The man who wasn’t here

Dans mon dernier billet, je décrivais deux endroits de plein air plein les narines. Du sel marin et des dioxines. Voici le pendant en intérieur ; un petit salon de coiffure du centre-ville, et une salle de classe en tôle du quartier pauvre de Balbala. Ici, je vais chez le coiffeur, pas tant pour me faire couper les cheveux (ils sont plutôt incompétents en la matière) que pour que quelqu’un prenne soin de moi. Si j’écrivais un nouveau roman, il s’appellerait ; « Je voudrais que quelqu’un prenne soin de moi ». On m’accuserait de plagiat, et j’en aurais rien à foutre. Car en effet, la coupe proprement dite des cheveux est presque secondaire par rapport à l’ensemble des prestations qu’offrent tous ces petits salons tenus exclusivement par des Indiens, et par des coiffeurs hommes qui n’ont pas l’air d’être homosexuels. C’est un endroit un peu crassouilleux, mais seulement pour les détails. Exemple ; la serviette qu’on vous passe autour du cou sent tout à fait bon, et le barbier introduit une lame neuve dans son appareil avant d’attaquer chaque menton. Mais par contre, le miroir est un peu opaque de poussière, le sol laisse à désirer, il y a des cadavres de bouteille de savon et de shampooing qui traînent, des restes de bâtons d’encens, enfin rien de surprenant quand on est allé en Inde. Et surtout on peut FUMER pendant qu’on s’occupe de vos tifs et foutre la cendre par terre, c’est même recommandé. Quand c’est un blanc qui est assis sur le fauteuil, il y a des types un peu partout dans le salon de coiffure qui regardent ça comme si c’était un film MIRAMAX et chacun donne ses conseils et ses préconisations esthétiques au type qui tient la paire de ciseaux, il y en a même qui voulaient me roussir les cheveux au henné. Donc pas de magazine de mode avec les dernières coupes printemps-été, mais un indien appliqué, qui joue du couteau. Je précise que je veux une coupe civile, à Djibouti où les militaires français sont trois milliers, chacun comprend immédiatement ce que cela signifie. Mais le gars a voulu trop bien faire, il m’a pris pour Tintin, alors je lui ai quand même demandé de s’occuper de cette espèce de houppette blonde qu’il voulait me laisser par civilité, qui me faisait passer pour un jeune reporter épris d’un chien blanc. Après, il m’a fait un masque au savon, on ferme les yeux, ça sent le vieux savon de Marseille, ça mousse, c’est pas une crème lavante au beurre de karité, c’est les produits du terroir, ceux avec lesquels Monfreid venait déjà se faire tailler le bouc, après le visage, j’ai droit à un massage du cuir chevelu qui dure une quinzaine de minutes, les yeux toujours fermés, quelqu’un dans le salon croyait que je m’étais endormi tellement je ronronnais comme un vieux chat. A la fin, l’indien m’a fait craquer les vertèbres cervicales d’un côté, il a voulu faire pareil de l’autre, mais je lui ai demandé de s’abstenir. C’est pas douloureux du tout, mais c’est juste que c’est un bruit moyennement rassurant que d’entendre ses os du cou craquer comme du petit bois. Enfin, voilà, Ganesh Coiffure, ou un truc du genre, Shanti cheveux, rue de Paris à Djibouti ; pas de carte de fidélité, mais on y revient quand même.

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L’autre endroit, c’est un centre d’alphabétisation et de soutien scolaire dans la zone périphérique de Djibouti, la zone des grandes misères, la zone qui fait que Djibouti mérite sa carte de fidélité au club assez open des PMA (les Pays les moins avancés,+/-  moins de 1000 $ de PIB par habitant et par an, d’après la Banque mondiale – quand aux participants, ils ne donnent pas d’estimations). On est venu me chercher pour que je participe à quelques cours d’expression orale, et aussi parce que quand un européen vient par là, c’est comme un gage de sérieux sur la qualité des formations dispensées, m’a-t-on dit. Je crois qu’on aimerait surtout que je règle la facture d’électricité du centre, et que je monte des dossiers de subvention. Pour l’instant, j’y vais de temps en temps, pour moi qui habite une villa végétalisée dans le quartier le plus cossu de Djibouti, c’est aussi une manière de ne pas perdre pied avec la réalité du milieu, comme quand les hommes politiques descendent dans le métro ou vont serrer des mains en Seine Saint Denis, il y a toujours la petite dose d’hypocrisie qu’il faut. Win win, dirait Ségo. Car on est très loin des standards de l’Education nationale française. Le sol est en terre battue, il y a quelques néons qui diffusent cette toujours atroce lumière blanche, on n’est pas vraiment dans un endroit lounge, les salles sont cloisonnées de plaques de tôle qui renvoient l’écho du cours voisin. Les élèves sont timides. Le professeur a écrit au tableau les quatre questions du jour qui feront débat, le cours est en anglais, il y a surtout des immigrés éthiopiens dans cette salle. « What’s is the better ; education or money ? » est le thème qui provoque les discussions les plus vives. Qui surpasse de loin le débat proposé sur la polygamie ou l’émigration. Globalement, les jeunes qui s’avancent pour répondre sont plutôt policés. Ils expliquent pourquoi l’éducation prime. Mais il y en a qui ont quand même le sens des réalités, ou l’art de la provocation, ou les deux, et qui expliquent très précisément que ce qu’ils veulent, c’est s’acheter un yacht, donc plutôt l’argent que le savoir. On me demande mon avis. Je pense d’abord à leur traduire cette maxime de Coluche ; l’argent ne fait pas le bonheur des pauvres. Mais je rentre dans le rang vite fait. Il faut donner l’exemple. « Both », je dis avec mon anglais fluide et glacial. « Both. Education AND money ». Tout le monde est d’accord. Je crois que je pourrais faire de la politique.

 


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