#6/10 Favelas

La définition d’une favela dépend de son organisation structurelle. Une favela est par définition, un quartier totalement désorganisé. Construit sur les collines qui affluent à Rio, la favela est un enchevêtrement finalement poétique de petites rues pavées ou en terre, d’égouts à ciel ouvert, de fils électriques qui font l’amour et de l’ombre, (et pour qu’un fil électrique fasse de l’ombre, vous me concéderez qu’il faut qu’il soit plusieurs, voire beaucoup). Repaire d’illégalité par excellence (tout le réseau électrique existant est un vaste piratage du réseau urbain, ce qui envoie les factures à la préfecture…). Dédocumenté, défiscalisé, déréglé, et bien sûr les éternels débonnaires, de bonne humeur, de bonne heure, et du bonheur, la favela n’est pas pour autant un espace sans lois. Sauf que les lois sont dictées là-haut, et non pas par une assemblée législatente, mais par la poudre et les capsules. La cocaïne et l’ecstasy. Les trafiquants trafiquent, les policiers trinquent souvent, épouvantails criblés de plomb, les meninos font du vélo, et tout le monde s’arrête lorsque le Brésil joue ; tout est en ordre dans la favela quand tout est en désordre. Lorsque d’importantes cargaisons de came arrivent à bon port, il y a feu d’artifice dans la favela. La nuit qui s’illumine et fait du bruit prévient les acheteurs que leur commande est arrivée.

Je ne connais la favela que de l’extérieur, de ce que j’en ai lu ou vu. Mais j’ai eu l’occasion de mettre les pieds à Rocinha, la plus grosse favela d’Amérique latine, à l’occasion des fêtes de juin qui sont allègrement célébrées dans tout le pays. La taille démesurée de cette favela surplombant le quartier le plus bourgeois de Rio en fait une favela relativement moins dangereuse que les autres, car incontrôlable par les trafiquants, les banditos, comme les appellent les journaux qui titrent sur « la guerre de Rio ». J’y suis allé plutôt peureux, plutôt le cœur au fond des bottes, et la fierté cachée dans mes chaussettes, vu que je ne marche qu’en sandales. Heureusement, il y avait une petite amourette brésilienne avec moi pour faire couleur locale et m’autoriser l’endroit. Après deux Smirnoff glacées, j’ai senti la flamme festive qui toussote en chacun, mais en moi plus qu’en d’autres, s’allumer et mon appréhension s’envoler. Deux Smirnoff plus tard, je chantais et dansais sous les lampions, entraîné par l’atmosphère festive du lieu et du décor, plein de lampions, plein de couleurs, un vrai parfum de carnaval en juin. Deux Smirnoff plus tard, je dormais complètement heureux sur les marches d’un barzinho, ou fumais peut-être en insultant en portugais les quelques gringos que je voyais passer. Comme un poisson dans l’eau, ma Rocinha. Ma petite Roça. Mon petit bout de terre cultivable (traduction littérale). On y cultive des plantes interdites à
la Rocinha, c’est sûr, mais aussi un sens d’une vie non conventionnelle, d’une vie trafiquée, trafiquées comme ces motos taxis, qui nous ont descendu en bas de la favela. Je ne sais pas si c’étaient des moteurs à alcool, mais si c’est  le cas, moi aussi j’aurais carburé. En sortant pour la première fois d’une grande fête populaire à
la Rocinha, on se sent sale et heureux.

 

2.jpg

Une chanson de Nazaré Pereira, Claré de lua.

 


Répondre

Cadence infernale. |
poésie c'est de l'art ,prov... |
athkanna philosophie |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | aaronjosu
| lectures, actualités et photos
| Auberge-Atelier