Archive pour décembre, 2010

Un truc qui fait peur et un truc qui énerve

Ainsi, le parlement – le gouvernement autrement dit, si l’on sait lire entre les lignes de flottaison, s’apprête t-il à voter la loi LOPPSI 2. Je n’en avais pas entendu parler jusqu’à être alarmé par le message d’une copine, qui signe sobrement ses messages de C. Elle s’appelle Caroline. Des amphétamines, Caroline. Mes amis comme des loupiotes au bord de la route sauvage, des autostoppeurs qui font des signaux de détresse, et qu’il faut bien voir. Mais j’avoue que c’est surtout le nom de la loi qui m’a intrigué. LOPPSI. Pourquoi le gouvernement n’appellerait-il pas ses prochains textes de loi « Droopy », « Snoopy », ou carrément « looping ». Il ne faut rien s’interdire. Que cache alors cet assez énigmatique patronyme ? LOPPSI 2 est donc la Loi d’Orientation et de Programmation pour la Performance de la Sécurité Intérieure. Deux, parce qu’une précédente loi portait déjà quasiment le même nom de baptême, à une lettre près, LOPSI. Il n’y avait pas la performance. Là, on a rajouté la notion de « performance ». Parlant de sécurité intérieure, ça fait peur !!! Car il va bien falloir aussi inventer alors des « indicateurs de performance ». Il va falloir faire appel à des contrôleurs de gestion, spécialisés dans la « mesure de la performance ». Je me suis rappelé ces très beaux vers d’un poète suédois, Stieg Dagerman, dans un long monologue (intérieur), poème monumental mis en musique durant 25 minutes par les Têtes raides et la voix caverneuse de Christian Olivier, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier – un titre au moins aussi beau que le très médiatique « La vie est brève et le désir sans fin », de Patrick Lapeyre, qui vient d’obtenir le Femina.

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« Je soulève donc de mes épaules le fardeau du temps et, par la même occasion, celui des performances que l’on exige de moi. Ma vie n’est pas quelque chose que l’on doive mesurer. Ni le saut du cabri ni le lever du soleil ne sont des performances. Une vie humaine n’est pas non plus une performance, mais quelque chose qui grandit et cherche à atteindre la perfection. Et ce qui est parfait n’accomplit pas de performance : ce qui est parfait œuvre en état de repos ».

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Mais Michèle Alliot-Marie et Brice Hortefeux ne lisent sans doute pas les poètes maudits, surtout quand ils finissent suicidés. Et ils n’écoutent pas plus les Têtes Raides (au contraire, ils demandent l’interdiction d’une chanson jugée antipatriotique, L’iditenté (on aurait pu l’ajouter comme une pièce à conviction au débat sur l’identité nationale)… « Que Paris est beau quand chantent les oiseaux / Que Paris est laid quand il se croit français »…Pas eux directement, demandant la censure – sans jamais l’obtenir, du reste, mais leurs supplétifs, leurs avatars, leurs connards de rechange quand eux ont d’autres chats qui fument à fouetter)…

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Je digresse. LOPPSI 2, donc. Un sacré nid de vipères, un fourre-tout complètement machiavélique, un grand vomitoire, une quincaillerie d’idées de droite, où chacun peut aller faire son petit marché de la peur, de la détestation, de la stigmatisation, et de la main de fer qui nous broie. On peut trouver tout ça, en gros ou au détail. Déstocké, peut-être, après les fêtes. Je croyais benoitement qu’une loi devait avoir un objet identifié, qu’elle visait avec un minimum de précision la réalisation d’un ou deux objectifs ; mais là, non, c’est un vrai petit programme électoral frontiste… Couvre-feu pour les mineurs de moins de treize ans (les mineurs chiliens y ont largement eu droit, à leur petit couvre-feu, entre parenthèses qui ne servent à rien), extension des droits de la police en matière d’écoute téléphonique, possibilité pour l’Etat de vendre à des fins commerciales les fichiers personnels des cartes grises, autorisation pour la force publique d’introduire un « mouchard » (un cheval de Troie, du nom de la même guerre qui n’a pas eu lieu, non pas des andouillettes, la confusion est toujours possible) sur les ordinateurs personnels pour surveiller d’un peu plus près ce qui s’y passe (visant officiellement le racisme, l’antisémitisme, la pédophilie, la pornographie, l’espionnage industriel, le terrorisme, mais sans doute extensible, avec un peu de doigté, aux mouvements anarchistes et décroissants…), mise en place de procédures d’expulsion pour évacuer sous les délais les plus brefs les occupants d’habitat illicites (visés les habitants alternatifs, les mobile-homes, caravanes, camping-car non déclarés, il faudra une autorisation pour monter une yourte dans son jardin…), filtrage de sites internet, durcissement des peines, notamment en cas de cambriolages…Il y en a comme ça sur dix pages. J’ai peur que les cinq années de gauche au pouvoir, à partir de 2012, ne suffiront pas à détricoter l’ensemble du cocon législatif vénéneux que tisse avec une application complètement forcenée ce gouvernement, il faudra que les gars (et les filles) aux responsabilités à partir de 2012 bossent dur, et sans doute même la nuit, et peut-être aussi les jours fériés, pour nous permettre de retrouver un peu d’air frais, qui s’est terriblement raréfié depuis quelques mois, comme si l’on était à 6000 mètres. Et ça fait peur !

Un truc qui ne fait pas peur, mais qui énerve. L’appel des Dix (ils mettent une majuscule, ils doivent avoir des connexions divines), des dix scribouillards contre la plainte en justice qui a été déposée contre l’écrivain Régis Jauffret, demandant l’interdiction et le retrait des librairies de son dernier livre Sévère, fiction prenant comme matériel romanesque le meurtre de Edouard Stern par Cécile Brossard (la petite-fille de son papi). Et cette manie qui vire à l’hystérie collective de pétitionner à tour de bras, pour tout et n’importe quoi (même si on ne dit plus pétition, trop scolaire, mais « appel », plus fédérateur). Evidemment que, à titre personnel, je suis contre l’interdiction du livre, j’aime beaucoup Régis Jauffret qui a écrit de petites choses merveilleuses, comme Lacrimosa. D’un autre côté, je ne vois pas pourquoi on interdirait à la famille d’Edouard Stern, si elle juge le bouquin insultant et diffamatoire, de porter l’affaire en justice. Laissons la justice faire son travail !!!, j’ai envie de leur gueuler, à l’unisson d’un Brice Hortefeux ou d’une Michèle Alliot-Marie dont c’est un peu le leitmotiv… Le problème des pétitions, c’est qu’elles accompagnent en général un texte assez fumeux, car il ne faut pas qu’il y ait trop d’aspérités pour que chaque signataire puisse y retrouver ses petits, un condensé mou et inoffensif, toujours pétri comme du bon pain de bonnes intentions, et d’un sens de la morale extrêmement haut placé. On reconnaît parfaitement la patte de BHL dans ce texte-ci, à des extraits comme celui-ci.

« Si le tribunal refusait à cet artiste l’élémentaire liberté sans laquelle il n’y a plus d’art, le livre disparaîtrait des librairies comme des bibliothèques; un acte de censure en bonne et due forme ruinerait l’œuvre d’un auteur comme elle le faisait à une époque que nous pensions, dans les pays démocratiques au moins, à jamais révolue ».

Un joli tissu de platitudes, de quoi broder de mignons napperons qu’on poserait sur le dessus des télévisions pour ne pas qu’elles prennent la poussière. Jacques Attali, que j’aime assez, disait dans une interview récemment donnée à France Inter qu’il ne signait aucune pétition, qu’il se l’interdisait, qu’il ne signait que les textes qu’il avait lui-même écrits, et qu’il ne sentait pas le besoin d’ajouter sa signature à des textes écrits par d’autres. C’est une position assez intelligente, je trouve. Assez responsable. Car plusieurs des signataires de l’Appel des Dix sont de bons, voire de grands écrivains, et j’aurais bien voulu lire sous leur plume, avec leurs mots et leur style, ce qu’ils pensaient du fond de cette affaire. Je me rappelle d’un très beau texte qu’avait signé Régis Jauffret, justement, dans Libération, prenant la défense de Jérôme Kerviel, au début de l’affaire de la Société Générale, « Moi aussi je m’appelle Jérôme », un texte poétique et assez drôle, que vous pouvez lire en cliquant ici. Que Christine Angot, Yann Moix, ou BHL, unissent leur force, pour diffuser leur petit message, ne m’étonne pas outre mesure, mais que Michel Houellebecq ou Philippe Djian aient cru bon de se joindre à cette entreprise aussi tiède que l’eau de Mer Rouge en décembre, m’énerve pas mal. Et ça ça énerve !

Entre parenthèses et pour finir, si l’on prend la liste des dix romanciers signataires, Djian, dernier roman ; Incidences, 2008, Houellebecq ; dernier roman, la carte et le territoire 2010, Despentes, Apocalypse bébé 2010, Angot, Les Petits, 2011, Darrieusecq, Tom est mort 2007, Littell, les Bienveillantes, 2006, Yann Moix, Vie et mort d’Edith Stein 2007, Sollers, Trésor d’amour 2011 ; BHL, Les derniers jours de Charles Baudelaire 1988. Voyez-vous qui, parmi ces romanciers, l’est réellement ? Y’a-t-il un faussaire dans la salle ???

En photo Régis Jauffret.

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Des lecteurs du chat qui fume

Depuis son lancement  le 1er janvier 2009, le chat qui fume a connu presque chaque mois une courbe de visiteurs uniques en croissance, parfois même en croissance exponentielle. Il m’est même arrivé la semaine dernière de m’entendre dire, pour la première fois, tiens, j’ai lu sur un blog un article intéressant traitant de la question des décharges à ciel ouvert à Djibouti,  le chien qui chique, s’appelait-il je crois… Ce genre de choses. J’ai même appris que j’avais parmi la communauté française de Djibouti, parmi des gens que je ne connais pas, des groupies, et que des remarques du type, « C’est pas vrai, tu es encore sur le chat qui fume » étaient prononcées, par un mari attendant pour un câlin du soir ou une tisane sa femme affairée sur l’écran, eh ouais ! Peut-être certains pourraient-ils avoir l’initiative d’un petit comité de soutien, ou pourquoi pas lancer une souscription pour me permettre de me consacrer à temps plein à la vie du chat et d’être complètement détaché des contingences matérielles… 

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En tous cas, il est un petit plaisir simple et privilégié, offert à son modérateur, quand un blog commence à avoir un certain trafic, à dépasser le simple cercle des initiés et des convertis, c’est celui de consulter régulièrement les « référencements ». Par référencements, on entend la manière dont les lecteurs débarquent sur le site. Si 80% des gens tapent directement l’url du chat, ou font une recherche simple sur google, « lechatquifume.unblog », « unblog.net.unchatquifume », il y a quelques variations, il y a aussi un certain  nombre d’internautes, non négligeables, qui arrivent ici visiblement par hasard, et pour de bonnes ou plus hasardeuses raisons. Mais après tout le chat est ouvert à tous les vents, pas sectaire pour un sou (sauf en ce qui concerne les jeunes populaires ou les lecteurs de la Règle du jeu). En consultant les référencements, on a un petit aperçu des requêtes qui sont faites quotidiennement sur google, de l’usage fait de la toile en 2011, et il faut bien dire qu’il y a certaines choses surprenantes. J’ai fait une petite nomenclature des différentes formules clés ayant permis la redirection depuis google vers la gouttière du chat, de juin à novembre 2010. Je n’ai évidemment rien changé ni à la syntaxe ni à l’orthographe. En un certain sens, on peut dire que l’Internet est vraiment le réceptacle de nos pulsions les plus bestiales ou de nos questionnements les plus bassement humains, ou humains tout simplement. 

Du fait de fumer et de ses prolongements existentiels 

quel est le pays qui fume le plus? / « fumer les croissants au beurre « / prof qui fume en cours  / fumée qui fait rire / photo femme musulmane qui fument 

Du chat dans tous ses états 

la paresse du chat quand il fait chaud / faire fumer un chat pour qui reste petit (j’aime beaucoup celui-ci)  / « mitonné aux petits légumes » / chat de cirque  / chat 36 ans / loi constitutionnelle nourrissage chats (Peut-être l’Internaute est-il Jean-Louis Debré)  / prenom de chat qui fini par ied / un chat qui miaule à la mort dans une chambre 

Des drogues et des usages qu’on peut en faire 

Bernard Henri Lévy consommateur de cocaine / apparence d un dealer de cocaine  / arbrisseau d’arabie, masticatoire excitant / « j’ai trouvé » +HASCHICH +agadir  / ques quil fon de la cocaine en pharmacie (Qu’en font-ils ???) 

Du sexe en général et de la prostitution en particulier 

les pompier toutnu (on démarre soft)  / où trouver une prostitué à séville / la prostitution sur tabouret a antananarivo  / trouver prostituee africaine a rambouillet / faire l’amour avec les belles filles erythrée 

Sans surprise, les requêtes sur les chats et la fumée caracolent en tête, et sans trop de surprises non plus, connaissant les penchants de mes congénères d’espèces, le surf orienté sur la dope et l’amour n’est pas loin derrière…  Après, le chat qui fume a aussi visiblement aidé à réaliser quelques exposés scolaires ; je ne suis pas contre donner de temps en temps un petit coup de pouce à des collégiens en délicatesse. 

Le prix du pétrole et la Théorie des Jeux /  DIFFERENCES ENTRE ROMS TSIGANES ROMANICHELLES 

Le chat qui fume à Djibouti fait aussi guide de voyage, ou journal de petites annonces à ses heures perdues. 

comment se laver dans les camps a tadjourah  / 4 4 a vendre djibouti 

Il y a encore le module « copains d’avant ».

farid lalouche a thonon les bain  / yves sismologue djibouti alsace 

Ou bien le manuel d’utilisation d’une automobile

decoration du tablau de beur fiat ducato  / je cale à l’arret et chauffe kia - Moi aussi j’ai eu le même problème. 

Ou quelques colères saines prix du fuel scandaleux kiloutou / Pourquoi construire un sarcophage en béton ? 

Oui, pourquoi ? 

Mais il y a certaines recherches qui me paraissent plus obscures, du genre inclassables, où l’on se dit qu’il y parfois des idées un peu bizarres en vadrouille sur cette terre. 

Ainsi le  « principes serment hippocrate devotion empathi » ne m’apparaît pas totalement limpide, le « desapés dans son fourgon » fait-il référence à une situation générale ou particulière, le « yemen +gril sexe » et le « CE2 dopant » m’ont l’air d’émaner de cerveaux assez machiavléiques. Sans parler du « caf espace chat dating ». 

Pour finir, d’autres recherches beaucoup plus claires, mais pour lesquelles je ne comprends pas qu’elles aient mené leur auteur vers le chat qui fume, qui sont presque une remise en cause de mon travail… 

roc voisine caraoke plus parole ( !) / douches collectives nues ucpa ( !!)  / anar de droite ( !!!) Ou encore le « seminaires stage en groupe electrogenne 2010 » qui montre que tout le monde n’a pas une vie des plus excitantes. 

Et enfin les formules magiques qui m’ont rempli de fierté. 

on s’aime comme une huitre et du citron / kurt cobain lucky strike  / le chat qui fume bashung   

C’est beau comme du Bashung… 

A la cantonade

Jeudi après-midi, faisant la sieste sur un vieux matelas dans le salon de J. qui après avoir vécu deux mois chez moi, vient de s’installer dans une belle baraque des quartiers populaires de Djibouti (ici, on dit juste « quartier », populaire étant implicite, on dit juste, « j’habite dans les quartiers », ça ne désigne jamais un quartier résidentiel huppé, sans quoi on dit « j’habite au Héron », ce qui est mon cas), quand soudain, les premiers accords de l’intro d’une chanson me sortirent de ma somnolescence comme sous le coup d’une décharge électrique, une électrode reliée à chaque lobe de l’oreille, et le courant passant au milieu, prenant les ondulations de fréquence de cette chanson que j’avais complètement oubliée, mais que j’avais aussi dû écouter deux ou trois cent fois en l’espace de quelques semaines seulement à Madagascar, à une époque où je me baladais en ville d’Antsirabe ou sur les hauts plateaux avec deux justiciers bretons, armés pour la boisson et pour les rock et pour les filles, deux sortes de rock stars, et on portait des fringues bizarres, des chapeaux, et des barbes, pour ceux qui en avaient, des catogans ou des boules à zéro, il est arrivé plusieurs fois quand on se déplaçait en bande, qu’on nous demande si on arrivait « pour faire un concert »…Cette chanson étroitement associée donc à quelques semaines frénétiques, qui était la vingtième piste je crois d’un des seuls disques que nous avions avec nous, une compilation qu’on avait offert à Béno avant son départ, où il y avait aussi une chanson où on aurait dit que c’était Christophe des mots bleus qui chantait en anglais, à chaque fois qu’elle passait, on disait le « Christophe anglais », de retour en France, j’ai appris par la suite de Béno qui avait consulté le programmateur de la compile qu’il s’agissait réellement d’un disque de Christophe en anglais, il y a avait aussi une piste où Dominique A. chantait avec une voix douce et plaintive, tel un oiseau de nuit, une chanson baptisée « le courage des oiseaux », bref un disque marquant, mais que j’avais pourtant complètement oublié, et en point d’orgue cette chanson de Los mutantes dont je parlai avant, el Justiciero. Cha cha cha. J’ai bondi du matelas. En arrêt devant ce qui sortait des baffles, un jackpot mélodieux. J. a bien voulu qu’on la remette une deuxième fois. Le genre de chansons qu’il ne faudrait jamais écouter moins de cinq fois à la suite.

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C’était une introduction, puisque je voulais écrire un truc sur Eric Cantona, et que si l’on veut, c’est un peu lui (et d’autres), avec son accent du Sud et ses cols de maillot relevés, et ses citations sur les mouettes et les chalutiers, et ses buts comme des sonnets de Ronsard, ses échappées en alexandrins, il est assez bien taillé pour endosser le costume.

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Bien sûr, l’appel d’Eric Cantona n’est pas passé inaperçu, et pourtant, il ne s’agissait pas véritablement d’un appel, mais plutôt d’une réflexion personnelle, d’une suggestion sur ce qu’il faudrait éventuellement entreprendre pour tenter de dézinguer le système par une approche « bottom up » plutôt que « top down », en cessant de l’alimenter comme un vieux poêle à charbon pourri qu’on ne ravitaillerait plus en en bois de chauffe, de peur de s’intoxiquer au gaz carbonique insaturé, plutôt passer l’hiver au froid emmitouflé sous des couvertures de laine polaire. On est tellement à court d’idées cela dit en ce moment, et les intellectuels peinant dans l’ensemble à tenir leur rang, on (Internet) s’est jeté sur cette idée comme des morts de faim, à qui l’on aurait donné, pour une fois, un os à moelle à ronger. La moelle ; la peur des banquiers (et de toute leur arborescence) de voir leur système s’effondrer, plutôt que l’espoir que la culbute ait réellement lieu. Il est toujours excitant de reconnaître l’existence d’un sentiment de peur dans la pupille de ses ennemis, même si on n’est pas à distance pour les frapper au visage. 

Comme il a été dit, pour vider son compte en banque, encore faut-il qu’il respire ; et dans mon cas, le 7 décembre, je ne ferai rien, parce qu’on ne vide pas un compte en banque débiteur de 13 000 €, le montant du prêt étudiant que j’avais souscrit à une époque où l’argent frais miraculeusement déboulé sur mon compte servit surtout à renflouer les comptes de Libé, à augmenter le fonds de roulement des Trois frères, cet incroyable estaminet sis dans le 18ème arrondissement parisien, rue Léon, où l’on mange au zinc pour 6 € douze escargots et où la pinte de blonde vaut trois euros (j’ai dû les boire nombreuses et cul-sec vu la vitesse à laquelle la somme s’est amenuisée), et à voir du pays. Par ailleurs, aussi étrange que cela puisse paraître, j’entretiens de bonnes relations avec le personnel de mon établissement bancaire, l’agence Cernay-Thann du CIC Est, des relations que je qualifierais de très cordiales, presque chaleureuses, il m’arrive de leur adresser une carte de vœux en janvier, ou même une carte postale lors de mes escapades à Dubaï ou en Ethiopie pour leur faire voir que mon découvert bancaire est le contrepoint de mon naturel baroudeur, et les remercier de bien vouloir financer sans forcer sur les agios un trekking dans le Simien ou un week-end andalou (le hammam qui fait face à la mosquée de Cordoba, la mezquita, avec ses piscines chaude, tiède, froide en marbre blanc et ses azulejos est à peu près ce qui se fait de mieux en la matière en Europe, à ma connaissance). Donc cela m’embêterait de créer des complications à Michel, Sandrine, ou Yannick qui après tout ne sont pas davantage que moi ou vous liés au Système, avec un grand et sinueux S sifflant comme un serpent. 

Cela dit, l’idée de Cantona est assez séduisante, et vu le bruit médiatique qu’elle a fait, ce ne doit pas être exactement ce dont rêvent les patrons de banque en s’endormant, que tous les petits épargnants se pointent un matin à l’heure du laitier réclamer qu’on leur paie en liquide leur livret. Il y a l’air d’avoir une certaine dose de poison dans cette idée, non pas de quoi inoculer la peste bubonique au Capitalisme, avec un grand C faisant le dos rond, mais une petite grippe de saison, peut-être. 

Evidemment, il a fallu que quelqu’un au gouvernement réagisse, Christine Lagarde par exemple, et comme souvent, de la plus mauvaise des manières, avec arrogance rentrée et condescendance sortie, Christine Lagarde que je n’ai pas le souvenir d’avoir souvent tabassée dans mes billets, ce qui aujourd’hui m’étonne, puisque plusieurs choses m’horripilent chez elle, le fait qu’elle ait un accent anglais excellent, mais surtout la couleur de ses cheveux (à certaines personnes, la toison blanche donne un air merveilleux, à Jean Rochefort par exemple, mais chez les femmes cinquantenaires, cela marche, à mon sens, moins bien). 

« Chacun son métier », a répliqué mercredi Christine Lagarde à l’ex-footballeur Eric Cantona qui a évoqué l’idée d’une « révolution » en s’en prenant aux banques. « Il y en a qui jouent magnifiquement au football, je ne m’y risquerai pas. Je crois qu’il faut intervenir chacun dans sa compétence », a estimé la ministre de l’Economie lors d’une conférence de presse, en disant par ailleurs avoir « toute confiance dans la stabilité du système ». « Je crois que quelqu’un qui est un grand footballeur ou un grand acteur de cinéma doit se garder d’intervenir dans le domaine financier, économique, surtout quand il n’en maîtrise pas les mécanismes », a ensuite précisé Christine Lagarde à l’Associated Press. 

La vieille arme, assez classique, et aussi retorse, affectionnée par les hommes et les femmes politiques dans leur ensemble, mais avec une légère préférence à droite, visant à disqualifier par avance son adversaire, à le discréditer, plutôt que de discuter avec lui, puisqu’il ne fait pas partie du cercle, de l’entre-soi, qu’il n’a pas les brevets (de moralité, et peut-être dans le cas d’Eric Cantona, des collèges). On avait vu Eric Raoult à l’œuvre lorsqu’il déniait le droit à Marie N’Diaye, Goncourt pour trois femmes puissantes, à s’exprimer sur les questions de politique intérieure. On a l’habitude. 

« Je crois qu’il faut intervenir chacun dans sa compétence ».  

Mais en réalité, les gens qui étaient censés avoir la compétence sur ces questions financières et économiques ont depuis un certain temps prouvé qu’ils étaient eux aussi plutôt largués, qu’ils se distinguaient plutôt par un certain « amateurisme », ce qui me semble être une raison suffisante pour l’ouvrir un peu, même sans avoir fait un MBA à Stanford. Cet été, au mois de juillet, l’autorité de régulation bancaire de l’Union européenne a fait passer des tests simulant différentes situations de tensions économiques, différents scénarios de crise, à toutes les banques des places européennes, des « stress tests » auxquels les banques irlandaises avaient satisfait honorablement. C’était il y a quatre mois de cela, les mêmes banques (l’Anglo Irish Bank et l’Allied Irish Bank) qui sont aujourd’hui en pleine crise de liquidités. Alors parfois, je me dis que je préfère avoir tort avec Eric Cantona plutôt que raison avec Christine Lagarde, d’autant qu’il n’est pas dit que ce ne soit pas Christine Lagarde qui ait en réalité et de manière générale tort et Eric Cantona raison. Il a en tout cas plus de panache (Christine Lagarde m’évoquant un panaché éventé, et Canto un vieux whisky malté). Fin. 

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