Présence des morts

Le monde est trop étroit pour n’être vécu qu’avec les vivants. Les morts sont là aussi, ils nous regardent, nous toisent, ou nous ignorent. Peut être qu’ils s’en foutent, mais ils ont sur nous l’avantage de n’avoir plus à se coltiner les contingences du quotidien, la difficulté des choix, la recherche de la reconnaissance, l’optimisation de soi. En somme ils ne peuvent plus faire d’erreurs, être malhonnêtes ou méchants, c’est peut-être pour cela qu’on les aime et qu’on les convoque. Parce qu’ils sont inoffensifs et vertueux dans leur absence. Francois Mitterrand est donc mort il y a quinze ans, j’étais dans une petite Citroën Visa rouge sortant du collège, les cheveux gominés de pento, lorsque ma maman m’apprit sa disparition. Aujourd’hui, trente ans après mai 81, son fantôme continue de hanter les couloirs de Solferino, les instituts de sondage mènent des enquêtes pour savoir lequel des prétendants PS à ce que vous savez incarne le mieux l’héritage mitterrandien, et pourrait se glisser incognito dans sa statue de cire qu’on peut contempler au musée Grévin. Ségolène Royal tient la corde, point tant pour la ressemblance physique que pour une espèce de passion sauvage et solitaire, son côté fauve. Mon cote punk.

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Comme à chaque anniversaire, c’est l’heure de l’inventaire, de pousser les meubles pour voir quelle couleur a la poussière. C’est un vide-grenier où les mesures phares de la Mitterrandie sont comme les trésors des antiquaires, de vieilles lampes à la peinture écaillée ou des gramophones cassés, mais qu’on s’échange pourtant à prix d’or pour les souvenirs qu’ils trimballent. On ne trouve pas de souvenirs dans les meubles en kit d’Ikea. On parlera toujours des mêmes choses, l’abolition de la peine de mort, les radios libres, la semaine de quarante heures. Ce ne sont que les deux premières années de mandat du président Francois qui ont été suffisamment innocentes et frivoles pour léguer quelques mesures à la postérité. Ensuite, il y a douze années de gestion d’affaires courantes ou de scandales, le Rainbow Warior et les écoutes, et l’on s’y épuise, n’importe qui, sauf Lula le calamar peut-être, souffrira toujours de durer trop longtemps, ce sont les amours adolescentes du printemps 81, et les baisers volés à la droite capitaliste, qui rosissent les rêves de ceux qui ont connu cela.

Le Monde titrait dans un numéro spécial consacre à FM ce jour sur la part d’ombre de ses deux septennats. Bouquet, Vichy, on connait la chanson, moi je préfère retenir sa part de soleil, et puis sa part de vieillesse. J’ai vu la semaine passée un documentaire intimiste sur Arte, cette chaine où tout l’est, consacré à la politique étrangère de Mitterrand. Des réussites dans les premières années, l’émancipation vis-à-vis des Etats-Unis de Reagan, l’apaisement dans les relations avec le bloc de l’Est, une intervention maitrisée au Koweït, la relance du processus européen, les négociations habiles avec l’Angleterre de Thatcher, et puis d’autres aventures dont le vernis du temps a fendillé beaucoup plus vite la lucidité des choix, croqué par les mâchoires de l’histoire en marche, le Rwanda, la Yougoslavie. Après tout peu importe. Tout a été fait dans la sincérité, semble t-il.  Dans le documentaire, on en croise certains qui n’ont pas le mérite d’être morts assez tôt, et qui de ce fait sont devenus de vieux crapauds. Roland Dumas, l’ancien prince, chevelure blanche Villepinte, tourné batracien coassant dans l’eau fangeuse de la Françafrique. Elisabeth Guigou, grenouille de guingois, si belle à trente ans, jeune chargée de mission, aujourd’hui ridée comme un parchemin. Ou Pierre Joxe, le plus drôle, complètement hirsute, savant fou, pièce de collection au musée mitterrandien – on pourrait aujourd’hui les mettre au formol, les empailler – mais à cinquante ans, sur les images, ils ont la beauté et l’arrogance de ceux qui sont arrivés au pouvoir à temps. La vieillesse les a liquéfiés. On y voit surtout une belle image. Francois Mitterrand le 17 janvier 1995 au parlement européen. Il lui reste quatre mois de mandat, et moins d’un an à vivre. Si l’on veut, c’est son lieu. Il est né durant la première guerre mondiale, a traversé la deuxième comme il pouvait – sa vie est une histoire européenne. Il a soudain l’air d’avoir vieilli de dix ans, le cancer qui le ronge lui a mangé les joues, et donné le teint blafard – c’est un petit vieux, qui est déjà passé dans l’au-delà – l’au-delà du pouvoir, des joutes que cela implique, compromissions, démagogie, rapports de force. Mais si la carcasse se déglingue de tout côté, que les volets battent au vent, il a ce charme des vieilles masures que l’on ne pourra jamais colmater complètement aux courants d’air – il est à nouveau vert, avec l’innocence de ceux qui n’en ont plus pour très longtemps, mais s’en fichent un peu. Leur œuvre s’est déjà calcifiée, leurs os peuvent maintenant s’effriter aux métastases. Écouter Deleuze égrener son abécédaire procure le même plaisir. Lui est mort suicidé. Mitterrand parle sans note, d’une voix émoussée et pourtant lumineuse, ce qu’il faut de batailleur dans le ton. Tout le monde l’écoute, droite, gauche. Il dit, il faut vaincre vos préjugés, ce que je vous demande là est presque impossible, car il faut vaincre votre histoire, et pourtant si on ne la vainc pas, il faut savoir qu’une règle s’imposera : le nationalisme, c’est la guerre…Les derniers mots sont en scansion, le temps en suspension. On l’applaudit debout. Il finit ainsi, c’est nous- et se corrige, c’est vous, Mesdames et messieurs les députés, qui êtes désormais les garants de notre paix et de notre avenir. C’est simple comme une image. C’est un legs immatériel.

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En mars 2008, pour renflouer les fonds de sa fondation France Libertés, Danielle Mitterrand mit en vente aux enchères la garde-robe de son mari, Francois Hollande investit 8000 euros de cotisations des sympathisants socialistes pour mettre sous cloche de verre le fameux chapeau mou avec lequel Mitterrand montait chaque année la roche de Solutré. Hors de mes moyens. Mais furent aussi proposés à l’acquisition au cours de cette vente près de 200 costumes qu’avaient portés FM au cours de ses mandats, tous taillés sur mesure dans de beaux tissus italiens. Si certains s’échangèrent à plusieurs milliers d’euros, ceux qu’ils avaient vêtus en de grandes circonstances, investitures, sommets internationaux, etc, d’autres furent bradés à quelques 300 euros. Or Mitterrand mesurait à peine  1 mètre 70, et n’était pas plus une armoire à glace que moi. Je ne pus me rendre à Drouot cette journée-là, occupé je m’en souviens à préparer une présentation PowerPoint pour l’observatoire du logement du Val de France, et cela reste un regret éternel. J’aurais voulu pouvoir craquer un quart de ma paie pour m’enfiler dans un de ses costumes et aller disputer ma mise lors des parties de poker du Sheraton à Djibouti, ou pour le mariage de ma sœur, ou juste pour rire, pour aller voter en 2012, et se souvenir, que personne n’en sache rien à la limite, mais porter un petit bout d’étoffe mitterrandien, et devenir moi aussi un crapaud. 

Alain Bashung est mort d’un cancer il y a deux ans. Aujourd’hui tout le monde l’adore. C’est ce qu’il y a d’un peu chiant avec le consensus post-mortem. Un album lui rendant hommage vient d’être publié par Barclays. C’est aussi le dernier tour de piste de Noir désir. Le groupe se dissoudra une semaine après l’enregistrement d’Aucun express, pour incompatibilité émotionnelle. C’est dit avec pudeur et élégance, Aucun express est la première chanson de l’album. On reconnait une orchestration à la Noir désir, mouture des Visages des Figures, épurée, éthérée, sans fioritures. C’est une discipline musicale ascétique qu’ils commençaient à parfaitement maîtriser. C’est ce que dit André du Bouchet, poète français et traducteur de Hölderlin, à propos de la pureté. « Plus on travaille la traduction, la version obtenue, plus on revient à l’état littéral. Mais cet état littéral ne peut pas être d’emblée obtenu ». Noir désir était arrivé à cela, après avoir pris d’autres chemins, un état littéral de la musique, ou minéral – un âge de pierre. Dans Aucun express, Bashung n’est plus du tout là, il n’y a que Noir désir – c’est sans doute là que la reprise est vraiment réussie. La voix de Cantat tinte étrangement, elle est pleine d’une tristesse résignée, toujours caverneuse, mais d’un qui ne serait sorti de sa grotte que pour pleurer une mélodie. Derrière, on pense à Barthes et Tessot-Gay qui doivent souffrir de cette douleur. D’ailleurs cela s’arrêtera. Une semaine après. Noir désir est mort sans dépouille. C’est peut être plus triste.

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Le reste de l’album est plus convenu. Vanessa Paradis a suffisamment de douceur rentrée pour interpréter très joliment Angora, cette pureté de mohair.

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M chante madame rêve, mais j’ai découvert cette chanson une nuit à cinq heures du matin, après une soirée chez Marco, son voisin de pallier, essoré d’alcool, nous offrit un dernier verre, et joua Madame rêve divinement bien, c’est à peu près la seule chanson qu’il maîtrisait, et il me dit, à juste titre me sembla t-il, qu’il valait mieux ne se consacrer qu’à une chanson, et l’exécuter parfaitement, que d’être dans l’approximation de tout un répertoire, comme il était cinq heures, et que le type mettait de la conviction dans ce qu’il disait, et que Madame rêve est une belle ballade dans laquelle se promener et promener nos dames en fin de nuit, quand on a de toute façon trop bu pour faire l’amour, ce fut parfait. M est formidable sur scène à Bercy, mais pas dans le lit de Madame rêve.

Dans l’album, il y a aussi Christophe, et cette belle histoire. Vieil ami de Bashung ils se voient souvent durant une période, qui s’arrête un jour. On ne sait pas trop pourquoi, chacun chez soi. Dans Novice, sorti en 1989, Bashung chante Alcaline, dans le titre, il y a en incrustation Aline, et dans les paroles ce vers : « t’aimes plus les mots rose – que je t’écris ? » Christophe aux mots bleus ne comprendra pas que c’est de lui qu’il s’agit, que c’est à lui qu’est faite cette invite d’amitié masculine, il faudra une interview croisée dix ans après pour que Bashung lui avoue l’alcalescent cadeau. Christophe chante Alcaline dans l’album qui s’appelle tels Alain Bashung – comme il y a une histoire, c’est évidemment une réussite. Et puis Christophe a le charme vintage – il est lui même un souvenir posé sur l’étagère, il est à sa place.

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L’album se termine par le mystérieux Raphael qui chante la mystérieuse chanson de l’apiculteur – api, apiculteur. Comme c’est barré, ça marche aussi. Raphael n’est énervant que pour ceux qui n’aiment pas les complaintes, ni la langueur, ni la féminité chez les hommes. Pour les autres et pour moi, il est très supérieur à ceux auxquels on l’associe parfois, dans le sac de vipères de la nouvelle scène française, Cali, Calogero, ou Bénabar. Raphael pourrait par exemple finir suicidé, ou overdosé. Les autres non.

Enfin Fred Chichin. Mort d’un cancer foudroyant il y a trois ans, Catherine Ringer, Rita sans Mitsouko, chante aujourd’hui Ring ‘N Roll. On a envie de l’appeler affectueusement la Ring’. Le titre de l’album y invite. Dans un très beau portait donné par le Monde, titré « C’est comme ça », elle parle de son amour envolé. La journaliste quant à elle parle de Ringer. Pour cela, elle cite une phrase de Jean Cocteau, qui était dédiée à Marianne Oswald, mais qui irait aussi pour Catherine. « Je suppose que c’est cette puissance rouge d’incendie, de mégot, de torche, de phare, de fanal, qui l’habite, cet acharnement de braise, cette haleur de gaz d’acétylène, de magnésium et de lampe à souder, qui forment l’efficacité de cette chanteuse, de cette mime. »

Il y a une photo d’Emilie et moi qui fut prise à Paris par Béno. Béno m’écrivit en me l’envoyant qu’il nous voyait comme ça, le trait fin de la moustache gitane, et puis la fée des nuits de pleine lune. Ça me fit plaisir.

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Mitterrand, Chichin, Bashung, ont la luminescence des vieux morceaux de plutonium. Leur demi-vie atomique éclaire encore très bien nos vies entières. Il leur faudra des années pour cesser d’irradier. D’ici là, on exploitera sans doute les gaz de schiste.

 


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