Le goût du vent

Un peu de lecture ! Le texte avec lequel j’ai été lauréat du concours de nouvelles organisé par l’Institut Français Arthur Rimbaud sous le patronnage de l’écrivain voyageur breton Yves Pinguilly, un qui connaît la mer ! Concours au titre imposé ; le titre de mon billet.

On l’appelle la Sirène de la Mer Rouge. Elle a le goût du vent, parce qu’elle a le goût de  la vie, et de tout ce que porte le vent ; elle a le goût du sable et du sel, elle a le goût du désert et de l’iode, des effluves de poissons pourris, des eaux usées de Balbala. Elle a le goût du vent, parce qu’elle a le goût de tout ce que berce le vent ; les voiles des boutres, les cerfs volants, les feuilles oblongues des rares acacias, et puis les côtes du Yémen, Bal-el-Mandeb, ou les drapeaux qui flottent au mât des bases militaires ; elle a le goût du vent surtout parce qu’elle a le goût de la liberté, et que le vent, nul ne peut le contraindre. Elle a le goût du vent parce qu’elle lui ressemble. On l’appelle la Sirène de la Mer rouge, parce qu’elle est la seule femme à pêcher à Djibouti, et que le port de pêche, depuis qu’il a été mis en concession auprès du Djibouti Maritime Management & Investment Company, s’appelle le port de la Sirène. Comme elle est seule là-bas à avoir son petit bateau à moteur amarré au quai, elle a pris le nom du port qui l’a faite, en réalité, elle s’appelle Halimo. C’est un samedi après-midi, le soleil ne connaît point d’ombrages, elle descend du minibus qui l’a conduite au port depuis le quartier où elle réside, on ne dira pas où pour préserver un peu de son intimité, et du halo de mystère qui l’entoure. En effet, on ne sait presque rien d’elle, si ce n’est qu’elle est la seule femme de tout le pays à prendre la mer pour pêcher. On ne lui pose pas trop de questions, question de respect. C’est très étonnant d’ailleurs pour un pays petit comme l’est Djibouti, et où les rumeurs de la foule se propagent d’ordinaire aussi vite que dans le caisson d’une guitare. On a interrogé quelques personnes, les pêcheurs qui la côtoient, tous admettent bien qu’elle n’a pas toujours été là, mais personne ne se souvient précisément du jour de son arrivée ; un jour elle était là et puis c’est tout. Elle ne joue pas particulièrement de ce mystère, mais comme on ne lui pose pas de questions, elle ne donne pas de réponses ; en réalité, ça l’amuse un peu. Elle sait très bien, elle, d’où elle vient, et par où elle est passée. Elle s’avance d’un pas lent vers les quais, où règne l’atmosphère fiévreuse des quatre heures de l’après-midi, des préparatifs avant que chacun ne prenne la mer. Le tout bercé d’une odeur de super et de relents de poissons, comme déjà dit. Le va-et-vient est incessant entre les kiosques et les barques, où chacun transporte son matériel de pêche : filets, bouées, pelotes de ligne, paniers, casiers, rouleaux de corde, ancres. Assis à même le sol, sur des couvertures, les plus âgés s’affairent sur des moteurs hors bord, des Yamaha 40 chevaux éventrés qu’il s’agit de remettre en état pour que les hommes puissent prendre la mer le soir. Les hommes et une femme. La plupart des pêcheurs embarquent à deux ou trois pour la session de pêche, mais Halimo, non, elle est seule, d’ailleurs personne ne lui a jamais demandé si elle avait besoin d’aide, proposition qu’elle aurait du reste refusé, parce que ce qu’elle aime, c’est être seule sur mer, éteindre son moteur, pour écouter le bruit du vent, et le très léger roulis de l’eau, quand la mer est étale comme un miroir, les battements de son cœur. Elle aime aussi regarder les étoiles en fumant une cigarette, et elle craint que si quelqu’un l’accompagnait, elle ne pourrait pas vraiment regarder les étoiles, pas comme elle les regarde. Aussi elle est seule. Elle a un petit bateau à la coque blanche, immatriculé comme il se doit à la capitainerie, un petit bateau qui est vraiment tout ce qu’on pourrait appeler un rafiot ; parce que ce terme ressemble vaguement à rafistolage, et que c’est un peu ça, la coque est défoncée sur un côté, la peinture écaille sur de larges bandes, bref, c’est un bateau qui sert à pêcher la nuit, pas à transporter des touristes dans la mangrove de Moucha, il n’y pas de auvent pour se protéger du soleil, et s’il y en avait un, ça l’empêcherait sans doute de voir convenablement les étoiles. Elle s’avance donc, dans ces odeurs de port de pêche, les mêmes dans tous les pays du monde, au milieu de cette agitation frénétique, de cris, d’invectives ; on se croirait à la criée du matin alors que les poissons sont encore tous en de grande profondeurs – et de grandes largeurs. Mais ce n’est que l’agitation des préparatifs. Arrivée à hauteur de son bateau, elle pose avec attention un pied sur le fond qui tangue toujours un peu, puis un deuxième, et hop, elle est montée à bord. Elle récupère un bidon qui gîte au fond de son embarcation, et s’en va le remplir à la station du port de la Sirène, là où il est obligatoire de se ravitailler en carburant pour avoir le droit d’amarrer le long des quais. Il ne se passe pas grand-chose encore dans cette histoire, mais c’est parce que les hommes n’ont pas encore pris la mer, les hommes et une femme, le soleil décline lentement, il n’est que cinq heures du soir, certains sont assis très tranquillement à même le sol, ou sur des couvertures, et s’ils n’ont pas entre les genoux un  moteur Yamaha dans lequel ils sont en train de trifouiller, ils ont alors à portée d’eux une botte de qat, et une bouteille de coca-cola. C’est un petit port de pêche comme beaucoup d’autres, mais celui-ci est à Djibouti, et baigne dans les eaux les plus méridionales de la mer rouge. Quand elle a rempli son bidon, elle regagne son bateau, elle fait le plein du réservoir, vérifie les niveaux. Elle sort une petite bouteille en plastique remplie d’huile de moteur, et elle en transfère une certaine quantité, disons environ la moitié, dans l’autre réservoir dédié à cela ; après, en attendant la nuit, et comme elle n’est pas sauvage, elle s’en va trouver d’autres pêcheurs qui eux aussi se préparent et se met à discuter avec eux. On ne sait pas exactement ce qu’ils se disent, mais il est certain que personne ne lui demande d’où elle vient, ni pourquoi elle pêche, après tout ça la regarde, se disent les autres pêcheurs, même si au fond d’eux ils aimeraient bien savoir, car cette femme seule qui pêche la nuit en se repérant aux étoiles les intrigue un peu. On discute peut-être du déplacement en cette saison des bancs de carangues, de mérous, on a des discussions d’initiés, on évoque différentes techniques de pêche. J’ai oublié de le préciser, mais Halimo pêche au fil. Au fil, c’est-à-dire, pour être exact, un fil emberlificoté autour d’une petite planchette de bois, et terminé d’un hameçon sur lequel il n’y a pour l’instant pas d’appât. Ce qui est sûr, c’est qu’on aborde aussi, au cours de ces discussions entre pêcheurs, la question de la hausse du prix de l’essence, tant il est vrai que c’est une question universelle, qui peut être abordée aussi bien par les grands cultivateurs terriens des plaines de la pampa argentine, que par des chauffeurs de taxi de Casablanca ou des chauffeurs routiers français, qui en ce moment même bloquent justement l’accès à une douzaine de raffineries de pétrole. Le prix de l’essence, le temps qu’il fait, et les vicissitudes de ceux qui nous gouvernent sont des sujets sans-frontières, que les pêcheurs de Djibouti n’ignorent pas non plus bien sûr. Personne cependant ne pose de question à Halimo sur le goût du vent ou la couleur des étoiles, des sujets sur lesquels elle croit qu’elle se sentirait plus à l’aise de parler, mais ce n’est finalement pas sûr, tant ce sont des sujets personnels. Donc voilà, après ces quelques échanges de convenance, et alors qu’enfin la luminosité commence vraiment à baisser, et que les poissons des grands fonds remontent petit à petit vers la surface, chacun regagne son embarcation. Et tous se mettent à la mer. Une heure après le coucher su soleil, le port de la Sirène est presque complètement désert. Il faudra attendre cinq heures du matin et l’imminence du retour des premières barges pour que des gens refluent vers le port, majoritairement des acheteurs, des vendeurs, des grossistes, il y en a de toutes sortes et de toutes tailles. Mais là il est sept heures du soir, le port est vide comme peut l’être la ville les après-midi où tout un chacun, et tous et chacun, fait la sieste, et tous les pêcheurs sont en mer.  Après que se passe t-il ? Il y a un frémissement à la capitainerie vers neuf heures du soir. Le type de veille cette nuit-là dans le QG de la marine civile djiboutienne est en train de terminer une réussite, la clope au bec, il est à la coule dans son bureau branché sur les ondes de la VHF, et aucun navire n’est annoncé pour la nuit, il allonge ses cartes en espérant qu’elles mettent un peu du leur et que son vœu se réalise, lorsque son récepteur radio se met à grésiller. Il approche l’oreille ; on annonce du gros vent pour la nuit, une annonce inhabituelle qui lui fait dresser l’oreille. Il jette un œil par la fenêtre, de là où il voit que la lune a disparu, cachée derrière de gros nuages noirs. Il sort de son bureau, met un nez à l’air ; la nuit est de la même couleur. Ainsi, d’un revers de la main, il rassemble son jeu et se rallume une cigarette. Il appelle la centrale météo où personne ne répond. Il continue de fumer sa cigarette, bien à l’abri de ses quatre murs, quand un énorme bruit l’extraie de la réflexion dans lequel il est plongé. Il sort à nouveau ; le vent qui souffle en rafale a emporté le petit cabanon qui servait à ranger les outils. Dehors, ça a l’air de se gâter. Alors il rentre à nouveau, se cramponne à la radio, où son homologue yéménite lui annonce que là-bas, de l’autre côté de la Mer Rouge, la mer est survoltée, et que les vagues dessinent des murs de cinq mètres de haut, que le vent souffle en direction de Djibouti. Il décroche son téléphone, réveille son supérieur, qui lui-même appelle le Préfet. Après ça va très vite. Une tempête s’est levée, inopinée et imprévisible comme une crise d’épilepsie. Entre Bab el Mandeb et les côtes somalilandaises de Zeyla et de Berbera, la mer est devenue une vaste étendue d’eau déchaînée, un volcan aqueux et éruptif, un bain bouillonnant. Déjà, on commence à recevoir des messages de détresse des navires qui passent dans la zone, et qui ont tous allumé leur feux antibrouillards et jouent de leur klaxon pour prévenir qui s’avancerait dans la tempête. Mais on n’a pas trop à s’en faire pour eux, les matelots n’ont qu’à se carapater au fond de leur cale, et le capitaine tenir la barre à vitesse réduite, en attendant que la nuit se passe. L’inquiétude va aux pêcheurs embarqués sur des petits boutres de fortune, ou d’infortune, c’est selon les nuits. Bien sûr, aucun n’a d’émetteur radio à bord, et la mer compose de larges sinusoïdales, des vagues comme la représentation d’un courant alternatif, quand on tend l’oreille, on entend le vent qui souffle comme dans un clairon. Chacun comprend à ce moment-là qu’il se joue dehors, dans le creux de la vague, des tragédies en puissance, des morts aux trousses, des naufrages sans retour. Hier, le temps paraissait pourtant si clément. Un soleil de septembre, une légère humidité de l’air, et un vent sage comme une fillette ; et puis un battement d’ailes de papillons, et la mer entre en transe. Les autorités de l’Etat viennent de rejoindre le QG de la marine. A l’intérieur, les cendriers se mettent à déborder, l’air est enfumé comme un brouillard anglais. Il est un peu plus de minuit ; et il n’y a rien à faire, juste à attendre là, dans la quiétude d’un bureau, que le vent veuille bien baisser d’un ton. On jette un œil dehors pour regarder la mer comme un film d’épouvante. Au loin, des fusées de détresse commencent à illuminer le ciel de leur traînée rouge, qui font penser à la fête du 27 juin. Deux hélicoptères de l’armée française qui viennent de décoller se jettent vers la mer, tous feux ouverts, qu’ils éclairent à la marge, des saignées de lumière blanche sur une mer noire comme une nuit sans lune. A trois heures du matin, l’un d’eux réussit une opération d’hélitreuillage d’un pêcheur à la dérive qui s’était accroché à sa barque renversée comme à une ultime espérance. En ville, les gens dorment, certains se réveillent, parce que la tempête a emporté des poteaux électriques et que les lignes se sont rompues, alors les ventilateurs se sont éteints, et il fait encore sacrément chaud pour parvenir à dormir sans les pâles de la libellule. D’autres ont des groupes électrogènes, et ne savent rien du drame qui se joue en cette nuit de septembre. A Balbala, le vent emporte des tôles métalliques qui ont été un jour de provisoires toits de maisons aux provisoires titres d’occupation. On fait du café à la capitainerie.
La RTD a rejoint la cellule de crise, et filme les gens affairés autour des postes de radio, ou perchés sur des cartes marines, ou scrutant les informations météo sur un écran d’ordinateur. Les reportages passeront en quatre langues différentes le soir aux éditions du journal national. Mais c’est un film muet qui se déroule en mer. On réveille le Président en sa résidence d’Haramouss, c’est dire si l’heure est grave. Et puis soudainement le vent se calme. La tempête s’éloigne, et la mer, tel un boxeur alangui par des uppercuts trop forts et trop rapprochés, sombre dans un knock-out comme dans une phase de sommeil paradoxal. A six heures du matin alors que le jour se lève, des dizaines de paires d’yeux scrutent l’horizon, que la tempête a complètement lavé, et l’on voit parfaitement jusque les montagnes dressées sur les hauteurs de Tadjoura. Mais l’horizon est vide. Il n’y aura pas de poissons au marché de ce matin. Aucune embarcation ne rentre au port. 

A ce stade de l’histoire, on ne sait rien encore d’Halimo, la Sirène de la Mer Rouge. Alors retrouvons-là. Il est midi. Les familles des pêcheurs disparus se sont rassemblées au bord des quais du port de pêche et psalmodient leur deuil collectif. Quand la pointe d’un bateau pointe sur la ligne horizontale de l’eau. C’est Halimo qui rentre au port. Elle range son embarcation le long d’un ponton déserté. Personne n’était là pour pleurer son sort, et donc personne ne l’attend. Mais quand on la voit saisir dans le fond de son bateau une caisse remplie de poissons jusqu’à la gueule, et qui reflètent argenté sous le soleil du zénith, quand Halimo s’approche de la foule qui fait cercle, on la regarde avec des yeux un peu éberlués. Qui est cette femme qui a réchappé de la tempête ? On n’en sait rien. C’est la Sirène de la Mer Rouge, murmurent certains. Au journaliste de la Nation qui s’avance maintenant vers elle pour recueillir son témoignage, elle racontera ceci. « Je suis sorti en mer vers six heures du soir, j’ai navigué jusqu’au fort de Maskali. Là, j’ai mis ma ligne à l’eau pour attraper des petits poissons qui me serviraient d’appât pour les plus grosses prises de la nuit. Mais ça ne mordait pas. Et puis, j’ai senti sur ma langue le goût du vent. Qui avait un goût différent des autres soirs. Un goût acre, poivré, le vent comme si j’avais croqué un piment vert. J’ai repris le large pour rentrer au port, parce que le vent avait le goût de rentrer au port. Mais tout à coup, la tempête s’est levée. En dix minutes, les vagues ont atteint une taille énorme, et se sont mises à déferler. Le ciel est devenu comme un voile opaque et a caché toutes les étoiles. Les vagues ont noyé mon moteur. Le bateau a commencé à se remplir d’eau. J’ai essayé d’écoper, mais c’était comme de vouloir vider la mer. Alors, je me suis dit que c’était mon heure, j’ai fait mes prières, je me suis allongé dans le fond du bateau, j’ai allumé une cigarette, et j’ai fermé les yeux. Je me souviens que j’ai tiré trois ou quatre bouffées avant d’être submergée par une nouvelle vague qui a éteint ma cigarette. Ensuite, je n’ai plus de souvenirs. Quand je me suis réveillée, le jour se levait tout rose sur les îles, et la mer était calme, calme, calme. Il n’y avait plus qu’un petit filet de vent, minuscule, et qui n’avait plus ce goût piquant, mais la douceur d’une pâtisserie. Alors j’ai rallumé mon moteur, et je suis allé pêcher dans le parc de Moucha. Et maintenant je rentre au port, et je vais aller vendre mes poissons au marché. Pourquoi ? ». Elle en tira un bon prix ce matin là, puisque la vie est un jeu de l’offre et de la demande, et qu’il n’y a qu’une seule Sirène de la Mer Rouge, une qui connaît le goût du vent et la couleur des étoiles.

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