Le triste est qu’il faille s’immoler par le feu pour se faire entendre

Il se passe évidemment depuis un mois une sorte de printemps des peuples arabes, qui a donné l’occasion à quelques régimes militaro-sécurito-séculaires, qu’on avait presque oubliés, bien rangés dans de vieux tiroirs, ou dans de vieux pots dans lesquels on fait une soupe dégueulasse, une soupe à la grimace, des régimes dont on avait  presque oublié qu’ils étaient faillibles, tant Ben Ali ou Moubarak faisaient partie de la carte postale, voix de stentors dans le concert des nations, de faire la preuve que les canons de leurs armes n’avaient pas complètement rouillé, qu’ils pouvaient encore servir. Un printemps des peuples arabes, comme un hiver indien, qui a parallèlement donné l’occasion à la diplomatie française de faire la preuve qu’en matière de realpolitik, et de double langage, on savait bourgeonner.

Et de la Tunisie, à l’Egypte, en passant par l’Algérie ou le Yémen (où le président en place depuis 30 ans vient de déclarer qu’il ne se présenterait pas à la prochaine élection), les jeunesses arabes semblent s’être passées le mot, comme dans la vertueuse chanson des Béru ; Salut à toi, oh mon frère. Salut à toi, aussi, punk djiboutien…

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Djibouti est, avec la Somalie, l’Etat membre de la ligue arabe le plus méridional. Un peu excentré, un peu oublié, un peu marginalisé…les phénomènes de contagion en sont donc naturellement ralentis. Pas plus de paludisme ici, que de rébellion populaire. C’est la chaleur qui bute tous les moustiques chaque été et qui stoppe dans l’œuf toute pandémie naissante. De même que la chaleur, sans doute, qui rend un peu amorphe les plus contestataires, et qui fait qu’on s’adonne plus naturellement à la sieste qu’à de grands sit-in. Ici, par exemple, on ne peut pas dire que les manifestations d’opposition fassent partie des coutumes locales. Serait-ce aussi que la paix sociale s’achète avec quelques bottes de khat, ce qui est un prix à payer acceptable pour le pouvoir en place, ou que le pays est trop petit pour qu’une base syndicale ait réussi à se constituer, pas grand monde en tout cas ne semble avoir fait ses classes à Sud-Rail. Djibouti a attendu 1966 pour commencer à émettre des vœux d’indépendance, et 1977 pour l’obtenir, quand tout le reste de l’Afrique française partait en déliquescence depuis la fin des années 50.

Mais l’histoire fait parfois des détours surprenants.

Ce matin, parcourant le centre-ville pour dénicher une petite boucherie dont on m’avait vanté les mérites, en quête d’un gigot d’agneau qui, lardé de petits morceaux d’ail et peinturluré d’une préparation à base d’huile d’olive, de moutarde, et de miel d’Ethiopie, s’apprête à prendre la chaleur de mon four, je me suis retrouvé soudain enfermer dans ladite boucherie, le patron Abdi ayant soudainement fait tomber son rideau de fer pour éviter les saccages au passage d’une manifestation d’étudiants (en réalité fermer la porte à clef, mais on dit usuellement, quand il s’agit de possibles saccages, faire tomber le rideau de fer). Une manifestation de jeunes djiboutiens. Je me suis échappé par une porte dérobée, j’ai suivi de loin et du regard cette procession d’apparence plutôt pacifique…Cet après-midi, quelques indics, parlant les langues locales mieux que moi, m’ont renseigné sur les revendications de cette marche forcée. Et sur son bilan ; une mobylette incendiée visiblement, et quelques étals de l’Avenue treize renversés.

En novembre, un grand colloque s’est déroulé au Kempinski, le palace de la place djiboutienne, grandes pompes et petits fours, sous le haut patronage du Président de la République ; le thème : l’emploi des jeunes diplômés djiboutiens. Ces derniers, massivement invités, étaient conviés à déposer leurs CV, si j’ai bien compris, alors que les grandes entreprises locales, allongeaient à la tribune les promesses d’embauche longues comme une liste de mariage. Trois mois après, sur 250 postulants, une petite dizaine seuls ont été recrutés. D’où la manifestation.

Ce que je peux dire, après une année passée ici, c’est que j’ai le sentiment qu’il n’est pas facile d’être un jeune diplômé djiboutien. Bien au contraire. Qu’il n’est pas plus facile d’être un jeune djiboutien sans diplôme, certes, mais que le diplôme n’aide pas en grand-chose. Le taux de chômage, chiffre officieux, au sein de la population dans son ensemble, atteint dit-on 50%. Et qu’il vaut mieux être bien né, ou solidement pistonné, pour trouver un bon job dans une administration.
La République de Djibouti, et son économie exclusivement tertiaire et en grande partie rentière, Djibouti qui a il est vrai depuis longtemps investi pas mal d’efforts et d’argent en son système éducatif, n’a à peu près aucune perspective à offrir à ses bataillons d’enfants correctement formés qui sortent chaque année de l’Université. Là est l’un des drames de ce pays, et qui fait que l’expatriation demeure pour presque tous l’option la plus raisonnable et la plus prisée. A Balbala, dans la quartier dans lequel se mène notre projet urbain, les entrepreneurs en charge de la construction d’équipements sociaux ont été accueillis, au lancement des travaux, par des sortes de jets de pierre, Intifada modérée. Les revendications des trublions ; une embauche comme coolie à la journée. Tout le quartier voulait offrir sa main d’œuvre sur le cœur.

M’étonnerait beaucoup que le mouvement de protestation de ce matin dégénère en quelque chose d’un peu plus salace, mais sait-on jamais. Les élections présidentielles sont prévues dans trois mois. Le timing est OK…Je vous tiens au courant.

 


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