Un truc qui fait peur et un truc qui énerve

Ainsi, le parlement – le gouvernement autrement dit, si l’on sait lire entre les lignes de flottaison, s’apprête t-il à voter la loi LOPPSI 2. Je n’en avais pas entendu parler jusqu’à être alarmé par le message d’une copine, qui signe sobrement ses messages de C. Elle s’appelle Caroline. Des amphétamines, Caroline. Mes amis comme des loupiotes au bord de la route sauvage, des autostoppeurs qui font des signaux de détresse, et qu’il faut bien voir. Mais j’avoue que c’est surtout le nom de la loi qui m’a intrigué. LOPPSI. Pourquoi le gouvernement n’appellerait-il pas ses prochains textes de loi « Droopy », « Snoopy », ou carrément « looping ». Il ne faut rien s’interdire. Que cache alors cet assez énigmatique patronyme ? LOPPSI 2 est donc la Loi d’Orientation et de Programmation pour la Performance de la Sécurité Intérieure. Deux, parce qu’une précédente loi portait déjà quasiment le même nom de baptême, à une lettre près, LOPSI. Il n’y avait pas la performance. Là, on a rajouté la notion de « performance ». Parlant de sécurité intérieure, ça fait peur !!! Car il va bien falloir aussi inventer alors des « indicateurs de performance ». Il va falloir faire appel à des contrôleurs de gestion, spécialisés dans la « mesure de la performance ». Je me suis rappelé ces très beaux vers d’un poète suédois, Stieg Dagerman, dans un long monologue (intérieur), poème monumental mis en musique durant 25 minutes par les Têtes raides et la voix caverneuse de Christian Olivier, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier – un titre au moins aussi beau que le très médiatique « La vie est brève et le désir sans fin », de Patrick Lapeyre, qui vient d’obtenir le Femina.

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« Je soulève donc de mes épaules le fardeau du temps et, par la même occasion, celui des performances que l’on exige de moi. Ma vie n’est pas quelque chose que l’on doive mesurer. Ni le saut du cabri ni le lever du soleil ne sont des performances. Une vie humaine n’est pas non plus une performance, mais quelque chose qui grandit et cherche à atteindre la perfection. Et ce qui est parfait n’accomplit pas de performance : ce qui est parfait œuvre en état de repos ».

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Mais Michèle Alliot-Marie et Brice Hortefeux ne lisent sans doute pas les poètes maudits, surtout quand ils finissent suicidés. Et ils n’écoutent pas plus les Têtes Raides (au contraire, ils demandent l’interdiction d’une chanson jugée antipatriotique, L’iditenté (on aurait pu l’ajouter comme une pièce à conviction au débat sur l’identité nationale)… « Que Paris est beau quand chantent les oiseaux / Que Paris est laid quand il se croit français »…Pas eux directement, demandant la censure – sans jamais l’obtenir, du reste, mais leurs supplétifs, leurs avatars, leurs connards de rechange quand eux ont d’autres chats qui fument à fouetter)…

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Je digresse. LOPPSI 2, donc. Un sacré nid de vipères, un fourre-tout complètement machiavélique, un grand vomitoire, une quincaillerie d’idées de droite, où chacun peut aller faire son petit marché de la peur, de la détestation, de la stigmatisation, et de la main de fer qui nous broie. On peut trouver tout ça, en gros ou au détail. Déstocké, peut-être, après les fêtes. Je croyais benoitement qu’une loi devait avoir un objet identifié, qu’elle visait avec un minimum de précision la réalisation d’un ou deux objectifs ; mais là, non, c’est un vrai petit programme électoral frontiste… Couvre-feu pour les mineurs de moins de treize ans (les mineurs chiliens y ont largement eu droit, à leur petit couvre-feu, entre parenthèses qui ne servent à rien), extension des droits de la police en matière d’écoute téléphonique, possibilité pour l’Etat de vendre à des fins commerciales les fichiers personnels des cartes grises, autorisation pour la force publique d’introduire un « mouchard » (un cheval de Troie, du nom de la même guerre qui n’a pas eu lieu, non pas des andouillettes, la confusion est toujours possible) sur les ordinateurs personnels pour surveiller d’un peu plus près ce qui s’y passe (visant officiellement le racisme, l’antisémitisme, la pédophilie, la pornographie, l’espionnage industriel, le terrorisme, mais sans doute extensible, avec un peu de doigté, aux mouvements anarchistes et décroissants…), mise en place de procédures d’expulsion pour évacuer sous les délais les plus brefs les occupants d’habitat illicites (visés les habitants alternatifs, les mobile-homes, caravanes, camping-car non déclarés, il faudra une autorisation pour monter une yourte dans son jardin…), filtrage de sites internet, durcissement des peines, notamment en cas de cambriolages…Il y en a comme ça sur dix pages. J’ai peur que les cinq années de gauche au pouvoir, à partir de 2012, ne suffiront pas à détricoter l’ensemble du cocon législatif vénéneux que tisse avec une application complètement forcenée ce gouvernement, il faudra que les gars (et les filles) aux responsabilités à partir de 2012 bossent dur, et sans doute même la nuit, et peut-être aussi les jours fériés, pour nous permettre de retrouver un peu d’air frais, qui s’est terriblement raréfié depuis quelques mois, comme si l’on était à 6000 mètres. Et ça fait peur !

Un truc qui ne fait pas peur, mais qui énerve. L’appel des Dix (ils mettent une majuscule, ils doivent avoir des connexions divines), des dix scribouillards contre la plainte en justice qui a été déposée contre l’écrivain Régis Jauffret, demandant l’interdiction et le retrait des librairies de son dernier livre Sévère, fiction prenant comme matériel romanesque le meurtre de Edouard Stern par Cécile Brossard (la petite-fille de son papi). Et cette manie qui vire à l’hystérie collective de pétitionner à tour de bras, pour tout et n’importe quoi (même si on ne dit plus pétition, trop scolaire, mais « appel », plus fédérateur). Evidemment que, à titre personnel, je suis contre l’interdiction du livre, j’aime beaucoup Régis Jauffret qui a écrit de petites choses merveilleuses, comme Lacrimosa. D’un autre côté, je ne vois pas pourquoi on interdirait à la famille d’Edouard Stern, si elle juge le bouquin insultant et diffamatoire, de porter l’affaire en justice. Laissons la justice faire son travail !!!, j’ai envie de leur gueuler, à l’unisson d’un Brice Hortefeux ou d’une Michèle Alliot-Marie dont c’est un peu le leitmotiv… Le problème des pétitions, c’est qu’elles accompagnent en général un texte assez fumeux, car il ne faut pas qu’il y ait trop d’aspérités pour que chaque signataire puisse y retrouver ses petits, un condensé mou et inoffensif, toujours pétri comme du bon pain de bonnes intentions, et d’un sens de la morale extrêmement haut placé. On reconnaît parfaitement la patte de BHL dans ce texte-ci, à des extraits comme celui-ci.

« Si le tribunal refusait à cet artiste l’élémentaire liberté sans laquelle il n’y a plus d’art, le livre disparaîtrait des librairies comme des bibliothèques; un acte de censure en bonne et due forme ruinerait l’œuvre d’un auteur comme elle le faisait à une époque que nous pensions, dans les pays démocratiques au moins, à jamais révolue ».

Un joli tissu de platitudes, de quoi broder de mignons napperons qu’on poserait sur le dessus des télévisions pour ne pas qu’elles prennent la poussière. Jacques Attali, que j’aime assez, disait dans une interview récemment donnée à France Inter qu’il ne signait aucune pétition, qu’il se l’interdisait, qu’il ne signait que les textes qu’il avait lui-même écrits, et qu’il ne sentait pas le besoin d’ajouter sa signature à des textes écrits par d’autres. C’est une position assez intelligente, je trouve. Assez responsable. Car plusieurs des signataires de l’Appel des Dix sont de bons, voire de grands écrivains, et j’aurais bien voulu lire sous leur plume, avec leurs mots et leur style, ce qu’ils pensaient du fond de cette affaire. Je me rappelle d’un très beau texte qu’avait signé Régis Jauffret, justement, dans Libération, prenant la défense de Jérôme Kerviel, au début de l’affaire de la Société Générale, « Moi aussi je m’appelle Jérôme », un texte poétique et assez drôle, que vous pouvez lire en cliquant ici. Que Christine Angot, Yann Moix, ou BHL, unissent leur force, pour diffuser leur petit message, ne m’étonne pas outre mesure, mais que Michel Houellebecq ou Philippe Djian aient cru bon de se joindre à cette entreprise aussi tiède que l’eau de Mer Rouge en décembre, m’énerve pas mal. Et ça ça énerve !

Entre parenthèses et pour finir, si l’on prend la liste des dix romanciers signataires, Djian, dernier roman ; Incidences, 2008, Houellebecq ; dernier roman, la carte et le territoire 2010, Despentes, Apocalypse bébé 2010, Angot, Les Petits, 2011, Darrieusecq, Tom est mort 2007, Littell, les Bienveillantes, 2006, Yann Moix, Vie et mort d’Edith Stein 2007, Sollers, Trésor d’amour 2011 ; BHL, Les derniers jours de Charles Baudelaire 1988. Voyez-vous qui, parmi ces romanciers, l’est réellement ? Y’a-t-il un faussaire dans la salle ???

En photo Régis Jauffret.

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