Danielle Mitterrand

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Vais-je réussir à vous écrire un plus bel hommage que celui pondu (littéralement, au sens premier, comme une poule le ferait d’un œuf, mécaniquement et sans y penser) par le service de presse de l’Elysée ? Le mien en tout cas ne sera pas truffé de fautes d’orthographe, parce que je l’aurai lu et relu, autant de fois que nécessaire pour être certain qu’aucune coquille ne sera venue attenter à votre infinie mémoire, affaiblir mon propos, l’affadir par un dilettantisme qui est insulte, une diffamation, lorsqu’il porte le sceau de la République, et donc de son administration, si prompte d’habitude à pointiller correctement nos vies. Mais la syntaxe des prosateurs présidentiels n’aura pas su épouser la rectitude de votre vie, et l’aura salement tordue, comme par des qui ne feraient pas attention, et piétineraient le parterre de roses rouges avec leurs semelles cloutées. C’est un symbole comme un autre de ce qu’auront été les années Sarkozy ; six fautes d’orthographe comme autant d’entailles non ligaturées sur le communiqué de presse de votre mort conséquemment vidé de son sens, celui-ci s’écoulant comme l’air d’une chambre criblée de trous. Danielle, sans besoin de consulter aucune archive, de lire votre notice Wikipedia, sans prétention à refaire votre vie, à la décorer et à l’emballer dans le drap mortuaire d’une prose pleine de chrysanthèmes, je peux vous dire que je vous aime, et que cela fait longtemps, que je n’ai pas eu nécessité d’attendre votre coma, comme un généreux sas de transition pour que les médias aient le temps de préparer les élégies posthumes, pour savoir que je vous aime. Ce matin, la découverte de votre décès durant la nuit (à laquelle rien ne s’oppose) m’emplit d’une tristesse soyeuse, celle que je n’avais pas connue depuis le dernier saut de Bashung, ou vaguement, dans la mélancolie des filles que l’on quitte, ou qui nous quittent, des livres que l’on termine après les avoir aimés, y compris le Que ma joie demeure, de Giono, le sentiment parfaitement ressenti de la fin, entre âpreté et plénitude, le temps effeuillant l’éphéméride, et puis la marguerite. Même, des larmes presque me sont montées – contenues. Et la tristesse a suivi tout le jour.

Danielle, je suis désolé de vous le dire, mais c’est la vérité, vous ressembliez à ma grand-mère décédée comme vous d’insuffisances respiratoires, quelque chose d’extrêmement doux dans votre visage, sur vos pommettes et dans le regard que Simone, s’appelait-elle, avait aussi. Et qui vers la fin prit un tour tragique de résignation – personne ne peut vouloir mourir de ne plus être seulement capable de gonfler ses poumons. Quand mon grand-père et son béret et son cheval et sa cigarette de paille, emporté, littéralement aussi, par un cancer du cerveau à l’aube de sa retraite en rase campagne du Gâtinais, ressemblait à Pierre Mendès-France. C’est vrai. Je vous aime pour le contraste entre cette douceur du corps et des sentiments, et la révolte qui n’a cessé d’incendier votre cœur. Jusqu’au bout, jusqu’au bout avec les sans-papiers, les Palestiniens, les paysans sans-terre brésiliens, les demandeurs d’asile en vain, comme une question rhétorique qu’ils auraient posée et dont on conviendrait que la réponse serait toujours non. Pas philosophe, pas intellectuelle, pas Elisabeth Badinter ou Elisabeth Roudinesco, mais seulement l’intuition de la justice comme cap, et le refus de l’injustice comme erre. Jusqu’à l’absurde, jusqu’à vous tromper peut-être, et je vous aime pour cela, contre le communément admis, contre le culte païen de la bienséance, contre l’ordre, y compris protocolaire, pour avoir pris dans vos bras et embrassé Fidel Castro un matin de mars 1995 sur le perron de l’Elysée, et pour les cigares d’Ernesto Guevara, je vous aime, sans rien juger de ce que fit Fidel de ses années de pouvoir protubérant, et peut-être, sans doute, des prisonniers politiques, des opposants, de la presse, je vous aime comme dans une chanson du Buenavista Social Club, où, sans se poser de questions, le rythme est là. Je vous aime comme j’aime Jean Seberg qui aimait les toxicos, comme j’aime Jean Genêt aimant les Palestiniens (et le disant avec la juste mauvaise foi qui rend le propos inébranlable : ils ont le droit pour eux puisque je les aime), et même, même comme Brigitte Bardot défendait les phoques, avec une énergie du désespoir qui n’a de cesse que de défier une majorité, ou une domination, ou un étalon, hors de la rationalité, puisqu’on n’est pas là pour écrire des thèses. Je vous aime, chère Danielle Mitterrand, pour votre association au non si simple et si beau, France Libertés, évidemment au pluriel, deux mots qui apparaîtraient comme un tonneau des Danaïdes si l’appellation était reprise par quelques députés UMP sudistes, ils le pourraient, et qui sous votre patronage sonnent juste, et vrai. Je vous aime pour la dignité de toute une vie, de résistance en adultère, pour n’avoir pas trop fait parler de vous, pour n’avoir jamais enregistré de disque ni posé pour des magazines, et pour n’avoir pas non plus été potiche, pour avoir marié un Mitterrand, pour votre nom de jeune fille, Gouze-Rénal, qui lui aussi sonne, entre bourgeoisie et espagnol, pour avoir tenu quinze ans votre veuvage sans rien abdiquer. Pour la vieillesse qui chez vous paraissait tout à fait libre, que vous portiez comme une élégance, une broche en or, un peu comme arrive à le faire Jeanne Moreau, et encore ce qu’en disait Gilles Deleuze, la vieillesse, quand les courtisans s’en sont allés, que la société ne demande plus rien, comme si l’on s’était d’un coup secoué et que toutes les puces, toutes les scories, étaient parties. Je vous aime enfin pour la beauté de vos 17 ans, celle que l’on ne connaît que par les photos, et qui ne s’est finalement point tant altérée, ou pas sur l’essentiel. Rester beau toute sa vie est quand même quelque chose.     

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4 commentaires

  1. Julien Q dit :

    Mieux que la description du contenu de ton placard de cuisine.

  2. lechatquifume dit :

    Qu’est-ce qu’il a mon quinoa ?!

  3. edith dit :

    Je suis sous le charme de ta description de Danièle Mitterand…émue aussi par la comparaison avec Simone…et le rappel de ton grand père qui en effet ressemblait à Pierre Mendès France. J’ai toujours eu de l’admiration pour cet homme, l’impression de le connaitre, le sentiment que c’était un homme de la même trempe que tes deux grand-pères (qui d’ailleurs se ressemblent étrangement, la boucle est bouclée).
    Je me rappelle avoir acheté il y a une vingtaine d’année un n° spécial sur Mendès France et expliqué à Régis que je trouvais qu’il ressemblait à son papa. Et j’ai toujours gardé ce journal, le jeter aurait été symboliquement difficile.

    Tu m’a fait plaisir, et je me dis que ce texte devrait pouvoir être lu par les proches de Danièle, il n’y en a peut-être pas eu tant que cela.
    J’ai vu aussi que tu exposes à Djibouti des objets fait en métaux de récupération…il y a des photos sur la toile, suffit de taper ton nom !
    Je t’embrasse Adrien
    Edith alias ta marraine

  4. lechatquifume dit :

    Merci Edith.
    Je me rappelais en effet, à écrire mes lignes, que tu avais en premier fait le constat de la ressemblance de PMF et de Daniel !
    Bisou

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