Archive pour mai, 2011

Bijou bijou (te réveille pas surtout)

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Dormir

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Mince, il venait juste de réussir à s’assoupir enfin il y a quelques minutes, du moins c’est ce qui lui semble, pas s’endormir, non, très loin de là, s’assoupir, s’éloigner du monde réel d’un sommeil aussi léger qu’une plume d’oie, prendre le transport brumeux de la narcose, quitter cette espèce de zone sauvage de la conscience, pour ramper dans celui de l’à-peu-près, du flou, qui grime la ligne de démarcation entre la réalité et les rêves, sauf que là, c’est la réalité qui est le cauchemar, alors chercher à s’évader dans le sommeil comme fou, sinon, quoi, se taper la tête contre les murs, si au moins il avait une arme, la possibilité de la retourner contre lui, ce qu’il ne ferait pas, il éprouverait peut-être le sentiment d’avoir à nouveau une certaine prise sur les choses, et les gens, surtout lui-même, il jouirait peut-être à nouveau du sentiment de maitriser son temps, de ne pas se voir dicter son rythme, ce qu’il avait réussi à faire jusqu’alors, plutôt bien, avec pas mal de brio, à Washington, à Solferino, où l’on venait manger dans sa main plutôt qu’autre chose, et maintenant, c’est tout-à-fait le contraire, il faut se résoudre à attendre, une tambouille, ou un coup de téléphone, ou une chemise propre, surtout oublier ce qu’on a été, quand il suffisait de décrocher la ligne du service de chambre pour que vous soit amené un seau à champagne, un cigare, ou interpeller un conseiller entre deux portes pour se voir déposer un dossier sur le bureau, se raccrocher à ça, à ce souvenir de cette puissance attributaire, regarder sa carte de visite, avec l’insigne bleutée du FMI et ces deux globes qui s’imbriquent, ce morceau de rameau, pour se rappeler ce qu’on a été, que tout ça n’est pas qu’un rêve, ou un cauchemar, ou bien essayer de devenir absent à soi-même, comme hypnotisé par la rapidité à laquelle les événements se sont succédés, et leur violence, entrer en hibernation de sa personne, n’être qu’une veilleuse, pour continuer à vivre sans plus, un arbre décharné en janvier dont la sève coule tout à fait ralentie, et qui plie et ploie sous le vent, et pas autre chose, si l’on résiste, alors on craque, c’est comme de se retrouver avec un jeu bardé d’as et de figures colorées, et puis, hop, la seconde suivante, de faux carrés de sept et de huit, même le meilleur joueur de bridge, le plus inventif, le plus combattif, ne pourra pas grand chose contre cela, on ne fait pas briller le PVC quand on le lustre, il n’a pas de chrome. Alors il venait peut être de sombrer dans quelque chose s’apparentant vaguement à un demi-sommeil, et puis voila qu’il se réveille en sursaut, au bruit du cliquetis de clés dans le couloir, et il faut de nouveau se coltiner toute cette réalité qui remonte, qui avait commencé à refluer et qui remonte, comme une vague que personne n’aurait jamais réussi à surfer, le mascaret, ou plutôt, comme un vomi, l’avant-dernier haut-le-cœur qui vous réveille toujours avant la déglutition, tout cela est tellement grotesque, ce cérémonial d’une inquisition moyenâgeuse, ces portes verrouillées, ces codétenus habillés d’orange comme à Guantanamo, ce rituel vaudou, ces prélèvements, cette parade de témoins, ce rapekit, tellement ridicule, comme si j’étais moi un criminel, prêt à m’enfuir, et à me terrer comme un lièvre pris entre les phares qui se glisse dans les fourrés pour ne jamais en ressortir, comme si ma liberté recouvrée allait me servir à faire la belle, et puis il est bien obligé d’admettre que si, peut être pourquoi pas, fuir, peut être pas l’Amérique latine, pas comme tous ces vrais salauds eux, ces criminels nazis, non, le Maroc par exemple, Mohammed Six est un ami, il m’offrira sans doute l’asile, en tous cas il ne m’extradera jamais, et puis le couscous que prépare Khadîdja, ou la viande du mouton, quand elle a rôti en méchoui dans les petits fours enterrés de la médina, les morceaux brûlants de chair qui se détachent tout seuls qui fondent sur le palais comme une sucrerie, qu’on mange sur place, au moment de payer, de ramener le mouton au riad à Sidi Mimoun, le portant sur l’épaule, et puis en chemin s’arrêter boire un thé chez l’antiquaire,  oui, pourquoi pas le Maroc, mais non, il faudra bien les affronter d’abord, trouver des failles, faire exploser en plein vol le réquisitoire de ce petit procureur, canarder ces soi-disant preuves comme au balltrap, les transformer en poussière, celui qui avait ce coté rugueux et hargneux, oh moins il y a William et Benjamin, eux au moins sont avec moi, ils devraient savoir y faire, ils ont défendu Michael Jackson, mais quoi, il aimerait maintenant téléphoner, envoyer un message à Anne pour lui expliquer, il fouille ses poches pour vérifier que son téléphone n’est plus là, mais bien sûr il n’est plus là, il le sait évidemment, mais parfois une faille, ou un miracle, et Angela, est-ce que quelqu’un l’a prévenue, et puis il y a tellement de choses à faire, tellement d’urgences, ce qu’il avait pensé d’abord quand les deux types étaient venus le déloger de l’habitacle capitonné de l’airbus d’Air France où il s’était senti vraiment et enfin tranquille, il avait commandé un Perrier citron et s’était affalé dans le fond du fauteuil en cuir, en se disant qu’il faudrait parler de cet incident au plus vite en rentrant à Ramzi et à Stéphane, et à Gilles, il faudrait les réunir dès ce soir pour les en informer, que chacun soit prêt, dans les rues de New-York cet après-midi, au restaurant, même dans le taxi le conduisant à l’aéroport, même dans la salle d’embarquement, il sentait comme un embarras, une vulnérabilité, il était resté sur ses gardes, mais quand enfin le douanier lui avait tendu son passeport le saluant d’un grand sourire, have a good trip, et au passage un mot gentil et en français dans le texte sur son destin présidentiel, et qu’il avait pu se glisser dans la carlingue de l’appareil, là il avait eu le sentiment de retrouver un terrain conquis, attrapant l’édition américaine du Monde au passage, sirotant un Perrier plein de bulles, cette espèce de gêne qu’il avait ressenti tout l’après midi dans l’estomac, je suis un peu barbouillé, avait-il expliqué à Camille pour justifier son manque d’appétit, il s’était contenté d’une salade Caesar qu’il n’avait d’ailleurs pas finie, et il avait du se concentrer pour écouter les discussions de sa fille, donner l’illusion d’y être attentif, et pouvoir balbutier quelques mots au sujet de ces nouveaux amis dont elle lui faisait le portrait, de son séduisant professeur de golf, de la beauté des greens de Long Island, il faudra qu’on aille jouer ensemble papa, quand tu auras le temps, il faudrait le faire avant que la campagne ne démarre vraiment, il avait gardé tout le long un œil sur la porte prêt à voir la franchir une équipe du NYPD, s’étant même levé un instant pour gagner les toilettes et se masser les tempes à l’eau froide, bien sûr que non, elle ne dira rien, d’ailleurs il ne s’est rien passé, presque rien passé, il ne se serait rien passé du tout si elle s’était montré un peu plus coopérative, mais soit, elle n’est qu’une femme de ménage au fond, et moi je suis le patron du Fonds, il faudra quand même en parler à Ramzi, voir ce qu’il convient de faire, mais pas maintenant par téléphone, cette nuit à Paris, et puis il avait changé d’avis sur la route de l’aéroport, il avait voulu appeler Ramzi, c’est à ce moment là qu’il s’était rendu compte d’avoir oublié son téléphone, merde, il ne manquait plus que ça, tant pis, avait t-il d’abord pensé, et puis non, il y avait certains messages qui ne méritaient pas d’être lus, pas par n’importe qui, il avait demandé son combiné au taximan pour appeler l’hôtel, attendez je vais me renseigner, avait dit le standardiste, cela avait duré au moins deux minutes, et le soulagement quand on lui avait appris que oui, le téléphone était bien là, sur le comptoir de la réception, et il imaginait alors son correspondant sous les cinq pendules indiquant l’heure à chaque coin des deux hémisphères, et puis Paris, il avait répondu vite et machinalement JFK, en partance pour la France, quand on lui avait demandé où il était et où le lui remettre, sans imaginer un seul instant que cela pouvait être autre chose qu’un geste d’élégance d’un hôtel cinq étoiles, connu et réputé pour la qualité de son accueil, de son service, et le grand soin apporté à sa clientèle, surtout la plus sophistiquée, alors il était après tout normal qu’on daigne lui ramener son téléphone à l’aéroport, chacun pouvait deviner l’importance que pouvait avoir un téléphone quand on était patron du FMI, et là il se disait maintenant, à cette seconde, où il commençait à avoir envie de pisser, oui, et aussi d’en découdre physiquement, avec n’importe qui, et par exemple ce procureur, ou cette salope de noire, putain, si seulement j’avais laissé tomber l’histoire du téléphone, je serais en train de dormir à Bruxelles, dans les draps en soie de l’hôtel Royal Windsor Grand-Place, après avoir rencontré tous ces cons de ministres des finances de l’Eurogroup, il n’y avait que la ministre slovaque, qui trouvait grâce à ses yeux, belle fluette, un peu provocante, il attendait particulièrement ce sommet pour avoir une chance de passer la nuit avec elle, ça n’était pas impossible, pas gagné, mais pas impossible, mais ça ce serait passé différemment qu’avec cette négresse, entre gens civilisés, et là en fait, non, point d’hôtel de luxe, de salle de bain en marbre du Portugal, de jacuzzi, de petits verres d’absinthe au bar – il aimait bien boire de l’absinthe à Bruxelles, la ville de Rimbaud et de Verlaine, il aimait bien faire les choses là où elles devaient être faites, mais cette espèce de paillasse immonde sur laquelle il était vautré, il faudrait dormir, pensa t-il, sachant que c’était pourtant impossible, nettoyer de mon visage ces cernes grises qui me donnent l’air d’être un petit malfrat, il faudrait que je puisse soigner mon bronzage, dormir et retrouver de la lucidité, demain peut-être pourrais-je faire une déclaration à la presse, Bill et Ben s’arrangeront bien pour me faire sortir, il faudrait appeler Obama, et dire que j’ai la ligne directe d’Obama dans mon téléphone portable et que je suis en train de crever à Rikers Islands, là, profond sentiment d’injustice, de qui se moque t-on, n’y a t-il donc personne qui puisse desserrer les mâchoires de cette justice américaine délirante, lui faire lâcher sa proie, qu’elle tient dans ses crocs comme un os en caoutchouc sur laquelle elle bave, n’y a t-il personne qui puisse l’euthanasier, il faudrait que je dorme pour avoir un visage serein demain quand je parlerai à la presse, il faudra demander de la mousse et des lames aux gardiens demain matin, et aussi demander qu’on m’apporte mes costumes, et la Grèce, oui, mon plan pour la Grèce, il avait même à ce moment-là été traversé par cette idée complètement saugrenue prouvant l’altérité de sa capacité de jugement, cette trace d’humour anglais badigeonné de non sens  que l’on peut trouver dans les esprits de ceux qui n’ont pas dormi depuis 40 heures et sont au bord de la crise de nerfs, ne serait-il pas possible d’organiser demain une vidéoconférence avec Angela et Papandreou, il faut qu’on voit pour le plan de relance, il faudrait en parler avec John, mais John Lipsky était déjà parti vers l’Europe pour se substituer à lui, et puis voilà, il regarde son décor cellulaire, sa veste froissée, il sent au dedans son haleine, et puis il comprend qu’il est en train de se fourvoyer, qu’il n’y aura pas de vidéoconférence, que le plan de relance se fera sans lui, ce qu’il avait d’abord pensé quand les deux types dans l’avion lui avaient demandé de le suivre, what is it about ?, et puis mince, quand il avait compris que ce vol partirait sans lui, il faudra trouver un autre vol dans la soirée, mais c’était le dernier vol Air France, contrariété, il me restait un discours à peaufiner, et puis très vite, face au ton qu’employaient les policiers qui lui avaient demandé de le suivre, il avait compris qu’il n’y aurait pas de discours à peaufiner, mais plutôt une ligne de défense, et même pas eu le temps d’en parler à Ramzi, puis-je savoir où nous allons, il avait sillonné dans cette voiture sous escorte New-York en direction du commissariat central, et maintenant, maintenant il faut dormir, mais il y a le cliquetis des clés, il hèle un gardien et demande qu’on lui apporte du papier et un stylo, ce qui est fait, un stylo à bille du baron Bic, il n’a pas écrit avec ça depuis au moins vingt ans, où est ma valise, pense t-il d’ailleurs, les deux Mont Blanc avec leur plume à l’or fin, il prend le stylo s’installe à la petite table, et commence à coucher quelques mots sur le papier, mais sa main tremble comme celle d’un alcoolique au réveil, posant ses yeux sur cette graphie gribouillée et presque illisible, il n’a plus du tout envie d’écrire, soudain, mais plutôt de pleurer, comme un gosse, comme un gosse devant une injustice, ou ce qui lui apparait comme tel, comme un gosse dont on vient de casser le jouet, il sent un sanglot qui monte, la dernière fois qu’il a pleuré, c’est quand Anne a menacé de le quitter après une énième frasque, mais c’étaient des pleurs maitrisés, des pleurs pour l’amadouer, pour dire, je m’excuse, je ne peux pas vivre sans toi, mais là c’est un sanglot d’hystérie qui monte, qui monte, comme une boule de feu, comme la lave d’un vieux volcan, il se mouche bruyamment, il y a des projections de cendres, des fumerolles, et puis non, pas de magma lacrymal, il se ressaisit, cela va un peu mieux, il essaie d’imaginer ce qu’ont pu être les manchettes des journaux français ces jours, il pense à la réaction de Jean-Marie, de Pierre, de Jean-Christophe, ses proches, qui ont du monter au créneau dans les médias en France, et dire des gentillesses à son propos, ça le réconforte un instant, il pense à François Hollande qui doit jubiler, à Martine qui doit s’inquiéter, à Ségolène qui doit faire la roue du paon, il pense à la France qu’il aurait bien voulu conquérir, il se sentait d’attaque, on le disait homme d’appareil et de paillettes, mais il aurait aimé parcourir les marchés du Puy-de-Dôme, les salles de fêtes reculées de l’Ariège, il aurait aimé faire des discours grandiloquents à la tribune de quelque fronton basque, oui il aurait pu, il aurait été bon, il le sait, il a toujours été bon, en tout, rien ne lui fait peur, rien ne lui a jamais fait peur, sauf aujourd’hui, cet enfermement, et cette angoisse claustrophobique qui monte, et qui monte, la peur l’angoisse, il pense à la France de province qui regarde le journal de Tf1 depuis des salons apprivoisés, pendules, chiens assoupis sur le tapis, que peuvent-ils en penser, que faudra t-il leur dire, pourrais-je leur dire un jour, et puis il faut quand même dormir, il aimerait un calmant, ou écouter Erik Satie sur son ipod, cela lui ferait du bien, rien ne pourrait lui faire plus de bien maintenant, avec Erik Satie, j’arriverais sans doute à me relâcher, à relâcher ces muscles qui commencent à n’être que des courbatures, à force d’être bandés comme des arcs depuis quarante heures, se relâcher, lâcher prise, lâcher prise, essayer de dormir, avec ou sans Satie, avec ou sans Anne, avec ou sans draps en soie, dormir.

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Dominique

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Il est des endroits où les moeurs sont moins libérés qu’à Manhattan.

Somalie: les shebab interdisent le tabac dans une ville près de Mogadiscio MOGADISCIO, 9 mai 2011 (AFP) – Les insurgés islamistes shebab ont interdit la consommation de tabac et de cigarettes dans une importante localité de la périphérie de Mogadiscio, où vivent des centaines de milliers de déplacés. Quiconque désobéira à cette interdiction sera condamné à un mois de prison et une amende de trois millions de shillings somaliens (100 dollars). 

Solidarité avec les fumeurs somaliens.

Le chat.  

Présence des morts

Le monde est trop étroit pour n’être vécu qu’avec les vivants. Les morts sont là aussi, ils nous regardent, nous toisent, ou nous ignorent. Peut être qu’ils s’en foutent, mais ils ont sur nous l’avantage de n’avoir plus à se coltiner les contingences du quotidien, la difficulté des choix, la recherche de la reconnaissance, l’optimisation de soi. En somme ils ne peuvent plus faire d’erreurs, être malhonnêtes ou méchants, c’est peut-être pour cela qu’on les aime et qu’on les convoque. Parce qu’ils sont inoffensifs et vertueux dans leur absence. Francois Mitterrand est donc mort il y a quinze ans, j’étais dans une petite Citroën Visa rouge sortant du collège, les cheveux gominés de pento, lorsque ma maman m’apprit sa disparition. Aujourd’hui, trente ans après mai 81, son fantôme continue de hanter les couloirs de Solferino, les instituts de sondage mènent des enquêtes pour savoir lequel des prétendants PS à ce que vous savez incarne le mieux l’héritage mitterrandien, et pourrait se glisser incognito dans sa statue de cire qu’on peut contempler au musée Grévin. Ségolène Royal tient la corde, point tant pour la ressemblance physique que pour une espèce de passion sauvage et solitaire, son côté fauve. Mon cote punk.

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Comme à chaque anniversaire, c’est l’heure de l’inventaire, de pousser les meubles pour voir quelle couleur a la poussière. C’est un vide-grenier où les mesures phares de la Mitterrandie sont comme les trésors des antiquaires, de vieilles lampes à la peinture écaillée ou des gramophones cassés, mais qu’on s’échange pourtant à prix d’or pour les souvenirs qu’ils trimballent. On ne trouve pas de souvenirs dans les meubles en kit d’Ikea. On parlera toujours des mêmes choses, l’abolition de la peine de mort, les radios libres, la semaine de quarante heures. Ce ne sont que les deux premières années de mandat du président Francois qui ont été suffisamment innocentes et frivoles pour léguer quelques mesures à la postérité. Ensuite, il y a douze années de gestion d’affaires courantes ou de scandales, le Rainbow Warior et les écoutes, et l’on s’y épuise, n’importe qui, sauf Lula le calamar peut-être, souffrira toujours de durer trop longtemps, ce sont les amours adolescentes du printemps 81, et les baisers volés à la droite capitaliste, qui rosissent les rêves de ceux qui ont connu cela.

Le Monde titrait dans un numéro spécial consacre à FM ce jour sur la part d’ombre de ses deux septennats. Bouquet, Vichy, on connait la chanson, moi je préfère retenir sa part de soleil, et puis sa part de vieillesse. J’ai vu la semaine passée un documentaire intimiste sur Arte, cette chaine où tout l’est, consacré à la politique étrangère de Mitterrand. Des réussites dans les premières années, l’émancipation vis-à-vis des Etats-Unis de Reagan, l’apaisement dans les relations avec le bloc de l’Est, une intervention maitrisée au Koweït, la relance du processus européen, les négociations habiles avec l’Angleterre de Thatcher, et puis d’autres aventures dont le vernis du temps a fendillé beaucoup plus vite la lucidité des choix, croqué par les mâchoires de l’histoire en marche, le Rwanda, la Yougoslavie. Après tout peu importe. Tout a été fait dans la sincérité, semble t-il.  Dans le documentaire, on en croise certains qui n’ont pas le mérite d’être morts assez tôt, et qui de ce fait sont devenus de vieux crapauds. Roland Dumas, l’ancien prince, chevelure blanche Villepinte, tourné batracien coassant dans l’eau fangeuse de la Françafrique. Elisabeth Guigou, grenouille de guingois, si belle à trente ans, jeune chargée de mission, aujourd’hui ridée comme un parchemin. Ou Pierre Joxe, le plus drôle, complètement hirsute, savant fou, pièce de collection au musée mitterrandien – on pourrait aujourd’hui les mettre au formol, les empailler – mais à cinquante ans, sur les images, ils ont la beauté et l’arrogance de ceux qui sont arrivés au pouvoir à temps. La vieillesse les a liquéfiés. On y voit surtout une belle image. Francois Mitterrand le 17 janvier 1995 au parlement européen. Il lui reste quatre mois de mandat, et moins d’un an à vivre. Si l’on veut, c’est son lieu. Il est né durant la première guerre mondiale, a traversé la deuxième comme il pouvait – sa vie est une histoire européenne. Il a soudain l’air d’avoir vieilli de dix ans, le cancer qui le ronge lui a mangé les joues, et donné le teint blafard – c’est un petit vieux, qui est déjà passé dans l’au-delà – l’au-delà du pouvoir, des joutes que cela implique, compromissions, démagogie, rapports de force. Mais si la carcasse se déglingue de tout côté, que les volets battent au vent, il a ce charme des vieilles masures que l’on ne pourra jamais colmater complètement aux courants d’air – il est à nouveau vert, avec l’innocence de ceux qui n’en ont plus pour très longtemps, mais s’en fichent un peu. Leur œuvre s’est déjà calcifiée, leurs os peuvent maintenant s’effriter aux métastases. Écouter Deleuze égrener son abécédaire procure le même plaisir. Lui est mort suicidé. Mitterrand parle sans note, d’une voix émoussée et pourtant lumineuse, ce qu’il faut de batailleur dans le ton. Tout le monde l’écoute, droite, gauche. Il dit, il faut vaincre vos préjugés, ce que je vous demande là est presque impossible, car il faut vaincre votre histoire, et pourtant si on ne la vainc pas, il faut savoir qu’une règle s’imposera : le nationalisme, c’est la guerre…Les derniers mots sont en scansion, le temps en suspension. On l’applaudit debout. Il finit ainsi, c’est nous- et se corrige, c’est vous, Mesdames et messieurs les députés, qui êtes désormais les garants de notre paix et de notre avenir. C’est simple comme une image. C’est un legs immatériel.

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En mars 2008, pour renflouer les fonds de sa fondation France Libertés, Danielle Mitterrand mit en vente aux enchères la garde-robe de son mari, Francois Hollande investit 8000 euros de cotisations des sympathisants socialistes pour mettre sous cloche de verre le fameux chapeau mou avec lequel Mitterrand montait chaque année la roche de Solutré. Hors de mes moyens. Mais furent aussi proposés à l’acquisition au cours de cette vente près de 200 costumes qu’avaient portés FM au cours de ses mandats, tous taillés sur mesure dans de beaux tissus italiens. Si certains s’échangèrent à plusieurs milliers d’euros, ceux qu’ils avaient vêtus en de grandes circonstances, investitures, sommets internationaux, etc, d’autres furent bradés à quelques 300 euros. Or Mitterrand mesurait à peine  1 mètre 70, et n’était pas plus une armoire à glace que moi. Je ne pus me rendre à Drouot cette journée-là, occupé je m’en souviens à préparer une présentation PowerPoint pour l’observatoire du logement du Val de France, et cela reste un regret éternel. J’aurais voulu pouvoir craquer un quart de ma paie pour m’enfiler dans un de ses costumes et aller disputer ma mise lors des parties de poker du Sheraton à Djibouti, ou pour le mariage de ma sœur, ou juste pour rire, pour aller voter en 2012, et se souvenir, que personne n’en sache rien à la limite, mais porter un petit bout d’étoffe mitterrandien, et devenir moi aussi un crapaud. 

Alain Bashung est mort d’un cancer il y a deux ans. Aujourd’hui tout le monde l’adore. C’est ce qu’il y a d’un peu chiant avec le consensus post-mortem. Un album lui rendant hommage vient d’être publié par Barclays. C’est aussi le dernier tour de piste de Noir désir. Le groupe se dissoudra une semaine après l’enregistrement d’Aucun express, pour incompatibilité émotionnelle. C’est dit avec pudeur et élégance, Aucun express est la première chanson de l’album. On reconnait une orchestration à la Noir désir, mouture des Visages des Figures, épurée, éthérée, sans fioritures. C’est une discipline musicale ascétique qu’ils commençaient à parfaitement maîtriser. C’est ce que dit André du Bouchet, poète français et traducteur de Hölderlin, à propos de la pureté. « Plus on travaille la traduction, la version obtenue, plus on revient à l’état littéral. Mais cet état littéral ne peut pas être d’emblée obtenu ». Noir désir était arrivé à cela, après avoir pris d’autres chemins, un état littéral de la musique, ou minéral – un âge de pierre. Dans Aucun express, Bashung n’est plus du tout là, il n’y a que Noir désir – c’est sans doute là que la reprise est vraiment réussie. La voix de Cantat tinte étrangement, elle est pleine d’une tristesse résignée, toujours caverneuse, mais d’un qui ne serait sorti de sa grotte que pour pleurer une mélodie. Derrière, on pense à Barthes et Tessot-Gay qui doivent souffrir de cette douleur. D’ailleurs cela s’arrêtera. Une semaine après. Noir désir est mort sans dépouille. C’est peut être plus triste.

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Le reste de l’album est plus convenu. Vanessa Paradis a suffisamment de douceur rentrée pour interpréter très joliment Angora, cette pureté de mohair.

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M chante madame rêve, mais j’ai découvert cette chanson une nuit à cinq heures du matin, après une soirée chez Marco, son voisin de pallier, essoré d’alcool, nous offrit un dernier verre, et joua Madame rêve divinement bien, c’est à peu près la seule chanson qu’il maîtrisait, et il me dit, à juste titre me sembla t-il, qu’il valait mieux ne se consacrer qu’à une chanson, et l’exécuter parfaitement, que d’être dans l’approximation de tout un répertoire, comme il était cinq heures, et que le type mettait de la conviction dans ce qu’il disait, et que Madame rêve est une belle ballade dans laquelle se promener et promener nos dames en fin de nuit, quand on a de toute façon trop bu pour faire l’amour, ce fut parfait. M est formidable sur scène à Bercy, mais pas dans le lit de Madame rêve.

Dans l’album, il y a aussi Christophe, et cette belle histoire. Vieil ami de Bashung ils se voient souvent durant une période, qui s’arrête un jour. On ne sait pas trop pourquoi, chacun chez soi. Dans Novice, sorti en 1989, Bashung chante Alcaline, dans le titre, il y a en incrustation Aline, et dans les paroles ce vers : « t’aimes plus les mots rose – que je t’écris ? » Christophe aux mots bleus ne comprendra pas que c’est de lui qu’il s’agit, que c’est à lui qu’est faite cette invite d’amitié masculine, il faudra une interview croisée dix ans après pour que Bashung lui avoue l’alcalescent cadeau. Christophe chante Alcaline dans l’album qui s’appelle tels Alain Bashung – comme il y a une histoire, c’est évidemment une réussite. Et puis Christophe a le charme vintage – il est lui même un souvenir posé sur l’étagère, il est à sa place.

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L’album se termine par le mystérieux Raphael qui chante la mystérieuse chanson de l’apiculteur – api, apiculteur. Comme c’est barré, ça marche aussi. Raphael n’est énervant que pour ceux qui n’aiment pas les complaintes, ni la langueur, ni la féminité chez les hommes. Pour les autres et pour moi, il est très supérieur à ceux auxquels on l’associe parfois, dans le sac de vipères de la nouvelle scène française, Cali, Calogero, ou Bénabar. Raphael pourrait par exemple finir suicidé, ou overdosé. Les autres non.

Enfin Fred Chichin. Mort d’un cancer foudroyant il y a trois ans, Catherine Ringer, Rita sans Mitsouko, chante aujourd’hui Ring ‘N Roll. On a envie de l’appeler affectueusement la Ring’. Le titre de l’album y invite. Dans un très beau portait donné par le Monde, titré « C’est comme ça », elle parle de son amour envolé. La journaliste quant à elle parle de Ringer. Pour cela, elle cite une phrase de Jean Cocteau, qui était dédiée à Marianne Oswald, mais qui irait aussi pour Catherine. « Je suppose que c’est cette puissance rouge d’incendie, de mégot, de torche, de phare, de fanal, qui l’habite, cet acharnement de braise, cette haleur de gaz d’acétylène, de magnésium et de lampe à souder, qui forment l’efficacité de cette chanteuse, de cette mime. »

Il y a une photo d’Emilie et moi qui fut prise à Paris par Béno. Béno m’écrivit en me l’envoyant qu’il nous voyait comme ça, le trait fin de la moustache gitane, et puis la fée des nuits de pleine lune. Ça me fit plaisir.

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Mitterrand, Chichin, Bashung, ont la luminescence des vieux morceaux de plutonium. Leur demi-vie atomique éclaire encore très bien nos vies entières. Il leur faudra des années pour cesser d’irradier. D’ici là, on exploitera sans doute les gaz de schiste.

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