Archive pour avril, 2011

La vie des grands fauves

Qu’est ce qu’un type peut faire de plus dégueulasse dans sa vie que de monter une entreprise avec des capitaux de fonds d’investissement (private equity) pour essayer d’exploiter les gaz de schiste ? Pas grand-chose. Peut-être commettre un génocide, étrangler sa mère, ou rester trente-cinq ans au pouvoir, vouloir faire du chiffre avec les renvois à la frontière d’immigrés clandestins. Différentes chose. Mais quand même, prétendre exploiter les gaz de schiste dans le bassin parisien, cela relève déjà d’un certain niveau d’excellence sur l’échelle satanique néolibérale. On ne rencontre pas tous les jours des types de cet acabit. En général, les gens qui concourent dans cette catégorie des plus grandes huiles de l’enfer économique, prêts à cracher le feu, à battre le cul du prolétariat tant qu’il est chaud, à troquer le pot de terre contre le pot de fer, pourvu qu’ils en extraient un joli bénéfice, ne font pas exactement partie de mes sphères.

Il y a une exception, qui m’a été très opportunément rappelée par MG, qui m’a adressé la notice Wikipedia avec ce mot d’accompagnement : « Et dire qu’il était derrière nous au concours d’entrée »… JB. Nous avions connu JB à Sciences-Po Strasbourg, élève plus que médiocre, à moitié redoublant, et dont les pots de vin versés aux marchés truqués des Hauts-de-Seine ont sans doute contribué à acheter l’admission en deuxième année de scolarité. Nous avions laissé JB à sa Smart, avec laquelle il regagnait tous les mercredis soirs la capitale, séchant les TD de la fin de semaine (déjà le même habitus culturel propre à la Sarkozie ; passer un week-end en province, quel cauchemar), à ses fringues de marque, à son indigence culturelle, à ses notes sous la moyenne. Nous l’avions laissé là, partir en troisième année de mobilité à Berkeley (une des universités les plus prisées de toutes celles proposées à l’échange, et qu’il avait réussi à obtenir, on ne sait comment, si on ne le sait pas trop bien, malgré son dossier scolaire pourri, par l’entregent, à ne pas confondre avec l’entrechat, qui est lui un terme dansant, et aérien). On l’avait laissé à Berkeley, puisqu’il n’en était pas revenu, et ne fut de fait jamais diplômé de Sciences Po Strasbourg, pas plus que Nicolas Sarkozy de Sciences Po Paris, il faisait partie du cimetière des connaissances, ces « copains d’avant » croisés un jour et dont on se demande deux ou trois fois dans une vie, tiens, que sont-ils devenus ? Eh bien voilà.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Julien_Balkany

Les gaz de schiste ont beaucoup fait parler d’eux ces dernières semaines. La mobilisation est partie d’Ardèche, comme souvent, comme presque toujours. J’ai des amis bien placés à Aubenas, je veux dire bien placés dans l’élevage extensif de poules, dans la construction de maisons écolos, ou dans la contemplation, dans l’extraction du suc de la vie, l’orgone de croissance, les Têtes Raides à l’accordéon.

Pour extraire les gaz de schiste, hydrocarbures non conventionnels, contenus dans la croûte terrestre comme un trésor du temps, il faut procéder à des « forages horizontaux » (sic), envoyer avec une pression démoniaque des tonnes de mètres cubes d’eau mélangées à du sable et des produits chimiques pour fracturer la roche, et que celle-ci libère son jus. C’est violent. Les risques sont connus ; contamination des nappes phréatiques en premier lieu, dégradation paysagère, fragilisation du manteau. Même Nicolas Hulot est contre…

gazdeschistenonmercigazschisteux01t5.jpg 

Industrie tout aussi eco-friendly que celle de la valorisation des pétroles non conventionnels ; l’aéronautique. J’ai rencontré le week-end dernier le numéro deux de la nouvelle compagnie aérienne qui vient de se créer à Djibouti, Djibouti Air. Bachir est libanais, spécialisé dans la création ex nihilo de compagnies aériennes. Il vend ses services à des hommes d’affaires qui veulent se lancer sur ce créneau, sans rien connaître des secrets de l’aviation civile. L’entreprise de Bachir, qui sait les rouages du métier, monnaie son expertise. Bachir contracte les pilotes, choisit les appareils, s’arrange avec les prestataires extérieurs, type restauration à bord, et surtout se démène pour obtenir la cinquantaine d’autorisations et de licences nécessaires avant de pouvoir envisager d’entrer dans l’espace aérien international (la semaine dernière, je l’ai accompagné sur un bateau mouillant dans le port de Djibouti pour un « dîner d’affaires », où je me suis retrouvé à essayer des costumes de stewart dessinés par la femme du propriétaire du bateau, une styliste yéménite spécialisée dans la création de tenues pour le personnel naviguant…). Puis quand les avions volent, Bachir s’en va. Il a ainsi créé de toutes pièces une compagnie à Abu Dhabi, dont la flotte s’élevait quand même à la fin de son contrat de services à 70 appareils. Il a des contacts avec des financiers tanzaniens pour une nouvelle compagnie à Dar es Salam. Et il ne lui a fallu que 28 jours, une belle prouesse, pour obtenir l’agrément de vol pour Djibouti Air, qui vient de réaliser son vol inaugural, Djibouti/Dubaï, Bachir habite d’ailleurs en temps normal à Dubaï. Une seule liaison pour l’instant ; à l’arrivée du premier vol, sur la tarmac de l’aéroport de Djibouti, avec un aréopage de VIP dans l’avion, le pilote russe, après avoir éteint les gaz, a aussi coupé le contact. La lumière s’est éteinte, et les portes se sont verrouillées. Il a fallu faire venir un groupe électrogène pour ramener l’électricité dans l’appareil, du reste, les hôtesses ne savaient pas comment ouvrir les portes. Vu comme ça, on  pourrait croire que Bachir est un amateur. Mais il s’agit quand même de quelqu’un qui doit toucher sa dizaine de milliers de dollars mensuels ; à trente piges, la rollex est pour bientôt. La réalité assumant parfois vaillamment la caricature, son père, qui vient de passer une semaine à Djibouti, est un homme d’affaires libanais marié avec une ukrainienne de trente ans sa cadette et qui s’apprête à s’installer à Boston. Les chiens ne faisant pas des chats, lui était hier sur ma terrasse, à fumer le narguilé toute la soirée. Une compagnie charmante, avec des histoires dignes de la revue Forbes. X. m’a ainsi raconté l’acquisition de son bateau de 22 pieds qui a mouillé durant huit ans au port de Deauville. Il s’exprime dans l’anglais sobre et efficace des affaires, que même moi je comprends. En voyage en France, avec des amis libanais, tous décident d’aller passer quelques jours à Deauville, pour y jouer au casino, Enghien-les-Bains étant pour lui « trop près » de Paris. Location de voiture, réservation d’hôtel ; arrivée le soir, tapis vert. A la roulette, il joue comme toujours des numéros voisins sur le cadran ; toujours les mêmes : 30, 11, 8 En une heure, X. gagne 8000 dollars. On lui suggère de s’arrêter, lui trouve dommage d’avoir fait toute cette route pour si peu d’adrénaline, ses amis rentrent à l’hôtel, au petit matin, il a perdu les 8000 dollars gagnés, plus 6000 dollars. Fouetté peut-être par la brise de mer, dans un accès de lucidité, il se dit qu’il serait quand même un peu con de passer ces quatre jours à Deauville à voir partir tout son pognon dans les caprices d’une petite boule blanche, et qu’il serait mieux de faire du bateau. Problème ; il n’a pas de bateau. Il en parle à ses amis, partent se promener près de l’embarcadère, cherchent un bateau à vendre. Tiens, justement il y en a un, assez joli quoiqu’un peu petit, il relève le numéro, appelle. Le propriétaire est à Paris ; il en veut 90 000 dollars. X. a, comme toujours, tout son fric sur lui en espèces. Au total, 60 000 dollars à l’arrivée à Deauville, moins les 6000 engloutis à la roulette, soit 54 000 dollars. Mais il ne veut pas négocier au téléphone ; il dit, parlons nous de visu, rendez-vous est donné l’après-midi même dans un café des champs-élysées. X. y va avec tout son « staff », comme il dit. La première impression n’est pas très favorable ; le type est grand, bourru, moustachu, sans sourire. Les Libanais commandent des bières, mais le type ne veut rien boire, il dit « j’ai peu de temps, allons droit au but ». Mais évidemment, X. insiste ; partageons au moins une bière, une seule, après nous parlerons du bateau. Bon d’accord. A la fin de la première bière, le vendeur en accepte cependant une seconde, puis une troisième. Quand il se lève pour aller aux toilettes, X. prévient son équipe ; surtout pas un mot sur la bateau maintenant. Dix sept bières plus tard, qui savent correctement dérider un homme, s’il peut tenir debout, le bateau s’immisce enfin dans la conversation. J’en veux 90000 dollars, réussit à articuler son propriétaire, dans un réflexe d’autodéfense. C’est trop, dit X. Combien en voulez-vous ? Eh bien, j’ai sur moi exactement 54 000 dollars en coupures, et je vous les donne maintenant. Forcément, le cash rend un peu fou, un gros tas de cash, surtout quand il s’agit de dollars américains, doit être capable d’hypnotiser correctement un homme quand il a bu 17 bières. Le lendemain, X. et ses potes naviguent tranquillement dans la Manche.  

Mais ce que j’ai trouvé précieux chez ce type, c’est que, indépendamment des partouzes auquel il a du participer sur des yachts d’anciens agents du KGB, et quand bien même des parties de pêche au requin les narines remplis de cocaïne, il avait l’air très heureux, concentré, et précis, à pêcher vendredi sur un petit bateau de vingt chevaux piloté par un yéménite, tenant dans ses mains une planchette de bois enroulé de fil de pêche, et terminé par un petit leurre rose fluo. Quand il a sorti la première daurade de la journée, deux kilos à peine, il a juste dit ; « It’s so good ».

Fin de partie.

Mais JB devra mener « d’autres raids virulents » pour bâtir sa fortune. Les députés, visiblement émoustillés par la montée du Front National et de l’abstention lors des dernières cantonales, autant que par la catastrophe de Fukushima, cherchant à retrouver le confiance du « peuple », à rester en phase avec les craintes et les espoirs et les attentes folles et les prévenances de ceux qui les élisent, s’apprêtent à légiférer pour interdire l’exploitation des gaz de schiste en France, au nom du salutaire, quoique décrié, principe de précaution.

Quant à Bachir, il a été licencié il y a deux jours de Djibouti Air, « la seule compagnie au monde ayant le courage d’avoir un dindon comme emblème », dit-il, alors qu’il s’agit d’un francolin, un volatile endémique de Djibouti aujourd’hui menacé.

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En fait, toutes les autorisations étaient fausses. Djibouti Air perdrait cinquante mille dollars par mois, et servirait d’abord à blanchir des capitaux. La semaine dernière, l’avion est revenu de Dubaï avec deux passagers à bord. 16 tonnes de carburant pour deux passagers. Avant de quitter Djibouti, Bachir m’a donné rendez-vous cet été à Las Vegas.

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