Archive pour novembre, 2011

Danielle Mitterrand

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Vais-je réussir à vous écrire un plus bel hommage que celui pondu (littéralement, au sens premier, comme une poule le ferait d’un œuf, mécaniquement et sans y penser) par le service de presse de l’Elysée ? Le mien en tout cas ne sera pas truffé de fautes d’orthographe, parce que je l’aurai lu et relu, autant de fois que nécessaire pour être certain qu’aucune coquille ne sera venue attenter à votre infinie mémoire, affaiblir mon propos, l’affadir par un dilettantisme qui est insulte, une diffamation, lorsqu’il porte le sceau de la République, et donc de son administration, si prompte d’habitude à pointiller correctement nos vies. Mais la syntaxe des prosateurs présidentiels n’aura pas su épouser la rectitude de votre vie, et l’aura salement tordue, comme par des qui ne feraient pas attention, et piétineraient le parterre de roses rouges avec leurs semelles cloutées. C’est un symbole comme un autre de ce qu’auront été les années Sarkozy ; six fautes d’orthographe comme autant d’entailles non ligaturées sur le communiqué de presse de votre mort conséquemment vidé de son sens, celui-ci s’écoulant comme l’air d’une chambre criblée de trous. Danielle, sans besoin de consulter aucune archive, de lire votre notice Wikipedia, sans prétention à refaire votre vie, à la décorer et à l’emballer dans le drap mortuaire d’une prose pleine de chrysanthèmes, je peux vous dire que je vous aime, et que cela fait longtemps, que je n’ai pas eu nécessité d’attendre votre coma, comme un généreux sas de transition pour que les médias aient le temps de préparer les élégies posthumes, pour savoir que je vous aime. Ce matin, la découverte de votre décès durant la nuit (à laquelle rien ne s’oppose) m’emplit d’une tristesse soyeuse, celle que je n’avais pas connue depuis le dernier saut de Bashung, ou vaguement, dans la mélancolie des filles que l’on quitte, ou qui nous quittent, des livres que l’on termine après les avoir aimés, y compris le Que ma joie demeure, de Giono, le sentiment parfaitement ressenti de la fin, entre âpreté et plénitude, le temps effeuillant l’éphéméride, et puis la marguerite. Même, des larmes presque me sont montées – contenues. Et la tristesse a suivi tout le jour.

Danielle, je suis désolé de vous le dire, mais c’est la vérité, vous ressembliez à ma grand-mère décédée comme vous d’insuffisances respiratoires, quelque chose d’extrêmement doux dans votre visage, sur vos pommettes et dans le regard que Simone, s’appelait-elle, avait aussi. Et qui vers la fin prit un tour tragique de résignation – personne ne peut vouloir mourir de ne plus être seulement capable de gonfler ses poumons. Quand mon grand-père et son béret et son cheval et sa cigarette de paille, emporté, littéralement aussi, par un cancer du cerveau à l’aube de sa retraite en rase campagne du Gâtinais, ressemblait à Pierre Mendès-France. C’est vrai. Je vous aime pour le contraste entre cette douceur du corps et des sentiments, et la révolte qui n’a cessé d’incendier votre cœur. Jusqu’au bout, jusqu’au bout avec les sans-papiers, les Palestiniens, les paysans sans-terre brésiliens, les demandeurs d’asile en vain, comme une question rhétorique qu’ils auraient posée et dont on conviendrait que la réponse serait toujours non. Pas philosophe, pas intellectuelle, pas Elisabeth Badinter ou Elisabeth Roudinesco, mais seulement l’intuition de la justice comme cap, et le refus de l’injustice comme erre. Jusqu’à l’absurde, jusqu’à vous tromper peut-être, et je vous aime pour cela, contre le communément admis, contre le culte païen de la bienséance, contre l’ordre, y compris protocolaire, pour avoir pris dans vos bras et embrassé Fidel Castro un matin de mars 1995 sur le perron de l’Elysée, et pour les cigares d’Ernesto Guevara, je vous aime, sans rien juger de ce que fit Fidel de ses années de pouvoir protubérant, et peut-être, sans doute, des prisonniers politiques, des opposants, de la presse, je vous aime comme dans une chanson du Buenavista Social Club, où, sans se poser de questions, le rythme est là. Je vous aime comme j’aime Jean Seberg qui aimait les toxicos, comme j’aime Jean Genêt aimant les Palestiniens (et le disant avec la juste mauvaise foi qui rend le propos inébranlable : ils ont le droit pour eux puisque je les aime), et même, même comme Brigitte Bardot défendait les phoques, avec une énergie du désespoir qui n’a de cesse que de défier une majorité, ou une domination, ou un étalon, hors de la rationalité, puisqu’on n’est pas là pour écrire des thèses. Je vous aime, chère Danielle Mitterrand, pour votre association au non si simple et si beau, France Libertés, évidemment au pluriel, deux mots qui apparaîtraient comme un tonneau des Danaïdes si l’appellation était reprise par quelques députés UMP sudistes, ils le pourraient, et qui sous votre patronage sonnent juste, et vrai. Je vous aime pour la dignité de toute une vie, de résistance en adultère, pour n’avoir pas trop fait parler de vous, pour n’avoir jamais enregistré de disque ni posé pour des magazines, et pour n’avoir pas non plus été potiche, pour avoir marié un Mitterrand, pour votre nom de jeune fille, Gouze-Rénal, qui lui aussi sonne, entre bourgeoisie et espagnol, pour avoir tenu quinze ans votre veuvage sans rien abdiquer. Pour la vieillesse qui chez vous paraissait tout à fait libre, que vous portiez comme une élégance, une broche en or, un peu comme arrive à le faire Jeanne Moreau, et encore ce qu’en disait Gilles Deleuze, la vieillesse, quand les courtisans s’en sont allés, que la société ne demande plus rien, comme si l’on s’était d’un coup secoué et que toutes les puces, toutes les scories, étaient parties. Je vous aime enfin pour la beauté de vos 17 ans, celle que l’on ne connaît que par les photos, et qui ne s’est finalement point tant altérée, ou pas sur l’essentiel. Rester beau toute sa vie est quand même quelque chose.     

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Balbala vu du ciel

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Cet après-midi, je suis monté dans un hélicoptère MI-17 (appareil de transport lourd soviétique) pour accompagner, non pas Yann Arthus-Bertrand,  mais le travail d’un bureau d’études recruté pour réaliser la cartographie de Balbala. Il a fallu une matinée pour équiper la grosse abeille ; radar, GPS, écran laser, quatre ordinateurs, des câbles partout ; avant, avant le développement de ce genre de technologie portant le nom de LidarGrammétrie, il fallait des semaines pour réaliser le levé topographique au sol d’un quartier ; plusieurs géomètres à temps plein arpentant chaque ruelle, délimitant chaque parcelle, pour un résultat souvent aléatoire. Là, il nous a fallu trois heures ; l’hélicoptère a suivi un plan de vol fait de 16 lignes droites, quadrillage haussmannien sur l’anarchie du slum, qu’il se devait de suivre 450 mètres au-dessus du sol, avec une tolérance à droite ou à gauche de trente mètres.

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Un jeune ingénieur de Lausanne, penché au-dessus du vide, casque et masque de ski, harnaché en mousqueton, dans un style à mi-chemin entre le surf et l’alpinisme, tenait pendant chacun des trajets en ligne droite une sorte de caméra infra (quelque chose) réfléchissant au sol des ondes permettant la capture dans un disque dur de dizaine de points par mètre carré. Les rayons sont donc passés sur chacune des petites venelles en terre de Balbala, chacun des taxis verts comme de petits lézards se faufilant entre les entrailles d’une roche, chacun des toits de tôle dessinant le bidonville, chacun des mômes courant dans la poussière. Vu d’en haut, Balbala est une fourmilière, une ruche pleine d’alvéoles ; l’oued Ambouli à sec dessine dans son delta de grandes racines, comme un arbre immense qui se serait allongé dans la glaise : les portiques du port à container sont d’agréables balançoires ; au bout de chaque ligne l’hélicoptère fait un 360, ou une chaussette, c’était le terme ; l’air frais entre alors dans l’habitacle mais on n’a pas froid. Passer l’après-midi dans un hélicoptère est une chose agréable, mieux qu’une sieste, comme une séance de cinéma muet, du coton dans les oreilles pour amortir aux tympans le tournoiement du rotor, le monde vu d’en haut est assez miraculeux. Ce sont là quelques unes des joies de mon métier.   

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L’art djiboutien de la guerre (économique)

Un déjeuner de mariage, où tous les hommes sont assis dans une grande cour intérieure dont on recouvert les murs en parpaings de couvertures et de drapées pleines d’arabesques ; il y a un peu de musique afar, on attend les marmites, qui arrivent soudain, du riz cuit au quintal, quelques brebis, chacun alors s’assoit en tailleur, ou accroupi, cherche sa position, et puis les plâtrées sont disposées par petits groupes, des salades composées, du riz aux oignons, des spaghettis vertes (je me demande quel colorant comestible permet d’obtenir cette teinte étrange), une sorte de sauce bolognaise, des galettes farinées, de la graisse caprine, des tendons. Alors avec les mains, chacun puise dans chacun de ces récipients, pour en faire une grosse boule qui est ensuite portée à la bouche – mais rapidement on transvase le contenu des plats dans d’autres, et bientôt tout n’est plus qu’une sorte de grande macédoine, et l’on me demande alors si je veux me resservir, et je dis non, ça va, je n’ai plus trop faim (en dessert, des fruits au sirop dans une crème anglaise lyophilisée). Le repas ingurgité, dans la seconde presque tous les hommes se lèvent et s’en vont, rentrent chez eux, nous ne sommes plus qu’une dizaine dans ce patio arabe, au milieu du slum de Balbala, à attendre l’arrivée des bottes de qat.

Une route vers Tadjoura, que je partage avec Saïd, qui travaille au service de comptabilité du Ministère des finances ; Saïd part demain en Chine pour un séminaire, je lui ai offert un de mes costumes que j’avais taillé en Inde dans les petits bazars de Calcutta ; il l’a fait porter chez un couturier pour les retouches. Je conduis, il me lit le programme des ateliers, les différentes sessions thématiques, qui visiblement ont surtout pour but de faire bien voir la Chine des argentiers des pays d’Afrique francophone invités. Nous préparons ensemble des questions que Saïd pourra poser aux différents intervenants ; à la fin Saïd me dit qu’il n’est pas certain encore de partir, la dernière fois, la délégation djiboutienne est restée au sol à la dernière seconde, le responsable de la logistique avait oublié d’aller porter les passeports des participants à l’ambassade de Chine pour y faire tamponner les visas. Mais cela n’a pas trop d’importance, m’avoue Saïd, j’ai déjà touché les per diem pour le voyage.

Un gardien dans une administration djiboutienne désertée vers les sept heures du soir, où je me rends cependant pour un rendez-vous vespéral ; la personne qui me l’a donné a du retard, je discute avec le gardien de nuit à l’accueil, passe m’asseoir derrière le comptoir, il est en train de réparer un petit briquet au gaz, un travail d’une méticulosité extrême, avec trois briquets défaillants, il en reconstitue un qui fonctionne, c’est de fabrication chinoise, j’estime à titre personnel que la durée de vie normale de ce type d’objet n’excède pas la journée et je n’hésite jamais à en acheter plusieurs le même jour, en même temps que chaque paquet de cigarettes en fait. Un briquet vaut cinquante francs, soit 20 centimes d’Euros. Le gardien a un sourire carnassier, et une bonne humeur communicative – et pourtant il me dit, ce que je sais déjà, puisqu’il travaille pour une société, Djib Clean, qui sous-traite le service de gardiennage de la moitié de la ville, qu’il gagne, en travaillant six nuits par semaine, 25 000 francs, soit 100 €. Et ce qu’il en fait, je lui demande, 14 000 francs pour le loyer, et 11 000 francs pour sa femme ; pour faire bouillir la marmite. Il est marié, il a un enfant. Et pour lui ? Oh moi je me débrouille. Je comprends alors qu’on puisse réparer des briquets. Je trouve à gauche à droite, me dit-il, et là encore c’est vrai, c’est la manière de procéder de la plupart des Djiboutiens, à gauche à droite, vivoter comme ça, et alors on comprend, en tout cas moi je comprends, que lorsqu’une opportunité un voisin un ami un parent, comme cela est fréquent, vous file une pièce de 500 balles, il n’y a pas beaucoup d’autres choses à faire que de s’offrir une botte de qat, un coca frais, et quelques cigarettes, pour passer quelques heures de beauté – plutôt que de commencer à thésauriser. Je lui demande s’il ne s’ennuie pas, la nuit, à garder seul cette administration. Il m’explique qu’il s’installe sur le perron, avec sa petite radio – il me la montre : une radio alimentée par une batterie de téléphone Nokia. Quand je sors de mon rendez-vous, il me rattrape dans la rue pour me montrer la minuscule flammèche qu’accepte enfin de donner son briquet renaquis des cendres.

Idriss, que je croise sur le bac rentrant de Tadjoura, qui est un arrière robuste de mon équipe de handball, que je propose de ramener chez lui à Djibouti, et qui m’annonce, quitte le club, pour aller rejoindre celui de Colas, c’est-à-dire de la grosse entreprise de BTP qui offre à ses joueurs maillots, chaussures, et ballons. Le problème, avec l’équipe de Tadjoura, c’est qu’on n’a pas de sponsors. On jouerait beaucoup mieux si on avait un sponsor. Je lui promets que je vais essayer de démarcher quelques boîtes, ou pourquoi pas conseillers du commerce extérieur, et lui m’assure en retour que si le club trouve un sponsor, il reviendra bien évidemment jouer avec nous. Bien évidemment, insiste t-il. Moi je suis tadjourien.

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J’aime beaucoup cette photo du dernier Prix Goncourt, la couverture blanche de Gallimard, les murs un peu sales, la tasse de café. Il y a à la fois du vide et une tension qui le remplit.

Délicatesse de sepiolida

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Commençant à envisager sérieusement mon départ de Djibouti, et ce qui s’ensuivra, la rupture de bail, le déménagement, les malles ouvertes, ayant désormais un peu d’expérience de la chose, je me suis mis en tête de consommer d’ici la fin de mon séjour la plus grande partie des produits d’épicerie stockés sur l’étagère de mauvais bois de ma cuisine, et pour lesquels j’ai dans l’ensemble assez peu d’expériences ; ainsi, le passage parfois express, parfois rallongé, dans tous cas bon comme un café sucré (-parfois frappé), de diverses colocataires féminines en mes murs, a fait s’entreposer sur cette étagère, et parfois prendre la poussière, des sachets de quinoa, des paquets de blé précuit, des petites capsules de gousses de vanille, du sirop de soja, des briquettes de lentilles vertes du Puis, des pois cassés secs et inertes comme des boutons de manchettes.

Hier soir, donc, prenant les choses en main, j’ai fait l’inventaire, compilé l’ensemble des données sur un site de recettes participatif, qui m’a donné donc ceci, feuilles imprimées et posées négligemment sur le plan de travail, quand vais-je avoir le courage ? Velouté aux pois cassé et à la crème, ragoût de lentilles aux petits lardons, couscous sans couscoussière, lasagnes aux épinards et au chèvre, etc.

Faisant escale hier au supermarché LeaderPrice, the place to be, pour acheter les compléments qu’on ne trouve que là-bas, fromages de chèvre et autres lamelles de cochonnets, à ces projets gastronomiques, je tombais notamment sur ces deux promotions étonnantes ; petit pot de crème fraîche soldé à 100 francs au lieu de 690. Puis plus loin, dans le bac à surgelés, sachet de 500 grammes de petites seiches, bradé de 1790 francs à 50 francs. Je réalisai alors qu’on était le 31 octobre. Et qu’un certain nombre de produits arrivaient à expiration le soir même. Je glissai dans mon cabas les 6 pots de crème qui restaient – mais pour les petites seiches, que faire ? Car il y avait encore au moins 30 sachets. Or au taux de change du jour, le sachet initialement vendu à 7 € était donc soldé à 20 centimes d’Euros. Ce qui fait que ce n’est plus tant la variable financière qui vient limiter nos achats (qui fument) qu’autre chose ; de la place dans le congélateur ? L’anticipation de notre propension à manger de la seiche à répétition ? L’incertitude sur le côté caoutchouteux ?…Pour bien comprendre le problème, noter qu’à l’aune de cette promotion, on pouvait donc acquérir 5 kilos de petites seiches pour 2 €. Et de là la question : mais qu’est ce que je vais bien pouvoir foutre avec 5 kilos de seiches ? Je décidai raisonnablement de n’acheter que deux paquets ; j’ai testé hier soir la préparation à la sétoise (à Sète, on appelle les petites seiches des sépious), qui devait bien faire saliver Jojo, ou Paul Valéry, aussi, encore, du haut de son cimetière marin : d’abord couper deux oignons et trois gousses d’ail, les passer dans le hachoir, les faire revenir dans de l’huile d’olive jusqu’à ce que les oignons deviennent translucides, puis mouiller avec un verre de mauvais vin blanc (mais pas non plus le blanc de blanc vin de table – il faut pouvoir boire une petite rasade quand même en cuisinant), et ajouter deux cuillérées à café de concentré de tomates, bien mélanger, pendant ce temps-là, passer les faux poulpes dans une poêle pour évacuer l’eau qui reste de leur feu congélation, les dorer un peu à l’huile, de l’autre côté, après quelques minutes, joindre de la purée de tomates, des feuilles de laurier (tressées), selpoivre, piment doux, faire glisser les petites seiches toutes blanches au milieu de toute cette pigmentation, renifler pour voir si ça sent bon, confirmer, goûter.

Hier, mon riz basmati par contre était trop cuit, parce que Farid est arrivé en retard pour le dîner.

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