#10/10 Pourquoi le Brésil ?

PARCE QUE ! Pour tout ça, ce qui est déjà écrit, ce qui reste à inventer, ce qu’il y a de brésilien en chacun, en chaque chat, en chaque cigarette. La série s’achève, j’ai été fidèle à ma parole, je n’ai rien changé de ce qui avait été couché sur la papier il y a presque une décennie, de là , où on voit que le Brésil a beaucoup changé sous Lula, en tout cas dans sa mentalité ; le pays est devenu puissance, et ça change, sinon tout, du moins beaucoup. Pour ce dernier épisode, j’ai regroupé en un billet toutes les notes qui me restaient, disparates, c’est comme ça, un assemblage un peu sauvage, un patchwork auriverde, o meu deus, ce pays me manque…Boa sorte, Dilma !

 

Où classer le Brésil ? Par paresse, on pourrait écrire ; nulle part. Le Brésil est inclassable. Et c’est là le paradoxe de ce cliché, qu’il est entièrement justifié. Le Brésil est capable de faire des œillades au « premier monde » comme ils disent, de revendiquer un siège permanent au conseil de sécurité de l’ONU, d’avoir la première mégalopole industrielle d’Amérique du Sud, de représenter 50% du PIB de ce continent, et de laisser crever de faim 10 millions de ses habitants. Daniel m’a dit un jour, émouvant d’une sombre clairvoyance ; ce qui ne va pas au Brésil, c’est qu’on s’imagine en rêve être ce qu’on n’est pas, et qu’on ferme les yeux sur ce qu’on est. C’est vrai qu’il est complètement mégalo, ce Brésil. Un exemple : Brasilia. Capitale construite en plein désert en 1962, selon les plans (politiques) du président Kubitschek  et (architecturaux) du communiste Niemeyer, pour recentrer le Brésil à la confluence de ses trois plaques continentales. Concrètement, une ville artificielle dont les premières pierres ont été acheminées en avion…Une ville sur une autre planète, et des coûts…astronomiques. Un petit enfant qui a envie qu’on le prenne par la main et qu’on lui raconte des histoires la nuit avant de s’endormir. Et qui s’y croit. Et qui se réveille en cauchemar. Voilà ce qu’est le Brésil ; courbé en deux , le buste cassé, voulant passer la tête dans la petite fenêtre des pays développés, quitte à sacrifier ses tripes, et un autre qui freine des deux pieds, qui sait quels sont ses combats, qui les a bien choisis (défense de l’environnement, lutte contre la misère) ! Lula ; a paz tem nome : justiça social. La paix a un nom ; justice sociale.

Car la violence. Problème récurrent du Brésil. Tellement récurrent qu’il fait briller le sol ou le sang. Et qu’on passe la serpillère souvent pour éponger l’hémoglobine. C’est vous dire si ça récure au Brésil. Mais curieusement, la violence n’est pas oppressante. On ne la sent pas léthargisant la ville. Elle est trop radicale pour être insidieuse. Il n’existe pas la petite racaille qui vous chamaillera parce que vous l’avez regardé (ou pas), ni l’automobiliste qui vous insulte en klagonisant que le feu est passé au vert (ou pas). La violence palpable à Rio, c’est éventuellement la pollution atmosphérique, les embouteillages, mais il existe la plage ou la forêt de Tijuca, donc ça s’annule. La violence de Rio paraît avoir une ficelle trop grosse pour être vraie. Elle est tellement expansive, potentiellement exponentielle, qu’elle fait sourire avant qu’elle n’atteigne. Mon prof d’histoire contemporaine ; « La police militaire qui circule devant les écoles les mitraillettes sorties aux fenêtres, il se passe ça en France, la tête du ministre de l’Intérieur tombe dans l’après-midi ». A Rio, ça fait partie du paysage, même si on ne l’a pas encore en carte postale, bien sûr. La violence, ce sont les tiroteios dans les favelas, les bus pris en otage et brûlés, les exécutions sommaires de journalistes enquêtant sur les trafics, les crimes commandités par des criminels, et visant d’autres criminels enfermés dans la même prison qu’eux, par téléphone portable, les faux blitz, une violence qui vous couche à terre, vous met au lit, et vous dit bonne nuit. Mais une violence qui arrive rarement au hasard.

Le Brésil ; un pays qui veut garder bien les pieds sur terre, quitte à sacrifier quelques étoiles dans le feijão.

Le feijão est un fait. Il revient à la même heure, tous les jours, sur les tables de 92% des Brésiliens. Haricot noir transformé quasiment en saint, en symbole de la résistance à la malbouffe, porte-drapeau d’une identité nationale, d’une culinarité brésilienne…Consommé avec du riz et de la farine de manioc, ou en caldo, en soupe, avec du bacon grillé, de l’ail et de petits croûtons, il est le patriarche de l’assiette brésilienne, Il y est la valeur sûre. Nutritif. Pas cher. Bon. Rural. Pour dire la relation de tendresse, que les estomacs d’ici ont tissé avec ce haricot magique, je vais vous raconter une histoire. Un jour le restaurant universitaire de la mienne est venu, par une maladresse du recteur, à manquer de feijão pendant trois semaines. Les étudiants sont entrés en grève. Sur les murs de la cantine, on peut encore lire  « Feijão présidente ». Résidus d’un mouvement gréviste qui vit même certains étudiants manifester devant le rectorat déguisés en feijão. Ne me demandez pas comment on se déguise en haricot noir, je n’y étais pas, on m’a raconté.

Le Brésil, un pays imbattable pour ce qui est de faire la fête, et capable de se choisir pour ministre un type qui inspire immédiatement et le respect et l’affection, Gilberto Gil. Quand il chante la version brésilienne de No Woman no Cry, sur la plage de Copacabana, alors nous, les pieds dans l’eau, et le pétard au bec, on se dit qu’on aime bien le reggae et le Brésil et la marijuana et je crois que n’importe qui se dirait ça. Y compris Marie-Adèle qui étudie le piano depuis l’âge de sept ans et ne boit que de l’eau minérale. Gilberto a la faculté de rendre la vie joyeuse rien qu’en souriant, et en faisant claquer son pouce sur les cordes de sa guitare. Et finalement Lula, président métallo, presqu’aussi cool que Gilberto, le ministre de la culture qu’il s’est choisi, qui, bien qu’ayant troqué sa tenue de scène africaine et colorée contre un costume cravate, reste toujours aussi cool. Il a fêté son intronisation en gratouillant trois chansons pour le personnel de son ministère. On n’attendrait pas la même chose de notre ministre en France, fut-il de la culture…

Le Brésil ; c’est aussi le café. Parler du café brésilien, c’est parler d’un mythe. De la pierre angulaire de l’économie du siècle. De grandes fortunes se sont édifiées sur son commerce. De tous les bateaux négriers qui arrivaient des côtes africaines débordant d’esclaves. Sûr que le café brésilien est bon. En France. Pas au Brésil. Tous les meilleurs cafés partent à l’exportation. D’ailleurs ce que le Brésil crée de meilleur part pour l’exportation. « L’économie brésilienne est toute entière tournée vers les bateaux », disait le poète Sergio Buarque de Hollande. Mais. Les Brésiliens boivent le café comme on boit la vie. Sucré jusqu’à la saturation. Les thermos thermiquent toute la journée. Chaque maison, chaque bureau a sa thermos de café prête. Offrir le café ; convivialité brésilienne.

Alors. Pas de longs laïus sur le carnaval, qui n’est pas à lire, mais à vivre. A voir, ou à boire. Simplement dire que le carnaval pardonne tout, grand nettoyage de l’été (tropical), purge les injustices, les bavures policières, les mégalomanes, les crève-la-faim. Et tout le monde se réconcilie. Ou fait semblant. Et vogue la galère une année de plus.

Encore un endroit pour finir. Lapa. Los arcos de Lapa. Les arcs. C’est ce qu’on voit d’abord. C’est de là-haut qu’on voit tout Lapa aussi. On passe en-dessous à pied, en dessous en voiture, ou au-dessus en petit train jaune qui va à Santa Teresa. On tourne la tête. S’il n’est pas trop tôt, ni non plus trop tard, on voit des putes, et des travestis, et d’incroyables endroits où l’on joue du jazz ou du forro. S’il est jour ; il y a les garagistes, qui vendent des coccinelles made in sixties. S’il est vendredi soir, il y a fête de rue, avec son lot de choses brésiliennes, vendeurs ambulants, souvent à la sauvette, concerts sauvages, des gens par beaucoup voire par milliers, des rues où ruissellent de petits torrents d’urine, des démonstrations de capoeira, et une ambiance de Bayonne sous les tropiques. On est à Lapa, ville de Rio, état de Rio de Janeiro, Brésil. Et on y est bien. La fête durera jusqu’à l’aube. Au matin, si l’on est le premier samedi du mois, les antiquaires de la rue du Lavradio sortiront leurs meubles et leurs pianos pour une brocante d’antiquité, pignon sur rue. Plus loin, le Rio scenarium roupille encore. Magasin d’antiquité la journée, bar génial la nuit, où l’on boit assis dans d’antiques fauteuils, en écoutant un orchestre ao vivo. La fundição progresso, usine désaffectée aujourd’hui réaffectée, est près d’ici. C’est là que se produit, c’est-à-dire se survolte, la scène alternative brésilienne. Il y a des bouquinistes et les arcs. Lapa, la dernière frontière culturelle à franchir.   

des1.jpg 

Musique de Gerlado Azevedo, Quem é muito querido a mim 

 


Un commentaire

  1. deoromi dit :

    adorei viajar consigo para esse pais tropical!

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