A la cantonade

Jeudi après-midi, faisant la sieste sur un vieux matelas dans le salon de J. qui après avoir vécu deux mois chez moi, vient de s’installer dans une belle baraque des quartiers populaires de Djibouti (ici, on dit juste « quartier », populaire étant implicite, on dit juste, « j’habite dans les quartiers », ça ne désigne jamais un quartier résidentiel huppé, sans quoi on dit « j’habite au Héron », ce qui est mon cas), quand soudain, les premiers accords de l’intro d’une chanson me sortirent de ma somnolescence comme sous le coup d’une décharge électrique, une électrode reliée à chaque lobe de l’oreille, et le courant passant au milieu, prenant les ondulations de fréquence de cette chanson que j’avais complètement oubliée, mais que j’avais aussi dû écouter deux ou trois cent fois en l’espace de quelques semaines seulement à Madagascar, à une époque où je me baladais en ville d’Antsirabe ou sur les hauts plateaux avec deux justiciers bretons, armés pour la boisson et pour les rock et pour les filles, deux sortes de rock stars, et on portait des fringues bizarres, des chapeaux, et des barbes, pour ceux qui en avaient, des catogans ou des boules à zéro, il est arrivé plusieurs fois quand on se déplaçait en bande, qu’on nous demande si on arrivait « pour faire un concert »…Cette chanson étroitement associée donc à quelques semaines frénétiques, qui était la vingtième piste je crois d’un des seuls disques que nous avions avec nous, une compilation qu’on avait offert à Béno avant son départ, où il y avait aussi une chanson où on aurait dit que c’était Christophe des mots bleus qui chantait en anglais, à chaque fois qu’elle passait, on disait le « Christophe anglais », de retour en France, j’ai appris par la suite de Béno qui avait consulté le programmateur de la compile qu’il s’agissait réellement d’un disque de Christophe en anglais, il y a avait aussi une piste où Dominique A. chantait avec une voix douce et plaintive, tel un oiseau de nuit, une chanson baptisée « le courage des oiseaux », bref un disque marquant, mais que j’avais pourtant complètement oublié, et en point d’orgue cette chanson de Los mutantes dont je parlai avant, el Justiciero. Cha cha cha. J’ai bondi du matelas. En arrêt devant ce qui sortait des baffles, un jackpot mélodieux. J. a bien voulu qu’on la remette une deuxième fois. Le genre de chansons qu’il ne faudrait jamais écouter moins de cinq fois à la suite.

Image de prévisualisation YouTube

C’était une introduction, puisque je voulais écrire un truc sur Eric Cantona, et que si l’on veut, c’est un peu lui (et d’autres), avec son accent du Sud et ses cols de maillot relevés, et ses citations sur les mouettes et les chalutiers, et ses buts comme des sonnets de Ronsard, ses échappées en alexandrins, il est assez bien taillé pour endosser le costume.

cantona.jpg

Bien sûr, l’appel d’Eric Cantona n’est pas passé inaperçu, et pourtant, il ne s’agissait pas véritablement d’un appel, mais plutôt d’une réflexion personnelle, d’une suggestion sur ce qu’il faudrait éventuellement entreprendre pour tenter de dézinguer le système par une approche « bottom up » plutôt que « top down », en cessant de l’alimenter comme un vieux poêle à charbon pourri qu’on ne ravitaillerait plus en en bois de chauffe, de peur de s’intoxiquer au gaz carbonique insaturé, plutôt passer l’hiver au froid emmitouflé sous des couvertures de laine polaire. On est tellement à court d’idées cela dit en ce moment, et les intellectuels peinant dans l’ensemble à tenir leur rang, on (Internet) s’est jeté sur cette idée comme des morts de faim, à qui l’on aurait donné, pour une fois, un os à moelle à ronger. La moelle ; la peur des banquiers (et de toute leur arborescence) de voir leur système s’effondrer, plutôt que l’espoir que la culbute ait réellement lieu. Il est toujours excitant de reconnaître l’existence d’un sentiment de peur dans la pupille de ses ennemis, même si on n’est pas à distance pour les frapper au visage. 

Comme il a été dit, pour vider son compte en banque, encore faut-il qu’il respire ; et dans mon cas, le 7 décembre, je ne ferai rien, parce qu’on ne vide pas un compte en banque débiteur de 13 000 €, le montant du prêt étudiant que j’avais souscrit à une époque où l’argent frais miraculeusement déboulé sur mon compte servit surtout à renflouer les comptes de Libé, à augmenter le fonds de roulement des Trois frères, cet incroyable estaminet sis dans le 18ème arrondissement parisien, rue Léon, où l’on mange au zinc pour 6 € douze escargots et où la pinte de blonde vaut trois euros (j’ai dû les boire nombreuses et cul-sec vu la vitesse à laquelle la somme s’est amenuisée), et à voir du pays. Par ailleurs, aussi étrange que cela puisse paraître, j’entretiens de bonnes relations avec le personnel de mon établissement bancaire, l’agence Cernay-Thann du CIC Est, des relations que je qualifierais de très cordiales, presque chaleureuses, il m’arrive de leur adresser une carte de vœux en janvier, ou même une carte postale lors de mes escapades à Dubaï ou en Ethiopie pour leur faire voir que mon découvert bancaire est le contrepoint de mon naturel baroudeur, et les remercier de bien vouloir financer sans forcer sur les agios un trekking dans le Simien ou un week-end andalou (le hammam qui fait face à la mosquée de Cordoba, la mezquita, avec ses piscines chaude, tiède, froide en marbre blanc et ses azulejos est à peu près ce qui se fait de mieux en la matière en Europe, à ma connaissance). Donc cela m’embêterait de créer des complications à Michel, Sandrine, ou Yannick qui après tout ne sont pas davantage que moi ou vous liés au Système, avec un grand et sinueux S sifflant comme un serpent. 

Cela dit, l’idée de Cantona est assez séduisante, et vu le bruit médiatique qu’elle a fait, ce ne doit pas être exactement ce dont rêvent les patrons de banque en s’endormant, que tous les petits épargnants se pointent un matin à l’heure du laitier réclamer qu’on leur paie en liquide leur livret. Il y a l’air d’avoir une certaine dose de poison dans cette idée, non pas de quoi inoculer la peste bubonique au Capitalisme, avec un grand C faisant le dos rond, mais une petite grippe de saison, peut-être. 

Evidemment, il a fallu que quelqu’un au gouvernement réagisse, Christine Lagarde par exemple, et comme souvent, de la plus mauvaise des manières, avec arrogance rentrée et condescendance sortie, Christine Lagarde que je n’ai pas le souvenir d’avoir souvent tabassée dans mes billets, ce qui aujourd’hui m’étonne, puisque plusieurs choses m’horripilent chez elle, le fait qu’elle ait un accent anglais excellent, mais surtout la couleur de ses cheveux (à certaines personnes, la toison blanche donne un air merveilleux, à Jean Rochefort par exemple, mais chez les femmes cinquantenaires, cela marche, à mon sens, moins bien). 

« Chacun son métier », a répliqué mercredi Christine Lagarde à l’ex-footballeur Eric Cantona qui a évoqué l’idée d’une « révolution » en s’en prenant aux banques. « Il y en a qui jouent magnifiquement au football, je ne m’y risquerai pas. Je crois qu’il faut intervenir chacun dans sa compétence », a estimé la ministre de l’Economie lors d’une conférence de presse, en disant par ailleurs avoir « toute confiance dans la stabilité du système ». « Je crois que quelqu’un qui est un grand footballeur ou un grand acteur de cinéma doit se garder d’intervenir dans le domaine financier, économique, surtout quand il n’en maîtrise pas les mécanismes », a ensuite précisé Christine Lagarde à l’Associated Press. 

La vieille arme, assez classique, et aussi retorse, affectionnée par les hommes et les femmes politiques dans leur ensemble, mais avec une légère préférence à droite, visant à disqualifier par avance son adversaire, à le discréditer, plutôt que de discuter avec lui, puisqu’il ne fait pas partie du cercle, de l’entre-soi, qu’il n’a pas les brevets (de moralité, et peut-être dans le cas d’Eric Cantona, des collèges). On avait vu Eric Raoult à l’œuvre lorsqu’il déniait le droit à Marie N’Diaye, Goncourt pour trois femmes puissantes, à s’exprimer sur les questions de politique intérieure. On a l’habitude. 

« Je crois qu’il faut intervenir chacun dans sa compétence ».  

Mais en réalité, les gens qui étaient censés avoir la compétence sur ces questions financières et économiques ont depuis un certain temps prouvé qu’ils étaient eux aussi plutôt largués, qu’ils se distinguaient plutôt par un certain « amateurisme », ce qui me semble être une raison suffisante pour l’ouvrir un peu, même sans avoir fait un MBA à Stanford. Cet été, au mois de juillet, l’autorité de régulation bancaire de l’Union européenne a fait passer des tests simulant différentes situations de tensions économiques, différents scénarios de crise, à toutes les banques des places européennes, des « stress tests » auxquels les banques irlandaises avaient satisfait honorablement. C’était il y a quatre mois de cela, les mêmes banques (l’Anglo Irish Bank et l’Allied Irish Bank) qui sont aujourd’hui en pleine crise de liquidités. Alors parfois, je me dis que je préfère avoir tort avec Eric Cantona plutôt que raison avec Christine Lagarde, d’autant qu’il n’est pas dit que ce ne soit pas Christine Lagarde qui ait en réalité et de manière générale tort et Eric Cantona raison. Il a en tout cas plus de panache (Christine Lagarde m’évoquant un panaché éventé, et Canto un vieux whisky malté). Fin. 

 


Répondre

Cadence infernale. |
poésie c'est de l'art ,prov... |
athkanna philosophie |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | aaronjosu
| lectures, actualités et photos
| Auberge-Atelier