Archive pour décembre, 2011

Les yeux d’Eva

André Labeur ressemble à Georges Brassens – et également à Georges de profil, feu Georges et feux-follets aussi, cheveux blancs gris bouclés et clairsemés, rides horizontales sur le front, taulier de bar, chansonnier. On s’attend d’une seconde à l’autre à le voir bourrer sa bouffarde ou chanter la marguerite. Je finissais l’installation de l’exposition de mes « œuvres » en métal soudé au centre culturel Arthur Rimbaud, et passait sur chacune d’entre elles un chiffon imbibé de White Spirit pour en ôter la poussière et faire briller les chromes (un peu comme si je faisais du tuning). Lui dans le jardin faisait ses balances – bref, tous les deux nous bossions, mais c’était pour moi plus agréable, puisque cela se faisait dans une atmosphère perlée de chanson française « old generation », celle que j’adore trop : Ferrat, Brel, Caussimon, Barbara, deux trois couplets à chaque fois, le temps d’ajuster le retour, de changer l’accordement d’une guitare. Le soir, sous un spot de lumière jaune, et dans la nuit tiède, c’était encore mieux. Voilà notamment ce morceau (de bravoure, d’anthologie) qu’il a fait à la perfection, que je ne connaissais pas, émouvant aux larmes comme des épluchures d’oignon… Une musique de Jean Ferrat sur un texte de Louis Aragon.

1-05 Les poètes

Ah, Aragon, J’ai un truc avec Aragon. Je suis presque à chaque fois que je lis quelque chose de lui estomaqué par tant de musicalité silencieuse, par la beauté de la langue et par la justesse, et je me dis, mais comment fait-il ? Il y a en a quelques autres que j’aime, mais eux je sais comment ils font, Houellebecq écrit avec le cynisme et le désabusement d’un employé moyen qui regarde tous les soirs Questions, fourre sa prose dans un emballage cellophane et l’éclaire avec un néon de supermarché. Djian met des cocktails de rhum, des cigarettes, et des minijupes à chaque page. Piazza (Antoine), que j’ai découvert récemment, écrit sans jugement de valeur, et sans jamais de dialogue ; ce qui donne un résultat très chiadé, un bijou ciselé dans la plus pure et la plus classique des langues (lisez La route de Tassiga, 2008, éditions du Rouergue). Ce sont là des recettes, que sans pour autant prétendre à les reproduire, je comprends. Et j’aime ces trois là et je sais comment ils font. Mais Aragon…ça non, ça me dépasse que chaque mot soit si bien à sa place. On ne voit jamais les coutures, transparentes – on ne voit pas les rivets posés sur les rimes, ni les ciseaux tailler la métrique de chaque vers. On ne passe pas dans les cuisines ou dans les loges – il n’y a que le rideau rouge satiné, et la magie.

Par exemple ; « Son cri entrait dans mon être et on croyait y reconnaître du Rainer Maria Rilke ». (Est-ce ainsi que les hommes vivent – là chanté par Léotard).

02 Est-ce Ainsi Que Les Hommes Viven

Je crois que c’est le meilleur.

Pendant ce temps-là, Eva Joly est merveilleuse, avec sa franchise presque inconsciente (« ni pour la pitié ni pour l’aide »), poétesse même si tout le monde l’accable. J’ai donné aujourd’hui pour sa campagne, pour la première fois de ma vie, mais ce n’était pas un don de partisan, d’adhésion idéologique, et encore moins de militantisme, mais plutôt un don comme on en ferait à des chercheurs qui se battraient pour trouver un vaccin, ou à des humanitaires qui voudraient reconstruire Haïti ; un don de combat. Car cette campagne en est une au sens de celle de Russie ou de Crimée, une guerre si l’on veut, où les ennemis sont partout. En face bien sûr, à droite, François Fillon, qui moque son accent, et Copé qui veut éteindre, au nom des « intérêts supérieurs de la France », la parole antinucléaire de l’irradiante Eva.

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Mais aussi là, tout près, avec Hollande qui décidément, Hollande, Jadot, ancien porte-parole et ancien de Greenpeace qui a passé sa radicalité au hachoir en entrant en politique, comme on entre dans les ordres, chaste, chaste, visant la maroquin comme l’ambitieux prélat le Saint-Siège, l’appareil du parti qui lui savonne la planche, même au savon noir écologique aux olives et à la potasse. Alors donner pour Eva, pour livrer la bataille et leur faire voir. D’autant, d’autant que les nouveaux petits clips d’Eva font la part belle aux chatons (ce qui m’a rendu un peu gaga) ? Alors, les chatons, vous êtes inscrits ?

http://www.dailymotion.com/video/xmxfl7

L’annonce de la mort de Kim Jong-il fait plonger les Bourses

Putain, qu’est-ce qu’elles sont susceptibles…

(d’autant que cela fait longtemps, me semble t-il, que la Corée du Nord avait perdu son AAA)

L'annonce de la mort de Kim Jong-il fait plonger les Bourses dans Les griffes à l'air img_606X341_1912-north-korea-kim-jong-il-death-reaction-RTR2VFKG

Saudade

A l’instant, dépêche AFP : « La chanteuse Cesaria Evora est morte des suites d’une maladie, samedi au Cap-Vert, à l’âge de 70 ans, selon plusieurs médias de langue portugaise ».

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Ce fut la bande-son de la plus belle année de ma vie, dans ma petite piaule de Santa Teresa, Rio de Janeiro, Brésil, 2002.

Voir Hargeisa (et vivre)

La nouvelle avec laquelle j’ai gagné, pour la deuxième année consécutive, le concours de nouvelles organisé pour la fête du Livre par le Centre culturel Arthur Rimbaud. Le thème cette année : « Souvenirs d’enfance ». Un doublé, quoi…

Je suis né au début d’une décennie qui allait porter l’homme sur la lune et l’Amérique dans la baie des cochons, dans un pays qui existait à peine, et qui était seulement un frisson, le frémissement de quelque chose à venir, un pays qu’un étrange anticyclone protégeait de toutes les turbulences géopolitiques qui aux alentours, embrasaient le monde. Comme les deux filaments dressés bien droit d’une ampoule attendant le bon voltage pour qu’il y eut de la lumière : afar et issa dans une nuit coloniale, je suis né dix-sept ans avant le pays qui me vit naître, l’année de presque toutes les indépendances africaines : 1960. Djibouti était à la fois tout ce qu’il est aujourd’hui, avec les mêmes rivières souterraines, les mêmes étendues sans fin de cailloux noirs, le même sous-bassement volcanique, et cependant tout autre, puisqu’il attendait encore d’être tamponné, certifié conforme, un territoire en gestation dont on hésitait à couper le cordon ombilical le reliant à la France, la France qui une fois cependant avait déjà tendu la paire de ciseaux, lors du referendum de 1958 ; mais des à bouts ronds, et qui ne pouvaient faire aucune bissection définitive, rien qu’une éraflure, à peine une caresse. L’accouchement de Djibouti dura près de vingt ans, si bien que vers les dernières années, on commençait douter de l’existence d’une voie obstétricale sans douleur ; la prise d’otage du car scolaire à Loyada en 1976 indiqua qu’il était temps de déclencher, l’expulsion se fit le 27 juin 1977, sans moi.

De ma naissance, je ne sus rien pendant longtemps. J’étais donc né dans un pays où l’on travaillait le vendredi, et où les hommes buvaient des petits verres de pastis arrosés à grande eau sous les remparts de la place Ménélik après la journée de travail ; bien avant que les troquets du centre-ville ne commencent à exploser les uns après les autres, palmier en zinc, café de Paris, Historil, le premier des trois attentats m’ayant d’ailleurs causé à l’époque une grande peine, puisqu’il entraîna l’annulation de la kermesse que nous devions organiser avec les Cœurs vaillants, qui était l’un des nombreux mouvements scout qui cartonnaient à l’époque. En 1960, l’hôpital général Peltier où je ne vis pas le jour n’était pas aussi richement doté que la Pitié-Salpêtrière, qui venait de recevoir son premier échographe juste inventé par un duo de médecin et d’électronicien britanniques, mais on y pratiquait déjà des électrocardiogrammes, et c’était l’hôpital le plus moderne dans un rayon d’au moins 3 000 kilomètres, où opéraient des chirurgiens que l’on retrouvait le soir venu arpentant les cours de tennis des Cheminots en chemisette de coton, où de même des infirmières en robe de flanelle sirotaient des diabolos fraise à la buvette. Je fus déposé vers midi un jour de grand soleil aux sœurs franciscaines de Notre Dame de Calais, plus connues comme les sœurs de la Nativité. Je devais avoir quelques heures, quelques jours, mais mon arrivée dans le monde n’était pas compostée ; je suis né un jour de juin 1960 sans lieu ni date précis. Mes premiers souvenirs, ce sont ces bonnes femmes tout habillées de blanc, qui étaient comme des saintes descendues du Paradis, le blanc surtout, le drapé de leur robe dessinant des plis et des ondulations comme une cuiller dans un pot de yaourt. Je me souviens d’un doberman qu’on appelait Négus et des lions d’Hailé Sélassié, en son palais d’hiver, occupé aujourd’hui par l’ambassade d’Ethiopie, à un jet de caillou de la pouponnière, le rugissement d’un couple de lions qui me réveillait la nuit quand ce n’étaient pas les piqûres de moustiques, un couple de lions furieux d’avoir été extraits de leur Abyssinie natale à l’occasion de l’exil djiboutien du roi des rois à l’arrivée des troupes mussoliniennes, et qui ont fini piqués au zoo d’Ambouli…Lion de Juba et rois de la jungle. J’étais l’un des seuls garçons noirs admis à l’école de la Nativité, tous les autres accusés par avance par la mère supérieure Marie-Robert d’être par trop turbulents, et pourquoi moi, alors…Une des institutrices de l’école m’avait pris d’affection, elle devint ma mère de substitution, ce précieux patronage me faisait un passe-droit et m’autorisait les cercles scolastiques sinon réservés à une élite un peu plus blanche. On nous enseignait la morale, on recevait des taloches autant que des cours d’instruction civique, qui était en l’espèce un civisme blanc, catholique et colonial, que je comprenais parfaitement, et auquel j’adhérais sans réserve. Le samedi après-midi, nous courions vers la plage des Tritons, dont l’accès fut interdit à partir de 1985 et où s’érigea l’ambassade américaine qui a déménagé avant-hier : les temps changent. Il y avait une petite piscine en pleine mer ornée de quatre boules de couleur, et que la marée montante remplissait d’eau salée, et où je faillis mourir noyé une bonne paire de fois. En 1966, le Général de Gaulle vint à Djibouti, et même jusqu’au couvent de la Nativité, mais il arriva avec quelques heures de retard, en raison des manifestations en ville qui avaient perturbé le passage du cortège, si bien qu’il faisait déjà nuit, et que quand ma mère adoptive, ce qu’elle était devenue, Danielle, me tendit à bout de bras au Général pour que du haut de son double mètre, il puisse donner un baptême républicain au petit môme que j’étais, déjà baptisé devant Dieu, je dormais à poings fermés, et il eût alors ces mots exacts qui me furent rapportés par plusieurs sources lorsque je fus en âge de comprendre ce qu’était la France et ce qu’était le Général pour la France : « Il est si jeune, si innocent, laissez le dormir… ». Mais ce ne fut pas la seule célébrité que je croisais durant mes années de jeunesse, puisque ma mère donnait des cours du soir à la fille de Mahamoud Harbi, mort l’année de ma naissance, qu’on retrouve aujourd’hui sur les billets de banque d’un franc djiboutien qui n’a pas varié d’une virgule depuis que son taux de change fut décrété à parité fixe d’avec le dollar en 1949. Et puis on courait, on courait le long des plages qui étaient partout, le Héron n’avait pas encore été alloti de dizaines d’ambassades et de villas d’expatriés, la mer savait encore faire valoir ses droits, et nous les nôtres qui allions ramasser dans le ressac des vagues des petites porcelaines cachées sous des algues. On gonflait à plein poumons un petit matelas pneumatique au fond transparent, avec lequel nous dérivions au hasard du littoral et des courants pour observer les poissons multicolores dont la population n’avait pas encore été affectée par les rejets d’hydrocarbures ou les filets yéménites, et pour pêcher une daurade, c’était bien simple, il suffisait de jeter dans l’eau une ligne terminée d’un hameçon ; l’appât même était accessoire…Dans le nombre, il y en avait toujours un qui venait de bonne fortune s’y accrocher. Je me souviens aussi de matchs de football disputés les pieds nus dans la poussière des Salines, et une après-midi où j’escaladai la grande barrière de l’ancien stade et réussis à me faufiler dans les gradins pour voir l’équipe de Djibouti perdre contre Madagascar, pour un match dont le prix du billet, quoique dérisoire, était hors de propos avec mon maigre argent de poche.

Suivant Danielle, à qui on venait de diagnostiquer un cancer du sein, et qui dut rentrer en métropole pour démarrer un traitement en chimiothérapie, j’ai quitté Djibouti à neuf ans. Ensuite, est-ce encore l’enfance ? Danielle est décédée plusieurs années après, durant lesquelles elle combattit courageusement la maladie, quelques rémissions et autant de rechutes. Nous habitions sous le pont de Neuilly, elle fut mise en terre au cimetière Montparnasse un matin de mai 1976, et le soir même les Verts touchèrent deux fois les poteaux carrés du stade Hampden Park de Glasgow, et c’était un jour de chiale pour tout le monde. Alors, hein, l’enfance…Qui peut vous dire quand c’est fini ? Qui peut vous dire quand ça commence ? Brel ? Et comment vivre au sortir de celle-ci quand les murs porteurs se sont effondrés ? Danielle avait souscrit une assurance-vie à mon nom, la somme fut séquestrée sur un compte placé sous curatelle jusqu’à ma majorité…Que Giscard heureusement venait d’abaisser à 18 ans, et qui n’était plus très loin. Permettez-moi là de passer vite ; je trouvais une nouvelle famille d’accueil dans le rock industriel, je passais la fin de mon adolescence avec les membres de groupe comme Diesel, Rimmel, la communauté rasta de Passy, j’ai croisé Philippe Manœuvre, Mick Jagger à la sortie des toilettes d’un studio d’enregistrement, que j’ai salué en anglais, et qui m’a répondu, vous savez, je paoule twé bien fwançais j’ai joué des percussions pour Lili Drop dans lequel Enzo Enzo était bassiste, et Jean-Louis Aubert, Jeanne Mas, Métal hurlant dans les backstages. Et Bijou aussi, et un manager qui s’appelait Gallagher, et j’avais 18 ans, 18 ans, c’est l’enfance de l’art. J’ai essayé d’entrer dans la légion, passé des tests psychotechniques, on disait psychédéliques, à Aubagne, à Nogent, j’ai été sélectionné par l’officier recruteur après avoir déballé ma vie comme je le fais devant vous, et au dernier moment, enquête de moralité, et puis j’ai suivi une formation de boulanger-pâtissier, je me suis levé à l’aube durant tout un hiver et ai traversé la moitié du Val de Marne à vélo dans la toute jeune nuit pour aller m’enduire le corps de farine, et transpirer les nuits de février à proximité de la chaleur ardente d’un four à pain. Et ainsi des années de débrouille, nous voilà à présent en 1998.

J’entre au hasard, au cours d’une de ces journées où l’on erre dans la ville comme un passager clandestin, dans un petit cinéma d’art et essai du quartier du Panthéon, l’Epée de bois, rue Mouffetard, et tombe sur un film sorti deux ans plus tôt, « L’Afrique, comment ça va avec la douleur ? », de Raymond Depardon, qui n’était pas encore célèbre pour sa trilogie sur la Vie Paysanne (majuscules) qu’il tourna quelques années plus tard, mais déjà pour la beauté de ses clichés de photographe. Je me souviens parfaitement de la voix de Raymond Depardon ; qui parlait peu, mais dont la parole, en voix off, de cette rareté était devenue précieuse, une voix chaude et humble, et parfaitement alignée avec la même économie des images, quelque chose de très épuré et d’émouvant. Donc je me rappelle de Depardon disant ; l’Afrique, comment ça va avec la douleur, mais il dit dolor, à l’espagnol, et ce n’est pas un snobisme, mais juste un accent. Sa caméra posée sur des paysages panoramiques, Depardon attendant qu’il s’y passe quelque chose, ou se contentant aussi parfaitement du fait qu’il ne se passe rien. Les souvenirs que j’ai de cette projection ne sont pas absolument limpides ; la notice Wikipedia du film indique que « seul avec sa caméra, Raymond Depardon traverse l’Afrique depuis le Cap de Bonne-Espérance en Afrique du Sud, en s’interrogeant sur la relation entre la douleur et l’image ». Il arrive en Somalie. Et là, soudain, je vois ma mère sur l’écran, celle que je n’ai jamais vue, et que je reconnais à la seconde où son visage est attrapé en gros-plan par la caméra fixe de Depardon, c’est une scène filmée à Borama, la vieille somalienne qui regarde l’objectif entourée de ses chèvres a les yeux d’une profondeur bleutée, et son regard rend la scène un peu vaporeuse, c’est un flash, une lumière blanche et irradiante, et puis cela s’estompe. En sortant du cinéma, je sens cependant que quelque chose a changé dans ma vie et que mon enfance vient de me rattraper.

Dans la semaine, je perds mes papiers d’identité dans le métro, et c’est le prétexte parfait.

Arrivé à l’aéroport d’Ambouli, j’ai suivi les rails du chemin de fer, qui je m’en souvenais me mèneraient jusqu’à la gare d’où je saurais alors retrouver le chemin de la Nativité. J’avais 30 000 balles dans les poches, et je donnais des petits coups de pieds dans les cailloux du ballast, et je transpirais, portant sur mon épaule ma petite valise de représentant de commerce – mais je n’avais rien à vendre, sinon une incroyable nostalgie qui gonflait comme une bulle d’air au creux de mon abdomen, une boule de neige de nostalgie au fur et à mesure que je parcourais cette ville à pied que j’avais quittée 30 ans plus tôt, suivant la voie ferrée comme une veine jugulaire, les repères revenaient, et les souvenirs aussi – et les repères s’estompaient, et, et je ramassais tout, les Tritons et les Salines, le cinéma en plein air de l’Olympia, la chaleur terrible de Djibouti, j’en faisais une grosse boule que mon cerveau malaxait comme dans le pétrin d’un boulanger…et les façades de madrépore qu’on avait détruites et celles qui restaient, et qui m’évoquaient par analogie sonore la mandragore, les pluies acides/ décharnent les sapins/ j’y peux rien, j’y peux rien/ coule la résine/ s’agglutine le venin/ j’crains plus la mandragore/ j’crains plus mon destin/ j’crains plus rien, voilà mandragore, et cette chanson Angora que j’avais vue Bashung juste chanter quelques semaines plus tôt sur la scène du grand Rex, de son album qui faisait un carton dans les bacs et dans les recensions des critiques, Fantaisie militaire, mandragore et madrépore, deux mots tellement beaux et mystiques, et Bashung, Bashung. Arrivé au bout des rails, je me suis assis sur un banc de la gare, et je me suis mis à chialer.

La mère supérieure avait vieilli, son visage s’était flétri, mais elle m’a dit bonjour, pas plus étonnée que cela de me voir, et c’était comme avant. J’ai posé la question, et puis je suis parti.

1960. Ce que j’ai appris donc, c’est que ma mère voulait seulement voir Hargeisa. Elle était bien somalienne, de cette partie de la Somalie septentrionale sur lequel le Royaume-Uni avait planté son drapeau et faisait pousser ses pelouses, qu’elle avait quittée pour migrer vers Djibouti où elle faisait le tapin rue d’Ethiopie. J’étais né d’une union d’un soir d’avec un légionnaire – mais mes yeux bleus venaient bien du génome maternel, le 26 juin 1960. Le jour exact où le Somaliland fut libéré du joug britannique, et proclama son indépendance. Maman voulait voir Hargeisa, ce qu’elle a dit aux sœurs en me déposant, promettant qu’elle reviendrait dans quelques semaines. Probablement sentir le vent de la liberté. Ce qui peut parfaitement se comprendre. Elle m’a laissé aux sœurs et n’est jamais revenue.

Je suis retourné à la gare. Je me suis approché d’un petit groupe formé d’Ethiopiens attendant le train en partance pour Addis-Ababa, et qui buvaient du thé noir et sucré, installés à côté de leur incroyable barda, on m’a proposé de m’asseoir et offert une tasse, et puis une cigarette. J’ai sorti de la poche intérieure de ma veste un petit bouquin de poésie qui ne me quittait pas souvent, la Semaison, de Philippe Jaccottet, un Suisse qui écrivait en France, et je suis allé chercher cette phrase que je soupçonnais sans l’avoir jamais vraiment lue, et qui datait de quelque trente années elle aussi. « L’attachement à soi augmente l’opacité de la vie. Un moment de vrai oubli, et tous les écrans les uns derrière les autres deviennent transparents, de sorte qu’on voit la clarté jusqu’au fond, aussi loin que la vue porte; et du même coup plus rien ne pèse. Ainsi l’âme est vraiment changée en oiseau ».

Les larmes avaient séché, mon enfance avait sédimenté. J’ai repris en sens contraire le chemin des rails.

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En passant

 En passant dans Le chat à Djibouti Ticket-de-voyage1-973x1024

La semaine dernière, je suis parti à Tadjoura en bac (mais sans réfrigérateur, et sans chèvre, et sans fûts) pour aller rencontrer des bénéficiaires de microcrédits. J’ai vu des carnets de crédits très bien tenus, où les emprunteurs signent avec leur pouce encré chaque dépôt fait au titre des échéances qui se répètent tous les mois comme des phrases classiques sur du papier à musique, j’ai vu des coffres-forts fermés à double tour, un album photo de tous les membres de la coopérative, beau comme le livre de l’inconnu du photomaton (Kassowitz), l’amoureux d’Amélie, j’ai rencontré des gens qui ne comprenaient pas grand-chose aux grands principes de la microfinance, du crédit revolving, à l’exclusion bancaire à laquelle les programmes de développement devaient s’efforcer de remédier et qui n’était pas une fatalité, mais qui néanmoins, avec 100 000 ou 200 000 francs, avaient pu reconstituer le stock de leur petite épicerie, ou poser quelques chevrons, une plaque de tôle, et ajouter une terrasse à leur petit restaurant, j’ai rencontré une femme qui vendait des galettes de farines, et dont le micro prêt auquel elle avait souscrit lui permettait maintenant d’acheter les sacs de farines à des grossistes plutôt qu’à des petits épiciers usuriers, et accroître ainsi sa marge, une autre femme qui projetait de commercer avec le Yémen, dès que la situation là-bas le permettrait, pour acheter des cageots de mangue ou des barils de fuel, le rapide calcul mental qu’elle fit devant moi fit apparaître des bénéfices mirobolants à la revente, et elle me dit avec une sorte de condescendance de celle qui a réussi, ou s’apprête à le faire, ou croit qu’elle réussira, que ce n’était pas à des activités génératrices de revenus qu’elle rêvait, mais bien au business international et à l’import-export, et qu’elle n’était pas du genre à faire cuire des galettes dans un vieux four yéménite, je rencontrai aussi une autre femme qui avec l’argent du prêt venait de s’acheter un nouveau pick-up en contradiction évidente avec l’objet de l’emprunt tel que libellé dans son contrat, et bien d’autres histoires.

Pendant ce temps là, Greenpeace crochète les centrales nucléaires comme de vieilles masures abandonnées, pour les squatter tout l’hiver.  Et moi je peins des fresques de Corto Maltese à l’hôtel Corto Maltese de Tadjoura.

Photo-AA-en-corto-maltèse dans Le chat à Djibouti.  

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