Dans la brume électrique

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Elles sont un peu plus de trois-cents, et la propreté des rues de la capitale repose sur leurs épaules, qu’elles ont frêles. Organisées comme une méthodique armée de fourmis rouges, des balais pour mandibules, ou un essaim d’abeilles dans la ville ruche, mais sans reine, et sans le miel, rien que des ouvrières, elles ont à accomplir une tâche qui parait disproportionnée à leur condition féminine, herculéenne, chaque jour renouvelée. Leur métier est sans conteste l’un des plus pénibles du marché de l’emploi djiboutien, mais dans un pays où le taux de chômage paraît endémique, pouvant atteindre selon les quartiers 50%, elles ont le mérite d’en avoir un. De métier. Connaissant leur chance, tout autant que leur infortune de passer six soirées de la semaine le nez dans la poussière.

Elles, ce sont les balayeuses de l’OVD, qui, du vendredi au mercredi, prennent leur service à 19 heures pour cinq heures durant arpenter des kilomètres de voies bitumées qu’elles passent au crible du crin de leur balai, pour les soustraire à la crasse, au sable, à la poussière, aux sacs plastique, à tous les déchets que peut générer en 24 heures l’activité d’une ville-Etat comme Djibouti. Et si lors du dernier classement de l’Index de Performance Environnemental 2010, Djibouti apparaît comme le deuxième pays le plus propre d’Afrique, juste derrière Maurice (et ce classement a pu en surprendre certains !…), c’est sans aucun doute pour partie à ces femmes qu’il le doit.

Rassemblées en brigade de douze, ou de quinze, placées sous l’autorité d’un chef d’équipe, elles ont la charge de la propreté de toute l’agglomération djiboutienne, des maisons en tôle de Balbala aux villas du Héron, des résidences d’Haramouss aux faubourgs des quartiers.

La plupart viennent des milieux les plus défavorisés, leur recrutement a été organisé sur des critères sociaux, piloté par des associations de femmes. En novembre 2006, Djibouti accueille le sommet du COMESA, événement de grande ampleur réunissant des chefs d’Etat venus de tout l’Est du continent. Le sommet coïncide avec l’inauguration du Kempinski. Pour l’occasion, la ville se doit de se présenter sous son meilleur jour. Le président de la république ordonne un grand « nettoyage de printemps » qui normalement ne doit durer que le temps du sommet. 285 femmes sont embauchées pour une durée de quinze jours, avec pour mission de « pousser la poussière sous le tapis », comme on dit. Mais l’expérience fait florès. Les autorités politiques réjouies de voir la ville comme ils ne l’avaient jamais vue, débarrassée de ses scories, vont la faire perdurer. Les balayeuses sont maintenues à leur poste jusqu’à nouvel ordre. De 2006 à 2009, elles n’auront pas de statut déclaré. Des journalières à l’année. Du temporaire qui dure.  Ce n’est qu’en octobre 2009 qu’elles intègrent officiellement les effectifs de l’OVD. Et récupèrent les droits qui vont avec : congés payés, cotisations retraite, couverture maladie, etc.

Le Chat qui fume a suivi ces femmes de l’ombre durant une soirée sans lune, femmes admirables armées de leur seul courage et d’un balai brosse pour qu’au petit matin, la ville apparaisse débarrassée de la pellicule microbienne qui s’abat chaque journée sur elle comme une chape. Reportage.

17 heures trente. A la base technique de l’OVD, où sont entreposés la dizaine de camions de ramassage, bennes-tasseuses ou basculantes  et autres engins du parc de l’OVD ayant déjà leur journée derrière eux, les bus de ramassage viennent d’arriver. Les 200 et quelques femmes de service ce soir là répondent à l’appel de leur nom, on recense les absentes. Puis toutes se rassemblent en petits cercles, liens d’affinités noués par plusieurs années de travail en commun. Abdoujama A., le responsable de la collecte du soir à l’OVD, introduit Le Chat qui fume auprès de quatre balayeuses, choisies pour leur bonne connaissance de la langue française. Dans un petit bureau,  la discussion s’engage avec Fardoussa, 25 ans, Hawa, 30 ans, Raisso, et Guedio, dans les mêmes âges. Vêtues de belles robes amples, discrètement maquillées pour certaines, très féminines, et le verbe alerte, elles racontent leur quotidien de femmes de ménage d’une métropole, qui, malgré le classement élogieux évoqué plus haut-, n’en demeure pas moins un vrai « nid à poussière » ! Elégantes et mesurées dans leur propos, on peine au début à croire que ce sont elles que l’on peut apercevoir parfois, de retour d’un restaurant ou sortant en discothèque, toutes vêtues à l’identique d’une blouse siglée OVD aux bandes réfléchissantes pour avertir les véhicules de leur présence.

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Elles disent d’abord que leur travail leur plaît. Il s’agit aussi de jauger son interlocuteur. Qu’attend t-il de nous, cet étrange chat qui bloggue, est il un indic de la direction de l’OVD, un infiltré de l’inspection de travail ?  Puis elles hésitent. La confiance vient. Alors elles se rétractent. Non, évidemment ce n’est pas la panacée, de passer ses soirées à essayer de faire luire des bouts de trottoir que l’on retrouvera quoi qu’il arrive le lendemain souillés de la même crasse urbaine. Mais quand même, c’est un travail, et il n’y a pas à en rougir. Il n’y a pas de sots métiers, dit le proverbe, pas plus que de profession qui ne méritent pas notre entier respect. Elles racontent les humiliations, les habitants au sens civique atrophié, qui à peine ont elles fini de nettoyer une zone, viennent y déverser leurs ordures, « de toutes façons, vous êtes payées pour faire ce travail, alors on veut s’assurer que vous en aurez suffisamment » ! Elles disent l’effort quand il faut pousser une brouette remplie jusqu’à la gueule de saletés diverses, certaines jeunes femmes en début de grossesse y ont perdu leur bébé. Elles parlent de l’odeur qui imprègne les vêtements le soir. Mais elles content aussi les liens de solidarité qu’il y a entre toutes, le sens de l’entraide, la gentillesse des hommes qui dirigent chaque section et les soulagent le plus souvent quand les charges sont trop lourdes pour elles. D’ailleurs, n’y a t-il pas une femme chef d’équipe ? On pose la question. « Impossible, répondent elles en chœur, les autres femmes ne lui obéiraient pas. Il faut l’autorité d’un homme pour s’interposer dans les petites chamailleries que nous pouvons avoir » !  

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Si un grand nombre de ces femmes sont illettrées et ne parlent que les langues nationales, les quatre filles que rencontre Le Chat  ont toutes suivi une scolarité jusqu’au collège. Elles auraient souvent voulu pouvoir continuer plus loin leurs études, mais les aléas de la vie les en ont empêché. Alors, comme elles le disent, elles considèrent avec une pointe d’envie les femmes qui se sont accompli professionnellement, qui  officient dans les bureaux molletonnés des administrations, et peuvent travailler assises, dans une atmosphère confinée. « Nous aussi, on serait capable de taper sur un clavier d’ordinateur, » disent-elles avec bravade. On n’en doute pas. Elles parlent de la fatigue, quand on rentre le soir. « On a passé cinq heures à piétiner, on arrive chez soi à minuit passé, on est complètement déboussolées, la seule chose qu’on puisse faire, c’est de s’effondrer dans son lit ». Fardoussa démarre chaque soir son service devant le centre culturel Arthur Rimbaud et le termine avenue 13.

Parmi les filles que Le Chat rencontre, il y a Hawa, qui est une des déléguées de la corporation. En 2009, face à leur demande de revalorisation salariale non satisfaite, elles se mettent en grève pour une journée. Toutes vêtues de leurs blouses, elles partent à pied du centre technique de l’OVD et vont jusqu’au palais présidentiel de Haramouss porter l’étendard de leurs revendications. La première dame accepte de les recevoir le lendemain au siège de l’UNFD, mais à la condition qu’elles désignent quatre représentantes. Hawa, en sa qualité de jeune afar lettrée, puisqu’il faut trouver l’équilibre entre tous les profils, est désignée par ses pairs. Aujourd’hui toujours, ce sont elles, les déléguées qui sont reçues par la direction de l’OVD quand il y a des doléances à émettre.

L’heure file dans le petit bureau, improvisé en salle de presse, l’affluence grandit. Chacune a son mot à dire. Avant que le soleil ne se couche, pour profiter de la lumière naturelle, on sort prendre des photos. C’est un camaïeu de couleurs vives, les femmes en cercle discutent, l’ambiance est au commérage, à la papote. Au début, il faut parlementer pour prendre des clichés. Mais vite, chaque petit groupe veut se voir immortalisé dans la mémoire numérique de l’appareil. Sauf celui de Zeinab, quarante ans, qui a la verve des leaders syndicaux. « Vous voyez bien qu’on est en train de manger », riposte t-elle, alors que l’on s’approche avec l’appareil. Soit. Assises au sol, elles dégustent des préparations à base de pâtes et de haricots qu’offre une vendeuse ambulante qui a ses quartiers ici. Le réconfort AVANT l’effort !…. Zeinab critique les journalistes, dit qu’elle a souvent vu des reportages sur TV5 Monde au sujet de la corne de l’Afrique, ou de la Somalie, où on ne montrait que la misère qui sévit. On essaie de lui expliquer que ce n’est pas ce qu’on est venu chercher ici, mais plutôt la bravoure, et le courage, et la fierté des femmes fortes. Les qualités humaines qu’il faut, pour exercer le métier qui est le leur.

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C’est l’heure de l’appel à la prière. Toutes les femmes se tournent vers la Mecque, sauf quelques unes qui affirment en riant qu’elles préfèrent vivre dans le péché. Circonvolutions des communautés  humaines.  La nuit tombe, chaque équipe de balayeuses s’approche de son bus. Djib’Out embarque à bord de celui qui mène l’équipe qui officie avenue du Général de Gaulle. On enfile les blouses, chacun récupère ses outils de travail. Les esprits s’échauffent, un début d’esclandre, deux femmes se disputent la propriété d’un balai, comme on se disputerait un amant. Tension inévitable sans doute, dans une équipe qui passera six mois ensemble, avant le prochain turnover qui mélangera à nouveau les zones d’affectation de chacune. 19 heures. L’heure des premiers coups de balai. Fardoussa, mère de deux enfants, intrépide et mutine, a été nommée pour la soirée responsable des relations publiques ; c’est elle qui accompagne Djib’Out, ce privilège l’exonérant de nettoyage pour la soirée, ce qui lui convient bien ! On parle de tout, de rien, de son quotidien de femme mariée qui doit nourrir un foyer, payer les factures de l’EDD de l’ONEAD, de la boutique, avec son maigre salaire et la solde de son mari soldat exilé à Doumeira. Lot quotidien de nombreux Djiboutiens. Et Djiboutiennes. Débarrassée de son balai, et en compagnie inédite, elle chambre un peu ses collègues, fait mine de donner des ordres. « Ça va, madame le professeur », lui rétorque en riant l’une de ses collègues, qui elle n’a pas de passe-droit…. Un nuage de poussière monte du sol au passage de l’équipe; on éternue, on suffoque un peu.  Puis la poussière retombe. On s’approche d’un kiosque pour acheter un paquet de cigarettes au chef d’équipe, pour le remercier de son accueil, et acheter à peu de frais sa coopération. Fardoussa enroule son voile tout autour de son visage, on ne voit plus que son regard. « Moi, j’ai étudié, je n’ai pas envie que mes anciens camarades me voient, me reconnaissent, et fassent des commentaires ». Quelques mètres plus loin, pour Fardoussa, c’est l’heure d’ouvrir son sac. « Il faudrait que l’OVD reconnaisse la pénibilité de notre travail et revalorise notre salaire », affirme t-elle. C’est vrai. 25 000 francs par mois, ce n’est pas cher payé, pour ce toilettage quotidien de la ville grandeur nature.

M. Omar, directeur de la propreté à l’OVD, l’admet. « Au début, nos compatriotes ne pensaient pas que ce type d’emplois pouvaient être exercés par des Djiboutiennes. Les gens étaient très sceptiques. Mais ils se trompaient. Aujourd’hui, nous recevons chaque jour une dizaine de nouvelles demandes d’embauche ».

Aujourd’hui, toutes reconnaissent la grande humanité tout autant que la compétence de l’actuelle direction de l’Office, en poste depuis deux ans. « Nos conditions de travail se sont améliorées depuis que le directeur général a changé. Nous avons maintenant plusieurs blouses de rechange, des gants, des masques pour se prémunir de la poussière », témoignent certaines. « Pour l’aïd, on nous offre des vêtements neufs. Il arrive même que le DG nous apporte en personne notre dîner payé sur ses fonds propres. On fait un travail difficile, mais on sent qu’on a l’estime de notre hiérarchie », commentent d’autres.

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21 heures. C’est heure de la pause et du dîner, justement. Avenue de Gaulle, à deux pas du Napoléon, dans une petite cour intérieure abritée de la circulation et du bruit à laquelle nous donne accès la complicité d’un gardien, on s’assoit enfin, on sort les sandwichs à la petite viande, les bananes, les bouteilles d’eau, on enlève les blouses, on se lave les mains, on rit entre filles…Il reste presque encore trois heures avant la débauche. On a une poussière dans l’œil. 

 


Un commentaire

  1. theronagnes dit :

    Magnifique témoignage sur ces femmes de l’ombre qui abattent toutes les nuits un énorme travail dans des conditions difficiles. Merci pour elles!

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