Fais gaffe à tes os

Il m’est arrivé que l’on me demande ce que je faisais de mes week-ends à Djibouti, ou plutôt ce que je foutais de mes week-ends, ce genre de questions ayant le plus souvent émané de personnes de passage ici, qui sans pour autant connaître réellement le pays, ont néanmoins eu le temps de faire le constat de la relative pénurie d’infrastructures dites de loisirs, ou de l’aridité de l’offre culturelle, bref, des personnes qui ont globalement l’impression qu’à part aller observer les requins baleines en migrations ou boire des bières avec les filles de la rue d’Ethiopie , il n’y a rien à faire à Djibouti hors le travail. Vision étriquée s’il en est, comme je vais m’efforcer de le prouver en laissant le chat narrer mon week-end qui s’achève, et qui fut enfumé, enfiévré, et emplâtré.

019afaisgaffec3a0tesoseo.jpg

Ça démarre jeudi à treize heures par un piège tendu par l’entreprise internationale de BTP Colas dont le bureau djiboutien offre parmi la plus grosse communauté d’expatriés du secteur privé ici (les militaires étant hors concours). L’invitation est formulée comme suit ; « Monsieur A. vous êtes invités à venir fêter le beaujolais nouveau jeudi à treize heures au karting ». Le genre d’invitation qui ne se refuse pas. Secteur de la construction oblige, il n’y avait pas beaucoup de filles, mais de magnifiques plateaux de charcuterie, comme je n’en avais pas eu sous les yeux (ni sous la dent) depuis presque un an ; pâté de tête, rosette, jambon de pays, rillettes, et son pendant aussi au niveau du plateau de fromage, parenthèse très française dans la chaleur automnale de Djibouti. Il y eut aussi bien sûr des boutanches de beaujolpif, comme dit le Commissaire San-A, goût de banane ou de bouchon, j’en sais rien , après cinq ou six verres dans le cagnard du début de l’après-midi, je ne me posais plus la question. La suite, c’est une partie de badminton à quatre heures. Quelle drôle d’idée, pensèrent mes collègues de boisson au moment où je quittais la table. Et ouais les gars, on peut pas toujours être génial. On peut parfois avoir de drôles d’idées. Je sentis assez rapidement que ma coordination motrice était plutôt déficiente, à la fréquence des volants finissant dans le filet (quand je les touchais seulement, quand je ne faisais pas du air badminton), à la surprise de mes partenaires de jeu à qui j’avais survendu mon talent aux sports de raquette en général. Sur un volant court, ce qu’on a coutume d’appeler une amortie, je glissai sur le béton et me vautrai sans grâce particulière m’amortissant comme je le pouvais de mon poignet enserrant ma raquette. Par la grâce, par contre de l’effet anesthésiant du beaujolais cuvée 2010, je ne ressentis pas de douleur spécialement vive, je continuai même les parties, allant même jusqu’à remporter un match. La suite, c’est une sieste dans l’appartement d’Alex et Moumina, de belles personnes, en écoutant la rue Ketanou, puis quelques sets de musique au traditionnel et mensuel café concert du centre culturel français (en son jardin de verdure), puis une invitation chez Fred, délégation de l’Union européenne, de très bonnes bouteilles de bordeaux cette fois-ci, bues au bord d’une piscine. Un gros dodo, vers deux heures du matin. Un réveil à cinq heures et demie pour satisfaire un pari un peu con, celui d’aller faire la marche populaire organisée chaque année à cette époque par le district d’Arta, sur une colline distante d’une quarantaine de kilomètres de Djibouti. Avant le départ, je passai à l’épicerie de garde acheter de l’eau, du café glacé, du thé frais à la pêche, et des cannettes de boisson énergétiques, je ne savais pas exactement de quoi étaient faites mes envies en ces heures matutinales. Mais en fait, Kia ne démarra pas, ce qui eut l’air de faire le bonheur d’Alex, visant le rendormissent imminent, on essaya de se faire tracter par un taxi, mais la scène prit un tour assez ridicule, assez burlesque, genre film de Jacques Tati, ou cinéma muet des années 30, et on retourna effectivement se bacquer dans un sommeil évanescent vers 7 heures du matin (sur ma terrasse m’attendait une fille divinement jolie et très maquillée, finissant à l’instant son service de barmaid dans un club en vogue,, une ex-copine de Farid, prétendant qu’il était censé dormir chez moi et qu’il l’avait appelé pour lui donner rendez-vous, autre scène plutôt tragicomique de cette matinée intense en la matière). Finalement, impossible de dormir, alors j’ai lu durant trois heures, et j’ai bouclé le dernier Houellebecq, le dernier Goncourt autrement dit, avec sa carte et son territoire, et tous ces mots en italique, et ce ton d’une précision et d’une acuité digne d’un sabre afar, merci Houellebecq. Une citation, peut-être ? D’accord.

« Et c’est vrai, il pensait la plupart du temps qu’il avait été un policier honorable, un policier obstiné en tout cas, et l’obstination est peut-être en fin de compte la seule qualité humaine qui vaille, non seulement dans la professions de policier, mais dans beaucoup de professions, dans toutes celles au moins qui ont à voir avec la notion de vérité ».

houellebecq1.jpg

On peut passer directement au vendredi soir. A ma première participation au Djibouti Poker Tour, dont j’ai découvert l’existence via son groupe Facebook. Le tournoi a lieu tous les vendredis soir, organisé au casino du Sheraton, et son buy-in, son droit de table en français (mais il n’y a pas beaucoup de mots français à une table de poker), s’élève à 60°US dollars, ce qui est un peu cher si l’on perd, mais qui peut éventuellement se justifier par le plaisir qu’il y a à jouer sur une vraie table de jeu, avec un croupier qui bat les cartes avec l’agilité du magicien d’Oz, et il y a aussi quelques consommations offertes, il suffit de demander, une bière, un café noir, un petit whisky sur cubes de glace, j’ai noté que les deux joueurs arrivés en finale n’ont carburé qu’au jus de tomate toute la soirée. Il y avait ce vendredi 20 joueurs, soit trois tables au départ, et j’ai eu la chance d’être encore en vie au moment de la reconstitution de la table finale, sept joueurs, j’ai même eu la chance de décrocher la quatrième place, c’est-à-dire la première place payée du tournoi à valeur de 100 dollars, ce qui fait du bien quand on sait l’état de mes liquidités. Il faut dire aussi que j’ai bien joué…

Quelques donnes dont je me souviens (pour les initiés).

232843618903968427485n.jpg

Après une heure de jeu environ, et alors que j’ai à peu près le même nombre de jetons qu’à l’ouverture, j’ai en main 5 et 7 de trèfle. Les blindes sont mises. Au flop, 6 de trèfle, 8 de trèfle, valet de pique. La quinte floche ouverte des deux côtés. Ce qui est plutôt rare. Et pour continuer le coup, un tapis à payer et qui me couvre deux fois. Après deux minutes d’hésitation, je n’y suis pas allé (je ne voulais pas rentrer me coucher), la rivière offrant au final un 4 de carreaux qui m’aurait fait gagner le coup. Mais un type a suivi et liquidé ses jetons sur cette donne, et j’étais content que ce ne soit pas moi.

Plus loin dans la partie, les cartes dévoilées sont trois fois dame et deux fois valet, le full house mis pour tout le monde. On est plus que deux à jouer le coup, et j’ai en main la quatrième dame. Je rallonge le pot de 500, et mon adversaire a le bon réflexe de ne pas suivre…

Enfin, le coup fatal en table finale. Valet de trèfle, dix de trèfle, sept de pique au flop. J’ai en main As dame dépareillé. Deux tapis sont avancés, je les couvre tous les deux. Je décide de jouer le coup. Car il faut bien y aller parfois, si l’on veut gagner le tournoi (400 $ de dotation). On ouvre les trois jeux. Deux trèfles d’un côté, Roi valet de l’autre. Un qui joue la couleur, l’autre la plus forte paire. J’ai encore de bonnes probabilités de gagner, puisque As, roi, ou dame, me filent le coup. Las. Deux conneries de cartes, et même pas un trèfle. Paire de valets gagne. J’ai juste le temps de voir le cinquième joueur restant disparaître avant de voir la grosse blinde avaler mes dernières économies. Une bonne soirée !…J’ai aimé mon carré de dames, une combinaison qu’on peut si l’on veut appeler « l’amour », tout comme le 4/5/6 du quatre vint-et un.

Suite et presque fin du week-end ce matin, à l’hôpital militaire de Bouffard, où après examen radiologique, me fut diagnostiquée une fracture à la base du cinquième métacarpe, et un plâtre me fut posé, résidu de mes parties de badminton, ou si l’on veut voir les choses différemment, du déjeuner beaujolais nouveau, un plâtre qui me permet encore ce soir de taper sur un clavier d’ordinateur, mais qui pèse. C’est comme de faire des exercices de musculation.

Et ce soir, un apéro gambas au beurre aillé de basilic, et tartine de roquefort au miel d’Ethiopie, que j’organise chez moi pour une clôture à la hauteur des émotions du week-end…Un samedi soir sur la terre.

 


Répondre

Cadence infernale. |
poésie c'est de l'art ,prov... |
athkanna philosophie |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | aaronjosu
| lectures, actualités et photos
| Auberge-Atelier