Au temps béni des colonies

Avant de quitter Djibouti, je tenais à laisser sur ce blog quelques mots sur l’histoire du pays, à parler d’autres choses que de mes radotes sur le climat désertique ou les champs de rocaille, à élever un peu le débat…La diffusion la semaine dernière au centre culturel français, au cours de deux soirées spéciales, d’images d’archives inédites léguées par l’INA (ah, Lina…) à la Radio Télévision Djiboutienne m’en donne ici l’occasion. Quelques heures de rushs, filmés entre 1957 et 1977, et montés à la va-comme-je-te-pousse, montrent la lente marche vers l’indépendance. Et l’on comprend soudain, au fil des images, que ce qui apparaît aujourd’hui comme une absolue évidence, la souveraineté djiboutienne sur son territoire, aurait pu en fait ne pas être ; après tout, la Guyane est bien demeurée française.

En 1958, en pleine guerre d’Algérie, et alors qu’un peu partout dans le monde et sous les tropiques où la France a posé autrefois un pied, une pierre, un drapeau, ou un canon, se renégocie, simultanément au vote de la nouvelle constitution, les statuts – entre autonomie améliorée, protectorat, territorialisation, etc. et le fameux droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et qui avait alors autant de portée opérationnelle que l’actuel droit au logement opposable, la population est consultée une première fois. Et décide à la quasi-unanimité du statu quo, c’est-à-dire du continuum juridique de TOM (non pas mon tout jeune neveu, mais presque) pour cette terre qui s’appelle alors la Côte (rôtie) française des Somalies. Logique, cependant, puisque seuls les Français blancs ont à cette époque une carte électorale… Jusqu’alors, rien ou presque n’a été fait par la puissance coloniale pour développer le territoire, hormis les jolies colonnades du centre historique, et la construction d’une école et d’un dispensaire à Djibouti-ville qui sont surtout destinés à fournir à la population expatriée l’accès aux services de santé et d’éducation, sans lesquels tout le monde se serait barré depuis longtemps.

Début des années soixante ; la dimension stratégique de Djibouti, place forte au Sud de la Mer Rouge, prend une ampleur nouvelle avec l’ouverture du canal de Suez ; la France se dispose enfin à cajoler un peu son territoire tiers-mondiste, sa fille paria. De grands chantiers promettent la construction à venir de routes, la modernisation du port, le forage de puits géothermiques. Une assemblée territoriale est créée, faisant pour la première fois cohabiter dans la gouvernance locale de la Côte des notables français de souche et une élite indigène ; à la France, la main mise sur les affaires de défense, de justice, les services régaliens ; aux autochtones un certain pouvoir d’initiative sur la manière de consommer un faible budget de fonctionnement octroyé royalement par Paris. Les images de l’INA montrent les terrasses de la place Lagarde, et de la place Ménélik, bondées de colons en costumes blancs et casque à pointe sirotant leur pastis sous la canicule ; c’est en 1960 que paraît aux éditions Maspero le livre de Paul Nizan, l’écrivain communiste déraciné mort durant la guerre, ami de Sartre, normalien, et libertaire : Aden Arabie. Voilà ce qu’il écrit sur Djibouti, arrivant par la mer : « Même vie qu’à Aden, ornée du débraillé des coups de gueule de l’Europe du Sud, grecque, française, italienne. A Djibouti, il y a des cafés, la belote détrône le bridge, les hommes parlent des femmes. Je suis chez moi place Ménélik assis à une terrasse de café dans le style de Montélimar, d’Avignon, devant une station de fiacres avec des tentes à franges, comme à Périgueux. Chez moi, en voyant à la porte du commissariat de police le commissaire insulter de sa voix d’ancien adjudant de coloniale. Chez moi, au tennis, en parlant du président du Tribunal qui porte une barbe radical-socialiste, un ventre du Sud de la Garonne, à sa femme taillée sur le modèle dont sont faites dans la métropole, les femmes de colonel et les matrone de la rue Paradis. Chez moi, sur le plateau du serpent, en voyant les jeunes filles se promener avec un bandeau autour des cheveux comme à Quiberon, en apprenant de qui la femme du directeur des chemins de fer est la maîtresse. Le même ennui sans formes qu’à Aden, mais en manches de chemise retenues par les élastiques des coiffeurs, mais avec le goût des vermouth-cassis et des mandarins-curaçao ».

C’est cela que donnent à voir ces images de Djibouti en 1960 ; la France y est chez elle et elle s’ennuie. Le locomotive du Chemin de fer Franco-éthiopien s’ébroue et quitte en toussotant comme un cancéreux des nuages de fumée la petite gare djiboutienne, avec à sa queue une noria de wagons remplis jusqu’à la gueule de chameaux, sacs de céréales, et de passagers de troisième classe, pour s’emmancher sur une portion de rails étroite d’un mètre et quelque, cordon ombilical qui après la traversée homérique de quelques centaines de kilomètres de désert et la montée vers les hauts plateaux abyssins, terminera en gare d’Addis-Abeba où règne déjà le Négus.

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Je retourne donc au centre culturel le lendemain pour l’indépendance. Quand le film démarre, je vois tout de suite que les intentions djiboutiennes ont quelque peu changé, que le jeu s’est durci. Que ça va moins rigoler pour la France…

Les Français ont leur homme de paille : Ali Aref Bourhan, un Afar, vice-président du conseil, élocution parfaite, costume cintré, reconnu comme l’interlocuteur privilégié. Mais de leurs côtés, les Issas, l’autre ethnie représentant moitié de la population, s’activent en coulisses, créent la LPAI, Ligue populaire africaine pour l’indépendance,  et militent de plus en plus ouvertement, pour une indépendance pleine. En 1966, de Gaulle est en visite officielle en Ethiopie. Dans son programme, il n’est pas prévu d’abord d’escale à Djibouti, mais le haut-commissaire parvient à persuader le protocole que faire l’impasse sur Djibouti serait une faute de goût qui pourrait attiser les flammes naissantes de l’émancipation et faire naître de l’amertume chez les colons – ce qui est bon pour la bière ne l’est pas forcément pour les hommes. Alors, on voit le général estampillé INA Noir et Blanc (et un peu Pierre Tchernia enfant de la télé), son costume d’époque, son képi militaire, son Yvonne, descendre la passerelle de son avion – de Gaulle à Djibouti. Bain de foule, cortège de voitures décapotées ; dans la foule rassemblée, des Vive de Gaulle, mais aussi, ce qui n’était pas prévu, des Vive l’indépendance, des Liberté pour Djibouti, des slogans que le pouvoir colonial déjà dépassé s’empresse de labelliser comme subversifs ; le jour même, ou le lendemain, on ne sait plus trop, la force française va ouvrir le feu sur les manifestants ; bilan officiel de trois morts, dont un gendarme. Comme pour les évènements du 17 octobre 1961 à Paris, le bilan réel mérite sans doute un facteur 10. Force est de constater qu’il ne fait pas la une des livres d’histoire…A cette époque, de Gaulle ne comprend déjà plus grand-chose au monde tel qu’il va, deux ans après, il opposera la même sourde oreille aux joyeusetés soixante-huitardes ; il est une sorte de vieillard caractériel et obtus ; mais il sait encore manier la langue. Sa conférence de presse, de retour à Paris, est un morceau d’anthologie. Il annonce la tenue prochaine d’un nouveau référendum d’autodétermination, avec à la clé ce chantage ; soit la France s’en va, et alors démerdez-vous, les cul-terreux, on partira avec la légion, les clés de la Préfecture, et les bombonnes d’eau, et bien à vous de crever de faim et de soif dans votre désert ; soit la France demeure, et alors elle aura enfin pour le petit territoire djiboutien l’affection et la protection qu’elle doit à ses enfants de la République…Donc quelques mois plus tard, retour aux urnes. Si dans la capitale, les autochtones, qui ont progressivement gagné l’accès la citoyenneté, se proclament majoritairement pour l’indépendance, en brousse, les nomades danakil, pagne blanc, cheveux graissés au beurre, carte d’identité nationale, et leur escorte de chèvres jusque dans l’isoloir, suivent les consignes des chefs tribaux afars et votent pour la France, qui l’emporte à 60% des suffrages. Mais la République est obligée de lâcher du lest ; de nouveaux pouvoirs sont concédés à l’assemblée locale.

Ensuite, Pompidou vient à Djibouti. Langage martial, assurance du maintien de la France en sa colonie, mais son action ne comptera pas beaucoup plus dans l’histoire du territoire que dans celle de France – aimable et inutile parenthèse ayant somatisé en un musée d’art contemporain aux lignes éthérées. 1975. L’étau se resserre. D’évidence, la LPAI bénéficie d’un soutien de plus en plus massif de la population locale – le caractère fantoche d’Ali Aref ne peut plus être nié par personne. La France le lâche, démarre des négociations avec l’opposition. Des deux côtés, on commence à deviner qu’il n’y a pas d’autre issue que l’indépendance ; mais ce sont ses modalités qui interrogent. La grande crainte des Djiboutiens, c’est que sitôt la France aura tourné les talons, l’Ethiopie, ou plus probablement la Somalie, annexe Djibouti qui n’existe pas encore, et dont personne ne sait si elle existera un jour ; c’est cela qui marque a posteriori, à voir ces images d’archives ; jusqu’à l’indépendance, la viabilité de Djibouti en tant qu’Etat-Nation a été incertaine. Alors la France, dans sa grandeur et sa grandiloquence, promet de maintenir une base militaire de 4000 hommes et de signer des accords de coopération économique sitôt la souveraineté de Djibouti proclamée. En 1976, devant les tergiversations en cours, une branche radicale du LPAI, avec l’appui du gouvernement somalien, prend en otage un car scolaire avec à son bord 20 enfants blancs comme des orchidées ; l’épisode tient la France de Roger Gicquel en haleine. Au final, l’un d’entre eux restera sur le carreau. C’est le signal du repli. Le dernier referendum est une formalité. 98% de oui. Djibouti s’invente un hymne, un drapeau, une devise. Le 26 juin 1977, le 146ème Etat naît. La France abandonne sa dernière possession africaine, et paraît soulagée de le faire. Giscard dans une allocution officielle promet désormais aux peuples africains une nouvelle relation fondée sur la confiance, la fraternité, et la réciprocité…Mais à Djibouti, il n’y a jamais eu de diamants. Trente-quatre ans plus tard, les lycéens djiboutiens continuent de passer le baccalauréat français ; détail étrange : Djibouti est rattaché à l’académie de Bordeaux !

 


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