Mes éthiopiques

Bonjour à tout le monde

Trois semaines que je viens de passer loin du chat et loin du bruit, loin du remaniement et d’à peu près tout, égaré dans les profondeurs et les nuits froides du Nord de l’Ethiopie, et de retour, il n’est pas facile de savoir quoi se dire, comme à un vieil ami qu’on n’aurait pas revu pendant longtemps, quoi de neuf ?, qu’est-ce que tu racontes de beau ?, ces formules insupportables et nécessaires faute de mieux, pour amorcer la pompe à dialogue. D’ailleurs, mes doigts que neuf mois de travail en bureau avaient rendu habiles à la dactylographie (rapide, quoi que ne tapant qu’à deux doigts) pèchent, se trompent de touche, cherchent le « la » et le « it ». L’inspiration. Mon mécanisme de production de prose semble un peu grippé. C’est Johnny qui racontait qu’il prenait parfois de la cocaïne pour se remettre au boulot, après un temps d’arrêt. Je me contente de quelques branches de qat, et on va voir ce que ça donne. J’espère qu’il reste des lecteurs par ici.

Evidemment, il n’est pas question de vous infliger mon carnet de bord de quinze jours dans ce pays vaste, beau, et moyenâgeux qu’est l’Ethiopie, d’ailleurs, je n’en ai pas tenu. En guise de retour, je me contenterai d’une scène parmi d’autres, à mi-parcours, à trois mille cinq cent mètres d’altitude, dans le massif du Simien, classé à l’UNESCO, réputé pour être un des plus beaux parcs montagneux d’Afrique. Nous arrivons à cinq au camp de base du soir (M., M., G. J. et moi), après une journée de marche à croiser le vertige des à-pics et des communautés de singes endémiques dits par raccourcissement baboons et en réalité gélada (Theropithecus gelada) et qui se laissent facilement observer.

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Notre guide nous propose le sacrifice d’une petite chèvre pour mettre un peu de protéines animales dans notre régime alimentaire, une chevrette qu’il tient dans ses bras, qu’il nous présente vivante, comme les bons restaurants de fruits de mer savent le faire avec leurs homards en aquarium. Soit. On paye les 300 Birrs que coûte la bête, et qui n’a pas les pattes tenues dans un élastique. Notre guide et les deux muletiers qui font notre escorte se mettent à trois pour l’immobiliser, elle ne se débat pas, et pas un cri, la lame est sortie, le sang jaillit un peu de la carotide au moment de l’égorgement, mais globalement, c’est très propre, calme, dans les règles de l’art. Le frissonnement quand même au moment où la vie s’arrête, et où le système nerveux répond encore. Le guide trace ensuite au centre de l’abdomen et à la pointe de la lame une ligne, comme une sorte de fermeture éclair, et fend en deux la couverture de laine de l’animal. Ensuite, les deux muletiers, qu’on pourrait dire vêtus de guenilles, mais qui portent les habits traditionnels des montagnards dans cette partie de l’Ethiopie où les températures descendent la nuit sous le zéro centigrade, des étoffes de laine foncée jetées sur les épaules et un pagne en coton, suspendent la morte ovine à une branche d’arbre, sous le soleil qui tape quand même l’après-midi.

Après ça dure une heure, environ. Très consciencieusement, et dans un silence juste chuchoté, qui sert à définir les tâches de chacun, ils enlèvent la laine, cassent les pattes, coupent les tendons, éviscèrent. Les poumons sortent gonflés comme deux ballons de foire. Les intestins grêles, c’est assez amusant, tout emberlificotés, se défont naturellement au fur et à mesure qu’on les extraie du corps qui gît. Les deux muletiers, avec l’habileté des mulâtresses de Porto Seguro, qui tressent les cheveux sur les plages du Brésil, en font des scoubidous. Tout trouve sa place dans une bassine ou dans l’autre, rien ne se perd. Il y a quelques mouches qui radinent, pas trop, et une petite flaque de sang qui s’est formée, mais surtout les gestes à précision chirurgicale de ces deux hommes des montagnes qui finissent par trancher de beaux morceaux dans les tissus, cuissots, entrecôte. On coupe les testicules. Il ne reste plus rien, que les petites chevilles fracturées accrochées aux deux bouts de ficelles. On défait les nœuds. Une des deux bassines part dans la petite cuisine de pierre où officie notre cook. La laine est vendue à un autre muletier pour quinze Birrs, un euro, ça fera un tapis convenable. Pendant ce temps, des corbeaux finissent de nettoyer l’endroit où s’est déroulée la scène de tragédie ordinaire. Je file voir ce qui se passe aux fourneaux. Il se prépare des sortes de galettes de pommes de terre, type rösti, qui accompagneront la chèvre, sur un réchaud tempête qui fonctionne au gaz. Après avoir émincé la viande, le cook met une marmite sur le feu, un peu d’huile qu’il fait couler d’une petite bouteille plastique. Il met les lamelles de chèvre à rissoler, puis de la farine, de l’eau, des épices secrètes, un carré de Maggi, et une sauce onctueuse finit par napper chaque morceau de cette viande biologique.

Il n’y a plus qu’à attendre, le soleil est pas encore couché, on ira d’ailleurs le voir sur les hauteurs de la colline dans son dernier soupir. Mais lui renaîtra de ses cendres roses au matin.

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A la redescente, la soupe est servie brûlante dans nos bols, une soupe de pois, il y en avait tous les soirs de différente, et puis c’est l’heure de la chèvre, qui gambadait un peu plus tôt dans l’après-midi. Dans ce contexte, c’est évidemment divin, comme le feu de bois qui crépite à côté et auprès duquel on ira se réchauffer après ce gueuleton consommé sur le toit de l’Ethiopie, et un peu du monde, si l’on agréé que l’Ethiopie, où Lucy vécut il y a quelques millions d’années, est le berceau de l’humanité.

J’aurais aussi pu choisir de vous raconter la cérémonie du café, torréfié et réduit en moud devant nous, et dont l’on boira trois tasses comme le veut la coutume dans une petite maison incroyable, sol en terre, et chèvres et ânes et tout les animaux partageant la nuit l’espace d’une famille de huit membres, mais il aurait fallu aussi une fonctionnalité pour partager l’odeur du café juste brûlé dans un plat en fonte et qu’on nous fit sentir (l’Internet 3.0, peut-être), car sinon, les mots sont un peu vains, il n’y a pas l’émotion.

C’est tout pour l’Ethiopie, mais ces deux semaines de vacances furent parmi les plus réussies qu’on puisse imaginer.

Et aussi. Cet extrait d’un ouvrage de Jean Giono, le poète de Manosque, auquel j’ai pensé en assistant au travail de liquidation des muletiers, le cérémonial, l’errance, et la faim, toutes qualités qu’ils possédaient eux aussi en propre.

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« Le tueur s’installe dans la cour de la ferme. L’animal de sacrifice est amené malgré ses cris. Chose étrange, il suffit au tueur de frotter ses couteaux l’un sur l’autre pour que le cochon se taise d’un coup. Quand c’est un bon tueur. Mais généralement, c’en est un, si on l’a choisi parmi les errants. Certains fermiers font venir des bouchers de profession. Les bouchers de profession ne sont pas de bons tueurs. Les bêtes n’acceptent pas la mort qu’ils apportent ; elles acceptent celle qu’apportent les errants. Si le boucher arrive à la ferme, serait-ce en simple visite d’amitié, la porcherie, la bergerie, et même l’écurie sont en émoi. L’errant arrive avec ses couteaux ; tout reste calme. Il y a juste un peu de gémissements quand le grand moment approche. Si on cherche à savoir ce qu’il y a au fond de cet étrange comportement, on s’aperçoit qu’il s’agit purement et simplement de cérémonie ; qu’on soit promis au saucisson ou à la résurrection, la mort est le moment précis où le naturel revient au galop. Or le boucher, c’est de la technique pure, rien ne compte pour lui à part les rapports : poids de chair, poids d’argent ; l’errant vient du fond des âges, il vit bras dessus bras dessous avec la faim. On est sûr qu’avec lui, les rites seront respectés. Et de fait, tout se passe avec une rapidité, une facilité, une politesse à faire envie. Déjà, la bête saigne dans le seau, comme un baril dont on a le plus simplement du monde ouvert le robinet ». Jean Giono, Enemonde et autres caractères.

Toutes photos GLB 

 


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