Ulysse

Hier, j’ai été invité à dîner chez Ulysse. Ulysse supervise les chantiers que nous exécutons à Djibouti. Ulysse est un ingénieur italien de 70 ans, et qui a une barbe blanche bien taillée, et de belles rides. Quelqu’un me disait, il y a pas très longtemps (mais je ne me souviens plus ni qui, ni où) qu’il suffisait de regarder les rides d’un visage pour savoir si la personne avait eu une vie heureuse. Ulysse a des rides qui sont comme le prolongement d’un sourire, d’une espièglerie. Il a dû avoir une vie heureuse, comme quelqu’un qui aurait fait un beau voyage. Sa vie est loin d’être finie. Il a soixante-dix ans, largement de quoi être en retraite, tant au niveau de ce qu’il a déjà donné que de ce qu’il a aussi reçu, et depuis dix ans, chaque chantier dont il a la charge est soi-disant le dernier. A chaque fois il replonge. Peut-être qu’il a développé une relation toxicomaniaque avec le travail, comme certaines personnes qui sont nées dans la première moitié du XXème siècle, et qui ont commencé à travailler vers quatorze seize ans, comme apprenti, à une époque et dans une région où au déjeuner, il y avait des petits bocaux de tomates séchées, et où on travaillait soixante heures par semaines, où on se levait avec le soleil et où se couchait peu après lui, après une cigarette fumée devant la maison. Il a une résidence secondaire sur la côte à une trentaine de kilomètres de Rome. Il a fait construire à côté une maison pour chacun de ses enfants. Il se peut d’ailleurs qu’il les ait construites lui-même. Quand il rentre chez lui, il découvre à chaque fois que son potager n’a pas été correctement entretenu durant son absence. Il ne s’en plaint pas vraiment ; son fils qui pourrait s’en occuper, travaille en tant qu’ingénieur auprès des tours de contrôle, et voyage autant que lui. Ulysse est actuellement seul à Djibouti, sa femme est demeurée en Italie. Lors de son dernier séjour italien, il a ramené de l’huile d’olive, et du basilic, et des pignons de pin. Je ne sais pas comment il a eu connaissance de ma folle passion pour les pâtes au pesto, je lui en ai sans doute glissé un mot au hasard et comme on lance un ballon à la contrée, quand on discute avec un Italien, si l’on ne parle pas de football, ou de vespa, ou de la gauche radicale, on en vient vite à parler antipasti, bruschetta, et pizza au feu de bois. Alors voilà, il m’a invité à dîner, c’était une drôle de tablée, Ulysse, François, son adjoint, plus jeune que lui d’une quarantaine d’années, Français expatrié à Djibouti depuis neuf ans, mariée avec une fille d’ici, père de quatre petits enfants, et une belle et longue barbe ourlée comme un bouquet d’aubépine, de quelqu’un qui ne boit pas d’alcool. X, jeune ingénieur libanaise en mission d’une semaine à Djibouti, et moi-même. Ulysse a cuisiné les pâtes au pesto en s’appuyant sur les instructions données au téléphone par sa femme distante de quelques 8000 bornes, tout est affaire de dosage pour faire un bon pesto, m’a-t-il dit, et j’ai approuvé. Et moi-même. La hotline délocalisée était performante. Un pur délice. Et une drôle de tablée. Ulysse a sorti une bouteille de vin rouge maison, de sa production artisanale. Un peu râpeux, comme l’est un vin dans lequel on n’a pas rajouté de glycérol, et qui n’a pas été oxygéné façon Mondovino. On a parlé de l’Arabie Saoudite, où Ulysse a travaillé une dizaine d’années à construire des routes, et aussi des villas je crois, pour tous les cheiks de la famille royale, en parvenant toujours à tenir les délais, ce qui lui a valu le respect de toute la péninsule arabique. On a parlé du Cap Vert, qui est peut-être le plus beau pays pour vivre. Après on a siroté un petit whisky. Ulysse, monumental comme une œuvre Joyce, dans lequel serait inscrite toute l’Italie.  

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Un commentaire

  1. virevolt dit :

    ÉTÉ 2005.
    BUDAPEST.
    14 AOÛT.
    Il fait chaud, l’île se réveille.
    Une petite bière à défaut de café. La scène World nous appartient.
    Des balances. Les chœurs s’échauffent.
    Les guitaristes grattent.
    MORY KANTE
    Un bassiste.
    Un regard profond, des yeux clairs, un visage semblable à une carte du monde d’où ressortent mille chemins.
    De belles rides creusées qui semblent chacune raconter une histoire extraordinaire.
    Une peau épaisse, couleur sable.

    LE VOYAGEUR.

    Nous nous sommes pris alors à imaginer le destin de cet homme, à rêver d’un parcours similaire. Plus parlant qu’un album photo, qu’un carnet de voyages, qu’un film : un visage. La chance de pouvoir porter sur soi toute une histoire.

    Je ne sais pas si c’est à ce morceau de vie que t’a fait penser le visage d’Ulysse, en tout cas, j’y pense chaque fois que j’entends quelqu’un craindre les signes extérieurs de vieillesse.

    J’ai découvert il y a peu mon premier poil de barbe blanc. J’attends les suivants.

    Quand aux rides…

    A bientôt Ad, nous remettons le blog du 42 en route, passant du 42 au 07.

    http://42.zeblog.com

    Bises. Yann

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