Archive pour octobre, 2010

#4/10 La mort de Senna

La bibliothèque nationale de Rio de Janeiro est pleine de livres. Ça peut paraître commun de dire ça, mais quand je dis, pleine de livres, je veux dire, pleine à craquer…17 millions de livres. La plus grande bibliothèque du monde. Et aussi belle qu’un livre relié. J’ai fait la visite guidée, j’ai appris des choses sur des anciens rois du Portugal qui avaient un jour eu l’idée de la bibliothèque, sur des peintures de style renaissance italienne, sur des tentures françaises, j’ai appris que la princesse Isabel avait à dix ans écrit un billet qui reposait aujourd’hui dans les coffres de la bibliothèque. Comme quoi. J’ai appris des choses que j’ai directement oubliées. Ce qui m’intéressait moi, c’est la salle du rez-de-chaussée sur la gauche, la salle des archives, où l’on peut consulter tous les journaux et périodiques brésiliens publiés depuis belle lurette, enregistrés sur microfilm. Ce qui m’intéressait, c’étaient les journaux du 2 mai 1994. J’ai eu sous les yeux au début de l’année un sondage réalisé auprès de la population brésilienne intitulé ; quel est le plus grand drame de l’histoire nationale brésilienne ? En 3ème position, il y a la défaite en 1950, en finale de la seule coupe du monde disputée au Brésil, contre les frères ennemis jurés d’Uruguay. Quelques vieux chargés de mémoire me parlent encore de ce bruit, de ce bruit de silence, que font 200 000 spectateurs muets. Le Maracaña comme une carpe. Un drame national. En seconde position, il y a le suicide de Getulio Vargas, président populaire et populiste pendant 15 ans, qui est à peu près à l’histoire politique brésilienne ce que de Gaulle est à la nôtre, Vargas en un peu plus dictateur. « Je sors de la vie pour entrer dans l’histoire ». Son billet mortuaire. Un drame national.

 

En première position, il y a la mort accidentelle de Ayrton Senna sur le circuit d’Imola, le 1er mai 1994. Un drame national. Je n’ai pas compris pourquoi ce peuple de football a été tellement traumatisé par ce drame, au point d’en faire son 1789, la clef de voûte de son histoire. J’espérais que les journaux du 2 mai 1994 m’aideraient à comprendre. Je crois que j’ai compris. Le Brésil a été tant de fois humilié, dominé, maltraité, qu’il a besoin d’orgueil et de fierté. Senna était la matérialisation de cette fierté, champion d’une discipline bourgeoise et citoyen de ce pays qui s’autorange dans le Tiers-Monde. Un champion avec du panache. Les Brésiliens me racontent souvent que chaque dimanche matin, ils se réveillaient en apprenant que Senna avait une nouvelle fois gagné le grand Prix. Un gagnant dans un pays qui a peur de perdre, de perdre son identité, ses richesses, son Amazonie, que beaucoup convoitent. Les Brésiliens laissaient ce grand garçon aux mains d’ange piloter leur fierté. Jusqu’à ce que sa boîte de vitesse le lâche au mauvais endroit et au mauvais moment. Le 1er mai de ce matin pas comme les autres, en apprenant la nouvelle, les Brésiliens ont commencé à se rassembler autour des kiosques à journaux, tout frais d’éditions spéciales, se caillant le cœur dans la chaleur d’un automne tropical, et parlant mal de ce destin qui venait de leur enlever en aigre et en douce leur fierté de champion. En sortant de la bibliothèque nationale, j’avais les jambes et le cœur tout engourdi. J’étais étonné de voir les gens marcher et rire si simplement dans la rue. Mais Senna est mort, j’avais envie de leur dire tout plein de gravité.

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Une chanson de Celso Machado, Despedida…

#3/10 Carioca da gema

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Les Paulistas (habitants de São Paulo) font aux habitants de Rio (les Cariocas) le même reproche que les Français métropolitains font globalement aux Corses ; celui d’être d’indécrottables paresseux. Une légende court sur la fameuse statue du Corcovado ; c’est que si le Christ a les bras en croix ainsi, c’est simplement qu’il attend pour commencer à travailler que les Cariocas se mettent au travail ! Paresseux, alors les Cariocas ? Non, paressophiles ! Les gourmets de la paresse. Pas les gourmands. Ceux pour qui paresser veut dire « bien vivre » et non pas « ne rien foutre ». Cela tient à la conscience diffuse d’habiter dans une ville d’exception, bercée de soleil, de musiques, de plages. Les cariocas sont fiers de l’unique richesse que ne leur volera personne, ni les trafiquants de drogues, ni les politiques pourris : leur ville. Ils estiment que c’est lui faire honneur que de vivre à son rythme, à sa température, à sa jovialité. Ils méprisent les Paulistas qui se tuent à la tâche dans des faubourgs pollués et surpeuplés. Ils ne veulent leur ressembler en rien. Ils cultivent leur léthargie comme si c’était un patrimoine culturel en danger, à préserver contre les attaques du capital toujours plus exigeant. Mais est-ce paresser que de tenir un rendez-vous d’affaires sur la plage ?

 

J’ai acheté un livre il y a deux jours au salon du livre, o Livro da preguiça, le livre de la paresse, Roberto da Matto est cité ; « porque os Brasilerios deveriam ter vergonha de ficar numa rede, com uma bel mulher, refletindo sobre o gozo da vida ? ». Pourquoi les Brésiliens devraient-ils avoir honte de demeurer dans un hamac, avec une jolie fille, en réfléchissant à la jouissance de la vie ? Alors oui, pourquoi ? Une autre vérité est que les salaires misérables incitent à considérer le travail comme une forme d’exploitation. Les cariocas ne veulent ni la farce, ni le dindon. Ils ne veulent pas être Paulistas.

Chanson de Bab & Rolando, Mas que nada (melodic side)

#2/10 Motel

Les Brésiliens feraient bien l’amour comme ils respirent. Si ce n’étaient les contraintes matérielles. Et pour cause, la plupart des jeunes, jusqu’à 25 ans, vivent encore chez leurs parents, souvent dans la promiscuité d’une chambre à partager. Mais les Brésiliens ont réponse à tout ce que la vie leur a fait de crasse. La plupart n’ont pas d’argent, ils sont d’autant plus festifs dans les immenses fêtes de rue, gratuites, qui déchaînent la ville le vendredi soir (cachaça à 1 R$). Ils se sont inventés le plus beau carnaval du monde, et le match de foot qui passe deux fois par semaine à la télé est leur soirée d’opéra. Ils n’ont pas d’endroit pour baiser. Ils ont inventé les motels. On entre dans un motel comme dans un moulin, mais personne n’est là pour le voir. En voiture jusque dans le garage. Un ascenseur qui mène directement dans la chambre. Une chambre pensée, conceptualisée pour l’acte d’amour. Des miroirs sur les murs, la radio et la télé dont on règle la fréquence depuis les panneaux de commande au dessus du lit, un grand lit, une baignoire hydro-masseuse pour se relaxer, des préservatifs sur la table, des fioles de whisky dans le frigo-bar. Motel du vice ? Du plaisir ? Les Brésiliens aiment le plaisir d’en prendre et moi j’aime les Brésiliennes. Après l’amour, on finira dans la baignoire remplie de mousse et d’huiles essentielles, tout nus. Une cigarette fumée sur le lit en regardant son reflet au-dessus de la tête, et on repartira le sentiment du devoir accouplé, de l’amour accompli, l’amour a un prix, 36 R$ pour deux heures de motel, le prix d’une place de cinéma à Paris.

Chanson de Beth Carvalho, a Dança da solidão.

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#1/10 Santa Teresa

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Les enfants, il est si beau mon quartier. Pas un quartier général, moi, tous les trucs qui chatouillent ou copulent avec la guerre, tous ces mythomanes en uniforme qui nous serinent que cette fois, c’est la der des der, qu’on guerroie en préventive, que la cause est juste, que c’est le moindre mal, toutes ces conneries qui ont des balles et qui font mal, tous ces champs d’honneur cultivés sans musique jusqu’à plus soif, jusqu’à des morts dans tous les sillons, je m’assois dessus et c’est à peine confortable. Pas Cartier non plus, le luxe, c’est pour les bêtes et les âmes en déficit de poésie. Mon quartier est beau comme un sou neuf tout juste frappé, comme un camion d’hydrocarbure dont le pilote, un brin alcoolo, un rien écolo, aurait troqué la cargaison de pétrole contre de la bière ambrée qu’il transporterait en douce pour se la couler, pour quelques soirées futures arrosées de miel de houblon. Mon quartier, on peut le parcourir en voiture, mais c’est à pied qu’il donne l’émotion. Les pierres pavées chantent le Sud de l’Amérique et le bonheur de vivre. Les rues défoncées gueulent des poèmes d’amour, son soleil qui bourrine les façades bleues et pierres est chaud et caressant. Les sourires de ses habitants, de ses enfants, sont des messages de temps qu’on prend, de vie qu’on cajole. Il y a les artisans qui artisanent dans les petits magasins secrets, les garçonetes qui servent des cafés expresso serrés comme des ceintures de chasteté desserrées, une invitation à un plaisir d’arabique qui pique et tortille les cœurs. Là on s’aime à gauche, en face, près de l’escalier, on rigole, on se fend la poire aux tables dépliées du café Porta quente, on se coule une bielle sur les rails du bonde, on allume l’humanité en même temps que les cigarettes. C’est un jour férié à Rio, sans nostalgie ni avant-pensées, qui, au contraire des arrière-pensées, confisquent parfois le bonheur simple au nom des malheurs à venir. On travaillera un peu demain, mais on aime vivre au Brésil, et on ne déteste pas de travailler. C’est ainsi que quand on ne travaille pas, la vie prend le bon vent, décolle et tourbillonne, se repose, se dépose et s’ambitionne, sa calme, s’apaise, s’admire et s’énamoure, s’emplit, s’épanouit, s’épate. Les verres de bière n’ont rien de vulgaire, les baisers publics rien d’austère. Les taxis continuent de passer, les bières de s’écouler. La nuit rapproche le voile, les bateaux plantent l’ancre, les corps se dévoilent, l’encre prend sa place, pour dire et prendre date, et rendez-vous avec les pessimistes et les emmerdeurs, les cons, les racistes et les sécuritaires, les bourgeois pas partageurs et les miséreux pleureurs. Quand ceux-là sont loin de nous, on comprend que ça vaut le coup d’avoir fait le voyage depuis le spermatozoïde originel jusqu’à Santa Teresa, se baigner dans la jouvence, et aimer la jeunesse de notre monde, de nos cœurs, et de nos bières. Chaud et doux. Mon quartier est un pain au chocolat. 

Chanson de Clara Nunes ; canto das tres racas.

Brazil, when hearts were entertaining June…

Tout le monde parle du Brésil en ce moment. Les magazines y consacrent tous leur une, c’est normal, Lula va être réélu pour la troisième fois consécutive…à quelques détails près. Le chat ne déroge pas ; ça lui plaît aussi d’écrire sur le Brésil, et dans le premier billet d’introduction à ce blog, il était d’ailleurs explicitement fait mention qu’il y aurait sur ces pages la dose nécessaire de brésilitude. L’occasion prenant donc les traits de cette élection présidentielle jouée d’avance, le chat ressort des vieux trucs manuscrits, raturés, et poussiéreux, écrits dans la fièvre d’une année passée au Brésil il y a huit ans exactement, à Rio. Une année carioca.

J’ai vécu les derniers meetings de campagne du candidat Lula, donnés sur la plage de Copacabana. J’ai été le témoin des premières mutations d’une société qui venait de se coltiner 20 ans de néolibéralisme avec le président Cardoso. Je me suis promené un peu en Amazonie et j’ai visité des campements de paysans sans-terre. De là : des bribes de Brésil, des micro-anecdotes cueillies sur le vif et cuisinées à feu doux, refroidissaient depuis 8 ans dans une pochette cartonnée en piteux état que je me suis trimballé chaque fois au gré de mes déménagements (je viens de compter, il y en a eu douze depuis mon retour du Brésil !).

J’ai repris ces bouts de mots comme ils avaient été couchés sur le papier il y a huit ans. Je les ai dactylographiés, en ne changeant rien, sinon j’aurais changé tout. Y demeurent donc des jeux de mots approximatifs, des néologismes hasardeux, des constructions grammaticales bancales, et précisément la manière dont j’écrivais à 20 ans, avec la fougue de mes vingt ans, et le décor énergisant de la petite montagne de Santa Teresa, Montmartre carioca où j’occupais une grande chambre d’un appart-hôtel, avec hamac accroché à mon balconnet, d’où la vue surplombait les rues du quartier de Lapa, et donnait droit sur d’autres favelas autrement plus dangereuses…

C’est une rapide esquisse du Brésil d’avant Lula que je livre ici en dix épisodes, le Brésil d’avant sa croissance économique et exponentielle, le Brésil d’avant l’emballement médiatique, d’avant Porto Alegre, le Brésil avec son lot de misère et de pauvreté, de bal forros, et de caïpirinhas, de chauffeurs de taxi bien allumés, et de fin de soirées sur le sable des plages de la zone Zone Sud, un Brésil assez intemporel de toute façon, puisqu’il y a des choses qui ne changeront jamais dans ce pays, le meilleur et le pire, la volonté des Brésiliens d’être brésiliens jusqu’au bout des ongles, aussi vrai dans les plaines du Nordeste sous dictature militaire que dans les riches gratte-ciel du quartier d’affaires de Sao Paulo, à une époque où on découvre de larges nappes de pétrole au large des côtes, il ne manquait plus que ça. Ces dix petites histoires se passent à Rio, elles sont à l’état brut comme l’a été mon Brésil, lorsqu’étudiant à l’Universidade Federal Fluminense, du 8 août 2002 au 3 août 2003, j’ai fait la connaissance de Mauro, de Livia, de Aira, de Isabel, et de toutes ces belles personnes qui m’ont perfusé une affection infinie pour ce « pais tropical ».

En accompagnement musical durant dix jours, pour chaque billet une petite ballade.

Pour cette introduction, « pais tropical » de Jorge Ben Jor. Je précise pour terminer que les illustrations seront toutes de moi.

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