Obock

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Obock. Dernière ville septentrionale de Djibouti. Tout au Nord, coincée entre la mer bleue et l’Erythrée, ancienne capitale de Djibouti, de 1860 à 1880, avant que le site de l’actuelle Djibouti ne soit retenu pour édifier le port et être la terminaison (nerveuse) de la ligne de chemin de fer reliant ce territoire de nomadisme à Addis-Abeba. Obock qui déroule ses journées, toutes semblables les unes aux autres, dans le petit périmètre de son urbanisation centenaire, et dans la chaleur de l’hiver, une rue principale, piétonne de fait, sans besoin d’arrêté municipal, peu de voitures montent jusque là, et qui a la léthargie des villes côtières un peu oubliées, déclinantes, tenues à distance respectable des lieux des pouvoir et de marasme des vraies métropoles, une indolence qui me rappelle certaines villes de la côte Est de Madagascar, comme Manakara, où le pouls est toujours constant, et le rythme cardiaque ralenti.

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Obock dont le destin si l’on veut s’est arrêté il y a un siècle, qui aurait pu devenir si les dés avaient été lancé autrement, si son anse naturelle avait été mieux agencée ou ses fonds plus profonds et plus propices à l’édification d’un port, un carrefour, une ville de taille et d’activité respectable, comme d’autres y ont réussi dans ces confins du Sud de la mer Rouge, Massaoua, Port Soudan, Berbera, mais qui est tout autre aujourd’hui, une ville, la cinquième du pays, je crois, condamnée à la somnolence, à un peu de pêche, et à étirer ses journées de fainéantise comme on prolongerait indéfiniment une sieste. Nous sommes montés à Obock ce week-end, suivant A. et M., qui se sont marié l’année passée, M. étant du cru. L’avantage d’Obock, c’est que tout le monde se connaît, et que si vous connaissez quelqu’un (que tout le monde connaît, comme M.), toutes les portes vous sont ouvertes. Trois moments.

1. L’arrivée chez le papa de M., un notable répondant au titre de secrétaire général du Conseil régional et au nom de X., en fin de mabraz, ce mot djiboutien qui désigne la cérémonie du qat, qui démarre vers quatorze heures et peut se prolonger tard dans la nuit, selon la quantité de feuilles que chacun possède. Vers seize heures, d’ordinaire, l’excitation commence à monter, les langues se délient. A dix sept heures, chacun est à sa logorrhée. Puis peu à peu, les molécules de cathinone s’évaporent du cerveau comme on soulèverait le couvercle d’une casserole à ébullition, et l’ambiance évolue vers une mélancolie assez douce et silencieuse. Nous sommes arrivés vers 21 heures, à une heure encore masticatoire, et comme le papa de M. est un homme en vue d’Obock, son mabraz est l’un des plus fréquentés. On pourrait croire, mais il faudrait être ingénu, que dans des villes comme celles-ci, le poids des hiérarchies sociales est un peu plus léger qu’ailleurs, mais non. K., rencontré par la suite, et qui est au chômage, m’a raconté qu’il prenait son qat tout seul, parce que, d’après lui, personne n’a envie de partager la compagnie d’un chercheur d’emploi (ou pour être plus précis, d’un demandeur d’emploi), et qu’il n’est le bienvenu à aucun de ces conciliabules végétaux (parfois végétatifs) où il faut bien pouvoir vendre un peu de rêve, ou un scoop, ou un début d’information qui puisse bénéficier aux autres, quelque chose qui puisse nourrir la discussion. A notre venue, il y avait encore huit hommes assis sur des coussins, le regard vide des poissons de fond de cale, quand la barque rentre au port, l’œil posé sur le poste de télévision. A. avait apporté de Djibouti des fruits, ce qu’on trouve difficilement à Obock. On nous a fait asseoir et offert un coca. On a fumé des cigarettes, en interrogeant X. sur son séjour en Inde, où il a passé trois mois à Dehli, hospitalisé pour des problèmes de santé, l’Inde, le dispensaire du tiers-monde, un après-midi, il a pris un taxi en demandant qu’on lui fasse traverser la ville, sinon il n’a connu que l’hôpital et sa pension, et a réussi à acheter du qat, mais à un prix extravagant, et de mauvaise qualité. Soudain, sur l’écran de télévision, au journal de la RTD, la chaîne d’Etat, on voit quelqu’un parler au micro, comme donner une conférence de presse, un chapeau traditionnel vissé sur le crâne, la poitrine enroulée dans une écharpe aux couleurs du drapeau djiboutien. L’attention qui était vraiment lâche se resserre ; c’est le papa de M. qui parle en afar, ce vieillard qui nous fait face, allongé sur son matelas, c’et lui qui explique sur la chaîne nationale que le peuple afar n’est en rien responsable dans l’affaire des vieilles armes de guerre soviétique, obus de réforme, qui ont été saisies près de la frontière érythréenne, la guerre civile entre Afar et Issa remonte à près de 20 ans, mais son souvenir demeure prégnant, et à Djibouti, on marche toujours sur des œufs (ou dans le désert). Et puis chacun retourne à ses pensées solitaires, alors qu’à l’écran, X. continue de parler dans une langue que nous ne comprenons pas.

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2. Une heure plus tard ; on évolue sur des pistes qui rappellent le désert de sel, portant comme des stigmates ses traces de pneus, et qui ne servent que peu à se repérer, il y en a qui partent dans toutes les directions, il fait nuit, on cherche le petit campement de Ras Bir, et on ne voit face à nous pour se repérer que la lumière d’un phare qui balaie toute l’immensité de droite à gauche avec une régularité irritante (le phare de Ras Bir étant le plus haut phare d’Afrique, culminant à 65 mètres). Soudain, derrière nous, la lueur d’autres phares, ceux de bagnole, qui se rapprochent, deux camions en fait, type pick-up, et qui nous doublent, chargés à plein d’une cinquantaine de migrants éthiopiens qui nous regardent avec des yeux anxieux, les yeux d’un poisson quand il gigote au bout d’un hameçon, en arrivant à notre hauteur. Obock est devenu depuis quelques années une plaque tournante des migrations régionales. Chaque jour, vingt, cinquante, cent immigrés éthiopiens rejoignent la ville, par tous les moyens imaginables, et en premier lieu à pied, on les voit marcher le long de la RN2, portant un petit balluchon et quémandant de l’eau aux rares voitures qui les doublent, laissant derrière eux leur vie de misère en Ethiopie, et déjà parfois mille bornes ou plus, rêvant d’Arabie Saoudite et de pétrodollars pour être précis. Certains y parviennent, mais une minorité. Une infime minorité. D’autres se noient en mer, lorsque des vedettes des garde-côtes croisent la route de leurs embarcations et que les passeurs les obligent à se jeter à l’eau. Car d’Obock, un réseau de canotiers les fait monter sur des boutres, et les convoie jusqu’au Yémen, d’où la route est encore longue. Voilà donc que cinquante Ethiopiens chargés dans une bétaillère nous dépassent, à la manière d’évènements, qui nous dépasseraient sans clignoter, en route vers leur clandestin destin, alors qu’on continue de louvoyer entre les traces, on ne trouvera jamais le campement, on rebroussera un peu plus tard vers Obock, et même là on aura du mal à retrouver le chemin.

3. Le lendemain midi à Obock, et c’est un peu critique d’en parler, vous avez peut-être lu dans la presse que la contagion égyptienne et tunisienne menaçait même de loin Djibouti, que certains opposants avaient été arrêtés, ou même des gens qui avaient simplement mis des images, des vidéos de manifestations sur le Net, voilà, le chat n’est pas extrêmement serein avec ça, il tire un peu nerveusement sur sa cigarette sans filtre, mais avec censure, et se verrait bien être un peu plus subversif s’il ne craignait pas de rentrer en France par un « vol bleu » (sorte de rapatriement sanitaire, expression bien connue dans les milieux diplomatiques, ce qui aurait pu par exemple arriver à Boris Boillon, notre ambassadeur en Tunisie). Mais continuons quand même, à demi-mot, le lendemain midi, on boit un thé en place centrale, la rumeur bruisse qu’une manifestation d’opposants démarrera après la prière. On rentre déjeuner, du poisson grillé, évidemment, à Obock, on ne manque pas de phosphore, et on ressort avec A. juste après, on s’installe à une table en terrasse d’où l’on a une belle vue, juste à côté du siège de l’ARD, un sigle d’opposition qui a pignon sur rue, et on démarre une partie d’échecs en couverture, comme on se cacherait derrière un journal si l’on était détective en filature dans un téléfilm. Mais je fais quand même gaffe à éviter le coup du berger, en ce pays pastoral, j’avance mes pièces précautionneusement. Ça mijote dans les locaux de l’ARD, on vient nous trouver, on veut qu’on fasse des photos. J’hésite un peu, mais je n’ai qu’un argentique en noir et blanc, et eux veulent surtout qu’on mette les photos sur Facebook. Une amie plus courageuse y va, ils ont peinturluré des banderoles, des slogans hostiles au régime, dont celui-ci inspiré ; « Non à l’homme fort du régime faible ». Ils sont là une trentaine, homme, femmes, et hésitent à sortir dans la rue, sauf un, qui n’a peur de rien, ou rien à perdre, et pose majestueusement devant les grands pans de toiles portant la parole d’opposition ; ils sortent finalement. Une bagnole de la police arrive alors. Et tous rentrent presque simultanément se terrer dans leur abri. Sauf les femmes. Voilà. La manifestation est terminée. Un quart d’heure plus tard, juste après l’échec et mat, je passe une tête dans le local de l’ARD. Sagement, assis en tailleur, chacun sélectionne les meilleures feuilles de sa branche de qat. La révolution des œillets, mais différemment.

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Un commentaire

  1. tinou dit :

    Je me demande parfois comment certain billet arrivent à rester sans commentaire. Les lecteurs du chat peuvent-ils etre indifférents devant ce dernier paragraphe ? J’y crois guère … en tout cas moi ca me marque. On ne vit la révolution arabe qu’à travers les yeux et la plume des journalistes, les témoignages citoyens percent encore difficilement. Bravo au courage de celui qui donne vie au chat pour nous transmettre (en exclusivité) l’actualité djiboutienne de l’interieur. Et je lui transmets tous mes voeux de solidarité

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