j’avais lu un entretien que François Morel avait donné à Libération. Il y disait ceci.

« Je ne suis pas un éditorialiste politique, j’aime parler de tout, l’air de rien. Et désarmer l’adversaire plutôt que de l’attaquer frontalement, car ainsi il n’a plus rien à dire. Ceux qui me font rire sont tous des artistes désarmants. J’adore l’humour de Darry Cowl, Yolande Moreau, Jean-Jacques Sempé, et aussi Pierre Desproges à sa façon. Il y a un côté «comprend qui peut», comme disait Boby Lapointe. Si tout le monde ne comprend pas, ce n’est pas grave, on ne peut pas faire rire tout le monde. C’est le désespoir, sinon, de vouloir expliquer l’humour à des gens qui n’ont pas les outils. Parfois, les gens regardent un dessin de Sempé et disent : «Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle.» Le vendredi à 9 h 01, après ma chronique sur France Inter, je suis sûr que des tas de gens se disent ça. J’aime bien. - Vous avez peur ? Honnêtement, oui. Lorsque je m’en prends à Anne Sinclair et passe deux minutes à demander en direct «Pourquoi souriez-vous, Anne Sinclair ?» je suis ému, je bafouille et j’en ai honte ».

Je coupe. Les références m’avaient plu, et le titre de l’article : « J’ai le courage des timides », aussi. J’avais regardé alors sur Youtube cette vidéo qu’il évoque – quelques jours après, j’ai appris qu’effectivement, il y avait actuellement un projet de film, dont le scénario, signé Abel Ferrara, reprendrait scrupuleusement l’affaire DSK, avec Gérard Depardieu dans le rôle de DSK, et Isabelle Adjani, dans celui d’Anne Sinclair. Pourquoi souriez-vous, Isabelle Adjani ?

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La  première chronique, celle sur Nora Berra, écoutée il y a une dizaine de jours, m’est revenue ce matin (ou était-ce hier soir), lorsque, entre mon réveil, un café pris au vol et mon ordinateur, déjà en retard, je m’arrêtais un instant à écouter la speakerine de la gare de Lyon, qui, non cette fois-ci, n’annonçait pas un nouvel accident de personne, ou un retard sur la ligne D en raison du grand froid, mais délivrait un message moins directement en phase avec le monde du rail, et ses traverses, dont je ne peux me rappeler l’exactitude des termes employés, mais dont l’objet était de nous informer, nous remerciant par avance de notre compréhension (« chers usagers »), que, afin de lutter contre la mendicité, nous étions invités à ne pas donner aux gens qui faisaient la manche dans l’enceinte de la gare (je ne crois pas que le terme de « manche » fut employé, mais je ne remets plus la litote) – « pas donner » quoi, une cigarette, une pièce, un ticket restaurant, un sourire – il ne fut pas précisé, la speakerine invisible planquée derrière quelque hygiaphone nous enjoignait seulement à ne pas donner.

Depuis quarante jours que je suis de retour à Paris, ayant moi-même, pourtant cintré dans un paletot de laine, disposant d’un appartement avec chauffage et d’une paire de gants, eu du mal parfois à surfer correctement la vague de froid, j’ai été (je le suis toujours) impressionné par le nombre de personnes vues, croisées, saluées, évitées sur des trottoirs, devant des cartons, des bouches d’aération du métropolitain, des portes cochères. Que l’alcool et les cigarettes soient alors un expédient nécessaire pour passer l’hiver, cela se comprend intuitivement.

Bref – des vies de chaloupe, de dérive, à qui la SNCFpréférait que l’on ne donne pas, comme Bartleby (I would prefer no to).

Cette réflexion me vient en parallèle de la chronique de Morel, parce qu’elle participe je crois d’un même élan, d’une même désespérance de cette ingérence de la chose publique (mettez un cache-nez) dans nos choix contingents, et nos engagements particuliers (ne donnez pas aux clochards), alors même que le cœur de métier n’est pas rempli, que les raisons objectivement motivées pour lesquelles existent notamment un ministère de la santé ou une compagnie nationale de chemin de fer ne sont pas remplies, que les missions de service public ne sont pas assumées – je parle de la pénurie des centres d’accueil d’urgence, concernant le grand froid, et des tarifs ferroviaires concernant les petites bourses.

A la fin de son intervention, la speakerine conclut ainsi : si vous voulez donner, vous pouvez vous tourner vers des ONG qui sauront utiliser correctement votre argent – c’est-à-dire, implicitement, autrement qu’en le cramant dans du mauvais gin.

Je ne me souviens plus s’il fut fait mention du principe d’exonération d’imposition à hauteur de 66% des dons auprès d’associations de solidarité. S’il fut avancé comme argument ultime que les SDF ne délivraient pas de reçu fiscal.

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