L’art djiboutien de la guerre (économique)

Un déjeuner de mariage, où tous les hommes sont assis dans une grande cour intérieure dont on recouvert les murs en parpaings de couvertures et de drapées pleines d’arabesques ; il y a un peu de musique afar, on attend les marmites, qui arrivent soudain, du riz cuit au quintal, quelques brebis, chacun alors s’assoit en tailleur, ou accroupi, cherche sa position, et puis les plâtrées sont disposées par petits groupes, des salades composées, du riz aux oignons, des spaghettis vertes (je me demande quel colorant comestible permet d’obtenir cette teinte étrange), une sorte de sauce bolognaise, des galettes farinées, de la graisse caprine, des tendons. Alors avec les mains, chacun puise dans chacun de ces récipients, pour en faire une grosse boule qui est ensuite portée à la bouche – mais rapidement on transvase le contenu des plats dans d’autres, et bientôt tout n’est plus qu’une sorte de grande macédoine, et l’on me demande alors si je veux me resservir, et je dis non, ça va, je n’ai plus trop faim (en dessert, des fruits au sirop dans une crème anglaise lyophilisée). Le repas ingurgité, dans la seconde presque tous les hommes se lèvent et s’en vont, rentrent chez eux, nous ne sommes plus qu’une dizaine dans ce patio arabe, au milieu du slum de Balbala, à attendre l’arrivée des bottes de qat.

Une route vers Tadjoura, que je partage avec Saïd, qui travaille au service de comptabilité du Ministère des finances ; Saïd part demain en Chine pour un séminaire, je lui ai offert un de mes costumes que j’avais taillé en Inde dans les petits bazars de Calcutta ; il l’a fait porter chez un couturier pour les retouches. Je conduis, il me lit le programme des ateliers, les différentes sessions thématiques, qui visiblement ont surtout pour but de faire bien voir la Chine des argentiers des pays d’Afrique francophone invités. Nous préparons ensemble des questions que Saïd pourra poser aux différents intervenants ; à la fin Saïd me dit qu’il n’est pas certain encore de partir, la dernière fois, la délégation djiboutienne est restée au sol à la dernière seconde, le responsable de la logistique avait oublié d’aller porter les passeports des participants à l’ambassade de Chine pour y faire tamponner les visas. Mais cela n’a pas trop d’importance, m’avoue Saïd, j’ai déjà touché les per diem pour le voyage.

Un gardien dans une administration djiboutienne désertée vers les sept heures du soir, où je me rends cependant pour un rendez-vous vespéral ; la personne qui me l’a donné a du retard, je discute avec le gardien de nuit à l’accueil, passe m’asseoir derrière le comptoir, il est en train de réparer un petit briquet au gaz, un travail d’une méticulosité extrême, avec trois briquets défaillants, il en reconstitue un qui fonctionne, c’est de fabrication chinoise, j’estime à titre personnel que la durée de vie normale de ce type d’objet n’excède pas la journée et je n’hésite jamais à en acheter plusieurs le même jour, en même temps que chaque paquet de cigarettes en fait. Un briquet vaut cinquante francs, soit 20 centimes d’Euros. Le gardien a un sourire carnassier, et une bonne humeur communicative – et pourtant il me dit, ce que je sais déjà, puisqu’il travaille pour une société, Djib Clean, qui sous-traite le service de gardiennage de la moitié de la ville, qu’il gagne, en travaillant six nuits par semaine, 25 000 francs, soit 100 €. Et ce qu’il en fait, je lui demande, 14 000 francs pour le loyer, et 11 000 francs pour sa femme ; pour faire bouillir la marmite. Il est marié, il a un enfant. Et pour lui ? Oh moi je me débrouille. Je comprends alors qu’on puisse réparer des briquets. Je trouve à gauche à droite, me dit-il, et là encore c’est vrai, c’est la manière de procéder de la plupart des Djiboutiens, à gauche à droite, vivoter comme ça, et alors on comprend, en tout cas moi je comprends, que lorsqu’une opportunité un voisin un ami un parent, comme cela est fréquent, vous file une pièce de 500 balles, il n’y a pas beaucoup d’autres choses à faire que de s’offrir une botte de qat, un coca frais, et quelques cigarettes, pour passer quelques heures de beauté – plutôt que de commencer à thésauriser. Je lui demande s’il ne s’ennuie pas, la nuit, à garder seul cette administration. Il m’explique qu’il s’installe sur le perron, avec sa petite radio – il me la montre : une radio alimentée par une batterie de téléphone Nokia. Quand je sors de mon rendez-vous, il me rattrape dans la rue pour me montrer la minuscule flammèche qu’accepte enfin de donner son briquet renaquis des cendres.

Idriss, que je croise sur le bac rentrant de Tadjoura, qui est un arrière robuste de mon équipe de handball, que je propose de ramener chez lui à Djibouti, et qui m’annonce, quitte le club, pour aller rejoindre celui de Colas, c’est-à-dire de la grosse entreprise de BTP qui offre à ses joueurs maillots, chaussures, et ballons. Le problème, avec l’équipe de Tadjoura, c’est qu’on n’a pas de sponsors. On jouerait beaucoup mieux si on avait un sponsor. Je lui promets que je vais essayer de démarcher quelques boîtes, ou pourquoi pas conseillers du commerce extérieur, et lui m’assure en retour que si le club trouve un sponsor, il reviendra bien évidemment jouer avec nous. Bien évidemment, insiste t-il. Moi je suis tadjourien.

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J’aime beaucoup cette photo du dernier Prix Goncourt, la couverture blanche de Gallimard, les murs un peu sales, la tasse de café. Il y a à la fois du vide et une tension qui le remplit.

 


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