Le soleil, une boule à facettes

On quitte le Brésil pour revenir à Djibouti, l’important, c’est qu’on reste toujours sous les tropiques ! La semaine dernière, il m’a été donné de me rendre dans un laps de temps de 24 heures dans deux endroits assez exceptionnels, mais pas pour les mêmes raisons ; et, distants à vol d’oiseau d’une quarantaine de kilomètres, diamétralement opposés ; la décharge à ciel ouvert de
la Douda, dans une banlieue de Djibouti, sur la route vers la frontière somalienne qui n’est qu’à 22 kilomètres, d’abord, puis la rade de Ras-Ali, le lendemain, à quelques kilomètres de la plage des sables blancs, à l’Est de Tadjoura.

La France a le chance de compter parmi ses entreprises le fleuron de ce qui se fait en matière d’assainissement solide et liquide, Veolia et Suez détenant ensemble la plus grosse part de ce marché des services urbains, à l’échelle de la planète. A la longue, on a presque oublié que ce n’était pas par la volonté du Saint-Esprit que nos poubelles carbonisaient dans des centrales d’incinération, mais parce que nos services publics fonctionnent correctement. Djibouti est un peu l’enfance de l’art, en la matière. Le degré zéro de la gestion raisonnée des déchets. L’Office de la voierie qui en a la charge est peut-être l’institution djiboutienne la plus chaotique, en tout cas celle qui a plus mauvaise presse parmi les administrés, quand bien même coupures d’eau et délestages interviennent à une fréquence effrayante. Le ramassage est donc à l’avenant, c’est un peu à chaque quartier de s’organiser, il y a des milices privées chargées de l’éloignement des déchets dans les quartiers résidentiels. Dans le grand bidonville de Balbala, c’est une autre histoire, évidemment. Les hiérarchies sociales ont leurs marqueurs, et la manière dont s’envolent les poubelles, d’un quartier à un autre, révèlent bien des fractures. On est conduit sur le site par le directeur adjoint de l’OVD, en charge de la collecte.

Au fil de l’eau, l’hostilité d’un site, entre chaleur, poussière et puanteur ! Quelques hectomètre déjà avant d’atteindre la Douda, le bord des routes est jonché de détritus divers, on dépasse le golf, le cimetière des voitures, on est déjà nulle part, nulle part où vivre, je veux dire, un no man’s land, ce que les Djiboutiens appellent un peu ironiquement le nomad’s land. Sur place, un amoncellement de déchets en tous genres, le parc des Buttes-Chaumont avant qu’on n’ait recouvert la butte. Majoritairement des rebuts de plastique. C’est parce que, nous explique t-on, les collecteurs ne s’intéressent pas aux plastiques (sauf aux bouteilles de grande contenance), déchets ultimes, mais récupèrent par contre tout ce qui est métal-aluminium-verre. Et effectivement, sur place, au milieu des troupeaux de chèvre, une armée de petits chiffonniers s’affairent à trouver là des trésors recyclables. Des trésors qu’on ignore. Pas d’organisation collective, pas de règles, pas de leadership, pas de coopératives ; chacun pour soi, et Dieu pour tous, oui, puisque c’est la volonté d’Allah. Ils sont peut-être 200, 300, 500 à amasser bouteilles de plastique, canettes d’aluminium, boîtes de conserve, compactées dans des sortes de ballots, ou entassées à l’air libre. On se demande un peu où seront acheminés ces déchets et pour quel type de valorisation. Il semblerait que l’essentiel de cette matière brute parte à destination de l’Ethiopie, de Dire-Dawa, par la voie de chemin de fer. Ainsi, on nous explique que les grandes boîtes de conserve de lait sucré sont éventrées, le métal aplati, les feuilles de métal ainsi obtenues liées les unes aux autres via du fil de fer, composant de grandes tôles utilisées dans la construction des baraquements de fortune éthiopienne. A la périphérie de la décharge, des petits « toukhouls », constructions de bric et de broc faisant office d’habitat pour les quelques centaines de personnes qui vivent là. On continue la visite, il s’agit d’une visite professionnelle, d’où ces détails microéconomiques que je cherche à obtenir, on passe devant une toute petite unité d’incinération, à l’arrêt, et qui servirait surtout à la combustion des marchandises de contrebandes, cigarettes et autres. Plus loin, l’endroit où sont déposés les déchets des abattoirs. Des cornes de vaches sortent du sable, au loin des carcasses de chameaux brûlent dans une fumée grise et suffocante. A l’horizon, un bulldozer essaie dans cet enfer de regrouper en tas les déchets, dont la prolifération semble inexorable. Voilà, on quitte le site de la décharge. On laisse dernière nous cette incroyable misère humaine.

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Le lendemain matin, on prend un boutre de bonne heure. On mange des brochettes de poisson au-dessus des coraux. Après la sieste, le capitaine accepte de dépêcher pour nous une des annexes à moteur qui ont accompagné notre traversée, pour nous mener jusqu’à la rade de Ras-Ali, à un mile nautique de là. Ras-Ali est un endroit assez réputé à Djibouti, mais que peu de gens ont réellement vu ; sa légende le précède. Jean-François Deniau, ministre, académicien, et quoi d’autre encore, joueur de bridge disons, de passage un jour à Djibouti, pour introduire peut-être un quelconque colloque rimbaldien, survolait en hélicoptère cette côte du golfe de Tadjoura. « Mon ami, est-ce que vous savez que vous avez la plus belle rade du monde », demanda t-il au sultan au cocktail du soir. « C’est vrai, laquelle ? », interrogea le sultan. « Celle de Ras-Ali », répondit Deniau. « Eh bien elle est à vous ». La phrase ressemble un peu à celle que De Gaulle fit au préfet Delouvrier survolant l’Ile-de-France en sa compagnie, avant les premiers schémas d’aménagement directeurs. « Mon cher Paul, remettez-moi un peu d’ordre dans ce foutoir… ». Ce qui fut fait, et déboucha sur la création des cinq villes nouvelles, Cergy, Evry, Marne-la-Vallée, Saint Quentin, et une dernière que j’ai oublié. C’est une légende, donc peut être une mystification, et il se peut très bien que ni la phrase de De Gaulle ni celle du sultan de Tadjoura ne furent réellement prononcées, mais Deniau se fit quand même construire, non pas une ville nouvelle, mais une très jolie villa sur la rade. C’est donc ce deuxième endroit auquel je voulais arriver (en petite vedette). Des murs blancs crénelés, un chemin bordé de pierre dessinant l’accès, une grande terrasse de plain-pied, quelques plantes grimpantes le long des façades étincelantes de blancheur ensoleillée. Là, sur la terrasse, quelques pêcheurs yéménites ayant lié lien avec le gardien de la villa. L’un d’eux est en train de faire au cuire un barbecue un coquillage dont il mangera quelques minute après l’innocent occupant. Les autres sont assis, avec quelques branches de qat et des paquets de cigarette à portée de main, dans ces jupes bariolées que les Yéménites portent si bien, de même que la prestance. Presque pas de bruit, sauf le clapotis de l’eau. Il y a un reste de bateau de bois en train de pourrir sur la plage blanche, et l’eau est là, tout autour de la maison, bleue turquoise évidemment, au-dessus des collines pierreuses. C’est extraordinairement beau et calme. Deniau venait y passer plusieurs mois chaque année avant sa mort. On peut imaginer qu’il s’y sentait à sa convenance pour vivre et pour écrire. C’est un endroit où il ne faut pas avoir peur de la solitude, ni de la mélancolie. Car le paysage en est plein. Pour Deniau, ça devait aller ; avant sa mort, il avait demandé au sultan si son fils pourrait hériter de ce bien dépourvu de titre de propriété. La réponse aussi est belle ; « Eh bien s’il vient, oui ». Le fils de Deniau serait venu quelques fois, en petit avion, avec une dizaine d’amis. Mais pas assez souvent, sans doute. Aujourd’hui, la villa appartient d’abord à ce gardien et à ces pêcheurs yéménites qui profitent de son ombre.

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Je repense aux pauvres collecteurs de la Douda, à cette atmosphère empuantie et poussiéreuse.

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Après, il faut pousser notre barque à la main le temps de sortir du petit cirque, parce que la marée s’est retirée, et que l’eau n’est pas assez profonde.

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Un commentaire

  1. nagat dit :

    j’ai votre rédaction, vous avez un style d’écriture souple et précis.
    je travaille sur Douda, j’aurai aimé savoir si les photos prises datent de cette année, ou pas?
    j’aimerai les utilisé dans ma présentation power point, puis je noterai juste votre blog, pour k vous puissiez garder votre anonyma.
    merci bcp.

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