Archive pour février, 2011

Obock

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Obock. Dernière ville septentrionale de Djibouti. Tout au Nord, coincée entre la mer bleue et l’Erythrée, ancienne capitale de Djibouti, de 1860 à 1880, avant que le site de l’actuelle Djibouti ne soit retenu pour édifier le port et être la terminaison (nerveuse) de la ligne de chemin de fer reliant ce territoire de nomadisme à Addis-Abeba. Obock qui déroule ses journées, toutes semblables les unes aux autres, dans le petit périmètre de son urbanisation centenaire, et dans la chaleur de l’hiver, une rue principale, piétonne de fait, sans besoin d’arrêté municipal, peu de voitures montent jusque là, et qui a la léthargie des villes côtières un peu oubliées, déclinantes, tenues à distance respectable des lieux des pouvoir et de marasme des vraies métropoles, une indolence qui me rappelle certaines villes de la côte Est de Madagascar, comme Manakara, où le pouls est toujours constant, et le rythme cardiaque ralenti.

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Obock dont le destin si l’on veut s’est arrêté il y a un siècle, qui aurait pu devenir si les dés avaient été lancé autrement, si son anse naturelle avait été mieux agencée ou ses fonds plus profonds et plus propices à l’édification d’un port, un carrefour, une ville de taille et d’activité respectable, comme d’autres y ont réussi dans ces confins du Sud de la mer Rouge, Massaoua, Port Soudan, Berbera, mais qui est tout autre aujourd’hui, une ville, la cinquième du pays, je crois, condamnée à la somnolence, à un peu de pêche, et à étirer ses journées de fainéantise comme on prolongerait indéfiniment une sieste. Nous sommes montés à Obock ce week-end, suivant A. et M., qui se sont marié l’année passée, M. étant du cru. L’avantage d’Obock, c’est que tout le monde se connaît, et que si vous connaissez quelqu’un (que tout le monde connaît, comme M.), toutes les portes vous sont ouvertes. Trois moments.

1. L’arrivée chez le papa de M., un notable répondant au titre de secrétaire général du Conseil régional et au nom de X., en fin de mabraz, ce mot djiboutien qui désigne la cérémonie du qat, qui démarre vers quatorze heures et peut se prolonger tard dans la nuit, selon la quantité de feuilles que chacun possède. Vers seize heures, d’ordinaire, l’excitation commence à monter, les langues se délient. A dix sept heures, chacun est à sa logorrhée. Puis peu à peu, les molécules de cathinone s’évaporent du cerveau comme on soulèverait le couvercle d’une casserole à ébullition, et l’ambiance évolue vers une mélancolie assez douce et silencieuse. Nous sommes arrivés vers 21 heures, à une heure encore masticatoire, et comme le papa de M. est un homme en vue d’Obock, son mabraz est l’un des plus fréquentés. On pourrait croire, mais il faudrait être ingénu, que dans des villes comme celles-ci, le poids des hiérarchies sociales est un peu plus léger qu’ailleurs, mais non. K., rencontré par la suite, et qui est au chômage, m’a raconté qu’il prenait son qat tout seul, parce que, d’après lui, personne n’a envie de partager la compagnie d’un chercheur d’emploi (ou pour être plus précis, d’un demandeur d’emploi), et qu’il n’est le bienvenu à aucun de ces conciliabules végétaux (parfois végétatifs) où il faut bien pouvoir vendre un peu de rêve, ou un scoop, ou un début d’information qui puisse bénéficier aux autres, quelque chose qui puisse nourrir la discussion. A notre venue, il y avait encore huit hommes assis sur des coussins, le regard vide des poissons de fond de cale, quand la barque rentre au port, l’œil posé sur le poste de télévision. A. avait apporté de Djibouti des fruits, ce qu’on trouve difficilement à Obock. On nous a fait asseoir et offert un coca. On a fumé des cigarettes, en interrogeant X. sur son séjour en Inde, où il a passé trois mois à Dehli, hospitalisé pour des problèmes de santé, l’Inde, le dispensaire du tiers-monde, un après-midi, il a pris un taxi en demandant qu’on lui fasse traverser la ville, sinon il n’a connu que l’hôpital et sa pension, et a réussi à acheter du qat, mais à un prix extravagant, et de mauvaise qualité. Soudain, sur l’écran de télévision, au journal de la RTD, la chaîne d’Etat, on voit quelqu’un parler au micro, comme donner une conférence de presse, un chapeau traditionnel vissé sur le crâne, la poitrine enroulée dans une écharpe aux couleurs du drapeau djiboutien. L’attention qui était vraiment lâche se resserre ; c’est le papa de M. qui parle en afar, ce vieillard qui nous fait face, allongé sur son matelas, c’et lui qui explique sur la chaîne nationale que le peuple afar n’est en rien responsable dans l’affaire des vieilles armes de guerre soviétique, obus de réforme, qui ont été saisies près de la frontière érythréenne, la guerre civile entre Afar et Issa remonte à près de 20 ans, mais son souvenir demeure prégnant, et à Djibouti, on marche toujours sur des œufs (ou dans le désert). Et puis chacun retourne à ses pensées solitaires, alors qu’à l’écran, X. continue de parler dans une langue que nous ne comprenons pas.

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2. Une heure plus tard ; on évolue sur des pistes qui rappellent le désert de sel, portant comme des stigmates ses traces de pneus, et qui ne servent que peu à se repérer, il y en a qui partent dans toutes les directions, il fait nuit, on cherche le petit campement de Ras Bir, et on ne voit face à nous pour se repérer que la lumière d’un phare qui balaie toute l’immensité de droite à gauche avec une régularité irritante (le phare de Ras Bir étant le plus haut phare d’Afrique, culminant à 65 mètres). Soudain, derrière nous, la lueur d’autres phares, ceux de bagnole, qui se rapprochent, deux camions en fait, type pick-up, et qui nous doublent, chargés à plein d’une cinquantaine de migrants éthiopiens qui nous regardent avec des yeux anxieux, les yeux d’un poisson quand il gigote au bout d’un hameçon, en arrivant à notre hauteur. Obock est devenu depuis quelques années une plaque tournante des migrations régionales. Chaque jour, vingt, cinquante, cent immigrés éthiopiens rejoignent la ville, par tous les moyens imaginables, et en premier lieu à pied, on les voit marcher le long de la RN2, portant un petit balluchon et quémandant de l’eau aux rares voitures qui les doublent, laissant derrière eux leur vie de misère en Ethiopie, et déjà parfois mille bornes ou plus, rêvant d’Arabie Saoudite et de pétrodollars pour être précis. Certains y parviennent, mais une minorité. Une infime minorité. D’autres se noient en mer, lorsque des vedettes des garde-côtes croisent la route de leurs embarcations et que les passeurs les obligent à se jeter à l’eau. Car d’Obock, un réseau de canotiers les fait monter sur des boutres, et les convoie jusqu’au Yémen, d’où la route est encore longue. Voilà donc que cinquante Ethiopiens chargés dans une bétaillère nous dépassent, à la manière d’évènements, qui nous dépasseraient sans clignoter, en route vers leur clandestin destin, alors qu’on continue de louvoyer entre les traces, on ne trouvera jamais le campement, on rebroussera un peu plus tard vers Obock, et même là on aura du mal à retrouver le chemin.

3. Le lendemain midi à Obock, et c’est un peu critique d’en parler, vous avez peut-être lu dans la presse que la contagion égyptienne et tunisienne menaçait même de loin Djibouti, que certains opposants avaient été arrêtés, ou même des gens qui avaient simplement mis des images, des vidéos de manifestations sur le Net, voilà, le chat n’est pas extrêmement serein avec ça, il tire un peu nerveusement sur sa cigarette sans filtre, mais avec censure, et se verrait bien être un peu plus subversif s’il ne craignait pas de rentrer en France par un « vol bleu » (sorte de rapatriement sanitaire, expression bien connue dans les milieux diplomatiques, ce qui aurait pu par exemple arriver à Boris Boillon, notre ambassadeur en Tunisie). Mais continuons quand même, à demi-mot, le lendemain midi, on boit un thé en place centrale, la rumeur bruisse qu’une manifestation d’opposants démarrera après la prière. On rentre déjeuner, du poisson grillé, évidemment, à Obock, on ne manque pas de phosphore, et on ressort avec A. juste après, on s’installe à une table en terrasse d’où l’on a une belle vue, juste à côté du siège de l’ARD, un sigle d’opposition qui a pignon sur rue, et on démarre une partie d’échecs en couverture, comme on se cacherait derrière un journal si l’on était détective en filature dans un téléfilm. Mais je fais quand même gaffe à éviter le coup du berger, en ce pays pastoral, j’avance mes pièces précautionneusement. Ça mijote dans les locaux de l’ARD, on vient nous trouver, on veut qu’on fasse des photos. J’hésite un peu, mais je n’ai qu’un argentique en noir et blanc, et eux veulent surtout qu’on mette les photos sur Facebook. Une amie plus courageuse y va, ils ont peinturluré des banderoles, des slogans hostiles au régime, dont celui-ci inspiré ; « Non à l’homme fort du régime faible ». Ils sont là une trentaine, homme, femmes, et hésitent à sortir dans la rue, sauf un, qui n’a peur de rien, ou rien à perdre, et pose majestueusement devant les grands pans de toiles portant la parole d’opposition ; ils sortent finalement. Une bagnole de la police arrive alors. Et tous rentrent presque simultanément se terrer dans leur abri. Sauf les femmes. Voilà. La manifestation est terminée. Un quart d’heure plus tard, juste après l’échec et mat, je passe une tête dans le local de l’ARD. Sagement, assis en tailleur, chacun sélectionne les meilleures feuilles de sa branche de qat. La révolution des œillets, mais différemment.

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Dans la brume électrique

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Elles sont un peu plus de trois-cents, et la propreté des rues de la capitale repose sur leurs épaules, qu’elles ont frêles. Organisées comme une méthodique armée de fourmis rouges, des balais pour mandibules, ou un essaim d’abeilles dans la ville ruche, mais sans reine, et sans le miel, rien que des ouvrières, elles ont à accomplir une tâche qui parait disproportionnée à leur condition féminine, herculéenne, chaque jour renouvelée. Leur métier est sans conteste l’un des plus pénibles du marché de l’emploi djiboutien, mais dans un pays où le taux de chômage paraît endémique, pouvant atteindre selon les quartiers 50%, elles ont le mérite d’en avoir un. De métier. Connaissant leur chance, tout autant que leur infortune de passer six soirées de la semaine le nez dans la poussière.

Elles, ce sont les balayeuses de l’OVD, qui, du vendredi au mercredi, prennent leur service à 19 heures pour cinq heures durant arpenter des kilomètres de voies bitumées qu’elles passent au crible du crin de leur balai, pour les soustraire à la crasse, au sable, à la poussière, aux sacs plastique, à tous les déchets que peut générer en 24 heures l’activité d’une ville-Etat comme Djibouti. Et si lors du dernier classement de l’Index de Performance Environnemental 2010, Djibouti apparaît comme le deuxième pays le plus propre d’Afrique, juste derrière Maurice (et ce classement a pu en surprendre certains !…), c’est sans aucun doute pour partie à ces femmes qu’il le doit.

Rassemblées en brigade de douze, ou de quinze, placées sous l’autorité d’un chef d’équipe, elles ont la charge de la propreté de toute l’agglomération djiboutienne, des maisons en tôle de Balbala aux villas du Héron, des résidences d’Haramouss aux faubourgs des quartiers.

La plupart viennent des milieux les plus défavorisés, leur recrutement a été organisé sur des critères sociaux, piloté par des associations de femmes. En novembre 2006, Djibouti accueille le sommet du COMESA, événement de grande ampleur réunissant des chefs d’Etat venus de tout l’Est du continent. Le sommet coïncide avec l’inauguration du Kempinski. Pour l’occasion, la ville se doit de se présenter sous son meilleur jour. Le président de la république ordonne un grand « nettoyage de printemps » qui normalement ne doit durer que le temps du sommet. 285 femmes sont embauchées pour une durée de quinze jours, avec pour mission de « pousser la poussière sous le tapis », comme on dit. Mais l’expérience fait florès. Les autorités politiques réjouies de voir la ville comme ils ne l’avaient jamais vue, débarrassée de ses scories, vont la faire perdurer. Les balayeuses sont maintenues à leur poste jusqu’à nouvel ordre. De 2006 à 2009, elles n’auront pas de statut déclaré. Des journalières à l’année. Du temporaire qui dure.  Ce n’est qu’en octobre 2009 qu’elles intègrent officiellement les effectifs de l’OVD. Et récupèrent les droits qui vont avec : congés payés, cotisations retraite, couverture maladie, etc.

Le Chat qui fume a suivi ces femmes de l’ombre durant une soirée sans lune, femmes admirables armées de leur seul courage et d’un balai brosse pour qu’au petit matin, la ville apparaisse débarrassée de la pellicule microbienne qui s’abat chaque journée sur elle comme une chape. Reportage.

17 heures trente. A la base technique de l’OVD, où sont entreposés la dizaine de camions de ramassage, bennes-tasseuses ou basculantes  et autres engins du parc de l’OVD ayant déjà leur journée derrière eux, les bus de ramassage viennent d’arriver. Les 200 et quelques femmes de service ce soir là répondent à l’appel de leur nom, on recense les absentes. Puis toutes se rassemblent en petits cercles, liens d’affinités noués par plusieurs années de travail en commun. Abdoujama A., le responsable de la collecte du soir à l’OVD, introduit Le Chat qui fume auprès de quatre balayeuses, choisies pour leur bonne connaissance de la langue française. Dans un petit bureau,  la discussion s’engage avec Fardoussa, 25 ans, Hawa, 30 ans, Raisso, et Guedio, dans les mêmes âges. Vêtues de belles robes amples, discrètement maquillées pour certaines, très féminines, et le verbe alerte, elles racontent leur quotidien de femmes de ménage d’une métropole, qui, malgré le classement élogieux évoqué plus haut-, n’en demeure pas moins un vrai « nid à poussière » ! Elégantes et mesurées dans leur propos, on peine au début à croire que ce sont elles que l’on peut apercevoir parfois, de retour d’un restaurant ou sortant en discothèque, toutes vêtues à l’identique d’une blouse siglée OVD aux bandes réfléchissantes pour avertir les véhicules de leur présence.

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Elles disent d’abord que leur travail leur plaît. Il s’agit aussi de jauger son interlocuteur. Qu’attend t-il de nous, cet étrange chat qui bloggue, est il un indic de la direction de l’OVD, un infiltré de l’inspection de travail ?  Puis elles hésitent. La confiance vient. Alors elles se rétractent. Non, évidemment ce n’est pas la panacée, de passer ses soirées à essayer de faire luire des bouts de trottoir que l’on retrouvera quoi qu’il arrive le lendemain souillés de la même crasse urbaine. Mais quand même, c’est un travail, et il n’y a pas à en rougir. Il n’y a pas de sots métiers, dit le proverbe, pas plus que de profession qui ne méritent pas notre entier respect. Elles racontent les humiliations, les habitants au sens civique atrophié, qui à peine ont elles fini de nettoyer une zone, viennent y déverser leurs ordures, « de toutes façons, vous êtes payées pour faire ce travail, alors on veut s’assurer que vous en aurez suffisamment » ! Elles disent l’effort quand il faut pousser une brouette remplie jusqu’à la gueule de saletés diverses, certaines jeunes femmes en début de grossesse y ont perdu leur bébé. Elles parlent de l’odeur qui imprègne les vêtements le soir. Mais elles content aussi les liens de solidarité qu’il y a entre toutes, le sens de l’entraide, la gentillesse des hommes qui dirigent chaque section et les soulagent le plus souvent quand les charges sont trop lourdes pour elles. D’ailleurs, n’y a t-il pas une femme chef d’équipe ? On pose la question. « Impossible, répondent elles en chœur, les autres femmes ne lui obéiraient pas. Il faut l’autorité d’un homme pour s’interposer dans les petites chamailleries que nous pouvons avoir » !  

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Si un grand nombre de ces femmes sont illettrées et ne parlent que les langues nationales, les quatre filles que rencontre Le Chat  ont toutes suivi une scolarité jusqu’au collège. Elles auraient souvent voulu pouvoir continuer plus loin leurs études, mais les aléas de la vie les en ont empêché. Alors, comme elles le disent, elles considèrent avec une pointe d’envie les femmes qui se sont accompli professionnellement, qui  officient dans les bureaux molletonnés des administrations, et peuvent travailler assises, dans une atmosphère confinée. « Nous aussi, on serait capable de taper sur un clavier d’ordinateur, » disent-elles avec bravade. On n’en doute pas. Elles parlent de la fatigue, quand on rentre le soir. « On a passé cinq heures à piétiner, on arrive chez soi à minuit passé, on est complètement déboussolées, la seule chose qu’on puisse faire, c’est de s’effondrer dans son lit ». Fardoussa démarre chaque soir son service devant le centre culturel Arthur Rimbaud et le termine avenue 13.

Parmi les filles que Le Chat rencontre, il y a Hawa, qui est une des déléguées de la corporation. En 2009, face à leur demande de revalorisation salariale non satisfaite, elles se mettent en grève pour une journée. Toutes vêtues de leurs blouses, elles partent à pied du centre technique de l’OVD et vont jusqu’au palais présidentiel de Haramouss porter l’étendard de leurs revendications. La première dame accepte de les recevoir le lendemain au siège de l’UNFD, mais à la condition qu’elles désignent quatre représentantes. Hawa, en sa qualité de jeune afar lettrée, puisqu’il faut trouver l’équilibre entre tous les profils, est désignée par ses pairs. Aujourd’hui toujours, ce sont elles, les déléguées qui sont reçues par la direction de l’OVD quand il y a des doléances à émettre.

L’heure file dans le petit bureau, improvisé en salle de presse, l’affluence grandit. Chacune a son mot à dire. Avant que le soleil ne se couche, pour profiter de la lumière naturelle, on sort prendre des photos. C’est un camaïeu de couleurs vives, les femmes en cercle discutent, l’ambiance est au commérage, à la papote. Au début, il faut parlementer pour prendre des clichés. Mais vite, chaque petit groupe veut se voir immortalisé dans la mémoire numérique de l’appareil. Sauf celui de Zeinab, quarante ans, qui a la verve des leaders syndicaux. « Vous voyez bien qu’on est en train de manger », riposte t-elle, alors que l’on s’approche avec l’appareil. Soit. Assises au sol, elles dégustent des préparations à base de pâtes et de haricots qu’offre une vendeuse ambulante qui a ses quartiers ici. Le réconfort AVANT l’effort !…. Zeinab critique les journalistes, dit qu’elle a souvent vu des reportages sur TV5 Monde au sujet de la corne de l’Afrique, ou de la Somalie, où on ne montrait que la misère qui sévit. On essaie de lui expliquer que ce n’est pas ce qu’on est venu chercher ici, mais plutôt la bravoure, et le courage, et la fierté des femmes fortes. Les qualités humaines qu’il faut, pour exercer le métier qui est le leur.

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C’est l’heure de l’appel à la prière. Toutes les femmes se tournent vers la Mecque, sauf quelques unes qui affirment en riant qu’elles préfèrent vivre dans le péché. Circonvolutions des communautés  humaines.  La nuit tombe, chaque équipe de balayeuses s’approche de son bus. Djib’Out embarque à bord de celui qui mène l’équipe qui officie avenue du Général de Gaulle. On enfile les blouses, chacun récupère ses outils de travail. Les esprits s’échauffent, un début d’esclandre, deux femmes se disputent la propriété d’un balai, comme on se disputerait un amant. Tension inévitable sans doute, dans une équipe qui passera six mois ensemble, avant le prochain turnover qui mélangera à nouveau les zones d’affectation de chacune. 19 heures. L’heure des premiers coups de balai. Fardoussa, mère de deux enfants, intrépide et mutine, a été nommée pour la soirée responsable des relations publiques ; c’est elle qui accompagne Djib’Out, ce privilège l’exonérant de nettoyage pour la soirée, ce qui lui convient bien ! On parle de tout, de rien, de son quotidien de femme mariée qui doit nourrir un foyer, payer les factures de l’EDD de l’ONEAD, de la boutique, avec son maigre salaire et la solde de son mari soldat exilé à Doumeira. Lot quotidien de nombreux Djiboutiens. Et Djiboutiennes. Débarrassée de son balai, et en compagnie inédite, elle chambre un peu ses collègues, fait mine de donner des ordres. « Ça va, madame le professeur », lui rétorque en riant l’une de ses collègues, qui elle n’a pas de passe-droit…. Un nuage de poussière monte du sol au passage de l’équipe; on éternue, on suffoque un peu.  Puis la poussière retombe. On s’approche d’un kiosque pour acheter un paquet de cigarettes au chef d’équipe, pour le remercier de son accueil, et acheter à peu de frais sa coopération. Fardoussa enroule son voile tout autour de son visage, on ne voit plus que son regard. « Moi, j’ai étudié, je n’ai pas envie que mes anciens camarades me voient, me reconnaissent, et fassent des commentaires ». Quelques mètres plus loin, pour Fardoussa, c’est l’heure d’ouvrir son sac. « Il faudrait que l’OVD reconnaisse la pénibilité de notre travail et revalorise notre salaire », affirme t-elle. C’est vrai. 25 000 francs par mois, ce n’est pas cher payé, pour ce toilettage quotidien de la ville grandeur nature.

M. Omar, directeur de la propreté à l’OVD, l’admet. « Au début, nos compatriotes ne pensaient pas que ce type d’emplois pouvaient être exercés par des Djiboutiennes. Les gens étaient très sceptiques. Mais ils se trompaient. Aujourd’hui, nous recevons chaque jour une dizaine de nouvelles demandes d’embauche ».

Aujourd’hui, toutes reconnaissent la grande humanité tout autant que la compétence de l’actuelle direction de l’Office, en poste depuis deux ans. « Nos conditions de travail se sont améliorées depuis que le directeur général a changé. Nous avons maintenant plusieurs blouses de rechange, des gants, des masques pour se prémunir de la poussière », témoignent certaines. « Pour l’aïd, on nous offre des vêtements neufs. Il arrive même que le DG nous apporte en personne notre dîner payé sur ses fonds propres. On fait un travail difficile, mais on sent qu’on a l’estime de notre hiérarchie », commentent d’autres.

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21 heures. C’est heure de la pause et du dîner, justement. Avenue de Gaulle, à deux pas du Napoléon, dans une petite cour intérieure abritée de la circulation et du bruit à laquelle nous donne accès la complicité d’un gardien, on s’assoit enfin, on sort les sandwichs à la petite viande, les bananes, les bouteilles d’eau, on enlève les blouses, on se lave les mains, on rit entre filles…Il reste presque encore trois heures avant la débauche. On a une poussière dans l’œil. 

Djibouti, c’est pas Bagdad

09/02/2011 – Violence urbaine : Mise au point du ministre de l’Intérieur
Suite aux actes de vandalismes collectifs perpétrés ces derniers jours par des groupes de lycéens et d’étudiants de l’Université de Djibouti, le ministre de l’Intérieur et de la Décentralisation, M.Yacin Elmi Bouh, a fait aujourd’hui une mise au point dans son cabinet.
Dans sa déclaration prononcée devant la presse, le ministre a rigoureusement condamné ces actes qui portent atteinte à l’ordre public, la sécurité des biens de l’Etat et des particuliers.
Il a aussi dénoncé les comportements inadmissibles d’étudiants et de lycéens qui ont endommagé des établissements scolaires, dévalisé des magasins et détruit des véhicules de la police nationale sur leur passage.
Face à ce constat, le ministre de l’Intérieur a indiqué que l’Etat est amené à prendre des mesures adéquates pour rétablir l’ordre public.
Il a toutefois affirmé que de tels actes de vandalisme pourraient être évités par la voie du dialogue avec les enseignants d’une part, et d’autre part avec les étudiants en vue de trouver des réponses aux causes qui ont entraîné des troubles à l’ordre public ces derniers jours.
Il s’est, en outre, félicité des résultats des rencontres du ministre de l’Education Nationale et de l’Enseignement Supérieur avec les étudiants et lycéens pour mettre un terme aux actes de violence et trouver un compromis.
Notons par ailleurs que les autorités judiciaires ont, d’ores et déjà, ouvert une enquête pour déterminer les tenants et aboutissants de ces actes de vandalisme portant atteinte à la sécurité publique.
Le ministre de l’Intérieur l’a d’ailleurs confirmé dans son intervention, lançant par ailleurs une sérieuse mise en garde aux fauteurs de troubles et de saccages des biens de l’Etat et des particuliers.
Lors de ce point de presse, M. Yacin Elmi Bouh a enfin exhorté les parents à assumer leurs responsabilités auprès de leurs enfants. 

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Sinon on leur supprimera les allocations familiales…

Le triste est qu’il faille s’immoler par le feu pour se faire entendre

Il se passe évidemment depuis un mois une sorte de printemps des peuples arabes, qui a donné l’occasion à quelques régimes militaro-sécurito-séculaires, qu’on avait presque oubliés, bien rangés dans de vieux tiroirs, ou dans de vieux pots dans lesquels on fait une soupe dégueulasse, une soupe à la grimace, des régimes dont on avait  presque oublié qu’ils étaient faillibles, tant Ben Ali ou Moubarak faisaient partie de la carte postale, voix de stentors dans le concert des nations, de faire la preuve que les canons de leurs armes n’avaient pas complètement rouillé, qu’ils pouvaient encore servir. Un printemps des peuples arabes, comme un hiver indien, qui a parallèlement donné l’occasion à la diplomatie française de faire la preuve qu’en matière de realpolitik, et de double langage, on savait bourgeonner.

Et de la Tunisie, à l’Egypte, en passant par l’Algérie ou le Yémen (où le président en place depuis 30 ans vient de déclarer qu’il ne se présenterait pas à la prochaine élection), les jeunesses arabes semblent s’être passées le mot, comme dans la vertueuse chanson des Béru ; Salut à toi, oh mon frère. Salut à toi, aussi, punk djiboutien…

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Djibouti est, avec la Somalie, l’Etat membre de la ligue arabe le plus méridional. Un peu excentré, un peu oublié, un peu marginalisé…les phénomènes de contagion en sont donc naturellement ralentis. Pas plus de paludisme ici, que de rébellion populaire. C’est la chaleur qui bute tous les moustiques chaque été et qui stoppe dans l’œuf toute pandémie naissante. De même que la chaleur, sans doute, qui rend un peu amorphe les plus contestataires, et qui fait qu’on s’adonne plus naturellement à la sieste qu’à de grands sit-in. Ici, par exemple, on ne peut pas dire que les manifestations d’opposition fassent partie des coutumes locales. Serait-ce aussi que la paix sociale s’achète avec quelques bottes de khat, ce qui est un prix à payer acceptable pour le pouvoir en place, ou que le pays est trop petit pour qu’une base syndicale ait réussi à se constituer, pas grand monde en tout cas ne semble avoir fait ses classes à Sud-Rail. Djibouti a attendu 1966 pour commencer à émettre des vœux d’indépendance, et 1977 pour l’obtenir, quand tout le reste de l’Afrique française partait en déliquescence depuis la fin des années 50.

Mais l’histoire fait parfois des détours surprenants.

Ce matin, parcourant le centre-ville pour dénicher une petite boucherie dont on m’avait vanté les mérites, en quête d’un gigot d’agneau qui, lardé de petits morceaux d’ail et peinturluré d’une préparation à base d’huile d’olive, de moutarde, et de miel d’Ethiopie, s’apprête à prendre la chaleur de mon four, je me suis retrouvé soudain enfermer dans ladite boucherie, le patron Abdi ayant soudainement fait tomber son rideau de fer pour éviter les saccages au passage d’une manifestation d’étudiants (en réalité fermer la porte à clef, mais on dit usuellement, quand il s’agit de possibles saccages, faire tomber le rideau de fer). Une manifestation de jeunes djiboutiens. Je me suis échappé par une porte dérobée, j’ai suivi de loin et du regard cette procession d’apparence plutôt pacifique…Cet après-midi, quelques indics, parlant les langues locales mieux que moi, m’ont renseigné sur les revendications de cette marche forcée. Et sur son bilan ; une mobylette incendiée visiblement, et quelques étals de l’Avenue treize renversés.

En novembre, un grand colloque s’est déroulé au Kempinski, le palace de la place djiboutienne, grandes pompes et petits fours, sous le haut patronage du Président de la République ; le thème : l’emploi des jeunes diplômés djiboutiens. Ces derniers, massivement invités, étaient conviés à déposer leurs CV, si j’ai bien compris, alors que les grandes entreprises locales, allongeaient à la tribune les promesses d’embauche longues comme une liste de mariage. Trois mois après, sur 250 postulants, une petite dizaine seuls ont été recrutés. D’où la manifestation.

Ce que je peux dire, après une année passée ici, c’est que j’ai le sentiment qu’il n’est pas facile d’être un jeune diplômé djiboutien. Bien au contraire. Qu’il n’est pas plus facile d’être un jeune djiboutien sans diplôme, certes, mais que le diplôme n’aide pas en grand-chose. Le taux de chômage, chiffre officieux, au sein de la population dans son ensemble, atteint dit-on 50%. Et qu’il vaut mieux être bien né, ou solidement pistonné, pour trouver un bon job dans une administration.
La République de Djibouti, et son économie exclusivement tertiaire et en grande partie rentière, Djibouti qui a il est vrai depuis longtemps investi pas mal d’efforts et d’argent en son système éducatif, n’a à peu près aucune perspective à offrir à ses bataillons d’enfants correctement formés qui sortent chaque année de l’Université. Là est l’un des drames de ce pays, et qui fait que l’expatriation demeure pour presque tous l’option la plus raisonnable et la plus prisée. A Balbala, dans la quartier dans lequel se mène notre projet urbain, les entrepreneurs en charge de la construction d’équipements sociaux ont été accueillis, au lancement des travaux, par des sortes de jets de pierre, Intifada modérée. Les revendications des trublions ; une embauche comme coolie à la journée. Tout le quartier voulait offrir sa main d’œuvre sur le cœur.

M’étonnerait beaucoup que le mouvement de protestation de ce matin dégénère en quelque chose d’un peu plus salace, mais sait-on jamais. Les élections présidentielles sont prévues dans trois mois. Le timing est OK…Je vous tiens au courant.

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