Archive pour novembre, 2010

Fais gaffe à tes os

Il m’est arrivé que l’on me demande ce que je faisais de mes week-ends à Djibouti, ou plutôt ce que je foutais de mes week-ends, ce genre de questions ayant le plus souvent émané de personnes de passage ici, qui sans pour autant connaître réellement le pays, ont néanmoins eu le temps de faire le constat de la relative pénurie d’infrastructures dites de loisirs, ou de l’aridité de l’offre culturelle, bref, des personnes qui ont globalement l’impression qu’à part aller observer les requins baleines en migrations ou boire des bières avec les filles de la rue d’Ethiopie , il n’y a rien à faire à Djibouti hors le travail. Vision étriquée s’il en est, comme je vais m’efforcer de le prouver en laissant le chat narrer mon week-end qui s’achève, et qui fut enfumé, enfiévré, et emplâtré.

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Ça démarre jeudi à treize heures par un piège tendu par l’entreprise internationale de BTP Colas dont le bureau djiboutien offre parmi la plus grosse communauté d’expatriés du secteur privé ici (les militaires étant hors concours). L’invitation est formulée comme suit ; « Monsieur A. vous êtes invités à venir fêter le beaujolais nouveau jeudi à treize heures au karting ». Le genre d’invitation qui ne se refuse pas. Secteur de la construction oblige, il n’y avait pas beaucoup de filles, mais de magnifiques plateaux de charcuterie, comme je n’en avais pas eu sous les yeux (ni sous la dent) depuis presque un an ; pâté de tête, rosette, jambon de pays, rillettes, et son pendant aussi au niveau du plateau de fromage, parenthèse très française dans la chaleur automnale de Djibouti. Il y eut aussi bien sûr des boutanches de beaujolpif, comme dit le Commissaire San-A, goût de banane ou de bouchon, j’en sais rien , après cinq ou six verres dans le cagnard du début de l’après-midi, je ne me posais plus la question. La suite, c’est une partie de badminton à quatre heures. Quelle drôle d’idée, pensèrent mes collègues de boisson au moment où je quittais la table. Et ouais les gars, on peut pas toujours être génial. On peut parfois avoir de drôles d’idées. Je sentis assez rapidement que ma coordination motrice était plutôt déficiente, à la fréquence des volants finissant dans le filet (quand je les touchais seulement, quand je ne faisais pas du air badminton), à la surprise de mes partenaires de jeu à qui j’avais survendu mon talent aux sports de raquette en général. Sur un volant court, ce qu’on a coutume d’appeler une amortie, je glissai sur le béton et me vautrai sans grâce particulière m’amortissant comme je le pouvais de mon poignet enserrant ma raquette. Par la grâce, par contre de l’effet anesthésiant du beaujolais cuvée 2010, je ne ressentis pas de douleur spécialement vive, je continuai même les parties, allant même jusqu’à remporter un match. La suite, c’est une sieste dans l’appartement d’Alex et Moumina, de belles personnes, en écoutant la rue Ketanou, puis quelques sets de musique au traditionnel et mensuel café concert du centre culturel français (en son jardin de verdure), puis une invitation chez Fred, délégation de l’Union européenne, de très bonnes bouteilles de bordeaux cette fois-ci, bues au bord d’une piscine. Un gros dodo, vers deux heures du matin. Un réveil à cinq heures et demie pour satisfaire un pari un peu con, celui d’aller faire la marche populaire organisée chaque année à cette époque par le district d’Arta, sur une colline distante d’une quarantaine de kilomètres de Djibouti. Avant le départ, je passai à l’épicerie de garde acheter de l’eau, du café glacé, du thé frais à la pêche, et des cannettes de boisson énergétiques, je ne savais pas exactement de quoi étaient faites mes envies en ces heures matutinales. Mais en fait, Kia ne démarra pas, ce qui eut l’air de faire le bonheur d’Alex, visant le rendormissent imminent, on essaya de se faire tracter par un taxi, mais la scène prit un tour assez ridicule, assez burlesque, genre film de Jacques Tati, ou cinéma muet des années 30, et on retourna effectivement se bacquer dans un sommeil évanescent vers 7 heures du matin (sur ma terrasse m’attendait une fille divinement jolie et très maquillée, finissant à l’instant son service de barmaid dans un club en vogue,, une ex-copine de Farid, prétendant qu’il était censé dormir chez moi et qu’il l’avait appelé pour lui donner rendez-vous, autre scène plutôt tragicomique de cette matinée intense en la matière). Finalement, impossible de dormir, alors j’ai lu durant trois heures, et j’ai bouclé le dernier Houellebecq, le dernier Goncourt autrement dit, avec sa carte et son territoire, et tous ces mots en italique, et ce ton d’une précision et d’une acuité digne d’un sabre afar, merci Houellebecq. Une citation, peut-être ? D’accord.

« Et c’est vrai, il pensait la plupart du temps qu’il avait été un policier honorable, un policier obstiné en tout cas, et l’obstination est peut-être en fin de compte la seule qualité humaine qui vaille, non seulement dans la professions de policier, mais dans beaucoup de professions, dans toutes celles au moins qui ont à voir avec la notion de vérité ».

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On peut passer directement au vendredi soir. A ma première participation au Djibouti Poker Tour, dont j’ai découvert l’existence via son groupe Facebook. Le tournoi a lieu tous les vendredis soir, organisé au casino du Sheraton, et son buy-in, son droit de table en français (mais il n’y a pas beaucoup de mots français à une table de poker), s’élève à 60°US dollars, ce qui est un peu cher si l’on perd, mais qui peut éventuellement se justifier par le plaisir qu’il y a à jouer sur une vraie table de jeu, avec un croupier qui bat les cartes avec l’agilité du magicien d’Oz, et il y a aussi quelques consommations offertes, il suffit de demander, une bière, un café noir, un petit whisky sur cubes de glace, j’ai noté que les deux joueurs arrivés en finale n’ont carburé qu’au jus de tomate toute la soirée. Il y avait ce vendredi 20 joueurs, soit trois tables au départ, et j’ai eu la chance d’être encore en vie au moment de la reconstitution de la table finale, sept joueurs, j’ai même eu la chance de décrocher la quatrième place, c’est-à-dire la première place payée du tournoi à valeur de 100 dollars, ce qui fait du bien quand on sait l’état de mes liquidités. Il faut dire aussi que j’ai bien joué…

Quelques donnes dont je me souviens (pour les initiés).

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Après une heure de jeu environ, et alors que j’ai à peu près le même nombre de jetons qu’à l’ouverture, j’ai en main 5 et 7 de trèfle. Les blindes sont mises. Au flop, 6 de trèfle, 8 de trèfle, valet de pique. La quinte floche ouverte des deux côtés. Ce qui est plutôt rare. Et pour continuer le coup, un tapis à payer et qui me couvre deux fois. Après deux minutes d’hésitation, je n’y suis pas allé (je ne voulais pas rentrer me coucher), la rivière offrant au final un 4 de carreaux qui m’aurait fait gagner le coup. Mais un type a suivi et liquidé ses jetons sur cette donne, et j’étais content que ce ne soit pas moi.

Plus loin dans la partie, les cartes dévoilées sont trois fois dame et deux fois valet, le full house mis pour tout le monde. On est plus que deux à jouer le coup, et j’ai en main la quatrième dame. Je rallonge le pot de 500, et mon adversaire a le bon réflexe de ne pas suivre…

Enfin, le coup fatal en table finale. Valet de trèfle, dix de trèfle, sept de pique au flop. J’ai en main As dame dépareillé. Deux tapis sont avancés, je les couvre tous les deux. Je décide de jouer le coup. Car il faut bien y aller parfois, si l’on veut gagner le tournoi (400 $ de dotation). On ouvre les trois jeux. Deux trèfles d’un côté, Roi valet de l’autre. Un qui joue la couleur, l’autre la plus forte paire. J’ai encore de bonnes probabilités de gagner, puisque As, roi, ou dame, me filent le coup. Las. Deux conneries de cartes, et même pas un trèfle. Paire de valets gagne. J’ai juste le temps de voir le cinquième joueur restant disparaître avant de voir la grosse blinde avaler mes dernières économies. Une bonne soirée !…J’ai aimé mon carré de dames, une combinaison qu’on peut si l’on veut appeler « l’amour », tout comme le 4/5/6 du quatre vint-et un.

Suite et presque fin du week-end ce matin, à l’hôpital militaire de Bouffard, où après examen radiologique, me fut diagnostiquée une fracture à la base du cinquième métacarpe, et un plâtre me fut posé, résidu de mes parties de badminton, ou si l’on veut voir les choses différemment, du déjeuner beaujolais nouveau, un plâtre qui me permet encore ce soir de taper sur un clavier d’ordinateur, mais qui pèse. C’est comme de faire des exercices de musculation.

Et ce soir, un apéro gambas au beurre aillé de basilic, et tartine de roquefort au miel d’Ethiopie, que j’organise chez moi pour une clôture à la hauteur des émotions du week-end…Un samedi soir sur la terre.

Le goût du vent

Un peu de lecture ! Le texte avec lequel j’ai été lauréat du concours de nouvelles organisé par l’Institut Français Arthur Rimbaud sous le patronnage de l’écrivain voyageur breton Yves Pinguilly, un qui connaît la mer ! Concours au titre imposé ; le titre de mon billet.

On l’appelle la Sirène de la Mer Rouge. Elle a le goût du vent, parce qu’elle a le goût de  la vie, et de tout ce que porte le vent ; elle a le goût du sable et du sel, elle a le goût du désert et de l’iode, des effluves de poissons pourris, des eaux usées de Balbala. Elle a le goût du vent, parce qu’elle a le goût de tout ce que berce le vent ; les voiles des boutres, les cerfs volants, les feuilles oblongues des rares acacias, et puis les côtes du Yémen, Bal-el-Mandeb, ou les drapeaux qui flottent au mât des bases militaires ; elle a le goût du vent surtout parce qu’elle a le goût de la liberté, et que le vent, nul ne peut le contraindre. Elle a le goût du vent parce qu’elle lui ressemble. On l’appelle la Sirène de la Mer rouge, parce qu’elle est la seule femme à pêcher à Djibouti, et que le port de pêche, depuis qu’il a été mis en concession auprès du Djibouti Maritime Management & Investment Company, s’appelle le port de la Sirène. Comme elle est seule là-bas à avoir son petit bateau à moteur amarré au quai, elle a pris le nom du port qui l’a faite, en réalité, elle s’appelle Halimo. C’est un samedi après-midi, le soleil ne connaît point d’ombrages, elle descend du minibus qui l’a conduite au port depuis le quartier où elle réside, on ne dira pas où pour préserver un peu de son intimité, et du halo de mystère qui l’entoure. En effet, on ne sait presque rien d’elle, si ce n’est qu’elle est la seule femme de tout le pays à prendre la mer pour pêcher. On ne lui pose pas trop de questions, question de respect. C’est très étonnant d’ailleurs pour un pays petit comme l’est Djibouti, et où les rumeurs de la foule se propagent d’ordinaire aussi vite que dans le caisson d’une guitare. On a interrogé quelques personnes, les pêcheurs qui la côtoient, tous admettent bien qu’elle n’a pas toujours été là, mais personne ne se souvient précisément du jour de son arrivée ; un jour elle était là et puis c’est tout. Elle ne joue pas particulièrement de ce mystère, mais comme on ne lui pose pas de questions, elle ne donne pas de réponses ; en réalité, ça l’amuse un peu. Elle sait très bien, elle, d’où elle vient, et par où elle est passée. Elle s’avance d’un pas lent vers les quais, où règne l’atmosphère fiévreuse des quatre heures de l’après-midi, des préparatifs avant que chacun ne prenne la mer. Le tout bercé d’une odeur de super et de relents de poissons, comme déjà dit. Le va-et-vient est incessant entre les kiosques et les barques, où chacun transporte son matériel de pêche : filets, bouées, pelotes de ligne, paniers, casiers, rouleaux de corde, ancres. Assis à même le sol, sur des couvertures, les plus âgés s’affairent sur des moteurs hors bord, des Yamaha 40 chevaux éventrés qu’il s’agit de remettre en état pour que les hommes puissent prendre la mer le soir. Les hommes et une femme. La plupart des pêcheurs embarquent à deux ou trois pour la session de pêche, mais Halimo, non, elle est seule, d’ailleurs personne ne lui a jamais demandé si elle avait besoin d’aide, proposition qu’elle aurait du reste refusé, parce que ce qu’elle aime, c’est être seule sur mer, éteindre son moteur, pour écouter le bruit du vent, et le très léger roulis de l’eau, quand la mer est étale comme un miroir, les battements de son cœur. Elle aime aussi regarder les étoiles en fumant une cigarette, et elle craint que si quelqu’un l’accompagnait, elle ne pourrait pas vraiment regarder les étoiles, pas comme elle les regarde. Aussi elle est seule. Elle a un petit bateau à la coque blanche, immatriculé comme il se doit à la capitainerie, un petit bateau qui est vraiment tout ce qu’on pourrait appeler un rafiot ; parce que ce terme ressemble vaguement à rafistolage, et que c’est un peu ça, la coque est défoncée sur un côté, la peinture écaille sur de larges bandes, bref, c’est un bateau qui sert à pêcher la nuit, pas à transporter des touristes dans la mangrove de Moucha, il n’y pas de auvent pour se protéger du soleil, et s’il y en avait un, ça l’empêcherait sans doute de voir convenablement les étoiles. Elle s’avance donc, dans ces odeurs de port de pêche, les mêmes dans tous les pays du monde, au milieu de cette agitation frénétique, de cris, d’invectives ; on se croirait à la criée du matin alors que les poissons sont encore tous en de grande profondeurs – et de grandes largeurs. Mais ce n’est que l’agitation des préparatifs. Arrivée à hauteur de son bateau, elle pose avec attention un pied sur le fond qui tangue toujours un peu, puis un deuxième, et hop, elle est montée à bord. Elle récupère un bidon qui gîte au fond de son embarcation, et s’en va le remplir à la station du port de la Sirène, là où il est obligatoire de se ravitailler en carburant pour avoir le droit d’amarrer le long des quais. Il ne se passe pas grand-chose encore dans cette histoire, mais c’est parce que les hommes n’ont pas encore pris la mer, les hommes et une femme, le soleil décline lentement, il n’est que cinq heures du soir, certains sont assis très tranquillement à même le sol, ou sur des couvertures, et s’ils n’ont pas entre les genoux un  moteur Yamaha dans lequel ils sont en train de trifouiller, ils ont alors à portée d’eux une botte de qat, et une bouteille de coca-cola. C’est un petit port de pêche comme beaucoup d’autres, mais celui-ci est à Djibouti, et baigne dans les eaux les plus méridionales de la mer rouge. Quand elle a rempli son bidon, elle regagne son bateau, elle fait le plein du réservoir, vérifie les niveaux. Elle sort une petite bouteille en plastique remplie d’huile de moteur, et elle en transfère une certaine quantité, disons environ la moitié, dans l’autre réservoir dédié à cela ; après, en attendant la nuit, et comme elle n’est pas sauvage, elle s’en va trouver d’autres pêcheurs qui eux aussi se préparent et se met à discuter avec eux. On ne sait pas exactement ce qu’ils se disent, mais il est certain que personne ne lui demande d’où elle vient, ni pourquoi elle pêche, après tout ça la regarde, se disent les autres pêcheurs, même si au fond d’eux ils aimeraient bien savoir, car cette femme seule qui pêche la nuit en se repérant aux étoiles les intrigue un peu. On discute peut-être du déplacement en cette saison des bancs de carangues, de mérous, on a des discussions d’initiés, on évoque différentes techniques de pêche. J’ai oublié de le préciser, mais Halimo pêche au fil. Au fil, c’est-à-dire, pour être exact, un fil emberlificoté autour d’une petite planchette de bois, et terminé d’un hameçon sur lequel il n’y a pour l’instant pas d’appât. Ce qui est sûr, c’est qu’on aborde aussi, au cours de ces discussions entre pêcheurs, la question de la hausse du prix de l’essence, tant il est vrai que c’est une question universelle, qui peut être abordée aussi bien par les grands cultivateurs terriens des plaines de la pampa argentine, que par des chauffeurs de taxi de Casablanca ou des chauffeurs routiers français, qui en ce moment même bloquent justement l’accès à une douzaine de raffineries de pétrole. Le prix de l’essence, le temps qu’il fait, et les vicissitudes de ceux qui nous gouvernent sont des sujets sans-frontières, que les pêcheurs de Djibouti n’ignorent pas non plus bien sûr. Personne cependant ne pose de question à Halimo sur le goût du vent ou la couleur des étoiles, des sujets sur lesquels elle croit qu’elle se sentirait plus à l’aise de parler, mais ce n’est finalement pas sûr, tant ce sont des sujets personnels. Donc voilà, après ces quelques échanges de convenance, et alors qu’enfin la luminosité commence vraiment à baisser, et que les poissons des grands fonds remontent petit à petit vers la surface, chacun regagne son embarcation. Et tous se mettent à la mer. Une heure après le coucher su soleil, le port de la Sirène est presque complètement désert. Il faudra attendre cinq heures du matin et l’imminence du retour des premières barges pour que des gens refluent vers le port, majoritairement des acheteurs, des vendeurs, des grossistes, il y en a de toutes sortes et de toutes tailles. Mais là il est sept heures du soir, le port est vide comme peut l’être la ville les après-midi où tout un chacun, et tous et chacun, fait la sieste, et tous les pêcheurs sont en mer.  Après que se passe t-il ? Il y a un frémissement à la capitainerie vers neuf heures du soir. Le type de veille cette nuit-là dans le QG de la marine civile djiboutienne est en train de terminer une réussite, la clope au bec, il est à la coule dans son bureau branché sur les ondes de la VHF, et aucun navire n’est annoncé pour la nuit, il allonge ses cartes en espérant qu’elles mettent un peu du leur et que son vœu se réalise, lorsque son récepteur radio se met à grésiller. Il approche l’oreille ; on annonce du gros vent pour la nuit, une annonce inhabituelle qui lui fait dresser l’oreille. Il jette un œil par la fenêtre, de là où il voit que la lune a disparu, cachée derrière de gros nuages noirs. Il sort de son bureau, met un nez à l’air ; la nuit est de la même couleur. Ainsi, d’un revers de la main, il rassemble son jeu et se rallume une cigarette. Il appelle la centrale météo où personne ne répond. Il continue de fumer sa cigarette, bien à l’abri de ses quatre murs, quand un énorme bruit l’extraie de la réflexion dans lequel il est plongé. Il sort à nouveau ; le vent qui souffle en rafale a emporté le petit cabanon qui servait à ranger les outils. Dehors, ça a l’air de se gâter. Alors il rentre à nouveau, se cramponne à la radio, où son homologue yéménite lui annonce que là-bas, de l’autre côté de la Mer Rouge, la mer est survoltée, et que les vagues dessinent des murs de cinq mètres de haut, que le vent souffle en direction de Djibouti. Il décroche son téléphone, réveille son supérieur, qui lui-même appelle le Préfet. Après ça va très vite. Une tempête s’est levée, inopinée et imprévisible comme une crise d’épilepsie. Entre Bab el Mandeb et les côtes somalilandaises de Zeyla et de Berbera, la mer est devenue une vaste étendue d’eau déchaînée, un volcan aqueux et éruptif, un bain bouillonnant. Déjà, on commence à recevoir des messages de détresse des navires qui passent dans la zone, et qui ont tous allumé leur feux antibrouillards et jouent de leur klaxon pour prévenir qui s’avancerait dans la tempête. Mais on n’a pas trop à s’en faire pour eux, les matelots n’ont qu’à se carapater au fond de leur cale, et le capitaine tenir la barre à vitesse réduite, en attendant que la nuit se passe. L’inquiétude va aux pêcheurs embarqués sur des petits boutres de fortune, ou d’infortune, c’est selon les nuits. Bien sûr, aucun n’a d’émetteur radio à bord, et la mer compose de larges sinusoïdales, des vagues comme la représentation d’un courant alternatif, quand on tend l’oreille, on entend le vent qui souffle comme dans un clairon. Chacun comprend à ce moment-là qu’il se joue dehors, dans le creux de la vague, des tragédies en puissance, des morts aux trousses, des naufrages sans retour. Hier, le temps paraissait pourtant si clément. Un soleil de septembre, une légère humidité de l’air, et un vent sage comme une fillette ; et puis un battement d’ailes de papillons, et la mer entre en transe. Les autorités de l’Etat viennent de rejoindre le QG de la marine. A l’intérieur, les cendriers se mettent à déborder, l’air est enfumé comme un brouillard anglais. Il est un peu plus de minuit ; et il n’y a rien à faire, juste à attendre là, dans la quiétude d’un bureau, que le vent veuille bien baisser d’un ton. On jette un œil dehors pour regarder la mer comme un film d’épouvante. Au loin, des fusées de détresse commencent à illuminer le ciel de leur traînée rouge, qui font penser à la fête du 27 juin. Deux hélicoptères de l’armée française qui viennent de décoller se jettent vers la mer, tous feux ouverts, qu’ils éclairent à la marge, des saignées de lumière blanche sur une mer noire comme une nuit sans lune. A trois heures du matin, l’un d’eux réussit une opération d’hélitreuillage d’un pêcheur à la dérive qui s’était accroché à sa barque renversée comme à une ultime espérance. En ville, les gens dorment, certains se réveillent, parce que la tempête a emporté des poteaux électriques et que les lignes se sont rompues, alors les ventilateurs se sont éteints, et il fait encore sacrément chaud pour parvenir à dormir sans les pâles de la libellule. D’autres ont des groupes électrogènes, et ne savent rien du drame qui se joue en cette nuit de septembre. A Balbala, le vent emporte des tôles métalliques qui ont été un jour de provisoires toits de maisons aux provisoires titres d’occupation. On fait du café à la capitainerie.
La RTD a rejoint la cellule de crise, et filme les gens affairés autour des postes de radio, ou perchés sur des cartes marines, ou scrutant les informations météo sur un écran d’ordinateur. Les reportages passeront en quatre langues différentes le soir aux éditions du journal national. Mais c’est un film muet qui se déroule en mer. On réveille le Président en sa résidence d’Haramouss, c’est dire si l’heure est grave. Et puis soudainement le vent se calme. La tempête s’éloigne, et la mer, tel un boxeur alangui par des uppercuts trop forts et trop rapprochés, sombre dans un knock-out comme dans une phase de sommeil paradoxal. A six heures du matin alors que le jour se lève, des dizaines de paires d’yeux scrutent l’horizon, que la tempête a complètement lavé, et l’on voit parfaitement jusque les montagnes dressées sur les hauteurs de Tadjoura. Mais l’horizon est vide. Il n’y aura pas de poissons au marché de ce matin. Aucune embarcation ne rentre au port. 

A ce stade de l’histoire, on ne sait rien encore d’Halimo, la Sirène de la Mer Rouge. Alors retrouvons-là. Il est midi. Les familles des pêcheurs disparus se sont rassemblées au bord des quais du port de pêche et psalmodient leur deuil collectif. Quand la pointe d’un bateau pointe sur la ligne horizontale de l’eau. C’est Halimo qui rentre au port. Elle range son embarcation le long d’un ponton déserté. Personne n’était là pour pleurer son sort, et donc personne ne l’attend. Mais quand on la voit saisir dans le fond de son bateau une caisse remplie de poissons jusqu’à la gueule, et qui reflètent argenté sous le soleil du zénith, quand Halimo s’approche de la foule qui fait cercle, on la regarde avec des yeux un peu éberlués. Qui est cette femme qui a réchappé de la tempête ? On n’en sait rien. C’est la Sirène de la Mer Rouge, murmurent certains. Au journaliste de la Nation qui s’avance maintenant vers elle pour recueillir son témoignage, elle racontera ceci. « Je suis sorti en mer vers six heures du soir, j’ai navigué jusqu’au fort de Maskali. Là, j’ai mis ma ligne à l’eau pour attraper des petits poissons qui me serviraient d’appât pour les plus grosses prises de la nuit. Mais ça ne mordait pas. Et puis, j’ai senti sur ma langue le goût du vent. Qui avait un goût différent des autres soirs. Un goût acre, poivré, le vent comme si j’avais croqué un piment vert. J’ai repris le large pour rentrer au port, parce que le vent avait le goût de rentrer au port. Mais tout à coup, la tempête s’est levée. En dix minutes, les vagues ont atteint une taille énorme, et se sont mises à déferler. Le ciel est devenu comme un voile opaque et a caché toutes les étoiles. Les vagues ont noyé mon moteur. Le bateau a commencé à se remplir d’eau. J’ai essayé d’écoper, mais c’était comme de vouloir vider la mer. Alors, je me suis dit que c’était mon heure, j’ai fait mes prières, je me suis allongé dans le fond du bateau, j’ai allumé une cigarette, et j’ai fermé les yeux. Je me souviens que j’ai tiré trois ou quatre bouffées avant d’être submergée par une nouvelle vague qui a éteint ma cigarette. Ensuite, je n’ai plus de souvenirs. Quand je me suis réveillée, le jour se levait tout rose sur les îles, et la mer était calme, calme, calme. Il n’y avait plus qu’un petit filet de vent, minuscule, et qui n’avait plus ce goût piquant, mais la douceur d’une pâtisserie. Alors j’ai rallumé mon moteur, et je suis allé pêcher dans le parc de Moucha. Et maintenant je rentre au port, et je vais aller vendre mes poissons au marché. Pourquoi ? ». Elle en tira un bon prix ce matin là, puisque la vie est un jeu de l’offre et de la demande, et qu’il n’y a qu’une seule Sirène de la Mer Rouge, une qui connaît le goût du vent et la couleur des étoiles.

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Mes éthiopiques

Bonjour à tout le monde

Trois semaines que je viens de passer loin du chat et loin du bruit, loin du remaniement et d’à peu près tout, égaré dans les profondeurs et les nuits froides du Nord de l’Ethiopie, et de retour, il n’est pas facile de savoir quoi se dire, comme à un vieil ami qu’on n’aurait pas revu pendant longtemps, quoi de neuf ?, qu’est-ce que tu racontes de beau ?, ces formules insupportables et nécessaires faute de mieux, pour amorcer la pompe à dialogue. D’ailleurs, mes doigts que neuf mois de travail en bureau avaient rendu habiles à la dactylographie (rapide, quoi que ne tapant qu’à deux doigts) pèchent, se trompent de touche, cherchent le « la » et le « it ». L’inspiration. Mon mécanisme de production de prose semble un peu grippé. C’est Johnny qui racontait qu’il prenait parfois de la cocaïne pour se remettre au boulot, après un temps d’arrêt. Je me contente de quelques branches de qat, et on va voir ce que ça donne. J’espère qu’il reste des lecteurs par ici.

Evidemment, il n’est pas question de vous infliger mon carnet de bord de quinze jours dans ce pays vaste, beau, et moyenâgeux qu’est l’Ethiopie, d’ailleurs, je n’en ai pas tenu. En guise de retour, je me contenterai d’une scène parmi d’autres, à mi-parcours, à trois mille cinq cent mètres d’altitude, dans le massif du Simien, classé à l’UNESCO, réputé pour être un des plus beaux parcs montagneux d’Afrique. Nous arrivons à cinq au camp de base du soir (M., M., G. J. et moi), après une journée de marche à croiser le vertige des à-pics et des communautés de singes endémiques dits par raccourcissement baboons et en réalité gélada (Theropithecus gelada) et qui se laissent facilement observer.

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Notre guide nous propose le sacrifice d’une petite chèvre pour mettre un peu de protéines animales dans notre régime alimentaire, une chevrette qu’il tient dans ses bras, qu’il nous présente vivante, comme les bons restaurants de fruits de mer savent le faire avec leurs homards en aquarium. Soit. On paye les 300 Birrs que coûte la bête, et qui n’a pas les pattes tenues dans un élastique. Notre guide et les deux muletiers qui font notre escorte se mettent à trois pour l’immobiliser, elle ne se débat pas, et pas un cri, la lame est sortie, le sang jaillit un peu de la carotide au moment de l’égorgement, mais globalement, c’est très propre, calme, dans les règles de l’art. Le frissonnement quand même au moment où la vie s’arrête, et où le système nerveux répond encore. Le guide trace ensuite au centre de l’abdomen et à la pointe de la lame une ligne, comme une sorte de fermeture éclair, et fend en deux la couverture de laine de l’animal. Ensuite, les deux muletiers, qu’on pourrait dire vêtus de guenilles, mais qui portent les habits traditionnels des montagnards dans cette partie de l’Ethiopie où les températures descendent la nuit sous le zéro centigrade, des étoffes de laine foncée jetées sur les épaules et un pagne en coton, suspendent la morte ovine à une branche d’arbre, sous le soleil qui tape quand même l’après-midi.

Après ça dure une heure, environ. Très consciencieusement, et dans un silence juste chuchoté, qui sert à définir les tâches de chacun, ils enlèvent la laine, cassent les pattes, coupent les tendons, éviscèrent. Les poumons sortent gonflés comme deux ballons de foire. Les intestins grêles, c’est assez amusant, tout emberlificotés, se défont naturellement au fur et à mesure qu’on les extraie du corps qui gît. Les deux muletiers, avec l’habileté des mulâtresses de Porto Seguro, qui tressent les cheveux sur les plages du Brésil, en font des scoubidous. Tout trouve sa place dans une bassine ou dans l’autre, rien ne se perd. Il y a quelques mouches qui radinent, pas trop, et une petite flaque de sang qui s’est formée, mais surtout les gestes à précision chirurgicale de ces deux hommes des montagnes qui finissent par trancher de beaux morceaux dans les tissus, cuissots, entrecôte. On coupe les testicules. Il ne reste plus rien, que les petites chevilles fracturées accrochées aux deux bouts de ficelles. On défait les nœuds. Une des deux bassines part dans la petite cuisine de pierre où officie notre cook. La laine est vendue à un autre muletier pour quinze Birrs, un euro, ça fera un tapis convenable. Pendant ce temps, des corbeaux finissent de nettoyer l’endroit où s’est déroulée la scène de tragédie ordinaire. Je file voir ce qui se passe aux fourneaux. Il se prépare des sortes de galettes de pommes de terre, type rösti, qui accompagneront la chèvre, sur un réchaud tempête qui fonctionne au gaz. Après avoir émincé la viande, le cook met une marmite sur le feu, un peu d’huile qu’il fait couler d’une petite bouteille plastique. Il met les lamelles de chèvre à rissoler, puis de la farine, de l’eau, des épices secrètes, un carré de Maggi, et une sauce onctueuse finit par napper chaque morceau de cette viande biologique.

Il n’y a plus qu’à attendre, le soleil est pas encore couché, on ira d’ailleurs le voir sur les hauteurs de la colline dans son dernier soupir. Mais lui renaîtra de ses cendres roses au matin.

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A la redescente, la soupe est servie brûlante dans nos bols, une soupe de pois, il y en avait tous les soirs de différente, et puis c’est l’heure de la chèvre, qui gambadait un peu plus tôt dans l’après-midi. Dans ce contexte, c’est évidemment divin, comme le feu de bois qui crépite à côté et auprès duquel on ira se réchauffer après ce gueuleton consommé sur le toit de l’Ethiopie, et un peu du monde, si l’on agréé que l’Ethiopie, où Lucy vécut il y a quelques millions d’années, est le berceau de l’humanité.

J’aurais aussi pu choisir de vous raconter la cérémonie du café, torréfié et réduit en moud devant nous, et dont l’on boira trois tasses comme le veut la coutume dans une petite maison incroyable, sol en terre, et chèvres et ânes et tout les animaux partageant la nuit l’espace d’une famille de huit membres, mais il aurait fallu aussi une fonctionnalité pour partager l’odeur du café juste brûlé dans un plat en fonte et qu’on nous fit sentir (l’Internet 3.0, peut-être), car sinon, les mots sont un peu vains, il n’y a pas l’émotion.

C’est tout pour l’Ethiopie, mais ces deux semaines de vacances furent parmi les plus réussies qu’on puisse imaginer.

Et aussi. Cet extrait d’un ouvrage de Jean Giono, le poète de Manosque, auquel j’ai pensé en assistant au travail de liquidation des muletiers, le cérémonial, l’errance, et la faim, toutes qualités qu’ils possédaient eux aussi en propre.

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« Le tueur s’installe dans la cour de la ferme. L’animal de sacrifice est amené malgré ses cris. Chose étrange, il suffit au tueur de frotter ses couteaux l’un sur l’autre pour que le cochon se taise d’un coup. Quand c’est un bon tueur. Mais généralement, c’en est un, si on l’a choisi parmi les errants. Certains fermiers font venir des bouchers de profession. Les bouchers de profession ne sont pas de bons tueurs. Les bêtes n’acceptent pas la mort qu’ils apportent ; elles acceptent celle qu’apportent les errants. Si le boucher arrive à la ferme, serait-ce en simple visite d’amitié, la porcherie, la bergerie, et même l’écurie sont en émoi. L’errant arrive avec ses couteaux ; tout reste calme. Il y a juste un peu de gémissements quand le grand moment approche. Si on cherche à savoir ce qu’il y a au fond de cet étrange comportement, on s’aperçoit qu’il s’agit purement et simplement de cérémonie ; qu’on soit promis au saucisson ou à la résurrection, la mort est le moment précis où le naturel revient au galop. Or le boucher, c’est de la technique pure, rien ne compte pour lui à part les rapports : poids de chair, poids d’argent ; l’errant vient du fond des âges, il vit bras dessus bras dessous avec la faim. On est sûr qu’avec lui, les rites seront respectés. Et de fait, tout se passe avec une rapidité, une facilité, une politesse à faire envie. Déjà, la bête saigne dans le seau, comme un baril dont on a le plus simplement du monde ouvert le robinet ». Jean Giono, Enemonde et autres caractères.

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